[Dossier] Variations autour de Jacques-Henri Michot, par Emmanuel Regniez et Sophie Carmona dir. [1/12]

[Dossier] Variations autour de Jacques-Henri Michot, par Emmanuel Regniez et Sophie Carmona dir. [1/12]

mars 26, 2026
in Category: chronique, Création, UNE
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[Dossier] Variations autour de Jacques-Henri Michot, par Emmanuel Regniez et Sophie Carmona dir. [1/12]

Présentation du Dossier

 

Jacques-Henri Michot et Mathieu Bénézet travaillant début 2000 dans un petit bar à vin en face de la maison de la radio ©Hervé Baudat

 

Dans Un nouveau monde, poésie en France – 1960-2010, de Yves di Manno et Isabelle Garron, formidable panorama et anthologie de la poésie française sur cette période, on peut lire ceci, dans une note, à la page 1095, dans le chapitre consacré à la “néo-avant-garde” : “En 1998 paraît chez Al Dante l’ABC de la barbarie de Jacques-Henri Michot, il est un livre d’après le manifeste de la “Revue”, mais il est ce livre clair qui pointe sans détours l’objet du délit, et inscrit poésie et politique dans une nouvelle proposition. Rien à voir avec la ligne de la “Revue de littérature générale” si ce n’est la cheville ouvrière du mot incidemment prononcé pour cette notice ; celui de Barbarie.”

Il n’y a pas autre chose sur Jacques-Henri Michot, et on peut l’imaginer, allumant un cigarillo, rouspéter car on a écrit l’ABC et non un ABC de la barbarie. Rouspéter aussi parce qu’il n’a droit qu’à une note en bas de page. Mais pas si sûr, car il aime les notes en bas de pages, car il aime, j’en suis certain, être en décalage. Ne jamais être là où on l’attend, d’aucune école, d’aucune coterie.

Je crois que Jacques-Henri Michot est seul, seul avec ses ami.e.s, avec ses lectures et sa musique, avec ses films. Jacques-Henri Michot est seul car ce qu’il fait depuis des années n’a pas de ressemblance, et ses lecteurs savent qu’il peut seul frayer cette voie si particulière dans le langage, dans le versant de la barbarie.

Il est seul et il est multiple, brassant avec lui des citations, de bouts épars, de fragments, des épiphanies, pour reprendre le mot de Joyce.

Il est seul, mais il a des lecteurs, fidèles, qui le suivent depuis des années, qui le lisent, vont l’écouter quand il lit des extraits de ses livres, et qui reviennent si enchantés, qu’ils en ont, des étoiles dans les yeux. Je me souviens d’une cliente de la librairie dans laquelle je travaillais, qui, suite à une lecture de Jacques-Henri Michot m’en parlait avec admiration. C’était une personne âgée, que l’on pourrait même qualifier de bourgeoise, mais qui par hasard était allée écouter Jacques-Henri Michot et sa vie en était, oui, n’ayons pas peur des mots, transformée.

Il est seul, car il creuse son sillon seul. Il est seul, mais le suivent des lecteurs, des enseignants, d’autres poètes, et j’en passe.

On peut sans doute dire que son œuvre est confidentielle, mais elle est remarquée. Et l’ensemble des contributions qui suivent essayent de montrer cette marque de l’œuvre de jacques-Henri Michot, que ce soient des écrivains, des musiciens, des critiques, des universitaires, …

Tous et toutes des ami.e.s.

Emmanuel Regniez

Sophie Carmona

 

Sommaire

  • Préface – Emmanuel Regniez & Sophie Carmona
  • Lettre à Jacques-Henri – Pierre Escot
  • Jacques-Henri Michot, ou la mélancolie à la boutonnière – Emmanuel Regniez
  • Jacques-Henri Michot dans l’Histoire – Arno Bertina
  • Petits trucs – Daniel Kay
  • Capharnaüm en do – Guillaume Belhomme
  • Un veilleur – Fabien Ribery
  • Échappées michotiennes – Sophie Carmona
  • Pas un mot de trop (« You speak, Jacques ! ») – Virginie Lalucq
  • Un ABC de barbarie – Fabrice Thumerel
  • Variations – Antoine Boute
  • La vie, l’amour, la mort, de Jacques-Henri Michot : écrire en passe-muraille – Galien Sarde

 

Jacques-Henri Michot, EN LIEU ET PLACE (extrait)

Préambule

En lieu et place, évoqué dans Derniers temps – Un capharnaüm, est le tout premier texte que j’aie proposé – sans succès – à un seul et unique éditeur.

