Charles Pennequin, L’écriventure, P.O.L, en librairie depuis le 19 février 2026, 304 pages, 23 €, ISBN : 978-2-8180-6482-5. [Charles Pennequin lit trois pages de L’écriventure]
Charles Pennequin, poète et performeur, est l’auteur de nombreux livres dont la plupart ont été publiés aux éditions P.O.L. Dans ce dernier on lira le parcours aventureux, donc jalonné de diverses péripéties, d’un homme parti à sa propre recherche : « Il fait ses recherches. Il se cherche dedans. Il hésite. Il ne sait pas qui il est. » Contrairement aux ouvrages où l’authenticité du vécu tente de masquer le manque d’écriture, celui-ci ne relate pas cette aventure mais il la constitue lui-même à travers une enquête apparemment foutraque qui, en fait, est composée avec minutie. En effet, la variété des formes, le travail de la langue et les propos récurrents sur ce que l’auteur entend par écrire excèdent ce qui pourrait n’être qu’un banal récit autobiographique.

Dès le début, cette quête de soi se place sous le signe d’un dédoublement, d’une oscillation pronominale – « C’est comme si j’ouvrais des valises. Il a ainsi des valises pleines de mots », le narrateur allant jusqu’à nommer certains personnages comme autant de figures alternatives de lui-même. Quant au fil chronologique, s’il connaît des ruptures et des allers-retours, il commence par l’enfance d’un gaucher qui ressent probablement plus que les autres à quel point l’écriture est aussi une question physique, cette dimension ayant laissé des traces durables chez l’adulte devenu écrivain : « On a dressé nos mains. On nous a dressé les mains pour l’écrire-bien. » Le dénommé Pennequin étant un homme fait de mots, on chemine de l’un à l’autre tout du long, de Guili-guili à Vivre en passant par Vache et Politique, souvent via la consultation de différents dictionnaires, des trois offerts par son père pour ses dix ans aux deux trouvés par sa fille dans une boîte à livres. À partir de chacun de ces mots, l’auteur sécrète des textes où l’oralité, toujours sensible, est retravaillée par reprises et décalages qui allient sens, rythme et son : « Comment je m’agis, m’agite, m’assagis / magie, comment je moi dans mon casot / ma petite case dans les montagnes ». En douze chapitres où un récit en prose ponctuée se trouve entrecoupé par des dialogues et des poèmes en vers qui peuvent tourner à l’aphorisme (« en vivant nous faisons / volte-face / à ce qui nous / préoccupe »), Pennequin, jouant parfois avec la typographie pour lorgner vers la poésie visuelle, redonne un sens pas forcément plus pur mais autre que l’ordinaire aux innombrables mots qu’il note ou enregistre depuis longtemps. Cette passion, qui remonte à bien avant lui – « ça venait de la mère / la mère du père / c’est elle qui gribouillait / dans ses carnets / c’est elle qui nous a ramené / tout ça chez nous / cette sale engeance de mots » –, s’étend à toute la langue, ne se réduisant pas, comme c’est trop souvent le cas en poésie, à un lexique prétendument épuré. Cela étant, à rebours des nombreux épigones de l’auteur qui cèdent aux facilités du présentisme, on percevra des échos à l’histoire littéraire, de Poe et Rimbaud jusqu’à Ersnt Jandl (« Des poèmes délabrés »). De plus, la plupart de ces procédures sont régulièrement commentées pour mieux éclairer une démarche où « nous sommes en totale perdition, puis nous voilà une petite idée, une toute petite idée comme une bille qui roule en nous ».

