{"id":6112,"date":"2025-05-01T10:06:27","date_gmt":"2025-05-01T08:06:27","guid":{"rendered":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=6112"},"modified":"2025-05-01T10:10:59","modified_gmt":"2025-05-01T08:10:59","slug":"chronique-jean-pascal-dubost-lettre-a-dominique-quelen-au-sujet-de-fiction-tombeau-ma-phrase","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2025\/05\/01\/chronique-jean-pascal-dubost-lettre-a-dominique-quelen-au-sujet-de-fiction-tombeau-ma-phrase\/","title":{"rendered":"[Chronique] Jean-Pascal Dubost, Lettre \u00e0 Dominique Qu\u00e9len au sujet de Fiction tombeau\/Ma phrase"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: right;\">Paimpont, le 18 avril 2025<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Cher Dominique,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tu r\u00e9unis en un seul livre deux livres qui se font \u00e9cho, \u00e9voquant dans le premier la disparition pr\u00e9matur\u00e9e de ton fr\u00e8re il y a maintenant 47 ans, et d\u00e9ployant, dans le<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright wp-image-6114\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/profilelegie.png\" alt=\"\" width=\"180\" height=\"257\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/profilelegie.png 225w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/profilelegie-210x300.png 210w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/profilelegie-105x150.png 105w\" sizes=\"auto, (max-width: 180px) 100vw, 180px\" \/> second, un art po\u00e9tique connect\u00e9 au corps. Les deux livres se r\u00e9pondent\u00a0; tu es assez coutumier de ce proc\u00e9d\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La contrainte, tu l\u2019as moult fois signal\u00e9, est l\u2019\u00e9nergie motrice de tes po\u00e8mes, contrainte plus ou moins dissimul\u00e9e dans le flux du texte (en tout cas non point ostentatoires comme peuvent l\u2019\u00eatre celles de l\u2019Oulipo)\u00a0: elle huile discr\u00e8tement la m\u00e9canique du po\u00e8me, et c\u2019est cela qu\u2019on regarde premi\u00e8rement, une m\u00e9canique folle qui s\u2019auto-engendre, isolant par sa vitesse le po\u00e8me de toute signification qui serait donn\u00e9e. J\u2019ai eu souvent l\u2019impression, \u00e0 la lecture de tes pr\u00e9c\u00e9dents ouvrages, que t\u2019importait avant tout l\u2019\u00e9nergie d\u2019\u00e9criture et que l\u00e0 \u00e9tait le sens premier \u00e0 accorder \u00e0 ton travail, l\u2019\u00e9nergie po\u00e9tique\u00a0: \u00ab\u00a0Toute l\u2019\u00e9nergie d\u2019\u00e9crire \u00e9tant concentr\u00e9e en un point, il n\u2019y reste aucune place pour l\u2019\u00e9criture\u00a0\u00bb, \u00e9cris-tu dans <em>Profil \u00e9l\u00e9gie<\/em><sup>1<\/sup>, en fa\u00e7on un peu provocatrice de dire que toute ton \u00e9nergie va dans la contrainte, pas dans le fond. Tu signales que <em>Fiction tombeau<\/em> a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit en regard de <em>Pour un tombeau d\u2019Anatole<\/em> de St\u00e9phane Mallarm\u00e9\u00a0; de tombeau \u00e0 tombeau, j\u2019ai entendu dans le tien cet \u00e9cho mallarm\u00e9en :<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0fr\u00e8re s\u0153ur<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">non jamais l\u2019absent<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 ____<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">ne sera moins que<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">que le pr\u00e9sent\u00a0\u2014 \u00bb<sup>2\u00a0<\/sup><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019o\u00f9 le mot \u00ab\u00a0\u00e9gal\u00a0\u00bb dont je vais parler d\u2019ici quelques lignes. Les contraintes choisies sont plusieurs, puisque, outre la contrainte fant\u00f4me de Mallarm\u00e9 (contrainte palimpseste), tu uses, dans la premi\u00e8re partie, du douzain octosyllabique (arbitrairement coup\u00e9), comme contrainte formelle d\u2019appui, comme l\u2019est le plus souvent dans ton <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-5794\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Quelen_Tombeau.