Il était attribué à François B, qui, dans Un ABC de la barbarie, deviendra, avec ses amis Barnabé et Jérémie, l’un de mes trois « délégués » ou « représentants en existence ».

De quoi s’agissait-il ?

Un quinquagénaire estimait qu’il était temps et grand temps d’entreprendre la confection de quelque « Geisteswerk » ou « Geistesprodukt », comme écrit par celui qui était nommé Hart.

Un matin d’hiver où il ne faisait pas chaud, il s’y mit.

Avoir, d’entrée de jeu, pris conscience qu’il ne serait sans doute guère capable que d’écrire, pour l’essentiel, « à la manière de », et de multiplier les citations – il ne s’estimait, en somme, bon qu’à ça -, ne le dissuada pourtant pas de rédiger vaille que vaille autant de fragments qu’il avait d’années d’existence.

 

Et ceci se passait dans des temps très anciens.

Pour ma part, aujourd’hui …

« L’âge de Monsieur est avancé » – titre d’un téléfilm qu’il n’a jamais vu.

                                                                                                                              Mais pousse tire Monsieur y est parvenu.

À son plus vif étonnement, en vérité.

Car enfin, n’avait-il pas, le 16 août 2008, écrit dans Comme un fracas, en petits caractères :

                                                    « il est absolument sûr que je ne serai plus sur cette terre en 2015 je ne serai donc plus là pour savoir si la situation sera ou non un peu moins catastrophique en 2015 ».

Reste qu’il se demande s’il ne pourrait pas indiquer, à la manière de l’auteur d’un petit ouvrage entrepris (Chitré, 24 juillet 1950) à l’âge de quatre-vingts ans et publié à titre posthume : « Je sens – ou plutôt je sais – que je n’en ai plus pour longtemps à vivre. » (de fait, il s’est éteint moins d’un an plus tard,  le 19 février 1951).  

Quant à lui :


 « How old are you ? – I am eighty-seven »

Question 1: Am I eighty-seven ?

                                                                                                                         Question 2 : Fais-je quatre-vingt-sept ans ? 


Mais, dans l’ouvrage évoqué ci-dessus, et qu’il relit ce mardi 4 avril 2023, par un temps clair, n’a-t-il pas retrouvé cette phrase :

« Je parviens bien difficilement, bien rarement, à avoir le même âge tous les jours » ?

ainsi que ces lignes :

                                 « À quoi bon me rappeler mon âge sans cesse ? Laissons faire aux infirmités. Elles me gênent assurément, mais aucune d’elles n’est insupportable. De ne presque plus pouvoir marcher me retient davantage en chambre. Je tâcherai de me convaincre que c’est tant mieux » ?

et encore celles-ci :

                                                                                                                                      « si je me sens vieux et comme déjà hors d’usage, je ne pense pas que mes facultés intellectuelles aient beaucoup faibli (…) » ?

Reste que, quoi qu’il puisse en être de ses facultés propres, et même s’il estime disposer encore de quelques forces, celles-ci lui semblent par trop « déplorablement limitées » pour lui permettre, cette fois en son nom propre – ou peu s’en faut -, d’envisager l’adjonction de trente-et-un fragments aux cinquante-six de François.

Car il lui arrive, plus souvent qu’à son tour, au risque d’en être découragé, « de sentir, de devoir admettre qu’(il n’est) plus bon à grand-chose. »

Du moins aura-t-il été « bon » à reprendre, dans l’après-midi du mercredi 12 octobre 2022, le vieux texte inédit, avec l’intention de le remodeler.

 

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