[Chronique] Philippe Poivret, Salih Ecer dort d’une rare façon

[Chronique] Philippe Poivret, Salih Ecer dort d’une rare façon

mars 20, 2026
in Category: chronique, livres reçus, UNE
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[Chronique] Philippe Poivret, Salih Ecer dort d’une rare façon

Salih Ecer, Je dors à côté des étoiles et des pommes, trad. par Sedef Ecer et Serge Basso de March, Créaphis, été 2025, 85 pages, 13 €, ISBN : 978-2-35428-196-0.

 

Qui peut bien dormir à côté des étoiles et des pommes ? Qui peut bien passer du temps près des étoiles tout en mangeant des pommes ? Salih Ecer, puisque c’est de lui dont il s’agit, est un poète turc quasiment inconnu en France sauf de quelques esprits curieux d’une culture ignorée dans notre pays. Il faut donc lire le recueil intitulé Je dors à côté des étoiles et des pommes pour lire et découvrir une poésie qui navigue du ciel à la terre, des étoiles aux pommes comme elle navigue toujours entre deux amours ou plus, entre un apaisement et une colère, ou entre les deux rives du Bosphore. Poète de l’entre deux, Salih Ecer ne clôt jamais un vers ni un poème sur lui-même pas plus que sur une idée, une impression, ou un simple regard.

Dans une première série de quatre poèmes, Salih Ecer s’adresse à sa fille. Les derniers vers, « mon plus beau cadeau/ pour elle/ sera de/ la laisser inachevée », pourraient tout aussi bien s’adresser à la Poésie, celle qu’il écrit. Elle n’est jamais finie, le silence est présent tout autant que l’absence. L’Amour ou les amours ne sont pas plus achevés que son œuvre. Il interroge et s’interroge souvent sans pour autant avoir de réponse ni même demander ou attendre une solution qui ne pourrait être que partielle. L’interrogation reste centrale, elle existe et n’a pas besoin de réponse : « Tu es / laquelle des absentes/ dans cette « œuvre ». Les guillemets sont dans le texte, preuve que le doute est présent partout.

Sans jamais se perdre dans des illusions, pas plus que dans des rêves malgré la proximité des étoiles, Salih Ecer nous transporte, nous ses lecteurs, dans les sentiers, dans les chemins, sur des routes remplies de heurts, de cahots et de chocs avec ce que la vie a de difficile. « Est-ce mon destin d’avoir ce caillot au cœur » nous confie-t-il avant d’ajouter » A qui puis-je laisser la clé/ puisque je pars demain. » Il y a donc une clé qui ouvre des portes. Cette clé est précieuse, il ne faut pas la laisser perdre. Il y a des moments pour partir ou repartir, des moments pour profiter de la vie, ce qu’il nous confirme avec des formules aussi heureuses que « Mais moi je bois du côté frémissant », « Je t’inventerai un monde /de facéties pétillantes » ou « on peut filtrer les temps de tristesse ».

 La tristesse n’est jamais niée par Salih Ecer, loin de tout illusion il nous fait voir, il nous fait partager sa façon de vivre, ses espoirs, ses amours et ne s’interdit pas de changer le monde même si « la révolution peut attendre ». Entre temps « j’ai choisi de m’arrêter au milieu/ Et s’il ne reste plus / de sourires innocents dans ma vie /j’en inventerai ». Le milieu, l’entre deux est bien l’endroit où Salih Ecer se place et d’où il nous parle. La Turquie, son pays qui se situe entre Orient et Occident, infiltre toute sa poésie, au moins celle qui est présentée dans cette sorte d’anthologie qu’est « Je dors à côté des étoiles et des pommes ». Fermement ancré au sol, il est celui qui explore la vie dans ses moments difficiles. Il cherche une issue dans ce monde, pas dans un ailleurs imaginaire ou rêvé. « Faire l’amour avec les tempêtes » ne l’effraie pas. Les tempêtes font partie de notre monde et ce sont elles qu’il faut aussi aimer. La tristesse gaie est un oxymore qu’il s’empresse de partager et de vivre avec son lecteur Tout comme il a pu le faire avec sa fille Maya, sa première épouse Merlyn, sa dernière compagne Lale. Sans oublier ses compagnons qui apparaissent au fil des pages et dont les prénoms, Metin, Süheyla ou Cemal nous plongent dans le profond de la culture et de l’histoire turque.

Qui est Salih Ecer ? C’est un poète et écrivain istanbuliote nous dit la quatrième de couverture du recueil. Publicitaire, et donc ancré dans une société capitaliste, il se réclame de gauche ce qui ne fait que confirmer son caractère de poète du milieu, poète qui marie les deux rives du Bosphore comme il marie, fait dialoguer et correspondre deux univers différents, celui des étoiles et celui des pommes.

La traduction, dont on devine qu’elle a dû être difficile, a été assurée par Serge Basso de March, poète lui-même, aidé de la propre sœur de Salih Ecer. Elle s’appelle Sedef Ecer. Si sa sœur parle parfaitement le turc et le français, Serge basso de Mach ne parle pas un mot de turc. C’est donc Sedef Ecer qui a fait une première traduction des vers de son frère. Serge Basso de March a ensuite « traduit » cette première version dans une poésie accessible à toutes et tous. Méticuleux et rigoureux travail de passeur qui va si bien à Serge Basso de March issu d’une famille venue du Frioul, région du nord-est de l’Italie marquée par une culture à la fois autrichienne mais aussi italienne. C’est donc une région où la culture germanique a rencontré la culture méditerranéenne. C’est donc une fois encore un lieu de confrontation mais aussi d’enrichissement entre deux cultures.

Homme aux talents multiples, Salih Ecer est ici servi par une traduction de poèmes choisis par sa sœur. Elle les a sélectionnés après discussion avec une dizaine de personnes qui ont connu son frère de son vivant. Aujourd’hui décédé, il aurait été heureux de voir que sa poésie a été traduite en français. Il reste à découvrir l’ensemble de son travail et de son œuvre.

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