[Chronique] Réponse D’Ivar Ch’Vavar à Jean-Pascal Dubost

[Chronique] Réponse D’Ivar Ch’Vavar à Jean-Pascal Dubost

janvier 29, 2026
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[Chronique] Réponse D’Ivar Ch’Vavar à Jean-Pascal Dubost

4 janvier 2026

D’Ivar Ch’Vavar à Jean-Pascal Dubost [lire le texte de Jean-Pascal Dubost]

 

[1] « Cessation d’activité poétique »

Mon activité poétique aura été une assez triste histoire, mêlant volontarisme idiot, aveuglement, paresse abyssale. J’avançais très difficilement et pourtant je ne pensais qu’à la poésie. Mais j’y pensais de la pire façon possible : sans me poser jamais les bonnes questions.
J’avais reçu quelques violentes poussées au début : Rimbaud (1965, quatorze ans), Mallarmé (hiver 65-66), Lautréamont (été 66, quinze ans), puis le surréalisme, dont Artaud. Ces poussées avaient été si fortes que je ne pouvais pas m’arrêter. Mais je pédalais dans le vide. J’étais un poète misérable qui n’était pas capable de reconnaître sa maladresse et d’essayer d’en faire quelque chose.
Très tôt j’avais compris qu’un jour j’arrêterais d’écrire. Un poète digne de ce nom « arrêtait d’écrire », comme Rimbaud, et il n’était pas pensable que la mort le surprît « la plume à la main », etc. Toutefois, pour arrêter, il fallait avoir commencé, et j’en étais loin. Mon programme était donc tout tracé : écrire enfin quelques grands textes, et arrêter.
(Je n’aurais jamais pu le mettre en œuvre sans Martial Lengellé, qui me donna les deux premières bonnes idées. La toute première : écrire de façon irresponsable, via des hétéronymes, fous ou idiots qui plus est, et ce fut Cadavre grand m’a raconté. La seconde : recourir à une contrainte d’écriture. La contrainte (me disait Martial) libérait. Ainsi avait-il inventé ce que j’ai appelé plus tard la justification : tous les vers d’un poème devaient avoir la même longueur millimétrique. Cependant… ça demandait un travail qui me parut au-dessus de mes forces et j’inventai ma propre contrainte : l’arithmonymie : tous les vers devaient avoir le même nombre de mots. Et ce fut Hölderlin au mirador.
Je reviens maintenant à cette histoire de cessation de l’activité poétique.
L’injonction, venue de Rimbaud et d’André Breton, se dressait toujours devant moi : un vrai poète arrête d’écrire. C’est en quelque sorte une question de morale.
Après le Mirador, je voulus écrire le livre que je croyais devoir à un temps : la jeunesse (mais plutôt, dans ce temps, la jeunesse comme principe) et à un lieu : Berck. Je pensais que ce serait mon dernier livre. Il se produisit alors ceci, à quoi je ne m’attendais pas vraiment : je n’arrivais pas à commencer ce livre. J’avais pourtant du matériau : des souvenirs puissants et précis, même des écrits, des documents, laissés par des ami(e)s de ma jeunesse à Berck. Il fallut un rude coup de chance pour que je me mette au travail. Il le fallut vraiment, parce que dès que cette chance s’éloigna, l’écriture s’arrêta (2010). Et je publiai inachevé ce très long poème, de fait narratif : cette épopée d’une jeunesse à Berck.

