[TEXTE] Grégory Rateau, Ontologie et boulange (Court extrait d’un roman à paraître et qui n’est en rien une autofiction)

[TEXTE] Grégory Rateau, Ontologie et boulange (Court extrait d’un roman à paraître et qui n’est en rien une autofiction)

février 7, 2026
in Category: Création, UNE
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[TEXTE] Grégory Rateau, Ontologie et boulange (Court extrait d’un roman à paraître et qui n’est en rien une autofiction)

J’ai fait ce travail pendant huit ans : pétrir, fermenter, façonner, enfourner, défourner. Huit longues années à fourailler dans cette farine, à respirer les épices fumées, les mains gluantes de beurre, les avant-bras prêts à lâcher. Et tout cela par pure nécessité, sans la moindre passion, parce qu’il fallait bien trouver quelque chose à faire de mes journées. Je ne possédais pas le moindre don. Le CAP, une formalité. Je m’en suis sorti seul, comme toujours, en traînant ma carcasse d’un endroit à l’autre. Par curiosité, peut-être. Il fallait que j’aille voir plus loin.

M’adapter : c’est peut-être ça, mon unique talent. Observer mes frères humains, imiter sans en avoir l’air. Pas de prouesses, juste le minimum syndical pour survivre. Ne rien demander, jamais. Me méfier des mains trop vite tendues, des sourires insistants. Toujours aux aguets, ne jamais tourner le dos, comme on me l’a confirmé plus tard, quand j’ai atterri ici.

Je déteste encore aujourd’hui les pâtisseries. Quant aux baguettes, inutile d’en parler : je les préparais en parfait automate. Je ne pouvais pas m’empêcher d’imaginer où elles allaient finir. Le bruit des estomacs pressés, de ces digestions contre nature, secouées par les actualités du jour et par la libération honteuse qui suivait. J’étais le premier maillon de la chaîne… et le dernier.

Ecœuré par le rituel de mes semblables, je ne mangeais presque plus depuis longtemps. Ou alors machinalement, juste assez pour que la machine arrête de gronder. Mon corps dépérissait à vue d’œil, mais je m’en moquais. Nourrie à heures fixes, asséchée, ridée, blanchie à la chaux des villes polluées : voilà ce à quoi ma carcasse de quarante-trois ans devait ressembler, vue de l’extérieur. Elle ne me servait qu’à une chose : mieux éprouver cette souffrance d’être, d’exister.

Il m’arrivait de passer mon doigt mentalement sur chaque organe, chaque muscle, pour me convaincre que tout cela était bien réel. Que le cauchemar continuait, que j’étais encore là, en position d’en redessiner les contours, d’aplanir les excroissances. La curiosité était authentique : je me demandais si, avec un geste précis, presque clinique, le moins douloureux possible, on ne m’accorderait pas une libération passagère – un éclat de lumière, et un peu de silence.

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