[Chronique] Sébastien Ecorce, De la Dialogie sur quelques points entre Marx et Tocqueville

[Chronique] Sébastien Ecorce, De la Dialogie sur quelques points entre Marx et Tocqueville

juin 23, 2021
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[Chronique] Sébastien Ecorce, De la Dialogie sur quelques points entre Marx et Tocqueville

La lecture de Marx en 1848 m’a rappelé que j’ai lu il y a de nombreuses années les Souvenirs de Tocqueville qui couvrent la même période. De plus, Marx et Tocqueville écrivent le plus souvent « à chaud », au fil des événements. Les Souvenirsde Tocqueville ont été écrits en 1850 et 1851 et publiés seulement en 1893 ; le 18 Brumaire de Marx a été écrit et publié quant à lui, en 1852.

Dans une excellente introduction à l’édition française de Souvenirs et dans une postface tout aussi remarquable, écrite respectivement par Fernand Braudel et JP Mayer (l’éditeur des œuvres collectées de Tocqueville), ils élaborent de concert des comparaisons directes entre Tocqueville et Marx. JP Mayer trouve Souvenirs « infiniment supérieur », bien qu’il admette que Tocqueville n’a jamais été aussi proche dans son analyse sociale de Marx qu’il l’était ici. Tocqueville (contrairement à Marx) « ne juge pas son temps en utilisant des normes qui n’étaient pas celles de l’époque » ; de plus, il est à noter que « Tocqueville était un sociologue réaliste, Marx était un utopiste », écrit Mayer. Braudel se montre moins certain de la comparaison, évite un jugement direct et semble mettre les deux œuvres en une forme de dialogue ou de réciprocité.

Nos deux auteurs (Marx et Tocqueville) partent de positions personnelles et idéologiques presque opposées. Tocqueville a été député jusqu’à la Révolution de 1848 et est resté au Parlement après la Révolution, après avoir gagné dans sa région d’élection (en recueillant 110 000 voix sur 120 000) lors de la première élection avec un droit de vote masculin adulte complet dans l’histoire. En 1849, après l’écrasement de la deuxième vague de la révolution, il devient brièvement ministre des Affaires étrangères. Marx, treize ans plus jeune, était un exilé révolutionnaire en France, bientôt expulsé vers l’Angleterre. Tocqueville a participé directement aux événements ; Marx était un observateur et pendant une grande partie de la période en Allemagne. Les Souvenirs de Tocqueville sont évidemment une vision personnelle et d’initié de la révolution ; Le 18 brumaire de Marx est davantage une étude réalisée et vécue par un étranger révolutionnaire. Tocqueville était contre la révolution, Marx naturellement, en faveur.

Il y a cependant trois éléments sur lesquels leurs points de vue peuvent converger pleinement. Ce sont la nature du régime Louis-Philippe de 1830, la politique du prolétariat parisien et le rôle de la paysannerie.

Le régime de 1830-1848 était, pour Marx, la règle de « la haute finance, de la grande industrie, du grand commerce, c’est-à-dire [du] capital avec sa suite d’avocats, de professeurs et d’orateurs…. [Ce] n’était que l’expression politique de la domination usurpée des parvenus bourgeois » (p. 26). Le pouvoir était détenu par une « aristocratie de la finance » légitimée par une monarchie.

Tocqueville, tout en étant député pendant près de dix ans sous le règne de Louis-Philippe et farouchement opposé à la Révolution de 1848, n’a que des choses accablantes à dire sur le règne de la bourgeoisie entre 1830 et 1848 :

« L’esprit particulier de la classe moyenne est devenu l’esprit général du gouvernement; elle dominait la politique étrangère aussi bien que les affaires intérieures: esprit actif, industrieux, souvent malhonnête, généralement ordonné, hardi par vanité et égoïsme, timide de  tempérament, modéré en tout sauf dans son goût du confort et médiocre; un esprit qui, mêlé à celui du peuple ou de l’aristocratie, peut faire des merveilles, mais qui seul ne produira jamais qu’un gouvernement sans vertu et sans grandeur » (p. 40).

Parce que c’est un livre très personnel (après tout, il s’agit de Souvenirs) et parce qu’il traite de la France contemporaine, Tocqueville exprime plus clairement qu’ailleurs ses préjugés aristocratiques anti-bourgeois. Il est à noter que les seuls portraits sans ambiguïté positifs dans le livre, qui en contient une multitude, sont ceux socialement inférieurs à Tocqueville (paysans de son village ancestral qui sont conduits par Tocqueville pour voter en masse pour lui, et son propre serviteur) tandis que les courts croquis de la bourgeoisie au pouvoir, d’autres députés, des amis de Tocqueville et même de sa belle-sœur (ainsi que de Louis-Philippe et Louis Napoléon) sont souvent « mortels » dans leur détail, où chaque vertu personnelle mentionnée est suivie et liée par un vice beaucoup plus grave.