Titre était bien fait pour être mon dernier livre : c’était un poème nécessaire (je ne pouvais pas ne pas l’écrire), vrai, réussi (son inachèvement était, je m’en avisai, la preuve même de cette réussite).
Oui, je n’avais pu le terminer, la force créatrice s’était comme reculée, mise à distance.
Je ne pouvais même trouver le titre de ce livre, et ce n’est qu’après plusieurs jours que je mis sur la page de couverture ce mot soufflé par l’impatience et l’esprit de dérision : Titre. Dans un accès soudain de métacratylisme (ou de cratylisme à rebours ?) je remplaçais donc le titre manquant par le mot « titre » !
Pour moi, donc, pas de doute possible : Titre était mon meilleur et mon dernier livre.
Et en réalité l’inachèvement de ce « meilleur et dernier livre » n’apportait-il pas la preuve, évidente pour tous, que j’étais bel et bien et malgré tout un poète, frappé par la nécessité d’écrire et d’arrêter ? J’arrêtais donc. Pour peu de temps : Florence Trocmé me demanda de lui donner quelque chose de long pour Poezibao, son site, au moment même où me venait l’idée (que je commençais par repousser) d’une épopée en vers justifiés sur mon enfance dans les bois de Wailly-Beaucamp. Je me décidai très vite, et Mont-Ruflet, écrit assez facilement, parut en feuilleton dans Poezibao.
Après quoi je traversai une période très difficile, et repoussai à plus tard la cessation de (mon) activité poétique. Il me fallait d’abord guérir, l’écriture devint une thérapie – après quoi je pourrais repenser à arrêter.
J’en suis là, après avoir écrit L’Arche, Ajustement, et un court poème intitulé La Mouette (août 2018), commande de Pierre Vinclair pour sa Sauvagerie. Quant à Filles bleues, ce n’est qu’une réécriture, on n’y trouve que dix vers inédits : le second dizain de ce poème offert à Pierre.

[2] « Ne plus avoir l’énergie d’être »

Mais en réalité Filles bleues, plutôt qu’une réécriture, est un recyclage. J’ai sélectionné, reniflant ici, soupesant là, un tiers, peut-être, des textes que j’avais produit sur la plage de Berck – pour n’en faire, en réalité, qu’un SEUL poème – de deux-cents pages.
Ta formule sur le retrait de « l’énergie d’être » a retenu mon attention.
J’écris en réalité quand la nécessité d’écrire se manifeste. Ce peut être pour des raisons précises (qui peuvent être circonstancielles, et dont la profondeur ne m’apparaît pas tout de suite). Si je prends le cas de Filles bleues, c’est le titre lui-même qui vient me chercher, « toque au carreau » et m’appelle. Pour moi c’est un signal, que je n’attendais pas forcément. Alors Filles bleues (ce titre) me dit tout de suite que ce qui va être en jeu dans ce poème c’est la vieillesse, le retrait de « l’énergie d’être ». Il n’est pas question pour moi d’en parler, quel intérêt ? mais il faut que je commence un nouveau travail, qui m’engage entièrement, et que je puisse trouver assez vite le niveau d’énergie minimal pour le faire.

J’ai compris très vite (je savais déjà) que je n’écrirais pas de nouveaux textes, je n’en ai plus la force. Le titre donné indique la voie : la jeunesse, les filles, la poussée vitale, la révolte, un élan sacrificiel. Voilà le temps, le temps que je dois nécessairement retrouver. Puis le lieu, puissant, et c’est la plage de Berck, où je suis né (à un hectomètre près), lieu strié de vie (le soleil, la vague, les mouettes… les filles).
Si je ne peux pas écrire de nouveaux textes, je me mets en quête de ceux que je peux recycler (il n’est pas même question de réécrire) et, à partir du moment où je vois qu’il y a de la matière, et dans cette matière, même déposée, de l’énergie, une prédisposition à bouger, à se mêler, à grouiller…  à ce moment précis j’ai compris : il faut faire de tous ces écrits, disparates, appartenant à des époques fort différentes, UN poème, un seul poème, sous le titre nouveau de Filles bleues.
La tâche n’est pas évidente et elle va demander une énergie énorme, dont je ne dispose plus moi, Ivar Ch’Vavar, mais qui court dans les textes eux-mêmes qui la stockent, mais surtout, potentiellement, dans leur mise en relation hasardée et dans la configuration nouvelle. (J’ajoute que plusieurs secteurs de ce grand poème ne sont pas de moi, le Berck-Plage de Sylvia, des passages éclairs de Konrad Schmitt, des restes du roman Les Allongés de Jeanne Galzy, prix Fémina 1923 – je ne compte pas mes hétéronymes).
La mise en place, ou plutôt mise en circuit de Filles bleues nécessite un travail de réflexion si j’ose dire tous azimuts, et tout particulièrement sur les vecteurs de création que sont, parallèlement (ou perpendiculairement ?), la réalité plastique (l’image, dans son déroulé) et la réalité musicale (le vers, ou quelquefois la phrase, la ligne de prose).
Le texte lui-même, préexistant, du poème, fonctionne alors comme un producteur d’énergie, et notamment de celle qu’il tire de ses nouveaux branchements.

