{"id":1013,"date":"2021-05-20T16:15:58","date_gmt":"2021-05-20T14:15:58","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=1013"},"modified":"2021-05-20T20:31:38","modified_gmt":"2021-05-20T18:31:38","slug":"chronique-arnaud-talhouarn-la-poesie-vient-du-pain-mini-dossier-sur-decourt-a-80-km-de-monterey-2-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2021\/05\/20\/chronique-arnaud-talhouarn-la-poesie-vient-du-pain-mini-dossier-sur-decourt-a-80-km-de-monterey-2-2\/","title":{"rendered":"[Chronique] Arnaud Talhouarn, La po\u00e9sie vient du pain (mini-dossier sur Decourt, \u00c0 80 km de Monterey 2\/2)"},"content":{"rendered":"<p>Guillaume Decourt, <em><strong>\u00c0 80 km de Monterey<\/strong><\/em>, \u00e9ditions Aethalid\u00e8s, disponible en librairie \u00e0 partir de ce jeudi 20 mai 2021, 96 pages, 16 \u20ac, ISBN :\u00a0978-2-491517-10-6.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>A 80 km de Monterey<\/em><\/strong> est le dixi\u00e8me recueil de po\u00e8mes publi\u00e9 par Guillaume Decourt. Il comporte quarante-quatre po\u00e8mes titr\u00e9s et num\u00e9rot\u00e9s, compos\u00e9s chacun de quatre quatrains en vers irr\u00e9guliers. La lecture de ce recueil est une jubilation\u00a0: l&rsquo;humour affleure, li\u00e9 souvent \u00e0 la mise en sc\u00e8ne cocasse de soi et des autres\u00a0:<br \/>\n\u00ab\u00a0moi je pratiquais les exercices pour abdominaux<br \/>\net fessiers de Jane Fonda tous les matins<br \/>\navec un port de t\u00eate exemplaire\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La relecture permet de mieux sentir la beaut\u00e9 de ces po\u00e8mes. Beaut\u00e9 \u00e9trange parce que\u00a0ind\u00e9finissable, pr\u00e9sente m\u00eame dans l&rsquo;\u00e9vocation des circonstances les plus quotidiennes.<br \/>\n\u00ab\u00a0j&rsquo;avais les dents tr\u00e8s sensibles<br \/>\napr\u00e8s quatre jours de blanchiment<br \/>\naux bandes adh\u00e9sives Crest Glamorous\u00a0\u00bb.<br \/>\nL&rsquo;\u00e9vocation est teint\u00e9e d&rsquo;humour, \u00e0 un degr\u00e9 que l&rsquo;on ne sait pas \u00e9valuer. Dans cette h\u00e9sitation, elle trouve une puissance insoup\u00e7onn\u00e9e qui, en r\u00e9action \u00e0 l&rsquo;interpr\u00e9tation humoristique, n&rsquo;est pas loin de prendre une valeur tragique. M\u00eame sous des dehors parodiques, c&rsquo;est encore de l&rsquo;impermanence de soi et de la bri\u00e8vet\u00e9 de l&rsquo;existence qu&rsquo;il s&rsquo;agit.<br \/>\n\u00ab\u00a0Il est plus tard que nous ne le pensons<br \/>\nje ne passerai peut-\u00eatre pas la nuit\u00a0\u00bb<br \/>\nCette beaut\u00e9 \u00e9prouv\u00e9e dans un deuxi\u00e8me temps, comme un contre-coup de l&rsquo;impression de burlesque ou d&rsquo;incongruit\u00e9, est indicible, et accept\u00e9e comme telle par le po\u00e8te avec s\u00e9r\u00e9nit\u00e9.<br \/>\n\u00ab\u00a0quelque chose de beau pr\u00e9sidait \u00e0 cela<br \/>\nque nous ne savions pas encore nommer<br \/>\nCe n&rsquo;\u00e9tait pas une chose s\u00e9rieuse\u00a0\u00bb<br \/>\nSi le po\u00e8te cherche \u00e0 \u00e9claircir quelque chose, ce n&rsquo;est pas la formule de cette beaut\u00e9 dont il reconna\u00eet et approuve le caract\u00e8re essentiellement \u00ab\u00a0innommable\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;origine, le lieu originel sont l&rsquo;enjeu d&rsquo;une interrogation qui revient dans le recueil comme une scansion. Mais cette origine de la personne appara\u00eet comme une fiction qui importe peu\u00a0: on revient au lieu originel, on en part tant et si bien que personne ne sait plus o\u00f9 et quand \u00e9taient l&rsquo;origine, non plus que la destination. L&rsquo;espace est isotrope, et de m\u00eame le temps.