{"id":152,"date":"2021-05-05T19:46:28","date_gmt":"2021-05-05T17:46:28","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=152"},"modified":"2021-05-05T20:01:55","modified_gmt":"2021-05-05T18:01:55","slug":"chronique-la-jardiniere-dun-texte-carre-a-propos-de-sylvie-durbec-carres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2021\/05\/05\/chronique-la-jardiniere-dun-texte-carre-a-propos-de-sylvie-durbec-carres\/","title":{"rendered":"[Chronique] La jardini\u00e8re d\u2019un texte carr\u00e9 (\u00e0 propos de Sylvie Durbec, Carr\u00e9s), par Fran\u00e7ois Crosnier"},"content":{"rendered":"<p>Sylvie Durbec, <em><strong>Carr\u00e9s<\/strong><\/em>,\u00a0Fa\u00ef fioc, 4<sup>e<\/sup> trimestre 2020, 67 pages, 11 \u20ac, ISBN\u00a0: 978-2-37427-044-9.<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Dans l\u2019espace le plus exigu, il y avait souvent tant de choses<br \/>\nque l\u2019on ne percevait\u00a0les petites diff\u00e9rences qu\u2019en position accroupie,<br \/>\napr\u00e8s quoi un seul carr\u00e9\u00a0prenait les dimensions d\u2019un champ.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Peter Handke, <em>Mon ann\u00e9e dans la baie de Personne<\/em><br \/>\n(traduction de Claude Porcell).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au jardin avec Handke\u00a0: ainsi pourrait-on de mani\u00e8re lapidaire r\u00e9sumer <em>Carr\u00e9s<\/em>, tant la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u00e9crivain autrichien est forte dans ce <em>livre de plein air<\/em>. Mais la fascination que celui-ci exerce sur Sylvie Durbec, <em>ivre de lecture avec \u00e0 la main handke et son am\u00e8re solitude joyeuse et rem\u00e2ch\u00e9e<\/em>, n\u2019est pas facteur d\u2019inhibition, bien au contraire\u00a0; le lecteur de ce beau livre, s\u2019il a fr\u00e9quent\u00e9 <em>Mon ann\u00e9e dans la baie de Personne<\/em> (ce qu\u2019on lui souhaite)<em>,<\/em> percevra le contrepoint, voire rep\u00e8rera des citations comme ce <em>merci au crayon, <\/em>sans que cela diminue l\u2019originalit\u00e9 du projet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plusieurs contraintes (\u00ab\u00a0consignes du carr\u00e9\u00a0\u00bb) ont pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 sa composition\u00a0: contraintes <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-153 alignleft\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/DurbecCarres.jpg\" alt=\"\" width=\"210\" height=\"310\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/DurbecCarres.jpg 210w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/DurbecCarres-203x300.jpg 203w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/DurbecCarres-102x150.jpg 102w\" sizes=\"auto, (max-width: 210px) 100vw, 210px\" \/>formelles portant sur la fr\u00e9quence d\u2019\u00e9criture, l\u2019intitul\u00e9 (<em>Carr\u00e9 X\u2026)<\/em>, la longueur, l\u2019absence de ponctuation et le mot terminal de chacun des 50 po\u00e8mes en prose (plus un <em>surnum\u00e9raire en guise d\u2019au revoir<\/em>), mais aussi et surtout contrainte physique d\u2019\u00e9criture <em>\u00e0 l\u2019air libre ou \u00e0 peine prot\u00e9g\u00e9e du hors-sol du vent de l\u2019air qui nouent la gorge et font tousser le pauvre po\u00e8te endimanch\u00e9.