[TEXTE] Christophe Esnault, Lettre aux éditeurs de poésie qui publient des textes sans aucune trace de poésie

[TEXTE] Christophe Esnault, Lettre aux éditeurs de poésie qui publient des textes sans aucune trace de poésie

janvier 31, 2026
in Category: Création, UNE
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[TEXTE] Christophe Esnault, Lettre aux éditeurs de poésie qui publient des textes sans aucune trace de poésie

C’est observable, moins un texte contient de pensée, d’écriture lovée en rythme tendu dans une pluie d’images inédites, mieux il s’écoule (le bronze). Offrir un miroir vide à des à peine lettrés sera plus favorable pour développer une pulsion d’achat. On pourra comprendre qu’un éditeur en difficulté économique ait envie (son inconscient et son instinct de survie) d’inscrire à son catalogue une bonne recrue (un bon réseauteur vaut mieux que deux tu l’auras). Texte relâché devenu un livre en un simple copier-coller vers l’imprimeur. Une couverture que l’on poste sur les réseaux pour dire : face à l’adversité et face au drame de notre siècle, « Yay ! je suis ravi·e de partager cette nouvelle. Je publie mon premier livre. Je vous invite, lecteur·rice·s et relais potentiel·le·s, à diffuser sur vos réseaux pour lancer la révolu·t·i·o·n». Post qui enflammera Facebook et Insta simultanément pendant à peu près dix minutes. Les poètes sont aujourd’hui plus que jamais interchangeables, et les textes qu’ils pondent le sont tout autant. Bien sûr, quelques rares éditeurs font la poésie et publient des catalogues exigeants. Ils sont minoritaires, et seront, quand on est très grand lecteur de poésie contemporaine, assez vite identifiables. À cela près que l’on trouvera des bouses (saupoudrées de maïzena ou non) à peu près partout, ou plutôt, quantités de textes faibles. Bouse, textes faibles ou une merveille (un livre par décennie)… Nulle importance puisqu’aucun espace critique ne saura les distinguer. Dans la surproduction poétique, on ne lira que nos copains, et celui ou celle dont on parle beaucoup, c’est déjà largement assez pour nos budgets limités. Est-ce que vous savez que quand vous publiez une bouse ou un livre salopé (pas relu, pas accompagné, pas corrigé), savez-vous que vous perdez toute crédibilité, et votre valeur d’éditrice, d’éditeur, tombe dans la boue. Sauf pour vos auteurs qui VOUS ADORENT, vous likent et vous surlikent en un ballet inaltérable. Vous salissez la totalité du catalogue avec un texte indigent, mais juste pour ceux qui savent lire, ce qui ne fera pas grand-monde, et ne va pas vous arrêter.  On peut publier des livres faibles et pour de multiples raisons. Paul Otchakovsky-Laurens, éditeur du Premier mille de Patrick Varetz – pour citer une œuvre poétique d’ampleur et de belle tenue en une maison où on lit en 2024 Une disposition primitive de Claude Royet-Journoud, ma dernière immense rencontre (tardive) avec une écriture, si je mets à part et pour des raisons formelles la réédition d’Ecarlate de Christine Pawlowska, au Sous-sol, d’une beauté rare qui continue à m’éblouir. Le fondateur de P.O.L était connu pour être fidèle à ses auteurs (tout au moins à certains d’entre eux), et il a publié des romans et des textes faibles et surnuméraires, en misant sur les prochains textes. En poésie, je peine à croire que l’on rende service à l’auteur quand on publie un texte faible, je verrouille cette idée, désolé. Et pourtant, je pousse souvent des cris étouffés devant les stands de poésie ou debout chez les libraires. On sait que le texte n’est jamais l’unique raison d’un Yes au tapuscrit, il y a tout un écosystème de caresses, amitiés, connivences, doigts sur le bouton de l’ascenseur et d’autres casquettes sexy ou influentes sur la tête du ou de ladite poète, mais mince, pourquoi publier autant de textes dans lesquels un lecteur exigeant ne trouvera rien du tout ? Sauf peut-être si vous titille l’idée de rédiger une petite étude comparée – de Marmiton à Aux Fourneaux, et de Ptitschefs.com à La cuisine de Marina – des différentes recettes de la bouillie.

   Salutations savoureuses

 

Extrait de Pistolet à bouchon sur la tempe, texte faiblard en cours d’écriture.

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