<br \/>\n\u00ab\u00a0Ailleurs cela me semble encore ici<br \/>\nalors m\u00eame que je suis immobile<br \/>\nje leur demande \u00e0 toutes chaque fois<br \/>\nsi c\u2019est l\u2019endroit d\u2019o\u00f9 nous sommes partis\u00a0\u00bb<br \/>\nLa r\u00e9miniscence de l&rsquo;enfance et de l&rsquo;adolescence, les nombreux endroits, plus ou moins exotiques qui en ont \u00e9t\u00e9 les th\u00e9\u00e2tres, importent moins que la personne qui, en invoquant les souvenirs, affirme son existence et tente d&rsquo;exprimer une identit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une qu\u00eate de soi en tant que personne qui se souvient et, surtout, \u00e9crit d&rsquo;apr\u00e8s ses souvenirs. Multiples modalit\u00e9s de l&rsquo;\u00e9criture de soi : r\u00e9miniscence, mais aussi fantasmagorie, projection de soi dans des figures imaginaires, emprunt\u00e9es \u00e0 la fiction. Christopher Newman, un ex-repris de justice sorti de prison, un pratiquant fervent de la musculation sont pr\u00e9sent\u00e9s par le po\u00e8te comme de possibles alter ego. Et bien d&rsquo;autres, dont les relations avec lui sont variables et incertaines, et qui apparaissent comme les personnages d&rsquo;une galerie immense et labyrinthique.<br \/>\nLes existences possibles pr\u00e9occupent le po\u00e8te, davantage que les mondes possibles. Le monde<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-982\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/DecourtMonterey.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"330\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/DecourtMonterey.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/DecourtMonterey-200x300.jpg 200w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/DecourtMonterey-100x150.jpg 100w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/> dans lequel \u00e9voluent les personnages, est stable, et semblable \u00e0 celui qui est repr\u00e9sent\u00e9 sur les cartes et les planisph\u00e8res communs. L\u00e0, pas de surprise. Des d\u00e9tails d&rsquo;une grande pr\u00e9cision accentuent ce r\u00e9alisme\u00a0: des lieux indiqu\u00e9s avec le num\u00e9ro de la rue dans laquelle ils se trouvent, le nom exact d&rsquo;un plat list\u00e9 sur la carte du caf\u00e9 d&rsquo;un certain h\u00f4tel, dont le nom est donn\u00e9. Mais les personnages sont \u00e9tranges, irr\u00e9els au moins en partie, entrant en collusion avec des figures de fiction, ou le fantasme. Ou bien des moments diff\u00e9rents dans la vie du po\u00e8te, sont rassembl\u00e9s dans l&rsquo;espace d&rsquo;un m\u00eame po\u00e8me.<br \/>\n\u00ab\u00a0mon enfant court tout nu dans les bois<br \/>\nil sait comment tuer l\u2019ours avec un couteau<br \/>\nfaire sauter les yeux du li\u00e8vre avec ses doigts\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Portraits et autoportraits fantasmatiques sont multipli\u00e9s \u00e0 l&rsquo;infini, dans un jeu de reflets o\u00f9 le regard est d\u00e9rout\u00e9.<br \/>\n\u00ab\u00a0on ne dira jamais assez les vertus du patchwork (&#8230;)<br \/>\nje songe \u00e0 tout ce que je suis \u00e0 tout ce que je voulais \u00eatre<br \/>\n\u00e0 tout ce que je ne serai probablement pas\u00a0\u00bb<br \/>\nLe po\u00e8me est le lieu d&rsquo;une recherche o\u00f9 le po\u00e8te tente malgr\u00e9 tout de se dire, quand m\u00eame les moyens auxquels le langage lui permet de recourir, ne le permettent pas. En ce sens,<br \/>\n\u00ab\u00a0tous les faussaires sont sinc\u00e8res\u00a0\u00bb<br \/>\net en particulier ce faussaire entre tous qu&rsquo;est le po\u00e8te.