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"369\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Quelen_Tombeau.jpg 200w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Quelen_Tombeau-179x300.jpg 179w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Quelen_Tombeau-90x150.jpg 90w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>travail le po\u00e8me en prose (qui est ta forme de pr\u00e9dilection)\u00a0; une contrainte visible conf\u00e9rant un rythme nerveux au po\u00e8me et lui donnant l\u2019allure amus\u00e9e d\u2019une prose coup\u00e9e en vers s\u2019adressant presque narquoisement \u00e0 tout ton pr\u00e9c\u00e9dent travail en prose. Mais il me semble avoir d\u00e9tect\u00e9 une autre contrainte, beaucoup plus discr\u00e8te\u00a0: en effet, par isolexisme morphologique ou \u00e9cho sonore, tu fais d\u00e9river de po\u00e8me en po\u00e8me le mot \u00ab\u00a0\u00e9gal\u00a0\u00bb (\u00e9gale, \u00e9gaux, in\u00e9gal, in\u00e9gaux, l\u2019\u00e9gal, \u00e9galit\u00e9, in\u00e9gal\u00e9, \u00e9galement, le signe = \/ l\u00e9gal, ill\u00e9galit\u00e9, m\u00e9galithe&#8230;), que tu fais appara\u00eetre en milieu de po\u00e8me g\u00e9n\u00e9ralement, un peu comme le relais entre l\u2019\u00eatre absent et l\u2019\u00eatre pr\u00e9sent, et inversement. On trouvera, je crois, sa justification dans ce vers-formule\u00a0: \u00ab\u00a0Deux fr\u00e8res dont chacun serait l\u2019\u00e9gal\/de l\u2019autre sont une ombre\u00a0\u00bb. C\u2019est la cl\u00e9 de ta po\u00e9sie, de l\u2019ensemble de ton \u0153uvre\u00a0: le fr\u00e8re mort = le fr\u00e8re vivant =\u00a0le po\u00e8me, \u00ab\u00a0Tout \u00e0 fait \u00e0 part est le signe =\/par lequel on marque une forme\/d\u2019identit\u00e9\u00a0\u00bb. Cette \u00e9galit\u00e9 est \u00e9galement la source de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 qui te tourmente d\u2019\u00eatre vivant\u00a0: \u00ab\u00a0\u2026 Tu\/es \u00e0 pr\u00e9sent inf\u00e9rieur ou\/\u00e9gal \u00e0 un\u00a0\u00bb. \u00a0Le livre tourne autour de cette in\u00e9gale \u00e9galit\u00e9. \u00ab\u00a0\u00c9gal\u00a0\u00bb est le mot-cl\u00e9 du livre. On se souvient alors de la derni\u00e8re section de <em>Profil \u00e9l\u00e9gie<\/em>, \u00ab\u00a0Son corps\u00a0\u00bb : \u00ab\u00a0Son corps est trouv\u00e9 le lendemain sans vie\/ou c\u2019est alors qu\u2019on nous dit l\u2019avoir trouv\u00e9\u00a0\u00bb. Son corps sans vie = ton corps en vie. C\u2019est ce qui hante ton \u00e9criture. Or donc, <em>Fiction tombeau<\/em> et <em>Ma phrase<\/em> sont deux livres-fr\u00e8res r\u00e9unis en un seul, m\u00e9taphorisent formellement le c\u0153ur de l\u2019\u00e9criture de ce livre\u00a0; m\u00eame si tu \u00e9cris que \u00ab\u00a0Ces deux livres de po\u00e9sie\/ou simples notes, fus\u00e9es, sont des fr\u00e8res qui s\u2019ignorent\u00a0\u00bb, ce qui n\u2019est pas \u00e0 prendre au premier degr\u00e9, \u00e9videmment. Car par empathie \u00e9ternelle, ton corps de po\u00e8te, le tien, porte le corps d\u00e9funt. \u00a0C\u2019est le membre fant\u00f4me de toute ton \u0153uvre, \u00ab la douleur fant\u00f4me est une sensation de douleur dans un membre amput\u00e9, bien que celui-ci ne soit plus pr\u00e9sent\u00a0\u00bb, dit le corps m\u00e9dical, or, po\u00e9tiquement parlant, c\u2019est ce qui op\u00e8re dans ton \u00e9criture. \u00c9criture du corps pour dire la douleur fant\u00f4me.