[Chronique] Sébastien Ecorce, L’inquiétude face aux inégalités n’est pas qu’une question « d’envie »

[Chronique] Sébastien Ecorce, L’inquiétude face aux inégalités n’est pas qu’une question « d’envie »

février 19, 2026
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[Chronique] Sébastien Ecorce, L’inquiétude face aux inégalités n’est pas qu’une question « d’envie »

D’aucuns prétendent que ceux qui s’opposent aux inégalités économiques croissantes dans une grande partie du monde ne font qu’exprimer leur envie envers les riches et les nantis. Mais si tel était le cas, alors il faudrait rejeter les arguments détaillés et de principe contre l’inégalité avancée par de nombreux penseurs importants de la tradition occidentale. Est-il vraiment plausible que Platon, Jésus, Hobbes, Mill et Marx aient été simplement « rongés par l’envie » ?

Frantisek KUPKA, « Monsieur Capital », L’Assiette au beurre, n° 41, 1902.

Du sénateur américain Bernie Sanders au chef du Parti vert britannique, Zack Polanski, en passant par le pape Léon XIV, né à Chicago, les personnalités qui s’opposent à la tendance croissante des inégalités économiques observée depuis des décennies dans une grande partie du monde développé ne manquent pas.

De nombreux détracteurs de ce mouvement affirment que ces personnalités politiques et publiques ne font qu’exprimer leur « envie » envers les riches et les puissants, plutôt que de défendre de véritables principes moraux, sociaux ou politiques. L’économiste américain Donald J. Boudreaux, par exemple, a récemment comparé les préoccupations des égalitaristes à celles d’enfants envieux. Mais il est loin d’être le seul à partager cet avis. D’autres « libertariens », économistes et intellectuels, comme Deirdre McCloskey, Steven Pinker et Thomas Sowell, ont également exprimé ce point de vue.

Ce qui ressort de ce courant universitaire, c’est que les inégalités importantes ne sont perçues comme un problème que parce que les « égalitaristes » envient le train de vie luxueux d’Elon Musk, Jeff Bezos et consorts. C’est pourquoi McCloskey a insisté sur le fait que le problème n’est « pas l’inégalité en soi – ni le nombre de yachts que possède Liliane Bettencourt, héritière de L’Oréal ». En réalité, « l’envie » que ressentent les 99 % pour le luxe des 1 % les a conduits à créer de toutes pièces un « problème » d’inégalité qui n’existe pas. Et puisque ces critiques considèrent « l’envie » comme un péché ou un défaut de caractère, la réponse appropriée aux appels à une plus grande égalité serait d’offrir aux « égalitaristes » l’aide professionnelle dont ils ont besoin pour affronter leurs travers irrationnels.

Par « égalitarisme », j’entends simplement l’idée qu’il existe des avantages considérables à avoir une plus grande égalité dans la répartition des revenus ou des richesses que celle que l’on trouve généralement dans les sociétés commerciales.

En rejetant ainsi les préoccupations liées aux inégalités, ces économistes et leurs alliés risquent également de discréditer nombre des penseurs les plus importants de la tradition occidentale : comment les inégalités économiques ont-elles façonné la pensée politique de Platon à Marx ? Cette tradition révèle une préoccupation constante face aux inégalités importantes. Platon, Jésus, Thomas Hobbes, Jean-Jacques Rousseau, Adam Smith, John Stuart Mill et Karl Marx ont-ils tous souffert de cette même « envie » toxique souvent reprochée aux égalitaristes d’aujourd’hui ?

Il semble exagéré de répondre par l’affirmative. D’abord, certains membres de cette liste étaient issus de milieux aisés. Platon, par exemple, appartenait à une riche famille aristocratique athénienne. Il avait largement les moyens de fonder sa propre université. Adam Smith était un professeur de philosophie aisé, issu de la haute bourgeoisie de Glasgow. Et même s’il n’avait peut-être pas la fortune de ceux qui se livraient à la « traite négrière » locale, il était loin de souffrir de la pauvreté. John Stuart Mill occupait un poste bien rémunéré au sein de la Compagnie des Indes orientales. Quant à Jésus, je ne pense pas qu’il faille prendre au sérieux l’idée que ses préoccupations sociales seraient nées de « l’envie » qu’il aurait éprouvée envers ses voisins fortunés.

Une lecture attentive des propos de personnalités comme celles-ci sur les inégalités révèle ce que des gens comme Pinker et McCloskey s’obstinent à nier : l’existence d’arguments de principe contre les inégalités. De tels arguments remontent d’ailleurs aux origines mêmes de l’histoire.

Voir https://www.echodumardi.com   

Face à la myriade de questions philosophiques abordées par les grands penseurs de la tradition occidentale, il est facile de passer à côté de l’essentiel. À la lecture de la République de Platon, par exemple, on est aisément captivé par l’Étrange Cas du Mal ou par ses arguments en faveur d’un gouvernement philosophique. Mais dans ce même dialogue, il exprime aussi son inquiétude quant au fait que les cités, accablées par de profondes inégalités économiques, ne constituent pas une seule et même cité. Elles sont plutôt deux cités, « une cité des pauvres et une cité des riches », vouées à l’éclatement, aux luttes intestines et, finalement, à la guerre civile. Platon le savait pertinemment : durant son enfance, il a vu Athènes, marquée par l’inégalité, subir trois guerres civiles successives fondées sur les classes sociales – une révolution oligarchique, une révolution démocratique, puis une nouvelle révolution oligarchique.

Ce qui préoccupait Platon plus que tout, c’était que l’inégalité divisait les citoyens et rendait leur « amitié » mutuelle pratiquement impossible.