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et l\u00e0 n&rsquo;est pas l&rsquo;essentiel, car la sinc\u00e9rit\u00e9 n&rsquo;est pas l&rsquo;enjeu de la po\u00e9sie. La figuration de soi dans le po\u00e8me est fantasmagorique par n\u00e9cessit\u00e9. La forgerie, la collusion des identit\u00e9s est in\u00e9vitable ou, pour mieux dire, constitutive de l&rsquo;\u00e9criture po\u00e9tique. L&rsquo;essentiel est pr\u00e9cis\u00e9ment la conscience de l&rsquo;impossible sinc\u00e9rit\u00e9, qui ne fait qu&rsquo;une avec la conscience des potentialit\u00e9s infinies du po\u00e8me, quelque trivial en apparence que soit son objet ou son cadre.<br \/>\n\u00ab\u00a0L&rsquo;univers est un gigantesque bretzel<br \/>\net la signification du bretzel nous d\u00e9passe.\u00a0\u00bb<br \/>\nL&rsquo;\u00e9nigme reste enti\u00e8re, dans une enti\u00e8re virginit\u00e9 qui lui conf\u00e8re toute sa beaut\u00e9. Dans le m\u00eame po\u00e8me, justement intitul\u00e9 <em>A l&rsquo;origine<\/em> :<br \/>\n\u00ab\u00a0la vie vient du pain<br \/>\nle monde vient du pain<br \/>\nle sexe vient du pain\u00a0\u00bb<br \/>\nLa po\u00e9sie \u00e9galement vient du pain, et y retourne. La le\u00e7on finale serait rimbaldienne : avant tout, apr\u00e8s tout importe seule la faim.<br \/>\n\u00ab\u00a0toute ma vie ne fut qu\u2019une grande faim<br \/>\nsache et n\u2019oublie pas que je t\u2019aimais bien\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Guillaume Decourt, \u00c0 80 km de Monterey, \u00e9ditions Aethalid\u00e8s, disponible en librairie \u00e0 partir de ce jeudi 20 mai 2021, 96 pages, 16 \u20ac, ISBN :\u00a0978-2-491517-10-6. &nbsp; A 80 km de Monterey est le dixi\u00e8me recueil de po\u00e8mes publi\u00e9 par Guillaume Decourt. Il comporte quarante-quatre po\u00e8mes titr\u00e9s et num\u00e9rot\u00e9s, compos\u00e9s chacun de quatre quatrains en vers irr\u00e9guliers. La lecture de ce recueil est une jubilation\u00a0: l&rsquo;humour affleure, li\u00e9 souvent \u00e0 la mise en sc\u00e8ne cocasse de soi et des autres\u00a0: \u00ab\u00a0moi je pratiquais les exercices pour abdominaux et fessiers de Jane Fonda tous les matins avec un port de t\u00eate exemplaire\u00a0\u00bb La relecture permet de mieux sentir la beaut\u00e9 de ces po\u00e8mes. Beaut\u00e9 \u00e9trange parce que\u00a0ind\u00e9finissable, pr\u00e9sente m\u00eame dans l&rsquo;\u00e9vocation des circonstances les plus quotidiennes. \u00ab\u00a0j&rsquo;avais les dents tr\u00e8s sensibles apr\u00e8s quatre jours de blanchiment aux bandes adh\u00e9sives Crest Glamorous\u00a0\u00bb. L&rsquo;\u00e9vocation est teint\u00e9e d&rsquo;humour, \u00e0 un degr\u00e9 que l&rsquo;on ne sait pas \u00e9valuer. Dans cette h\u00e9sitation, elle trouve une puissance insoup\u00e7onn\u00e9e qui, en r\u00e9action \u00e0 l&rsquo;interpr\u00e9tation humoristique, n&rsquo;est pas loin de prendre une valeur tragique. M\u00eame sous des dehors parodiques, c&rsquo;est encore de l&rsquo;impermanence de soi et de la bri\u00e8vet\u00e9 de l&rsquo;existence qu&rsquo;il s&rsquo;agit. \u00ab\u00a0Il est plus tard que nous ne le pensons je ne passerai peut-\u00eatre pas la nuit\u00a0\u00bb Cette beaut\u00e9 \u00e9prouv\u00e9e dans un deuxi\u00e8me temps, comme un contre-coup de l&rsquo;impression de burlesque ou d&rsquo;incongruit\u00e9, est indicible, et accept\u00e9e comme telle par le po\u00e8te avec s\u00e9r\u00e9nit\u00e9. \u00ab\u00a0quelque chose de beau pr\u00e9sidait \u00e0 cela que nous ne savions pas encore nommer Ce