[Chronique] François Crosnier, Experiment/sortilège ou Un bien curieux livre (à propos de Vincent Broqua, GAIAMEN)

[Chronique] François Crosnier, Experiment/sortilège ou Un bien curieux livre (à propos de Vincent Broqua, GAIAMEN)

février 5, 2026
in Category: chronique, livres reçus, UNE
0 162 1
[Chronique] François Crosnier, Experiment/sortilège ou Un bien curieux livre (à propos de Vincent Broqua, GAIAMEN)

Vincent Broqua, GAIAMEN, Les Presses du réel éditeur, collection « Al Dante », automne 2025, 63 pages, 17 €, ISBN : 978-2-37896-634-8.

 

et puis je viens d’entamer une forme

Quelle est cette forme que Vincent Broqua annonce dès l’ouverture de son livre, dans la première partie intitulée Préparation parlée à la gangsterlation ?

Issu d’une « commande d’amitié » de Liliane Giraudon pour être lu dans une soirée du collectif Double Change dont l’auteur fait partie, le texte transgresse la règle qui veut qu’aucun membre ne lise ses propres travaux : il se présente donc comme le texte d’un autre, une traduction parlée, mais une traduction louche depuis l’anglais, traduction pratiquée non pour traduire mais pour écrire, à partir de Men in Aida du poète gay de San Francisco David Melnick (1938-2022). Ce dernier a, sous ce titre, traduit homophoniquement les trois premiers chants de l’Iliade (la première partie a été publiée en 1983 par Tuumba Press et l’ensemble en 2015 chez Uitgeverij). Vincent Broqua expose ici pour le lecteur, d’une manière très pédagogique, le principe de cette entreprise qu’on dirait inspirée par Raymond Roussel : l’ouverture du premier chant de l’Iliade, translittérée ainsi en alphabet latin

Mēnin aeide thea pēlēiadeō Akhilēos
oulomenēn, he muri’ Akhaiois alge’ ethēke
pollas d’iphthimous psukhas Aidi proiapsen

devient dans la « traduction » de Melnick

Men in Aida, they appeal, eh ? A day, O Achilles.
Allow men in, emery Achaians. All gay ethic, eh ?
Paul asked if team mousse suck, as Aida, pro, yaps in.

et dans celle de Broqua, Mecs en Aida

Mecs en Aida t’es une pile pd O Achille.
allô les mecs in, ils marient achéens, ô les gays, étiquetés
Paul las dix p’tits mousses sucent case Aida pro à l’abside.

Jusque là, tout paraît clair. Mais Vincent Broqua nous dit qu’à un moment de sa traduction de Men in Aida surgit un imprévu, la réception d’un message Facebook d’un certain John Chalslie qui aurait connu David Melnick et procédé à un montage de ses textes pour faire de nouveaux chants amoureux sous le titre Men in Gaiamen. La deuxième partie de l’ouvrage que nous tenons entre nos mains, Gaiamen, est désormais présentée par son auteur comme une version des poèmes de cet hypothétique « John Chalslie ». Après Roussel, c’est au Feu pâle de Nabokov que le dispositif de ce bien curieux livre fait songer : une traduction accompagnée d’une substantielle introduction et de commentaires, puisque Vincent Broqua a voulu faire dialoguer [sa] parole avec ces chants & proses de John.

Les seize chants composant le noyau de Gaiamen (résultant donc d’un cut-up de Men in Aida par le supposé John Chalslie et traduits par Vincent Broqua) sont ainsi disposés en regard de courts textes en prose entremêlée de vers, adressés à David Melnick et à valeur de biographèmes ou de commentaires. Si les chants se présentent comme un hymne au sexe dans ses aspects fantasmatiques les plus crus, translatant l’action hétéro-héros de Troie dans la gaieté des saunas gays de sa ville (« il ne traduit pas Homère il lui rentre dedans »), les gloses qu’y serrent John Chalslie/Vincent Broqua témoignent d’une réflexion sur l’éthique gay et la poésie expérimentale. L’Iliade apparaît ainsi comme un outil de touche (avec le double sens qui s’attache à cette expression) dont il reste

des sons
de thrène
de comédie

(…)

Un champ de lettres
à disposition

On donnera ici un exemple tiré du quatorzième chant :

Une cuisse de poney
Achaioi
Cri de faucon
C’est Tom sur Tess
Un pote rythmique
Entre Apollon
Oh oui en eux entre

ἀλλʹ ἔκ τοι έρέω καὶ
All ache toy a real guy Jouet tout douleur un vrai mec
Ah les queues toy et héros skai
Allez cueille Eros taille

À partir de cet érotogai poème sonore se déploie une série de considérations sur la gaieté et l’expérimental (experiment veut dire « sortilège ») qui forment à la fois un manifeste gay, hommage à des figures queer appartenant à deux générations dont l’une a été emportée par la maladie, et un art poétique. Face à ceux qui disent

(et ce n’est pas un compliment) « John, tu es le dernier poète expérimental » comme si on me disait « tu es insensé », « fais-toi mieux comprendre », « on n’arrive pas à jouir »

Vincent Broqua rappelle qu’

Un poème a mille façons d’opérer il ne faudrait pas l’oublier (…)
Si le langage n’est pas le corps, je ne sais pas ce que c’est

Livre magnifique et fascinante forme baroque enrôlant des figures et des registres de langue d’une extrême variété, Gaiamen se clôt, de manière quasi-mallarméenne, par un long Salut très émouvant, énumérant de multiples incarnations gay d’hier et d’aujourd’hui,

à toutes et à tous
Vous autres mythiques
Achéen.nes mythiques
Troyen.nes salut

, , , , , , , ,
librCritique

Autres articles

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *