{"id":1118,"date":"2021-06-03T10:26:45","date_gmt":"2021-06-03T08:26:45","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=1118"},"modified":"2021-06-03T10:39:59","modified_gmt":"2021-06-03T08:39:59","slug":"chronique-philippe-jaccottet-la-clarte-notre-dame-par-tristan-horde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2021\/06\/03\/chronique-philippe-jaccottet-la-clarte-notre-dame-par-tristan-horde\/","title":{"rendered":"[Chronique] Philippe Jaccottet, La Clart\u00e9 Notre-Dame, par Tristan Hord\u00e9"},"content":{"rendered":"<p>Philippe Jaccottet, <strong><em>La Clart\u00e9 Notre-Dame<\/em><\/strong>, Gallimard, mars 2021, 48 pages, 10 \u20ac, ISBN\u00a0: 978-2-07-293957-0.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-1125\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/Jaccottet.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"185\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/Jaccottet.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/Jaccottet-150x126.jpg 150w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>Philippe Jaccottet, disparu le 24 f\u00e9vrier (1925-2021), a pu pr\u00e9parer la publication de trois livres, <em>Bonjour monsieur Courbet<\/em> (le bruit du temps) qui rassemble des essais sur l\u2019art, de l\u2019\u00e2ge roman \u00e0 Paul Vergier, <em>Le Dernier Livre de madrigaux<\/em> et <em>La Clart\u00e9 Notre-Dame<\/em> (Gallimard). Ce dernier livre rassemble cinq textes de dimension diff\u00e9rente, \u00e9crits du 19 septembre 2012 au 6 septembre 2016 et suivis d\u2019un post-scriptum du 7 juin 2020. Il s\u2019agit d\u2019un ensemble de r\u00e9flexions autour de la fragilit\u00e9 de la condition humaine, de ce que l\u2019\u00e9criture peut en dire, \u00e9galement du gouffre infranchissable entre la beaut\u00e9 du monde et les forces de destruction, entre la naissance toujours renouvel\u00e9e de la nature et la \u00ab\u00a0travers\u00e9e impensable\u00a0\u00bb qu\u2019est la mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui \u00ab\u00a0hante\u00a0\u00bb Jaccottet depuis qu\u2019il en a eu connaissance, c\u2019est le r\u00e9cit d\u2019un homme arr\u00eat\u00e9 dans la Syrie de Bachar al-Assad, comme bien d\u2019autres sans savoir pourquoi et qui, lib\u00e9r\u00e9 de sa prison, traverse un couloir et entend les cris de ceux qui sont tortur\u00e9s. Le contraste entre la beaut\u00e9 des ruines de Palmyre \u2013 qui dissimulent peut-\u00eatre prison souterraine et lieu de tortures \u2013 et ces cris rendent inutile cette beaut\u00e9, ou plut\u00f4t emp\u00eachent de \u00ab\u00a0croire encore aux enchantements\u00a0\u00bb, \u00e0 la gr\u00e2ce de ce qui a subsist\u00e9 d\u2019une civilisation. La coexistence est impossible entre ce qui procure de la joie et une violence destructrice qui nie l\u2019humain, comme si l\u2019on se trouvait devant un mur infranchissable avec en outre le sentiment qu\u2019il n\u2019y a rien derri\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1121\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/RuinesPalmyre.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"370\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/RuinesPalmyre.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/RuinesPalmyre-300x206.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/RuinesPalmyre-150x103.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/RuinesPalmyre-366x251.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est tout autant impossible de mettre de c\u00f4t\u00e9 ces cris quand on entend le son de la cloche du \u00a0couvent La Clart\u00e9 Notre-Dame, point de d\u00e9part de la m\u00e9ditation. Le son limpide, \u00ab\u00a0cristallin\u00a0\u00bb, \u00e9voque l\u2019eau d\u2019un ruisseau, par exemple celle qui coule le long des jardins du couvent, et il est \u00ab\u00a0\u00e0 garder vivant comme un oiseau dans la paume de la main\u00a0\u00bb. Il entra\u00eene le surgissement de po\u00e8mes d\u2019H\u00f6lderlin qui, pr\u00e9cise Jaccottet, sont \u00ab\u00a0au centre de ce qui m\u2019a fait \u00e9crire\u00a0\u00bb (1). Parmi<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright wp-image-1122\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/Pleiade-Holderlin.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"342\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/Pleiade-Holderlin.jpg 225w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/Pleiade-Holderlin-193x300.jpg 193w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/Pleiade-Holderlin-96x150.jpg 96w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/> ces po\u00e8mes, d\u2019une \u00ab\u00a0puret\u00e9 (&#8230;) insens\u00e9e\u00a0\u00bb, plusieurs associent l\u2019eau vive et les oiseaux, \u00ab\u00a0les deux messages privil\u00e9gi\u00e9s de la po\u00e9sie\u00a0\u00bb\u00a0; sont cit\u00e9s des vers de \u00ab\u00a0Patmos\u00a0\u00bb, une des \u00e9l\u00e9gies\u00a0: \u00ab\u00a0Donne-nous une eau innocente \/ Oh donne-nous des ailes\u00a0\u00bb, et c\u2019est la pr\u00e9sence de l\u2019oiseau qu\u2019invoque Jaccottet pour la \u00ab\u00a0travers\u00e9e impensable\u00a0\u00bb, la mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le son de la cloche est entendu pour la premi\u00e8re fois en mars, dans la grisaille et le silence, dans un espace qui figure une \u00ab\u00a0profonde absence\u00a0\u00bb, un vide, et il est per\u00e7u comme une parole qui ne peut \u00eatre imm\u00e9diatement comprise, \u00ab\u00a0saisie\u00a0\u00bb, impossible \u00e0 assimiler \u00e0 des mots mais cependant entendu comme un \u00ab\u00a0appel\u00a0\u00bb ou un \u00ab\u00a0rappel\u00a0\u00bb, appel bien r\u00e9el pour les v\u00eapres dans le couvent et voix vers le sacr\u00e9 pour Jaccottet. Il constate la continuit\u00e9 de ses \u00e9crits, citant ce qu\u2019il \u00e9crivait en 1946, o\u00f9 apparaissaient l\u2019eau vive dans la montagne, les sources qui \u00ab\u00a0tintent\u00a0\u00bb. Le souvenir de la montagne \u00e9crite conduit \u00e0 celui d\u2019un s\u00e9jour \u00e0 Soglio (dans le canton des Grisons), v\u00e9ritable \u00ab\u00a0nid\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0berceau\u00a0\u00bb entour\u00e9 de montagnes et li\u00e9 aux \u00e9crits de Rilke, plus encore peut-\u00eatre \u00e0 ceux de Jouve, et dans ce lieu \u00e0 la beaut\u00e9 \u00ab\u00a0presque surnaturelle\u00a0\u00bb, les dents des montagnes figurent \u00ab\u00a0le suspens prolong\u00e9 d\u2019une migration de grands oiseaux blancs\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il semble que l\u2019\u00e9criture soit impuissante \u00e0 restituer ce que l\u2019on \u00e9prouve \u00e0 entendre la cloche du couvent, de l\u00e0 l\u2019emploi de \u00ab\u00a0comme\u00a0\u00bb et des analogies \u00e9tablies avec d\u2019autres sensations\u00a0: ce que<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-1123\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/JaccottetND.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"275\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/JaccottetND.