\u00a0Ta phrase est comme extraite du corps, auscult\u00e9e, d\u00e9cortiqu\u00e9e\u00a0; sa m\u00e9canique est d\u00e9compos\u00e9e pi\u00e8ce par pi\u00e8ce et mouvement par mouvement, avec une logique interne qui donne une apparence de coq-\u00e0-l\u2019\u00e2ne distant, d\u2019ironie froide, quelque fois l\u2019impression d\u2019une invention frankensteinienne\u00a0pour redonner vie au corps sans vie par le langage :<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">on n\u2019estropie pas le<br \/>\nlangage en parlant par<br \/>\nsoi-m\u00eame, on parle, la<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">t\u00eate est autour de l\u2019\u0153il<br \/>\net s\u2019embo\u00eete au moyen<br \/>\nd\u2019un tuyau dans le corps<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">un son sort du tuyau<br \/>\npar un trou, le son pas<br \/>\nestropi\u00e9 qui sort sort<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">autant que n\u00e9cessaire<br \/>\net ressort autant de<br \/>\nfois qu\u2019il le faut pour le<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">dire et redire, le<br \/>\nson r\u00e9p\u00e8te son son<br \/>\nen langage audible et<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">correctement form\u00e9<br \/>\net articul\u00e9 au<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">moyen du corps physique<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">et du tuyau et du<br \/>\nbas de la t\u00eate et de<br \/>\nl\u2019\u0153il, le tout embo\u00eet\u00e9<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce po\u00e8me de <em>Ma phrase<\/em> est un petit bijou\u00a0; <em>Ma phrase<\/em> \u00e9tant une sorte de \u00ab\u00a0comment j\u2019ai \u00e9crit <em>Fiction tombeau<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour toi qui donc d\u00e9clares ne pas \u00e9crire un livre sans un projet de forme-contrainte, il y a cette forme qui se glisse dans le douzain octosyllabique (du moins dans le premier livre) qu\u2019est le tombeau, forme informe s\u2019il en est puisque c\u2019est moins une forme qu\u2019un genre\u00a0; une ombre de forme peut-\u00eatre. N\u00e9anmoins, si on effectue un parall\u00e8le avec le \u00ab\u00a0tombeau\u00a0\u00bb tel que le dessinait Mallarm\u00e9, \u00a0\u00ab\u00a0le minuscule tombeau, certes, de l\u2019\u00e2me\u00a0\u00bb des <em>Divagations<\/em>, il est un fait que ton livre \u00e9rige une effigie du fr\u00e8re<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright  wp-image-6115\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Dominique-Quelen.jpg\" alt=\"\" width=\"215\" height=\"295\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Dominique-Quelen.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Dominique-Quelen-219x300.jpg 219w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/05\/Dominique-Quelen-109x150.jpg 109w\" sizes=\"auto, (max-width: 215px) 100vw, 215px\" \/> d\u00e9funt, comme Mallarm\u00e9 le fit pour son fils, la sculpte m\u00eame, par petits coups de phrases br\u00e8ves et de vers brefs, et avec une telle pr\u00e9cision jouant sur le mot \u00ab\u00a0\u00e9gal\u00a0\u00bb, que cela induit qu\u2019il ne s\u2019agit point d\u2019un tombeau comm\u00e9moratif d\u00e9plorant po\u00e9tiquement (et donc un brin emphatiquement) la perte d\u2019un proche, mais d\u2019un