[Texte] Tristan Felix, Le marcassin et le flocon de neige

[Texte] Tristan Felix, Le marcassin et le flocon de neige

août 22, 2021
in Category: Création, UNE
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[Texte] Tristan Felix, Le marcassin et le flocon de neige

Le marcassin et le flocon de neige

Coup de gueule contre queue de goule

 

 

J’avais [donc] digéré, – avalé, veux-je dire, toutes les élucubrations de tous ces entrepreneurs de bonheur public, – de ceux qui conseillent à tous les pauvres de se faire esclaves, et de ceux qui leur persuadent qu’ils sont tous des rois détrônés. – On ne trouvera pas surprenant que je fusse alors dans un état d’esprit avoisinant le vertige ou la stupidité. Sieur Baudelaire, « Assommons les pauvres ! » est un coup de poing qui m’escorte depuis le jour anniversaire de mes quinze ans, date que ma mère, en m’offrant vos Petits poèmes en prose voulut marquer à l’hématome pour prémunir sa progéniture contre l’adversité. Le bonheur est un chantage de Dieu, de l’Or et de l’Amour. Il est la condition perverse du malheur, comme nous l’allons montrer tout à l’heure.

Injurierais-je tout d’abord le lecteur en lui rappelant que bonheur et malheur ne sont que l’avers et le revers d’un augurium ou présage ? Les frasques de l’étymologie relèvent du grand banditisme. D’où venu ce « heur » avec son h de contrebande piqué au temps de la « hora », hein ? D’où venue cette monnaie de singe ? Du ciel, pardi, de l’infini lointain impénétrable. Alors tais-toi et lis, écoute et consens : c’est écrit. De là toute grâce ou vile graisse. Même — et surtout — l’élu peut très bien crever de souffrance et le damné jouir. Ce sera leur lot, leur sacré hasard.

Oh, ah, ouh ! moi aussi j’en veux de la souffrance heureuse de l’élu ! Une chemise de cilice, vite ! une lanière de cuir, une croix, une bombe ! Moi aussi j’en veux de la jouissance malheureuse de damné ! Du lucre, vite ! Tout mon sang de Faust contre le stupre et les secrets du monde ! Je veux mais … je suis déjà pré-imprimé ; mon bonheur est frappé à l’effigie du malheur et pile vaut face. Plusieurs des premiers seront les derniers, et plusieurs des derniers seront les premiers car il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. C’est Luc, Matthieu, Marc et Jésus qui l’ont dit. Exactement comme dans le libéralisme sauvage. Crois en ton dieu – en ta propre couenne, oneself made man, et tu seras le winner de tes Noces. Question de volonté, de foi de valetaille. Donc, c’est archi foutu d’avance. Devant la porte aux sept mille sept cent sept verrous, je puis toujours me brosser pour accéder à ma vie éternelle. (Ouf ! Je l’ai échappé belle. Un peu plus et je m’éternisais.)

Petite encore, je me rendais au catéchisme pour apprendre à être honnêtement heureuse en ingurgitant la souffrance des saints puis, le jour de l’interro, j’avais tout bon et repartais avec la vie illustrée de Sainte-Thérèse en couleurs et sous le bras. Au confessionnal, j’inventais des péchés pour avoir quelque chose d’intéressant à dire — j’étais déjà une sainte — et obtempérais à l’injonction du bonheur par la faute. Le bonheur n’a pas d’histoire, c’est connu : toute une littérature commence dans la pénombre d’un guichet qui sent l’encaustique et le vin de messe. Quant à maman, giflée par son père alors qu’elle embrassait sous un porche son premier amour puis renversée, encore toute jeune et déjà bien garnie du thorax, sur l’autel de la sacristie par un prêtre dont les mouvements pour soulever sa chasuble se perdent dans la confusion d’une excitation épouvantable, elle connut qu’il n’y avait de bonheur que dans le malheur.

L’important c’est d’aimer, ah! ah! ah! mais pas sans la dette de l’amour, le péage à l’entrée du paradis, la tache de la culpabilité, la conviction de sa propre nullité. N’est-il sublime qu’il faille payer pour son propre rien ? Andrej Zulawski, dans son film, fait payer celle qui aime enfin, soumise toujours à la faute : faut-il se suicider ou que l’autre soit mort ou presque plus vivant pour dire qu’on aime ? Confiscation sinistre de l’amour et condition mortifère du bonheur.