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/JaccottetND-120x150.jpg 120w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/> l\u2019on verrait envelopp\u00e9 d\u2019une averse de gr\u00e9sil ou au lever avec la ros\u00e9e matinale. Tout se passe pour Jaccottet comme s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 charg\u00e9 de recueillir un ensemble de signes, signes attach\u00e9s \u00e0 la lumi\u00e8re, et toujours celle du printemps cro\u00eet quand parall\u00e8lement, avec le grand \u00e2ge, s\u2019approche la mort. Cette proximit\u00e9 lui fait ressentit plus fortement le fait, \u00e9crit-il, de n\u2019avoir pas compris \u00ab\u00a0quoi que ce soit \u00e0 quoi que ce soit\u00a0\u00bb. Il a pu seulement noter des signes, \u00ab\u00a0dont la singularit\u00e9 est d\u2019\u00eatre toujours infimes, fragiles, \u00e0 peine saisissables\u00a0\u00bb, toutes ces rencontres de signes allant toutes dans le m\u00eame sens, dirig\u00e9es vers le Sacr\u00e9, les Dieux, pour reprendre faute de mieux les m\u00e9taphores d\u2019H\u00f6lderlin. \u00a0On peut avoir \u00e9t\u00e9 persuad\u00e9 longtemps que tout po\u00e8me, comme la liturgie, \u00e9tait plus n\u00e9cessaire que l\u2019utile, selon les mots de Cristina Campo\u00a0; cependant, l\u2019effroi provoqu\u00e9 par les cris des tortur\u00e9s d\u00e9value peut-\u00eatre toute po\u00e9sie. C\u2019est pourquoi reviennent des po\u00e8mes qui portent des mots essentiels pour chacun, un ha\u00efku, des fragments de Claudel, Goethe, Leopardi, un vers encore de H\u00f6lderlin\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c9nigme, ce qui sourd pur\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces pages sont rest\u00e9es longtemps \u00ab\u00a0en r\u00e9serve\u00a0\u00bb, Jaccottet \u00e9prouvant le sentiment d\u2019\u00e9chouer \u00e0 \u00e9crire ce qui devait l\u2019\u00eatre du r\u00e9el, un doute persistant quant \u00e0 la capacit\u00e9 de l\u2019usage de la langue \u00e0 en rendre compte. Peut-\u00eatre n\u2019y a-t-il pas de r\u00e9ponse \u00e0 la fin de la vie, sans pourtant que toute po\u00e9sie soit d\u00e9valu\u00e9e. La certitude qu\u2019il faut rechercher la beaut\u00e9 et des moments \u2014 fragiles \u2014 de lumi\u00e8re est toujours pr\u00e9sente, me semble-t-il. Ainsi, le son de la cloche rapporte aussi au temps de l\u2019enfance, rappelant le bruit de la clochette \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du jardin lors des visites \u00e0 l\u2019oncle au d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e. Ainsi en suivant le ruisseau, Jaccottet se souvient de la fin de <em>L\u2019Enfer<\/em> o\u00f9 Virgile et Dante suivent un sentier qui monte vers les \u00e9toiles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1119\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/ClarteND.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"400\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/ClarteND.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/ClarteND-300x222.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/ClarteND-150x111.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/ClarteND-366x271.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><\/p>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\">On se souvient que Jaccottet a dirig\u00e9 l\u2019\u00e9dition des \u0153uvres d\u2019H\u00f6lderlin dans la Pl\u00e9iade et en a traduit une partie<\/li>\n<\/ol>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Philippe Jaccottet, La Clart\u00e9 Notre-Dame, Gallimard, mars 2021, 48 pages, 10 \u20ac, ISBN\u00a0: 978-2-07-293957-0. &nbsp; Philippe Jaccottet, disparu le 24 f\u00e9vrier (1925-2021), a pu pr\u00e9parer la publication de trois livres, Bonjour monsieur Courbet (le bruit du temps) qui rassemble des essais sur l\u2019art, de l\u2019\u00e2ge roman \u00e0 Paul Vergier, Le Dernier Livre de madrigaux et La Clart\u00e9 Notre-Dame (Gallimard). Ce dernier livre rassemble cinq textes de dimension diff\u00e9rente, \u00e9crits du 19 septembre 2012 au 6 septembre 2016 et suivis d\u2019un post-scriptum du 7 juin 2020. Il s\u2019agit d\u2019un ensemble de r\u00e9flexions autour de la fragilit\u00e9 de la condition humaine, de ce que l\u2019\u00e9criture peut en dire, \u00e9galement du gouffre infranchissable entre la