[Chronique] Gilles Jallet, Ce que les femmes font à l'art (à propos d'Isabelle Garron, Le Poème tangent)

[Chronique] Gilles Jallet, Ce que les femmes font à l’art (à propos d’Isabelle Garron, Le Poème tangent)

mars 25, 2026
in Category: chronique, livres reçus, UNE
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[Chronique] Gilles Jallet, Ce que les femmes font à l’art (à propos d’Isabelle Garron, Le Poème tangent)

Isabelle Garron, Le poème tangent / une geste, Poésie Flammarion, 2026, 246 pages, 22 €, ISBN : 978-2-08-015063-9.

 

Dans l’avant-propos à sa traduction des Tableaux parisiens de Charles Baudelaire, Walter Benjamin écrit : « De même que la tangente ne touche le cercle que de façon fugitive et en un seul point et que c’est ce contact, non le point, qui lui assigne la loi selon laquelle elle poursuit à l’infini sa trajectoire droite, ainsi la traduction touche l’original de façon fugitive et seulement dans le point infiniment petit du sens, pour suivre ensuite sa trajectoire la plus propre, selon la loi de la fidélité dans la liberté du mouvement langagier. »[1] Dans Le poème tangent / une geste d’Isabelle Garron, il ne s’agit pas de traduction à proprement parler, mais de chant, et de surcroît, d’un chant polyphonique. Le poème est tangent : il touche la parole de l’autre, en même temps qu’il prend appui sur elle, « dans le point infiniment petit du sens ». Ce n’est pas le sens en lui-même qui est infiniment petit, on l’aura bien compris, mais le point (la surface invisible du point) d’où le poème, le chant, s’élance et se développe pareil à une ligne droite qui se déroule le long d’un cercle, selon « sa trajectoire la plus propre ». Comme tel, il est fidèle à la loi du sens et à la parole d’autrui, mais il manifeste sa propre liberté dans le mouvement du langage qui est le sien, à savoir le chant du poème. Le poème est tangent à la parole de l’autre, il la traduit dans ce qu’elle a de plus vrai qui est souvent caché et silencieux.

petite je veux être père de famille

je peins je suis peintre
je suis dans l’action de la peinture

j’aime les choses picturales
et il n’y a pas de genre

ce que je fais c’est plutôt abstrait
ça ne parle que de peinture ce que je fais

Voilà justement ce qui apparaît assez extraordinaire dans le poème polyphonique d’Isabelle Garron, non seulement par sa forme qui ressortit à l’épopée et à la chanson de geste, mais par sa méthode de construction à la fois rigoureuse et pragmatique. Il est nécessaire ici de raconter en bref l’origine et l’histoire de ce poème : « Le poème tangent a été composé à la suite d’entretiens menés auprès des 17 artistes visuelles du collectif la tangente. La tangente se constitue à la suite des événements de Nuit Debout en 2016. Je les rejoins deux ans plus tard », écrit Isabelle Garron. La tangente, tel est le nom que se sont donné entre elles dix-sept femmes artistes (peintre, photographe, sculptrice, dessinatrice, vidéaste, artiste conceptuelle, installatrice, performeuse…) ou encore « artistes visuelles », selon l’expression d’Isabelle Garron, pour parler en réunion, dans une écoute attentive et réciproque, mais aussi pour explorer et mettre en commun des travaux, des projets, voire des techniques, jusqu’au moment de prendre la tangente justement, car chacune est libre, on l’aura compris, d’une liberté essentielle, et non moins difficile : « La création est ce qui nous détermine, avant notre sexe, avant notre âge, avant notre mode de subsistance. » Isabelle Garron poursuit ce récit : « L’enquête poétique dont le poème est issu germe avec la préparation de l’exposition-performance du banquet de la tangente qui s’est déroulée du 15 au 17 septembre 2023 à l’Atelier blanc, centre d’art situé à Villefranche de Rouergue en Aveyron. La pensée du poème tangent est contemporaine de cet événement. » Sans entrer dans tous les détails de la gestation du poème tangent qui sont condensés à la fin du livre dans un texte intitulé « La parole de l’artiste comme expérience / à propos du chantier de mon poème » (« chantier » en hommage au livre de Monique Wittig, Le chantier littéraire), Isabelle Garron décrit sa méthode, à l’instar d’une geste. Le poème est tangent : sa trajectoire droite dans le mouvement du langage est une geste, autrement dit un ensemble de poèmes (chants) dont les héroïnes sont les artistes et les hauts faits « la forme de chacune ». La geste elle-même comprend trois parties qui se divisent chacune en dix-sept chants : « artiste femme et la décision », puis « de la tangente », et enfin « le métier d’artiste ». Il convient de relever que chaque poème est anonyme ; les artistes femmes sont toutes citées à la fin du livre dans l’ordre alphabétique[2], mais celui-ci n’indique pas leur ordre d’apparition dans les poèmes. Tous les poèmes sont rythmés par le retour du Je avec l’emploi unique du présent de narration, un Je multiple et singulier, comme si tous les chants provenaient d’une narratrice unique partageant plusieurs voix. Un deuxième élément de scansion intervient presque aussi souvent que le Je, c’est le déictique ça, qui vise à montrer les signes corporels de la création. S’il importe assez peu de retrouver à qui appartiennent ces voix, une familiarité s’installe au fur et à mesure, et le lecteur curieux finit par mettre un nom sur « la forme de chacune ». C’est aussi un tour de force du livre d’Isabelle Garron de faire entendre, à travers un chant polyphonique, la voix individuelle de chaque artiste (Je), avec son histoire, ses pensées, ses créations personnelles (Ça). Ce livre passionnant de bout en bout, elle ne l’a pas fait pour elle, mais pour les autres, avec la volonté de s’effacer derrière les portraits parlants de ces dix-sept artistes femmes : « je cherche comment je travaille dans leur langue, comment leur travail travaille dans ma langue. Effacement, notion centrale. L’écriture est un effacement. »[3]

 

[1] Walter Benjamin, Œuvres,1, essais folio, p. 259.

[2] Michèle Cirès-Brigand, Dominique De Beir, Anne Deguelle, Fabienne Gaston-Dreyfus, Maëlle Labussière, Corinne Laroche, Marie Lepetit, Dominique Liquois, Frédérique Lucien, Christine Maigne, Sabine Massenet, Émilie Satre, Martine Schildge, Catherine Serikoff, Soizic Stokvis, Ghislaine Vappereau, Catherine Viollet.

[3] Isabelle Garron, Journal réécrit du poème, « extrait de la note liminaire au journal réécrit du poème », revue Monologue n°6, Chant du coq sauvage, 2025.

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