tombeau qui tend \u00e0 r\u00e9duire la distance entre le d\u00e9funt et le vivant, \u00e0 dire leur profonde proximit\u00e9 et \u00e0 faire du second le double du premier dans une stricte intimit\u00e9 impos\u00e9e par l\u2019obscurit\u00e9 du tombeau. L\u2019un est l\u2019autre et l\u2019autre est l\u2019un. Si ce livre est un minuscule tombeau de l\u2019\u00e2me, il r\u00e9ussit le dessein magnifique de r\u00e9unir deux \u00e2mes, \u00e0 dire leur communion spirituelle. L\u2019aspect choisi du po\u00e8me, le vers, vertical, debout, contraste avec l\u2019image du tombeau, horizontal, allong\u00e9, et r\u00e9v\u00e8le peut-\u00eatre une tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de redresser le mort de sa station perp\u00e9tuelle. Ce livre est un refus de la mort oublieuse, une confrontation avec la mort\u00a0et la perp\u00e9tuation de la pr\u00e9sence d\u00e9funte dans la voix du vivant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est un livre-tombeau qui ne se referme pas, parce que sa tr\u00e8s \u00e9paisse densit\u00e9 emp\u00eache qu\u2019on le referme et scelle. Chaque phrase contient plus de souvenirs que si tu avais mille ans. Il me faut l\u2019avouer, je fus fort admiratif du m\u00e9lange que tu as fait d\u2019intensit\u00e9 et de densit\u00e9, et n\u2019ai pas eu envie de refermer ce livre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><sup>1<\/sup> in <em>Profil \u00e9l\u00e9gie<\/em>, Le Corridor Bleu, 2023<\/p>\n<p><sup>2<\/sup> St\u00e9phane Mallarm\u00e9, <em>Pour un tombeau d\u2019Anatole<\/em>, Le Seuil, 1961<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Dominique Qu\u00e9len, <strong><em>Fiction tombeau\/Ma phrase<\/em><\/strong>, Backlands \u00e9ditions, novembre 2024, 248 pages.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Paimpont, le 18 avril 2025 &nbsp; Cher Dominique, Tu r\u00e9unis en un seul livre deux livres qui se font \u00e9cho, \u00e9voquant dans le premier la disparition pr\u00e9matur\u00e9e de ton fr\u00e8re il y a maintenant 47 ans, et d\u00e9ployant, dans le second, un art po\u00e9tique connect\u00e9 au corps. Les deux livres se r\u00e9pondent\u00a0; tu es assez coutumier de ce proc\u00e9d\u00e9. La contrainte, tu l\u2019as moult fois signal\u00e9, est l\u2019\u00e9nergie motrice de tes po\u00e8mes, contrainte plus ou moins dissimul\u00e9e dans le flux du texte (en tout cas non point ostentatoires comme peuvent l\u2019\u00eatre celles de l\u2019Oulipo)\u00a0: elle huile discr\u00e8tement la m\u00e9canique du po\u00e8me, et c\u2019est cela qu\u2019on regarde premi\u00e8rement, une m\u00e9canique folle qui s\u2019auto-engendre, isolant par sa vitesse le po\u00e8me de toute signification qui serait donn\u00e9e. J\u2019ai eu souvent l\u2019impression, \u00e0 la lecture de tes pr\u00e9c\u00e9dents ouvrages, que t\u2019importait avant tout l\u2019\u00e9nergie d\u2019\u00e9criture et que l\u00e0 \u00e9tait le sens premier \u00e0 accorder \u00e0 ton travail, l\u2019\u00e9nergie po\u00e9tique\u00a0: \u00ab\u00a0Toute l\u2019\u00e9nergie d\u2019\u00e9crire \u00e9tant concentr\u00e9e en un point, il n\u2019y reste aucune place pour l\u2019\u00e9criture\u00a0\u00bb, \u00e9cris-tu dans Profil \u00e9l\u00e9gie1, en fa\u00e7on un peu provocatrice de dire que toute ton \u00e9nergie va dans la contrainte, pas dans le fond. Tu signales que Fiction tombeau a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit en regard de Pour un tombeau d\u2019Anatole de St\u00e9phane Mallarm\u00e9\u00a0; de tombeau \u00e0 tombeau, j\u2019ai entendu dans le tien cet \u00e9cho mallarm\u00e9en : \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0fr\u00e8re s\u0153ur non jamais l\u2019absent \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 ____ ne sera moins que que le pr\u00e9sent\u00a0\u2014 \u00bb2\u00a0 D\u2019o\u00f9 le mot \u00ab\u00a0\u00e9gal\u00a0\u00bb dont je vais parler d\u2019ici quelques lignes. Les contraintes choisies sont plusieurs, puisque, outre la contrainte fant\u00f4me de Mallarm\u00e9 (contrainte palimpseste), tu uses, dans la premi\u00e8re partie, du douzain octosyllabique (arbitrairement coup\u00e9), comme contrainte formelle d\u2019appui, comme l\u2019est le plus souvent dans ton travail le po\u00e8me en prose (qui est ta forme de pr\u00e9dilection)\u00a0; une contrainte visible conf\u00e9rant un rythme nerveux au po\u00e8me et lui donnant l\u2019allure amus\u00e9e d\u2019une prose coup\u00e9e en vers s\u2019adressant presque narquoisement \u00e0 tout ton pr\u00e9c\u00e9dent travail en prose. Mais il me semble avoir d\u00e9tect\u00e9 une autre contrainte, beaucoup plus discr\u00e8te\u00a0: en effet, par isolexisme morphologique ou \u00e9cho sonore, tu fais d\u00e9river de po\u00e8me en po\u00e8me le mot \u00ab\u00a0\u00e9gal\u00a0\u00bb (\u00e9gale, \u00e9gaux, in\u00e9gal, in\u00e9gaux, l\u2019\u00e9gal, \u00e9galit\u00e9, in\u00e9gal\u00e9, \u00e9galement, le signe = \/ l\u00e9gal, ill\u00e9galit\u00e9, m\u00e9galithe&#8230;), que tu fais appara\u00eetre en milieu de po\u00e8me g\u00e9n\u00e9ralement, un peu comme le relais entre l\u2019\u00eatre absent et l\u2019\u00eatre pr\u00e9sent, et inversement. On trouvera, je crois, sa justification dans ce vers-formule\u00a0: \u00ab\u00a0Deux fr\u00e8res dont chacun serait l\u2019\u00e9gal\/de l\u2019autre sont une ombre\u00a0\u00bb. C\u2019est la cl\u00e9 de ta po\u00e9sie, de l\u2019ensemble de ton \u0153uvre\u00a0: le fr\u00e8re mort = le fr\u00e8re vivant =\u00a0le po\u00e8me, \u00ab\u00a0Tout \u00e0 fait \u00e0 part est le signe =\/par lequel on marque une forme\/d\u2019identit\u00e9\u00a0\u00bb. Cette \u00e9galit\u00e9 est \u00e9galement la source de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 qui te tourmente d\u2019\u00eatre vivant\u00a0: \u00ab\u00a0\u2026 Tu\/es \u00e0 pr\u00e9sent inf\u00e9rieur ou\/\u00e9gal \u00e0 un\u00a0\u00bb. \u00a0Le livre tourne autour de cette in\u00e9gale \u00e9galit\u00e9. \u00ab\u00a0\u00c9gal\u00a0\u00bb est le mot-cl\u00e9 du livre. On se souvient alors de la derni\u00e8re section de Profil \u00e9l\u00e9gie, \u00ab\u00a0Son corps\u00a0\u00bb : \u00ab\u00a0Son corps est trouv\u00e9 le lendemain sans vie\/ou c\u2019est alors qu\u2019on nous dit l\u2019avoir trouv\u00e9\u00a0\u00bb. Son corps sans vie = ton corps en vie. C\u2019est ce qui hante ton \u00e9criture. Or donc, Fiction tombeau et Ma phrase sont deux livres-fr\u00e8res r\u00e9unis en un seul, m\u00e9taphorisent formellement le c\u0153ur de l\u2019\u00e9criture de ce livre\u00a0; m\u00eame si tu \u00e9cris que \u00ab\u00a0Ces deux livres de po\u00e9sie\/ou simples notes, fus\u00e9es, sont des fr\u00e8res qui s\u2019ignorent\u00a0\u00bb, ce qui n\u2019est pas \u00e0 prendre au premier degr\u00e9, \u00e9videmment. Car par empathie \u00e9ternelle, ton corps de po\u00e8te, le tien, porte le corps d\u00e9funt. \u00a0C\u2019est le membre fant\u00f4me de toute ton \u0153uvre, \u00ab la douleur fant\u00f4me est une sensation de douleur dans un membre amput\u00e9, bien que celui-ci ne soit plus pr\u00e9sent\u00a0\u00bb, dit le corps m\u00e9dical, or, po\u00e9tiquement parlant, c\u2019est ce qui op\u00e8re dans ton \u00e9criture. \u00c9criture du corps pour dire la douleur fant\u00f4me.