En dehors de sa famille appartenant à la classe ouvrière du Nord de la France, le personnage central a successivement ou simultanément fait partie de différentes « bandes » qui ont contribué à engendrer son identité multiple : les copains-copines de l’adolescence ; le dit peuple, ici évoqué sans surplomb ni complaisance, quand la télé – voir la charge tragicomique contre CNEWS – vient farcir en continu les têtes de celles et ceux auxquels, par ailleurs, les mots Liberté et Culture ne sont pas adressés : « Nous sommes comme les futurs cadavres de leur seule culture à eux » ; la Grande Muette qui, des années plus tard, hante encore ses rêves ; enfin, la compagnie des écrivains où, malgré les pseudos drolatiques, on pourra reconnaître quelques contemporains admirés (Heidsieck, Prigent) ou, au contraire, épinglés, « les poëtes dla grande parlotte dla poësie » dont certains voudraient cantonner l’auteur au rôle de « guignol pour salon littéraire ». On peut rattacher à cette dernière bande la relation de performances dont deux particulièrement marquantes, la première en impro solitaire le long d’une autoroute et la seconde en présence d’un public d’abord hostile.
De façon générale, si ces diverses appartenances permettent de mieux cerner « l’homme qui est au fond », elles soulignent également le fait qu’il s’est parfois senti à la marge, voire en sens inverse de ce qu’il aurait voulu : « Contre-chemin, c’est toute sa vie, il a toujours pris le chemin contraire à lui-même. » Cette tonalité mélancolique est notamment perceptible lorsque l’auteur évoque les moments de solitude ou la mort (celle des autres et la sienne à venir : « il faudrait avoir / une relation / avec le futur mort / qu’il y a / en chacun de nous »), mais cela n’empêche pas de fréquents traits d’humour : « Et pas moyen de faire monter la Mayennaise. Elle est en fauteuil à roulettes » ; ou bien « Il est allé voir le docteur pour se faire déponctuer. »
Enfin, ce livre n’offre pas seulement un autoportrait subtilement éclaté mais soulève aussi un ensemble de questions sur l’identité, bienvenues en ces temps d’identitarisme nauséabond, sur la possibilité d’une communauté politique ou sur les rapports entre cette dernière et des actions artistiques qui éviteraient tout autant le hors-sol inoffensif que la simple proclamation de mots d’ordre, aussi légitimes soient-ils – par exemple, voir ce que Pennequin écrit à partir du mot Nature, loin de l’écopoésie gnangnan à la mode. L’essentiel étant de répondre à cette quasi injonction : « Qu’est-ce que t’attends pour être vivant ? »
Pour prendre la mesure de cette écriventure : le colloque Charles Pennequin : poésie tapage

Le colloque « Charles Pennequin : poésie tapage » s’est tenu en juin 2021 sous une forme particulière, conséquence des contraintes et incertitudes sanitaires. Un blog a été créé pour recevoir en amont les communications, dans des formats divers, laissés libres, ainsi que des documents qui devaient servir de point d’appui aux échanges. Les sessions en direct ont ainsi pu être entièrement consacrées aux discussions autour des communications. Par ce choix de format, nous avons tenu à préserver, malgré la distance, ce pour quoi on tient un colloque, en laissant une place privilégiée aux échanges. Cette manière funambule, qui laissait place à l’improvisation et au risque, devait aussi coller à l’« objet Pennequin », d’autant que le poète, présent durant toute la durée du colloque, pouvait réagir, commenter, dialoguer avec les intervenants.
C’est une partie de ce format vivant que nous avons voulu conserver dans la présente publication en ligne des actes, en actualisant le blog pour y faire figurer ce que le présent site ne peut accueillir : l’enregistrement vidéo de la table ronde « Armée noire », l’entretien avec le chorégraphe Dominique Jégou, ainsi qu’un ensemble documentaire ayant servi de point d’appui aux discussions. Certains articles y trouvent également des enrichissements documentaires (diaporama, vidéos, photographies).
Accéder aux actes vidéo du colloque sur la Web TV de l’Université Lyon 3…
Textes réunis par Anne-Christine Royère et Gaëlle Théval.

![[Chronique] Charles Pennequin, L’écriventure, par Bruno Fern](http://t-pas-net.com/librCritN/wp-content/uploads/2026/02/band-Pennequin_POL.png)