Une anecdote un brin légère (mais qu’un brin) éclairera les dessous du bonheur, des dames, en l’occurrence. À la fin des soldes, pourtant prévenue contre l’obsolescence et l’informe viscosité des articles, je tentai l’achat d’une culotte en dentelle noire, de la marque Rodier, pour quatre euros quatre-vingt-dix. À peine l’enfilai-je, heureuse de l’effet amoureux qu’elle ne manquerait pas de produire, que mon pouce creva largement le tissu, rendant du même coup jetable cette modeste promesse d’amour aux arabesques si félonnes. Un bref calcul permettra d’évaluer à environ quatre millions cinq cent mille euros l’usage de ladite culotte durant trois mois, week-end compris (5 € les 6 secondes, 50 € la minute, 3000 € l’heure, 45 000 € la journée de 15 h, 450 000 € les 10 jours etc.).

Foin pourtant de ma déception mais fuligineuse colère à l’idée que la fillette ou le garçonnet ou l’adulte sous-payé, sans contrat ni protection aucune, a sacrifié une partie voire la totalité de son temps et de sa santé à un entrepreneur qui a jugé, avec l’approbation de Dieu et du libéralisme dévastateurs, que sa richesse valait des vies humaines, que l’illusion du bonheur consumériste pouvait au-delà de la saturation se gorger de sang humain. Le patron a convaincu son esclave qu’il n’était qu’étron, que son travail devait être étron et que sa clientèle devait manger ses étrons. Pour quelle éternité ? Aucune, à moins que l’on croie que la souffrance sera payée de bonheur dans l’au-delà, qu’elle n’est qu’un juste retour de nullité, qu’elle offrira peut-être un jour à l’enfant sa chance d’être élu, que la mort dans la vie est toujours meilleure que la mort tout court. Si tu as failli c’est que tu n’as pas cru ; tu t’es sé(lec)tionné, naturellement, pour dégager. Même ton instinct de survie t’élimine puisque tu tends ton cou au-dessus du harassant labeur. Le maître a la certitude, consacrée par l’adoration du Veau d’Or, qu’il a droit de vie et de mort sur toi, qu’il tient ton destin en main, qu’il est ton sort, ton augure, ton, heur et ton bonheur, pour ton plus grand malheur. Il te ruisselle dessus.

Sieur Charles, vous m’avez appris à soulever les cadavres et retourner les pierres, à fouir dans la langue s’il n’y aurait pas la merveille qu’on nous a toujours tue, de peur qu’on fût heureux, pas béat ni confit ; au contraire, en alerte, à l’affût de grâces immanentes, toujours plurielles, bancales, sauvages, à portée du vivant qui s’invente – pas qui tend l’autre joug. Je me contente de peu, savez-vous, de fantômes essentiellement, qui ont de belles manières parce que, ni vivants ni morts, ils ne manquent jamais à l’appel et laissent toujours un espace vital entre eux et nous, comme une transparence un peu floue, une vapeur tiède où se meuvent des formes proto-imaginaires. Ils ont deux principes d’élégance : l’acquiescement et le doute grâce auxquels il est permis, par exemple, de converser avec une mousse sur un rocher, sans être tout à fait sûr qu’elle réponde, ou de regarder un mort en face, sans être tout à fait sûr que c’est lui qu’on regarde, ou encore de croiser le chemin d’une racine sans savoir si elle tient toujours à un arbre.

La complaisance mortifère, le cynisme conquérant, l’amertume narcissique sont des drogues contre le malheur, mais de puissants antibiotiques contre toute forme de vie. Le malheur est un fonds de commerce qui confond héroïsme et jalousie et ferait croire que le bonheur est une outre rigolarde à faire péter.

Je t’en foutrai, moi. Mon bonheur à moi, si tu veux savoir, ce serait de sentir l’empreinte glaciale d’un flocon de neige dans l’œsophage d’un marcassin.

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1 comment

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    MCDem.
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    N’ayons de cesse de CREER notre heur, ruisselons-nous dessus avec le rire triomphant des perdants sans omettre de passer par la sensation de « l’empreinte glaciale d’un flocon de neige dans l’oesophage d’un marcassin » (T.F.) – ah la rémanence d’une fractale dans l’oesophage d’une suidée bête rousse ! « Et hue donc ! bourriique ! Sue donc, esclave ! Vis donc ! Damné ! (Ch. B.)

    MCDem.

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