\u00a0Ta phrase est comme extraite du corps, auscult\u00e9e, d\u00e9cortiqu\u00e9e\u00a0; sa m\u00e9canique est d\u00e9compos\u00e9e pi\u00e8ce par pi\u00e8ce et mouvement par mouvement, avec une logique interne qui donne une apparence de coq-\u00e0-l\u2019\u00e2ne distant, d\u2019ironie froide, quelque fois l\u2019impression d\u2019une invention frankensteinienne\u00a0pour redonner vie au corps sans vie par le langage : &nbsp; on n\u2019estropie pas le langage en parlant par soi-m\u00eame, on parle, la t\u00eate est autour de l\u2019\u0153il et s\u2019embo\u00eete au moyen d\u2019un tuyau dans le corps un son sort du tuyau par un trou, le son pas estropi\u00e9 qui sort sort autant que n\u00e9cessaire et ressort autant de fois qu\u2019il le faut pour le dire et redire, le son r\u00e9p\u00e8te son son en langage audible et correctement form\u00e9 et articul\u00e9 au moyen du corps physique et du tuyau et du bas de la t\u00eate et de l\u2019\u0153il, le tout embo\u00eet\u00e9 &nbsp; Ce po\u00e8me de Ma phrase est un petit bijou\u00a0; Ma phrase \u00e9tant une sorte de \u00ab\u00a0comment j\u2019ai \u00e9crit Fiction tombeau\u00a0\u00bb. Pour toi qui donc d\u00e9clares ne pas \u00e9crire un livre sans un projet de forme-contrainte, il y a cette forme qui se glisse dans le douzain octosyllabique (du moins dans le premier livre) qu\u2019est le tombeau, forme informe s\u2019il en est puisque c\u2019est moins une forme qu\u2019un genre\u00a0; une ombre de forme peut-\u00eatre. N\u00e9anmoins, si on effectue un parall\u00e8le avec le \u00ab\u00a0tombeau\u00a0\u00bb tel que le dessinait Mallarm\u00e9, \u00a0\u00ab\u00a0le minuscule tombeau, certes, de l\u2019\u00e2me\u00a0\u00bb des Divagations, il est un fait que ton livre \u00e9rige une effigie du fr\u00e8re d\u00e9funt, comme Mallarm\u00e9 le fit pour son fils, la sculpte m\u00eame, par petits coups de phrases br\u00e8ves et de vers brefs, et avec une telle pr\u00e9cision jouant sur le mot \u00ab\u00a0\u00e9gal\u00a0\u00bb, que cela induit qu\u2019il ne s\u2019agit point d\u2019un tombeau comm\u00e9moratif d\u00e9plorant po\u00e9tiquement (et donc un brin emphatiquement) la perte d\u2019un proche, mais d\u2019un tombeau qui tend \u00e0 r\u00e9duire la distance entre le d\u00e9funt et le vivant, \u00e0 dire leur profonde proximit\u00e9 et \u00e0 faire du second le double du premier dans une stricte intimit\u00e9 impos\u00e9e par l\u2019obscurit\u00e9 du tombeau. L\u2019un est l\u2019autre et l\u2019autre est l\u2019un. Si ce livre est un minuscule tombeau de l\u2019\u00e2me, il r\u00e9ussit le dessein magnifique&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":6113,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,7,2],"tags":[2635,1625,1818,985,877,1597],"class_list":["post-6112","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-livres-recus","category-une","tag-backland-editions","tag-dominique-quelen","tag-ecriture-et-deuil","tag-jean-pascal-dubost","tag-le-corridor-bleu","tag-stephane-mallarme"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6112","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6112"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6112\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6118,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6112\/revisions\/6118"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6113"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6112"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6112"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6112"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}