[Chronique] Grégory Rateau, La Grande Lessive du Verbe : chronique d’une littérature sous perfusion

[Chronique] Grégory Rateau, La Grande Lessive du Verbe : chronique d’une littérature sous perfusion

février 8, 2026
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[Chronique] Grégory Rateau, La Grande Lessive du Verbe : chronique d’une littérature sous perfusion

La littérature qu’on nous sert aujourd’hui, ah ! ce bouillon tiède, ce gloubi-boulga rapiécé à la va-vite, vendu comme révélation cosmique par une armée de plumitifs compassés, il faudrait presque s’excuser d’en avoir encore l’estomac retourné. Toute l’Église du Livre, là-haut, en surplomb, éditocrates et scribouillards domestiqués, en procession derrière leur bannière – « roman de la rentrée » – ce catéchisme de bazar qui se renouvelle chaque saison comme les collections d’un prêt-à-porter trop sûr de lui. On nous présente ça comme l’avant-garde, mais ça sent le renfermé, le combinard, la combine d’arrière-salle avec champagne tiède et poignées de main assurées.

Les grands journaux, ces caves aux néons blafards de la critique, vous feront la courte échelle pour peu que vous apparteniez à l’écurie qui va bien. Les journalistes, si doux, si prudents, la plume arrimée au portefeuille d’un mastodonte de l’édition, servent la soupe en cadence. « Jeune prodige des lettres françaises », « fulgurance », « voix générationnelle » : toujours la même partition. On dirait qu’ils parlent tous dans un mégaphone bouché, repris de presse en presse, la même ritournelle pour endormir le lecteur dans une berceuse sponsorisée. Pour un peu, on y croirait. Mais ça sonne creux. Ça grince. Ça couine.

Et le public ? Mené comme un troupeau au clapier, guidé par les phares des vitrines, ébloui par les prix littéraires distribués comme des boissons énergisantes. On lui souffle quoi penser, quoi aimer, quoi applaudir. On l’enchaîne au roman narcissique, à la petite vie surexposée, au nombril mis en pleine lumière comme une hostie. Ils appellent ça « autofiction » parce qu’ils n’osent pas dire « journal intime sous amphétamines ». Le JE se gonfle, se bombe, se rêve en majuscule. Prêt à éclater au premier geste sincère.

La grande presse, elle, se rêve en oracle. Elle sait déjà quel livre fera le buzz avant même que les lecteurs n’en voient la couverture. Les coups éditoriaux se fabriquent en cuisine, à heure fixe : une interview servile ici, un bandeau par là, une lecture « choc » calibrée pour lancer la machine. Les journalistes se refilent les éléments de langage comme une mauvaise grippe. Tout le monde écrit pareil. Tout le monde pense pareil. Tout le monde applaudit pareil.

Pendant ce temps, où sont les stylistes, les vrais, ceux qui frappaient les phrases comme on frappe le fer ? Ceux qui faisaient chanter la langue sans ces simagrées générationnelles qui sentent la story Instagram et le jargon de marketing ? Disparus pour la plupart derrière le rideau de fumée de trois cents pages d’« expérience sensible » étalée comme une tache de café tiède sur une nappe trop blanche. Un style ? Non. Un flux. Une logorrhée. Une « voix », paraît-il. Une voix de mégaphone fêlé racontant des confidences que personne n’avait demandées.

C’est depuis ce refus que j’écris. Je revendique une esthétique du style comme force. La phrase n’y est pas un véhicule neutre ni un simple support narratif, mais une poussée, une contrainte exercée sur le lecteur. Le langage n’y sert pas à illustrer le monde mais à l’attaquer, à le déplacer, à produire du choc.

Mon écriture travaille une oralité construite, non mimétique : non la reproduction plate de la parole courante, mais sa compression, ses ruptures, ses emballements. L’oralité comme rythme, comme tension, comme souffle, jamais comme effet de réel ou caution sociologique.

Je m’inscris enfin dans une littérature de la collision et du montage. Les phrases s’y heurtent, s’empilent, saturent l’espace du texte. J’y cherche l’excès plutôt que la fluidité, l’impact plutôt que la lisibilité, l’expérience plutôt que le confort. Une écriture qui ne vise ni l’adhésion ni la reconnaissance, mais l’épreuve.

Et pourtant, si l’on ose imaginer autrement, la littérature pourrait redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un terrain d’expérience, un choc de langage et d’idées. Une véritable avant-garde ne se contente pas de raconter : elle fait sentir la langue, elle heurte, elle surprend, elle transforme. Les phrases peuvent se briser et se reconstruire, la syntaxe devenir terrain de jeu, le lexique s’aventurer là où le lecteur ne l’attend pas. Le récit peut se réinventer, les formes exploser, les voix se superposer. Une littérature radicale ne cherche pas l’approbation mais la vérité, même brutale, même dérangeante.

Alors rêvons d’une insurrection du style. Qu’on renverse les vitrines, qu’on coupe les micros, qu’on remette la phrase à nu, sans poudrettes de marketing. Qu’on redonne à la littérature son pouvoir : choquer, brûler, transformer. Mais pour cela, il faut de l’audace. Et dans les salons où s’échangent les éloges programmés, ce n’est plus très à la mode.

 

© Le Festin nu, d’après William S. Burroughs

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