n&rsquo;\u00e9tait pas une chose s\u00e9rieuse\u00a0\u00bb Si le po\u00e8te cherche \u00e0 \u00e9claircir quelque chose, ce n&rsquo;est pas la formule de cette beaut\u00e9 dont il reconna\u00eet et approuve le caract\u00e8re essentiellement \u00ab\u00a0innommable\u00a0\u00bb. L&rsquo;origine, le lieu originel sont l&rsquo;enjeu d&rsquo;une interrogation qui revient dans le recueil comme une scansion. Mais cette origine de la personne appara\u00eet comme une fiction qui importe peu\u00a0: on revient au lieu originel, on en part tant et si bien que personne ne sait plus o\u00f9 et quand \u00e9taient l&rsquo;origine, non plus que la destination. L&rsquo;espace est isotrope, et de m\u00eame le temps. \u00ab\u00a0Ailleurs cela me semble encore ici alors m\u00eame que je suis immobile je leur demande \u00e0 toutes chaque fois si c\u2019est l\u2019endroit d\u2019o\u00f9 nous sommes partis\u00a0\u00bb La r\u00e9miniscence de l&rsquo;enfance et de l&rsquo;adolescence, les nombreux endroits, plus ou moins exotiques qui en ont \u00e9t\u00e9 les th\u00e9\u00e2tres, importent moins que la personne qui, en invoquant les souvenirs, affirme son existence et tente d&rsquo;exprimer une identit\u00e9. 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Des d\u00e9tails d&rsquo;une grande pr\u00e9cision accentuent ce r\u00e9alisme\u00a0: des lieux indiqu\u00e9s avec le num\u00e9ro de la rue dans laquelle ils se trouvent, le nom exact d&rsquo;un plat list\u00e9 sur la carte du caf\u00e9 d&rsquo;un certain h\u00f4tel, dont le nom est donn\u00e9. Mais les personnages sont \u00e9tranges, irr\u00e9els au moins en partie, entrant en collusion avec des figures de fiction, ou le fantasme. Ou bien des moments diff\u00e9rents dans la vie du po\u00e8te, sont rassembl\u00e9s dans l&rsquo;espace d&rsquo;un m\u00eame po\u00e8me. \u00ab\u00a0mon enfant court tout nu dans les bois il sait comment tuer l\u2019ours avec un couteau faire sauter les yeux du li\u00e8vre avec ses doigts\u00a0\u00bb Portraits et autoportraits fantasmatiques sont multipli\u00e9s \u00e0 l&rsquo;infini, dans un jeu de reflets o\u00f9 le regard est d\u00e9rout\u00e9. \u00ab\u00a0on ne dira jamais assez les vertus du patchwork (&#8230;) je songe \u00e0 tout ce que je suis \u00e0 tout ce que je voulais \u00eatre \u00e0 tout ce que je ne serai probablement pas\u00a0\u00bb Le po\u00e8me est le lieu d&rsquo;une recherche o\u00f9 le po\u00e8te tente malgr\u00e9 tout de se dire, quand m\u00eame les moyens auxquels le langage lui permet de recourir, ne le permettent pas. En ce sens, \u00ab\u00a0tous les faussaires sont sinc\u00e8res\u00a0\u00bb et en particulier ce faussaire entre tous qu&rsquo;est le po\u00e8te. Et l\u00e0 n&rsquo;est pas l&rsquo;essentiel, car la sinc\u00e9rit\u00e9 n&rsquo;est pas l&rsquo;enjeu de la po\u00e9sie. La figuration de soi dans le po\u00e8me est fantasmagorique par n\u00e9cessit\u00e9. La forgerie, la collusion des identit\u00e9s est in\u00e9vitable ou, pour mieux dire, constitutive de l&rsquo;\u00e9criture po\u00e9tique. L&rsquo;essentiel est pr\u00e9cis\u00e9ment la conscience de l&rsquo;impossible sinc\u00e9rit\u00e9, qui ne fait qu&rsquo;une avec la conscience des potentialit\u00e9s infinies du po\u00e8me, quelque trivial en apparence que soit son objet ou son cadre. \u00ab\u00a0L&rsquo;univers est un gigantesque bretzel et la signification du bretzel nous d\u00e9passe.\u00a0\u00bb L&rsquo;\u00e9nigme reste enti\u00e8re, dans une enti\u00e8re virginit\u00e9 qui lui conf\u00e8re toute sa beaut\u00e9. 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