Ainsi, bien que Platon ait eu de nombreux problèmes avec les riches dans des économies inégalitaires, « l’envie » n’était probablement pas en cause. Ce qui le préoccupait avant tout, c’était que l’inégalité divisait les citoyens et rendait « l’amitié » pratiquement impossible. À l’époque de Platon, on disait déjà que « l’égalité favorise l’amitié », adage qu’il cite dans son dernier et plus long dialogue « Les Lois ». C’est pourquoi, dans ce même dialogue, « l’Étranger athénien » insiste sur le principe selon lequel, si « la cité veut éviter le pire des fléaux, qu’on a plus justement appelé « guerre civile » que « faction », alors ni la misère ni la richesse ne doivent exister parmi ses citoyens. Car ces deux conditions engendrent la « guerre civile » et les « factions ».

La priorité de Platon était d’assurer la « paix civique » et « l’harmonie sociale ». Il ne s’agissait absolument pas de savoir si quelqu’un jouissait de plus de luxe et de richesses que lui. Lorsque les philosophes contemporains accusent les « égalitaristes » d’être rongés par « l’envie », ils passent à côté d’arguments concrets comme celui-ci (et leurs formulations actuelles) – des arguments qui méritent amplement leur attention.

Deepak Lal est un autre penseur contemporain qui recourt à « l’envie » pour réfuter les arguments contre l’inégalité. Il affirme que l’inégalité ne pourra jamais être éradiquée dans une société libre et déplore que ceux qui s’opposent aux écarts entre riches et pauvres le fassent par « envie ». Et bien que « l’envie », elle aussi, ne puisse être éliminée, Lal nous invite ainsi à prendre en compte l’avertissement de John Stuart Mill selon lequel « l’envie » demeure « la plus antisociale et la plus odieuse de toutes les passions ».

Mais il nous faut examiner ce passage dans son contexte plus large, celui du chapitre 4 de son ouvrage De la liberté. Mill y dressait une litanie de péchés sociaux, parmi lesquels « le désir d’accaparer plus que sa part de privilèges (la « pléonexie » des Grecs). La « pléonexie » était classiquement définie par les Grecs, notamment Platon, comme le désir insatiable d’argent (ainsi que d’autres choses comme le pouvoir et l’adulation). Cette préoccupation a précisément influencé sa proposition de réforme politique, éducative et même religieuse. Surtout, soutenait Mill, il était essentiel de « désapprendre » l’égoïsme étroit qui alimente les inégalités économiques.

Certes, cet égoïsme, comme l’écrit Mill dans son Autobiographie, « est si profondément enraciné uniquement parce que le fonctionnement même des institutions existantes tend à le favoriser ». Mais s’il peut s’apprendre, il peut aussi se « désapprendre ». Et une fois désappris, un peuple libre et éclairé pourrait emprunter une voie sociale caractérisée par une égalité nettement plus grande. Comme il l’écrit dans ses Principes d’économie politique : « ce n’est que dans les pays les plus arriérés du monde que l’augmentation de la production demeure un objectif important ; dans les plus avancés, ce dont on a besoin sur le plan économique, c’est d’une meilleure répartition. » Précisons que par « meilleure », il entend plus égalitaire.

Comme Platon, Mill considérait donc que l’inégalité corrompait le caractère des riches ; il reconnaissait également qu’elle engendrait une « hostilité » latente entre riches et pauvres, néfaste pour la société dans son ensemble. De toute évidence, les arguments de Mill contre l’inégalité n’étaient que cela : des arguments, et non le simple reflet d’une « envie » qu’il éprouvait envers les segments les plus fortunés de l’économie industrielle britannique. (Par ailleurs, puisque Mill condamnait l’envie sans ambages, il serait difficile d’expliquer pourquoi il condamnait également l’inégalité si cette préoccupation se résumait finalement à de « l’envie ».)

Qualifier les arguments contre l’inégalité de simple envie est une manœuvre rhétorique. C’est un argument fallacieux qui détourne l’attention du véritable problème (« l’inégalité ») vers un autre (« l’envie ») n’ayant, au mieux, qu’un lien superficiel avec le sujet initial. Ces tentatives de détourner notre attention des préoccupations liées à « l’inégalité » vers des questions « d’envie » constituent un exemple classique de ce sophisme. Tomber dans ce piège, c’est perdre de vue l’inégalité et s’enliser dans un problème secondaire, voire hors de propos. La longue tradition des arguments contre l’inégalité nous enseigne aujourd’hui que ces arguments sont tout à fait pertinents et, pour nombre des esprits les plus brillants de l’histoire occidentale, très convaincants.

Soyons clairs : il ne s’agit pas ici d’un appel à l’autorité ou à la tradition. Je ne prétends pas que, parce que Platon, Mill et d’autres ont condamné l’inégalité, celle-ci soit forcément mauvaise. Je dis simplement que de nombreux penseurs très respectés ont avancé des arguments convaincants expliquant pourquoi l’inégalité peut être profondément néfaste pour les individus comme pour les sociétés – des arguments qui dépassent largement la simple « envie ». Qui plus est, un grand nombre de penseurs semblaient s’accorder sur ce point. Cela devrait suffire à nous inciter à approfondir la question, bien plus que beaucoup ne semblent disposés à le faire.

 

Sébastien Ecorce, ancien responsable de recherche en finance,
professeur de neurobiologie à Pitié-Salpêtrière,
ICM, co-responsable de la plateforme du Neurocytolab ;
bricoleur de mots, créateur graphique, pianiste.

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