<\/em> Plus difficile \u00e0 respecter, cette derni\u00e8re est probablement la plus productive puisqu\u2019elle engendre, \u00e0 plusieurs reprises, le sujet m\u00eame du po\u00e8me. Ainsi, <em>Carr\u00e9 carabanne <\/em>(un mot-valise) donne lieu, \u00e0 partir du constat ironique par le chat que la <em>prose de plein vent<\/em> ne l\u2019est pas tant que cela, \u00e0 une r\u00e9flexion sur les enjeux corporels de l\u2019\u00e9criture\u00a0; <em>Carr\u00e9 du fils <\/em>part de l\u2019arpentage du jardin pour constater que <em>le doute s\u2019insinue \u00e0 la fois dans le jardin et le carr\u00e9 du jour<\/em>. D\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, <em>l\u2019ext\u00e9rieur <\/em>est la cat\u00e9gorie dont le lecteur prend le plus imm\u00e9diatement conscience\u00a0: la flore, le paysage, la m\u00e9t\u00e9orologie informent nombre de ces <em>Carr\u00e9s.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une autre dimension, non des moindres, est celle de la chronique. Comme celui de Handke qui se veut \u00ab\u00a0essai de chronique d\u2019une ann\u00e9e dans la baie de Personne\u00a0\u00bb, le livre de Sylvie Durbec<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-508\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/Handke-Baie.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"320\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/Handke-Baie.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/Handke-Baie-206x300.jpg 206w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/Handke-Baie-103x150.jpg 103w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/> d\u00e9crit ou laisse entrevoir les activit\u00e9s de l\u2019autrice, dans un cadre parfois g\u00e9ographiquement situable\u00a0: <em>la maison non loin de quelques lieux arpent\u00e9s par l\u2019\u00e9crivain autrichien autour du plateau de v\u00e9lizy<\/em>\u00a0; Avignon, <em>la rue carreterie cent fois emprunt\u00e9e au d\u00e9part de la porte de l\u2019universit\u00e9\u00a0; <\/em>Marseille, la ville natale o\u00f9<em> voil\u00e0 tout \u00e0 coup venue cette id\u00e9e d\u2019acheter un petit appartement Cours julien<\/em>. Transparaissent dans le texte les t\u00e2ches mat\u00e9rielles quotidiennes (<em>cuire ce matin pour les m\u00e9langer avec des p\u00e2tes et du saumon parce que tous les jours manger), <\/em>la pr\u00e9sence d\u2019enfants, les voyages (<em>longeant la durance en tgv)<\/em>,l\u2019enseignement aux r\u00e9fugi\u00e9s (<em>la vitalit\u00e9 que je dois leur transmettre \u00e0 travers la langue fran\u00e7aise<\/em>).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus largement le projet comporte, de mani\u00e8re explicite, une dimension biographique\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>pages qui s\u2019\u00e9crivent en carr\u00e9 en sorte de constituer une biographie future<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si des aspects de l\u2019histoire familiale sont \u00e9voqu\u00e9s, notamment la figure de la m\u00e8re disparue, <em>aux yeux de lynx et au regard bleu acier qui d\u00e9truit tout sur son passage<\/em>, ou celle de la tante Val\u00e9rie dont le suicide conduit \u00e0 une r\u00e9flexion sur le mot \u00ab\u00a0vieillard\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>la d\u00e9cr\u00e9pitude est tout enti\u00e8re dans le mot f\u00e9minin et la sagesse dans le mot [\u2026] au masculin,<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">il s\u2019agit surtout d\u2019une biographie intellectuelle qui convoque les figures tut\u00e9laires\u00a0: Handke \u00e9videmment, mais aussi Perec, dont <em>Carr\u00e9 gervais<\/em> imite subtilement un \u00ab\u00a0je me souviens\u00a0\u00bb pour arriver \u00e0 faire passer le lecteur du fromage frais mang\u00e9 enfant aux chambres \u00e0 gaz, ou encore Walser et Sebald. Les amis po\u00e8tes sont \u00e9galement pr\u00e9sents\u00a0: Pentti Holappa, \u00e9crivain finlandais mort en 2017, dont le souvenir nourrit une m\u00e9ditation sur ce qu\u2019il reste du po\u00e8te, <em>sac de mots jet\u00e9 vide dans le lac au nom \u00e9nigmatique<\/em>, ou le roumain Marius Popescu, fondateur \u00e0 Lausanne de ce \u00ab\u00a0Persil\u00a0\u00bb, <em>qui d\u2019herbe modeste devient revue litt\u00e9raire de beau format et de grande envergure.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au-del\u00e0 de ces remarques visant \u00e0 situer le projet, il faut souligner que le plaisir de lecture<a href=\"applewebdata:\/\/27CE1337-2520-48F0-BB36-42D001E1409C#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> de <em>ce livre en fuite d\u00e8s qu\u2019on veut mettre la main dessus <\/em>provient pour une bonne part de sa densit\u00e9 et du dessein avou\u00e9 <em>d\u2019\u00e9garer le lecteur<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-506\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/Penelope.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"370\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/Penelope.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/Penelope-300x206.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/Penelope-150x103.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/Penelope-366x251.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sylvie Durbec a beau jouer sur le mode du \u00ab\u00a0il est comme \u00e7a\u00a0\u00bb et \u00e9voquer des r\u00e8gles \u00ab\u00a0aussi secr\u00e8tes que risibles\u00a0\u00bb, le destinataire se prend au jeu de la recherche des modalit\u00e9s de croissance interne du texte. Un exemple suffira, assez complexe pour donner, on l\u2019esp\u00e8re, envie de poursuivre l\u2019exercice. Le douzi\u00e8me carr\u00e9, intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Carr\u00e9 blanc\u00a0\u00bb, part de cette absence de couleur comme signe de l\u2019effacement, ce qui entra\u00eene une comparaison avec les \u00eatres qui ont disparu, mais aussi avec \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9criture blanche\u00a0\u00bb qui cherche \u00e0 rendre invisible le style. De l\u2019invisibilit\u00e9 issue de cet effacement, on passe \u00e0 l\u2019interdiction de voir, impos\u00e9e aux enfants par les adultes sous la forme du carr\u00e9 blanc (que les moins de 30 ans ne peuvent pas conna\u00eetre) des programmes t\u00e9l\u00e9. \u00ab\u00a0Envoy\u00e9s jouer dehors\u00a0\u00bb, les enfants \u00e9taient alors expos\u00e9s au froid, comme l\u2019autrice actuellement dans sa \u00ab\u00a0Sib\u00e9rie\u00a0\u00bb, qu\u2019elle a mis en sc\u00e8ne dans le carr\u00e9 pr\u00e9c\u00e9dent et sur lequel elle aimerait revenir\u00a0; mais ce n\u2019est pas possible, car \u00ab\u00a0carr\u00e9 d\u2019hier n\u2019est pas carr\u00e9 d\u2019aujourd\u2019hui\u00a0\u00bb et la seule fa\u00e7on d\u2019avancer est de tresser, tramer, entretisser les carr\u00e9s successifs. De cette activit\u00e9 de tissage, P\u00e9n\u00e9lope est la repr\u00e9sentante canonique, d\u2019o\u00f9 son irruption dans le texte\u00a0; mais son nom est aussi une m\u00e9tonymie des <em>pratiques f\u00e9minines<\/em>, comme la broderie, ce qui permet d\u2019introduire le mot-valise <em>brod\u00e9crire<\/em> pour qualifier l\u2019activit\u00e9 de l\u2019autrice, laquelle en s\u2019y livrant <em>au pr\u00e9sent<\/em> (l\u2019\u00e9criture du carr\u00e9 quotidien) d\u00e9limite un temps fini, et par analogie un espace clos dont la juxtaposition avec d\u2019autres espaces identiques <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-507\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/MargotFolle.jpg\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"225\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/MargotFolle.jpg 225w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/MargotFolle-150x150.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/MargotFolle-144x144.jpg 144w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/MargotFolle-75x75.jpg 75w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/>aboutit au r\u00e9sultat recherch\u00e9, <em>un tapis brod\u00e9 de l\u2019or de tout petits riens carr\u00e9s.<\/em><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019autres modes d\u2019engendrement du texte sont mis en \u0153uvre ailleurs, comme\u00a0 <em>l\u2019\u00e9garement lexical <\/em>\u00e9voqu\u00e9 dans <em>Carr\u00e9 criture, <\/em>dont la r\u00e9f\u00e9rence explicite est Rabelais et la r\u00e9f\u00e9rence secr\u00e8te Leiris. Les gloses de Sylvie Durbec (mot dont le G initial est le pr\u00e9texte de plusieurs <em>carr\u00e9s, <\/em>comme ce <em>Carr\u00e9 criard <\/em>avec la figure de Dulle Griet, en fran\u00e7ais Margot la folle, personnage du tableau de Pieter Breueghel l\u2019Ancien, ou les <em>Carr\u00e9 de la Glane <\/em>et <em>Carr\u00e9 grabuge<\/em>), par la contamination des mots qu\u2019elles induisent d\u00e9crivent<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0un flux jugul\u00e9 presque tari aussi n\u00e9cessaire qu\u2019inefficace mais qui permet de croire \u00e0 l\u2019\u00e9ternit\u00e9 du po\u00e8me<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/27CE1337-2520-48F0-BB36-42D001E1409C#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Plaisir personnel un peu g\u00e2ch\u00e9, s\u2019il est permis d\u2019\u00e9voquer les mis\u00e8res du lecteur, par la composition typographique compacte et le corps des caract\u00e8res utilis\u00e9, artifices certes n\u00e9cessaires pour donner autant que faire se peut aux po\u00e8mes l\u2019apparence de carr\u00e9s, mais qui en rendent la lecture difficile pour des yeux plus tout jeunes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sylvie Durbec, Carr\u00e9s,\u00a0Fa\u00ef fioc, 4e trimestre 2020, 67 pages, 11 \u20ac, ISBN\u00a0: 978-2-37427-044-9. \u00a0 Dans l\u2019espace le plus exigu, il y avait souvent tant de choses que l\u2019on ne percevait\u00a0les petites diff\u00e9rences qu\u2019en position accroupie, apr\u00e8s quoi un seul carr\u00e9\u00a0prenait les dimensions d\u2019un champ. Peter Handke, Mon ann\u00e9e dans la baie de Personne (traduction de Claude Porcell). &nbsp; Au jardin avec Handke\u00a0: ainsi pourrait-on de mani\u00e8re lapidaire r\u00e9sumer Carr\u00e9s, tant la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u00e9crivain autrichien est forte dans ce livre de plein air. Mais la fascination que celui-ci exerce sur Sylvie Durbec, ivre de lecture avec \u00e0 la main handke et son am\u00e8re solitude joyeuse et rem\u00e2ch\u00e9e, n\u2019est pas facteur d\u2019inhibition, bien au contraire\u00a0; le lecteur de ce beau livre, s\u2019il a fr\u00e9quent\u00e9 Mon ann\u00e9e dans la baie de Personne (ce qu\u2019on lui souhaite), percevra le contrepoint, voire rep\u00e8rera des citations comme ce merci au crayon, sans que cela diminue l\u2019originalit\u00e9 du projet. Plusieurs contraintes (\u00ab\u00a0consignes du carr\u00e9\u00a0\u00bb) ont pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 sa composition\u00a0: contraintes formelles portant sur la fr\u00e9quence d\u2019\u00e9criture, l\u2019intitul\u00e9 (Carr\u00e9 X\u2026), la longueur, l\u2019absence de ponctuation et le mot terminal de chacun des 50 po\u00e8mes en prose (plus un surnum\u00e9raire en guise d\u2019au revoir), mais aussi et surtout contrainte physique d\u2019\u00e9criture \u00e0 l\u2019air libre ou \u00e0 peine prot\u00e9g\u00e9e du hors-sol du vent de l\u2019air qui nouent la gorge et font tousser le pauvre po\u00e8te endimanch\u00e9. Plus difficile \u00e0 respecter, cette derni\u00e8re est probablement la plus productive puisqu\u2019elle engendre, \u00e0 plusieurs reprises, le sujet m\u00eame du po\u00e8me. Ainsi, Carr\u00e9 carabanne (un mot-valise) donne lieu, \u00e0 partir du constat ironique par le chat que la prose de plein vent ne l\u2019est pas tant que cela, \u00e0 une r\u00e9flexion sur les enjeux corporels de l\u2019\u00e9criture\u00a0; Carr\u00e9 du fils part de l\u2019arpentage du jardin pour constater que le doute s\u2019insinue \u00e0 la fois dans le jardin et le carr\u00e9 du jour. D\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, l\u2019ext\u00e9rieur est la cat\u00e9gorie dont le lecteur prend le plus imm\u00e9diatement conscience\u00a0: la flore, le paysage, la m\u00e9t\u00e9orologie informent nombre de ces Carr\u00e9s. Une autre dimension, non des moindres, est celle de la chronique. Comme celui de Handke qui se veut \u00ab\u00a0essai de chronique d\u2019une ann\u00e9e dans la baie de Personne\u00a0\u00bb, le livre de Sylvie Durbec d\u00e9crit ou laisse entrevoir les activit\u00e9s de l\u2019autrice, dans un cadre parfois g\u00e9ographiquement situable\u00a0: la maison non loin de quelques lieux arpent\u00e9s par l\u2019\u00e9crivain autrichien autour du plateau de v\u00e9lizy\u00a0; Avignon, la rue carreterie cent fois emprunt\u00e9e au d\u00e9part de la porte de l\u2019universit\u00e9\u00a0; Marseille, la ville natale o\u00f9 voil\u00e0 tout \u00e0 coup venue cette id\u00e9e d\u2019acheter un petit appartement Cours julien. Transparaissent dans le texte les t\u00e2ches mat\u00e9rielles quotidiennes (cuire ce matin pour les m\u00e9langer avec des p\u00e2tes et du saumon parce que tous les jours manger), la pr\u00e9sence d\u2019enfants, les voyages (longeant la durance en tgv),l\u2019enseignement aux r\u00e9fugi\u00e9s (la vitalit\u00e9 que je dois leur transmettre \u00e0 travers la langue fran\u00e7aise). Plus largement le projet comporte, de mani\u00e8re explicite, une dimension biographique\u00a0: pages qui s\u2019\u00e9crivent en carr\u00e9 en sorte de constituer une biographie future Si des aspects de l\u2019histoire familiale sont \u00e9voqu\u00e9s, notamment la figure de la m\u00e8re disparue, aux yeux de lynx et au regard bleu acier qui d\u00e9truit tout sur son passage, ou celle de la tante Val\u00e9rie dont le suicide conduit \u00e0 une r\u00e9flexion sur le mot \u00ab\u00a0vieillard\u00a0\u00bb\u00a0: la d\u00e9cr\u00e9pitude est tout enti\u00e8re dans le mot f\u00e9minin et la sagesse dans le mot [\u2026] au masculin, il s\u2019agit surtout d\u2019une biographie intellectuelle qui convoque les figures tut\u00e9laires\u00a0: Handke \u00e9videmment, mais aussi Perec, dont Carr\u00e9 gervais imite subtilement un \u00ab\u00a0je me souviens\u00a0\u00bb pour arriver \u00e0 faire passer le lecteur du fromage frais mang\u00e9 enfant aux chambres \u00e0 gaz, ou encore Walser et Sebald. Les amis po\u00e8tes sont \u00e9galement pr\u00e9sents\u00a0: Pentti Holappa, \u00e9crivain finlandais mort en 2017, dont le souvenir nourrit une m\u00e9ditation sur ce qu\u2019il reste du po\u00e8te, sac de mots jet\u00e9 vide dans le lac au nom \u00e9nigmatique, ou le roumain Marius Popescu, fondateur \u00e0 Lausanne de ce \u00ab\u00a0Persil\u00a0\u00bb, qui d\u2019herbe modeste devient revue litt\u00e9raire de beau format et de grande envergure. Au-del\u00e0 de ces remarques visant \u00e0 situer le projet, il faut souligner que le plaisir de lecture[1] de ce livre en fuite d\u00e8s qu\u2019on veut mettre la main dessus provient pour une bonne part de sa densit\u00e9 et du dessein avou\u00e9 d\u2019\u00e9garer le lecteur. Sylvie Durbec a beau jouer sur le mode du \u00ab\u00a0il est comme \u00e7a\u00a0\u00bb et \u00e9voquer des r\u00e8gles \u00ab\u00a0aussi secr\u00e8tes que risibles\u00a0\u00bb, le destinataire se prend au jeu de la recherche des modalit\u00e9s de croissance interne du texte. Un exemple suffira, assez complexe pour donner, on l\u2019esp\u00e8re, envie de poursuivre l\u2019exercice. Le douzi\u00e8me carr\u00e9, intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Carr\u00e9 blanc\u00a0\u00bb, part de cette absence de couleur comme signe de l\u2019effacement, ce qui entra\u00eene une comparaison avec les \u00eatres qui ont disparu, mais aussi avec \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9criture blanche\u00a0\u00bb qui cherche \u00e0 rendre invisible le style. De l\u2019invisibilit\u00e9 issue de cet effacement, on passe \u00e0 l\u2019interdiction de voir, impos\u00e9e aux enfants par les adultes sous la forme du carr\u00e9 blanc (que les moins de 30 ans ne peuvent pas conna\u00eetre) des programmes t\u00e9l\u00e9. \u00ab\u00a0Envoy\u00e9s jouer dehors\u00a0\u00bb, les enfants \u00e9taient alors expos\u00e9s au froid, comme l\u2019autrice actuellement dans sa \u00ab\u00a0Sib\u00e9rie\u00a0\u00bb, qu\u2019elle a mis en sc\u00e8ne dans le carr\u00e9 pr\u00e9c\u00e9dent et sur lequel elle aimerait revenir\u00a0; mais ce n\u2019est pas possible, car \u00ab\u00a0carr\u00e9 d\u2019hier n\u2019est pas carr\u00e9 d\u2019aujourd\u2019hui\u00a0\u00bb et la seule fa\u00e7on d\u2019avancer est de tresser, tramer, entretisser les carr\u00e9s successifs. De cette activit\u00e9 de tissage, P\u00e9n\u00e9lope est la repr\u00e9sentante canonique, d\u2019o\u00f9 son irruption dans le texte\u00a0; mais son nom est aussi une m\u00e9tonymie des pratiques f\u00e9minines, comme la broderie, ce qui permet d\u2019introduire le mot-valise brod\u00e9crire pour qualifier l\u2019activit\u00e9 de l\u2019autrice, laquelle en s\u2019y livrant au pr\u00e9sent (l\u2019\u00e9criture du carr\u00e9 quotidien) d\u00e9limite un temps fini, et par analogie un espace clos dont la juxtaposition avec d\u2019autres espaces identiques aboutit au r\u00e9sultat recherch\u00e9, un tapis brod\u00e9 de l\u2019or de tout petits riens carr\u00e9s.\u00a0 D\u2019autres modes d\u2019engendrement du texte sont mis en \u0153uvre ailleurs, comme\u00a0 l\u2019\u00e9garement lexical \u00e9voqu\u00e9 dans Carr\u00e9 criture,&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":504,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,7,2],"tags":[568,208,152,565,566,569,567,563,564,151],"class_list":["post-152","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-livres-recus","category-une","tag-ecriture-blanche","tag-editions-fai-fioc","tag-francois-crosnier","tag-georges-perec","tag-marius-popescu","tag-michel-leiris","tag-pentti-holappa","tag-peter-handke","tag-poesie-formelle","tag-sylvie-durbec"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/152","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=152"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/152\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":511,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/152\/revisions\/511"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/504"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=152"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=152"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=152"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}