La deuxième chose sur laquelle Marx et Tocqueville s’accordent est l’égalitarisme du prolétariat parisien. Dans Le 18brumaire, qui présente une description uniformément négative de tous les groupes sociaux à l’exception du prolétariat parisien, son esprit égalitaire est exalté ; à Tocqueville, elle est jugée irréaliste et dangereuse, née de « la cupidité et de l’envie » : « J’ai vu à Paris, une société scindée en deux : ceux qui n’avaient rien réuni dans une envie commune [convoitise] ; ceux qui possédaient quelque chose, dans un souci commun [angoisse] » (p. 162). Pourtant, Tocqueville fait valoir deux points extrêmement significatifs.

Premièrement, il fait valoir qu’après que tous les autres privilèges sociaux, de l’inégalité juridique fondée sur la classe à l’imposition différentielle, ont été abolis par des révolutions successives, l’inégalité de propriété est restée dans l’esprit de nombreuses personnes le seul obstacle visible à la pleine égalité :

… Et [la propriété inégale] restant le seul obstacle à l’égalité entre les hommes, et apparemment son seul signe évident, n’était-il pas nécessaire… qu’il fût aboli à son tour, ou du moins que l’idée de l’abolir vienne à l’esprit de ceux qui n’en jouissaient pas [la propriété] ? (p. 130).

L’élimination de l’inégalité de propriété, et peut-être même l’élimination même de la propriété privée, restait, pour certains, le dernier et nécessaire pas vers la pleine égalité. Tocqueville, bien sûr, ne l’approuve pas, mais note la logique des développements politiques menant dans cette direction.

Ensuite, en seulement deux paragraphes ci-dessous, il fait une déclaration encore plus forte :

Je suis tenté de dire que ce que nous croyons être des institutions nécessaires ne sont que des institutions auxquelles nous sommes habitués, et qu’en matière d’organisation sociale, le champ du possible est beaucoup plus vaste que ce que les hommes vivant dans une société donnée peuvent imaginer (p. 131).

On pourrait tout simplement copier cette phrase et le mettre dans Le 18e brumaire et personne ne remarque quelque chose d’étrange.

Le troisième sujet de convergence est le rôle de la paysannerie. Marx n’est pas des plus tendres sur les petits propriétaires terriens français qui ont goûté aux plaisirs de la propriété privée après que la terre a été largement distribuée après la Révolution de 1789.

Les fermiers du lotissement constituent une masse immense, dont les membres individuels vivent dans des conditions identiques sans toutefois entrer dans des relations multiples les uns avec les autres. Leur méthode de production les isole les uns des autres, au lieu de les entraîner dans des relations mutuelles. Cet isolement est favorisé par les faibles moyens de communication en France, ainsi que par la pauvreté des agriculteurs eux-mêmes. Leur champ d’opération, le petit lotissement de terre que chacun cultive, ne laisse aucune place à une division du travail, ni aucune possibilité à l’application de la science. En d’autres termes, elle exclut la multiplicité du développement, la diversité des talents et le luxe des relations sociales (p. 78).

Il soutient en outre qu’ils étaient les principaux soutiens de Louis Napoléon lorsqu’il a décidé de prendre le pouvoir. Tocqueville ne couvre pas ce dernier numéro car il sort des limites chronologiques de son livre, mais il admet que les opinions à la campagne étaient très différentes de celles de Paris.

Une certaine agitation démagogique régnait chez les ouvriers de la ville, il est vrai, mais à la campagne, les propriétaires, quelle que fût leur origine, leurs antécédents, leur éducation, leurs biens mêmes, tendaient à se rapprocher… la Propriété, parmi tous ceux qui en ont profité, est devenue une sorte de fraternité. Les plus riches étaient comme des cousins ​​plus âgés, les moins riches comme des cousins ​​plus jeunes ; mais ils se considéraient tous comme des frères, ayant tous le même intérêt à défendre leur héritage. Parce que la Révolution française [de 1789] a étendu la possession de la terre à l’infini, toute la population [rurale] semblait faire partie de cette immense famille (p. 146).

Ainsi, malgré des préférences et des points de vue assez nettement différents, la convergence entre Tocqueville et Marx sur ces trois points importants dans l’étude d’un même événement historique est remarquable – et mérite ainsi d’être soulignée.

Note : les références sont de Tocqueville, Souvenirs, Gallimard, 1978, et Le 18e brumaire de Louis Napoléon , traduit par DDL, septembre 1897, sans éditeur.

 

 

Sébastien Ecorce, Prof de neurobiologie, Icm Salpêtrière, co-fondateur de la plateforme neurocytolab, responsable financements de projets, poète.

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