[TEXTE] Christophe Esnault, Lettre à celui et celle dont personne n’en a rien à foutre de son art (extrait 4 de Pistolet à bouchon sur la tempe)

[TEXTE] Christophe Esnault, Lettre à celui et celle dont personne n’en a rien à foutre de son art (extrait 4 de Pistolet à bouchon sur la tempe)

janvier 7, 2026
in Category: Création, UNE
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[TEXTE] Christophe Esnault, Lettre à celui et celle dont personne n’en a rien à foutre de son art (extrait 4 de Pistolet à bouchon sur la tempe)

La création est une alternative au meurtre et au suicide, mais elle les contient l’un et l’autre. Tu la déplaces ta pulsion. En quoi faudrait-il que l’on t’encourage, que l’on te prodigue des gratifications ? De la tape sur l’épaule, du compagnonnage, un florilège de superlatifs, une place dans un club. Le héros s’amuse tout seul, nous enseigne Baudelaire. Avec ta solitude, ton envie de crever et tes meurtres de masse en latence, n’as-tu pas assez pour te contenter ? Oui, il te faudra impérativement un regard sur l’œuvre pour dessiner les contours de ton être créateur, ce sera bien vital pour la poursuite de ton périlleux sauvetage. C’est évidemment très bon signe que la réception de ton œuvre et de ce que tu as laissé dépasser de ta brouette ne rencontre, hors une personne ou deux tout au plus, qu’indifférence ou signalement aux services de sécurité. L’art ne peut surgir que d’un être difforme. Un rebut. Un pestiféré. Une femme libre. Une folle rétive à toute exposition de ce qu’elle ne considère que du bidouillage destiné à un seul spectateur. Sans un site, sans un blog, sans un book, et sans même une adresse électronique, on sait que tu ne peux pas avoir une existence artistique. Ce siècle est celui-là où tout le monde est photographe grâce à son téléphone, et où l’on devient artiste indéboulonnable avec une galerie de photographies sur son site. La défense de l’œuvre précède la naissance d’une voix et d’une production sensible d’une beauté rare, d’un éblouissement. Vous allez tomber malade, mourir puis votre œuvre sera détruite. Il y aura mille manières pour la voir être détruite et jetée dans des sacs poubelles de deux cent quarante litres. Sonnez les matines. Qui serait assez bon de cœur pour stocker votre travail et à votre trépas ouvrir une vente aux enchères improvisée avec des prix de départ à cinq euros ? Pour un tapuscrit ou quinze, une pochette de dessins au fusain, une peinture ou cent, des tirages argentiques sans encadrement déjà attaqués par la moisissure. Ding ding dong. On aura approché un portraitiste de génie, qui a eu son heure de gloire et est aujourd’hui crève la faim, on l’exhibera dans nos textes, en caution esthétique et en figure de grand brûlé du monde de la spéculation, ou les œuvres restent dans des coffres en attente de grand mouvement sur la cotation du peintre. Un succès ou une reconnaissance certaine, n’est jamais souhaitable. Elle contient toutes les ignominies et les relents sordides. Être contraint à l’exil, banni, menacé, calomnié, accusé du pire et persécuté, courbé par les injures de la horde et les moqueries grasses, ça peut te tenir un artiste (un rare) debout sous la pluie et en plein vent, le désespoir anthracite sait parfois être scintillant et ouvert sur l’aura.

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