beaut\u00e9 du monde et les forces de destruction, entre la naissance toujours renouvel\u00e9e de la nature et la \u00ab\u00a0travers\u00e9e impensable\u00a0\u00bb qu\u2019est la mort. Ce qui \u00ab\u00a0hante\u00a0\u00bb Jaccottet depuis qu\u2019il en a eu connaissance, c\u2019est le r\u00e9cit d\u2019un homme arr\u00eat\u00e9 dans la Syrie de Bachar al-Assad, comme bien d\u2019autres sans savoir pourquoi et qui, lib\u00e9r\u00e9 de sa prison, traverse un couloir et entend les cris de ceux qui sont tortur\u00e9s. Le contraste entre la beaut\u00e9 des ruines de Palmyre \u2013 qui dissimulent peut-\u00eatre prison souterraine et lieu de tortures \u2013 et ces cris rendent inutile cette beaut\u00e9, ou plut\u00f4t emp\u00eachent de \u00ab\u00a0croire encore aux enchantements\u00a0\u00bb, \u00e0 la gr\u00e2ce de ce qui a subsist\u00e9 d\u2019une civilisation. La coexistence est impossible entre ce qui procure de la joie et une violence destructrice qui nie l\u2019humain, comme si l\u2019on se trouvait devant un mur infranchissable avec en outre le sentiment qu\u2019il n\u2019y a rien derri\u00e8re. Il est tout autant impossible de mettre de c\u00f4t\u00e9 ces cris quand on entend le son de la cloche du \u00a0couvent La Clart\u00e9 Notre-Dame, point de d\u00e9part de la m\u00e9ditation. Le son limpide, \u00ab\u00a0cristallin\u00a0\u00bb, \u00e9voque l\u2019eau d\u2019un ruisseau, par exemple celle qui coule le long des jardins du couvent, et il est \u00ab\u00a0\u00e0 garder vivant comme un oiseau dans la paume de la main\u00a0\u00bb. Il entra\u00eene le surgissement de po\u00e8mes d\u2019H\u00f6lderlin qui, pr\u00e9cise Jaccottet, sont \u00ab\u00a0au centre de ce qui m\u2019a fait \u00e9crire\u00a0\u00bb (1). Parmi ces po\u00e8mes, d\u2019une \u00ab\u00a0puret\u00e9 (&#8230;) insens\u00e9e\u00a0\u00bb, plusieurs associent l\u2019eau vive et les oiseaux, \u00ab\u00a0les deux messages privil\u00e9gi\u00e9s de la po\u00e9sie\u00a0\u00bb\u00a0; sont cit\u00e9s des vers de \u00ab\u00a0Patmos\u00a0\u00bb, une des \u00e9l\u00e9gies\u00a0: \u00ab\u00a0Donne-nous une eau innocente \/ Oh donne-nous des ailes\u00a0\u00bb, et c\u2019est la pr\u00e9sence de l\u2019oiseau qu\u2019invoque Jaccottet pour la \u00ab\u00a0travers\u00e9e impensable\u00a0\u00bb, la mort. Le son de la cloche est entendu pour la premi\u00e8re fois en mars, dans la grisaille et le silence, dans un espace qui figure une \u00ab\u00a0profonde absence\u00a0\u00bb, un vide, et il est per\u00e7u comme une parole qui ne peut \u00eatre imm\u00e9diatement comprise, \u00ab\u00a0saisie\u00a0\u00bb, impossible \u00e0 assimiler \u00e0 des mots mais cependant entendu comme un \u00ab\u00a0appel\u00a0\u00bb ou un \u00ab\u00a0rappel\u00a0\u00bb, appel bien r\u00e9el pour les v\u00eapres dans le couvent et voix vers le sacr\u00e9 pour Jaccottet. Il constate la continuit\u00e9 de ses \u00e9crits, citant ce qu\u2019il \u00e9crivait en 1946, o\u00f9 apparaissaient l\u2019eau vive dans la montagne, les sources qui \u00ab\u00a0tintent\u00a0\u00bb. Le souvenir de la montagne \u00e9crite conduit \u00e0 celui d\u2019un s\u00e9jour \u00e0 Soglio (dans le canton des Grisons), v\u00e9ritable \u00ab\u00a0nid\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0berceau\u00a0\u00bb entour\u00e9 de montagnes et li\u00e9 aux \u00e9crits de Rilke, plus encore peut-\u00eatre \u00e0 ceux de Jouve, et dans ce lieu \u00e0 la beaut\u00e9 \u00ab\u00a0presque surnaturelle\u00a0\u00bb, les dents des montagnes figurent \u00ab\u00a0le suspens prolong\u00e9 d\u2019une migration de grands oiseaux blancs\u00a0\u00bb. Il semble que l\u2019\u00e9criture soit impuissante \u00e0 restituer ce que l\u2019on \u00e9prouve \u00e0 entendre la cloche du couvent, de l\u00e0 l\u2019emploi de \u00ab\u00a0comme\u00a0\u00bb et des analogies \u00e9tablies avec d\u2019autres sensations\u00a0: ce que l\u2019on verrait envelopp\u00e9 d\u2019une averse de gr\u00e9sil ou au lever avec la ros\u00e9e matinale. Tout se passe pour Jaccottet comme s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 charg\u00e9 de recueillir un ensemble de signes, signes attach\u00e9s \u00e0 la lumi\u00e8re, et toujours celle du printemps cro\u00eet quand parall\u00e8lement, avec le grand \u00e2ge, s\u2019approche la mort. Cette proximit\u00e9 lui fait ressentit plus fortement le fait, \u00e9crit-il, de n\u2019avoir pas compris \u00ab\u00a0quoi que ce soit \u00e0 quoi que ce soit\u00a0\u00bb. Il a pu seulement noter des signes, \u00ab\u00a0dont la singularit\u00e9 est d\u2019\u00eatre toujours infimes, fragiles, \u00e0 peine saisissables\u00a0\u00bb, toutes ces rencontres de signes allant toutes dans le m\u00eame sens, dirig\u00e9es vers le Sacr\u00e9, les Dieux, pour reprendre faute de mieux les m\u00e9taphores d\u2019H\u00f6lderlin. \u00a0On peut avoir \u00e9t\u00e9 persuad\u00e9 longtemps que tout po\u00e8me, comme la liturgie, \u00e9tait plus n\u00e9cessaire que l\u2019utile, selon les mots de Cristina Campo\u00a0; cependant, l\u2019effroi provoqu\u00e9 par les cris des tortur\u00e9s d\u00e9value peut-\u00eatre toute po\u00e9sie. C\u2019est pourquoi reviennent des po\u00e8mes qui portent des mots essentiels pour chacun, un ha\u00efku, des fragments de Claudel, Goethe, Leopardi, un vers encore de H\u00f6lderlin\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c9nigme, ce qui sourd pur\u00a0\u00bb. Ces pages sont rest\u00e9es longtemps \u00ab\u00a0en r\u00e9serve\u00a0\u00bb, Jaccottet \u00e9prouvant le sentiment d\u2019\u00e9chouer \u00e0 \u00e9crire ce qui devait l\u2019\u00eatre du r\u00e9el, un doute persistant quant \u00e0 la capacit\u00e9 de l\u2019usage de la langue \u00e0 en rendre compte. Peut-\u00eatre n\u2019y a-t-il pas de r\u00e9ponse \u00e0 la fin de la vie, sans pourtant que toute po\u00e9sie soit d\u00e9valu\u00e9e. La certitude qu\u2019il faut rechercher la beaut\u00e9 et des moments \u2014 fragiles \u2014 de lumi\u00e8re est toujours pr\u00e9sente, me semble-t-il. Ainsi, le son de la cloche rapporte aussi au temps de l\u2019enfance, rappelant le bruit de la clochette \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du jardin lors des visites \u00e0 l\u2019oncle au d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e. Ainsi en suivant le ruisseau, Jaccottet se souvient de la fin de L\u2019Enfer o\u00f9 Virgile et Dante suivent un sentier qui monte vers les \u00e9toiles. On se souvient que Jaccottet a dirig\u00e9 l\u2019\u00e9dition des \u0153uvres d\u2019H\u00f6lderlin dans la Pl\u00e9iade et en a traduit une partie<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1120,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,2],"tags":[264,1095,1093,1090,1096,1094,1092,1097,1091],"class_list":["post-1118","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-une","tag-editions-gallimard","tag-elegies","tag-holderlin","tag-philippe-jaccottet","tag-pierre-jean-jouve","tag-poesie-et-beaute-du-monde","tag-poesie-et-spiritualite","tag-poesie-dire-le-reel","tag-tristan-horde"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1118","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1118"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1118\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1129,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1118\/revisions\/1129"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1120"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1118"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1118"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1118"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}