[3] Sylvia Plath (« la rumeur sourde d’une plage fréquentée, au cœur de laquelle on entend la voix de la poète américaine, qui vient s’engouffrer comme le vent dans les moindres interstices de ce monument bleu »… « On pourra aussi considérer Filles bleues comme un exercice d’admiration de Sylvia Plath »… « N’édifies-tu point là un monument au (futur) mort ? »
Comme tu sais j’ai traduit trois fois le poème de Sylvia, deux fois en français, la troisième fois en berckois – je ne pouvais pas ne pas le faire ! Mais, vu du côté travail à produire, cela n’avait rien d’évident.
D’abord il y a ce problème qu’on connaît bien : la poésie anglo-saxonne, j’en parle dans les notes de Filles bleues, est difficilement traduisible en français : elle fonctionne sur un rythme pressé qui l’enlève ; elle amène et fait passer des images quelquefois impossibles à reprendre dans notre langue.
Secondement, il y a le cas Sylvia. Il y a dans son emportement quelque chose qui m’émeut (me bouleverse) mais en même temps me braque, et que j’appellerai l’auto-focalisation ! On remarquera que son texte, que je fais entrer trois fois dans Filles bleues, s’y installe de façon un peu brutale, sans égard pour les autres, et comme s’ils n’existaient pas, à vrai dire ! Mes filles bleues sont un peu plus délicates, dans leur brutalité même. Cependant Sylvia est bien là et à sa place, et je baise l’empreinte de ses pas sur mes sables ! Voilà mon « exercice d’admiration de Sylvia Plath ».
Quant à ta troisième question à propos de Sylvia : « N’édifies-tu point là un monument au (futur) mort ? », je ne suis pas certain de bien la comprendre. Je hasarderais bien qu’il s’agit plutôt d’un monument au passé vivant ?

[4] La vibration (« On a continuellement une sensation de hors-temps, mais un hors-temps ancré dans le passé »… « Le titre Filles bleues se justifie parce que celles qui extendent le poème de Sylvia sur la plage/page sont tes hétéronymes féminins »… « et parce qu’elles ont pris en passant les couleurs du ciel et de la mer »… « Ces poèmes disparates rassemblés en un nouvel opus, dans un nouveau contexte, ne sont-ils pas de nouveaux poèmes ? »
Le poème est hors-temps même s’il vient du passé, passe par aujourd’hui (le cadre de la page), et vise demain (le vers, unité de base du texte, « va vers »). Mystérieusement, il échappe cependant à la succession. Parce que chaque page représente une unité de temps. Tourner la page arrête et relance le temps. – Lequel n’est pas « ancré dans le passé » (il n’a jamais fait que passer, même dans le moment où on l’a cru suspendu). L’être du temps est de passer. C’est la tension du passer que ce poème essaie de saisir. Y compris dans la vibration que chaque fille bleue ressent, voit peut-être – écoute, sûrement. Les filles sont bleues parce la Terre est bleue, parce que les sables sont bleus (avec pelures d’oranges). Elles n’ont pas à « extendre » le poème de Sylvia, mais à lui faire place, sororalement.
Ces poèmes disparates ne sont pas devenus « de nouveaux poèmes ». Plutôt les parties, aux formes et aux contenus variés, d’UN poème, qui emporte avec lui les strophes du Berck-Plage de Sylvia.

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