Bruno FERN, Des tours, suivi de Lignes, éditions Louise Bottu, coll. « Contraintes », octobre 2025, 96 pages, 10 €, ISBN : 979-10-92723-70-0.
Voici deux exercices d’écriture à contrainte : deux ingénieuses compositions par division (dont la première s’opère à partir de menus prélèvements). Entrons dans l’atelier poétique dont la materia prima n’est autre que la poésie même.
L’écriture à contrainte n’est pas une écriture à trucs. L’astucieux Bruno Fern, qui a plus d’un tour dans sa besace poétique, le prouve dans son dernier livre, en deux parties, dont la première (des tours) s’ouvre sur une « fabrique » :
Chaque poème est issu d’un texte dont l’origine est indiquée. Un extrait y a été prélevé puis scindé en deux parties : la première est placée à la fin du poème et la seconde au début. Entre ces extrémités figure un écho plus ou moins lointain au texte original, comme les images dans les glaces déformantes d’une fête foraine.
Exemple :
je veux tes mains baiser ta fente et ton anneau
avant que tous deux liés en corsage & en cor
dage – c’est le jeu qui veut ça – tendre
endurer pour le meilleur et pour le
coup en guise de geste d’a
mour de rudesse envers moi
(Étienne Jodelle,
« Les Amours »,
Sonnet XLVII )
Dans la seconde partie, intitulée lignes, la fragmentation se radicalise : chaque texte procède au découpage syllabique d’un vers célèbre. Le dispositif, burlesque et spéculatif, fait entendre l’usure du langage et rejoue la poésie comme procédé de décomposition.
Ce que ça provoque : boucles et démultiplications des sens de lecture, références érudites jamais plaquées (on les sent centrales pour l’auteur), mélange des genres et des registres, jeu (dans toutes les acceptions) entre les mots. Bruno Fern, qu’on sait peu porté sur le vers-libre-réflexe, y fait un usage très maîtrisé du « renvoi chariot ». La prosodie savante se fait en douce, jamais clinquante. L’écriture, ici, « coupe franco le bloc maousse de la langue », comme annoncé p. 15.
Chaque poème devient alors un dispositif de diffraction : à la fois hommage, citation, greffe, anamorphose. De Rilke à Quintane, de Villon à Zanzotto, de Lamartine à Prigent, Bruno Fern se fait son petit monde sur plusieurs siècles d’histoire littéraire. La cohérence formelle de l’ensemble laisse dialoguer la tradition et ses avatars dégradés – publicité, séries télé, fantasmes pornographiques, réseaux sociaux. Syntaxe heurtée, syncopes, césures visuelles et phoniques : tout rejoue le geste du montage. Des tours et lignes sont les chantiers d’un recyclage poétique, de réénonciations sans révérence.
Ce cadre contraint pourrait n’être qu’un exercice de technicien virtuose, un geste métapoétique déjà vu. Les surgissements de l’intime – souvenirs flashs, angoisses palpables, humanité branque – prennent au cœur. Ils font basculer le complexe jeu textuel vers l’objet de poésie. En tenant le pathos à distance raisonnable (soit pas trop loin), l’auteur se joue du grand écart drolatique entre les petits échecs du quotidien et les grandes envolées des poètes convoqués. Tout s’y fissure en restant rigolard, massivement léger, tendrement cruel.
Le poète-tourneur Bruno Fern, qui aux jeux de passe-passe préfère les tours et détours de la langue – d’une langue passée au tour, bien évidemment –, compte parmi ceux qui savent user de contraintes qui ne tournent ni court ni en rond, mais deviennent de petites fabriques d’objets d’art où se dit ce qui ne l’aurait pas été sans ce qu’elles imposent.

![[Chronique] Bruno FERN, Des tours, par Lambert Castellani et Fabrice Thumerel](http://t-pas-net.com/librCritN/wp-content/uploads/2026/01/band-Fern_tours.png)