{"id":1283,"date":"2021-06-25T10:23:54","date_gmt":"2021-06-25T08:23:54","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=1283"},"modified":"2021-06-26T20:53:16","modified_gmt":"2021-06-26T18:53:16","slug":"libr-retour-jean-claude-pinson-pastoral-par-fabrice-thumerel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2021\/06\/25\/libr-retour-jean-claude-pinson-pastoral-par-fabrice-thumerel\/","title":{"rendered":"[Libr-retour] Jean-Claude Pinson, Pastoral. De la po\u00e9sie comme \u00e9cologie, par Fabrice Thumerel"},"content":{"rendered":"<p>Jean-Claude PINSON, <strong><em>Pastoral. De la po\u00e9sie comme \u00e9cologie<\/em><\/strong>, Ceyz\u00e9rieu (Ain), Champ Vallon, coll. \u00ab\u00a0Recueil\u00a0\u00bb, 2020, 180 pages, 18 \u20ac, ISBN : 979-10-267-0883-4. [Sur l&rsquo;ensemble de l&rsquo;\u0153uvre, on pourra se reporter \u00e0 mon entretien avec l&rsquo;auteur, en deux parties : <a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/entretien-jean-claude-pinson-poethiquement-impur-2\/\"><strong>\u00ab\u00a0Po\u00e9thiquement impur&#8230;\u00a0\u00bb<\/strong><\/a>]<\/p>\n<p>Paru au plus mauvais moment, \u00e0 l&rsquo;or\u00e9e du premier confinement, cet essai \u2013 comme tout autre du po\u00e9sophe \u2013 m\u00e9rite qu&rsquo;on y revienne avec attention \u2013 et ce d&rsquo;autant plus que la crise sanitaire rend plus aigu\u00eb encore la crise plan\u00e9taire.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En un temps o\u00f9 l&rsquo;on pr\u00e9f\u00e8re \u00e0 l&rsquo;<em>engagement<\/em> le terme plus d\u00e9gag\u00e9 d&rsquo; \u00ab\u00a0implication\u00a0\u00bb, o\u00f9 pr\u00e9vaut<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright wp-image-1297\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/PinsonCerisy2014.jpg\" alt=\"\" width=\"180\" height=\"240\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/PinsonCerisy2014.jpg 210w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/PinsonCerisy2014-113x150.jpg 113w\" sizes=\"auto, (max-width: 180px) 100vw, 180px\" \/>\u00a0une litt\u00e9rature directe du <em>care<\/em>, du divertissement et du t\u00e9moignage, et o\u00f9 pullulent des productions d&rsquo;\u00e9vasion, de c\u00e9l\u00e9bration, de d\u00e9ploration et de \u00ab\u00a0r\u00e9paration\u00a0\u00bb, la question que pose d&#8217;embl\u00e9e Jean-Claude Pinson est des plus cruciales : \u00ab\u00a0L&rsquo;art (plus g\u00e9n\u00e9ralement) est-il somm\u00e9 de traiter \u00e0 chaque fois de l&rsquo;\u00e9poque dont il est le contemporain ?\u00a0\u00bb Dans un contexte g\u00e9n\u00e9ral de crise et de greenwashing, l&rsquo;insidieuse dimension rh\u00e9torique de l&rsquo;interrogation (\u00ab\u00a0Bien \u00e9videmment non, mais vu la situation actuelle&#8230;\u00a0\u00bb) donne \u00e0 penser, y compris sur sa valeur d&rsquo;auto-justification.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour le po\u00e8the, il y a urgence en effet : comment habiter encore en po\u00e8te une Terre inhabitable\u00a0? En ce tragique \u00e2ge du \u00ab\u00a0Capitaloc\u00e8ne\u00a0\u00bb, comment r\u00e9sister au triomphe de la \u00ab\u00a0technonature\u00a0\u00bb ? Faut-il se r\u00e9signer au verdict p\u00e9remptoire de Jacques Ranci\u00e8re dans son <em>Mallarm\u00e9<\/em> (2006) : \u00ab\u00a0Le temps de la nature et de ses po\u00e8tes est fini\u00a0\u00bb ?<br \/>\nLe fait est que la modernit\u00e9 \u2013 y compris litt\u00e9raire \u2013 s&rsquo;est construite contre l&rsquo;assignation-r\u00e9signation \u00e0\/par une quelconque nature que ce soit. Les impasses de cette modernit\u00e9 \u00e9clatant <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-1301\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/PinsonPastoral.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"340\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/PinsonPastoral.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/PinsonPastoral-194x300.jpg 194w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/PinsonPastoral-97x150.jpg 97w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>au grand jour en ce d\u00e9but de XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, le moment n&rsquo;est-il pas venu de renouer le lien avec Ga\u00efa ? Entre fusion et s\u00e9paration, quelle marge de man\u0153uvre ? quelle juste position adopter ? Plus proche du cratylisme rousseauiste que de l&rsquo;artificialisme moderniste, le po\u00e8te et philosophe pose un <em>continuum<\/em> entre <em>Phusis<\/em> et <em>logos<\/em> po\u00e9tique. Mais son\u00a0probl\u00e8me est aussi de faire face aux travers de ce que Meschonnic appelait la <em>po\u00e9sie de c\u00e9l\u00e9bration<\/em> : emphase, subjectivisme (ef)fusionnel, pathos romantique&#8230; L&rsquo;aspect (\u00e9co)critique n&rsquo;\u00e9tant pas privil\u00e9gi\u00e9 ici , Jean-Claude Pinson s&#8217;emploie surtout \u00e0 se positionner dans l&rsquo;espace po\u00e9tique actuel en d\u00e9veloppant une \u00e9copo\u00e9tique consubstantielle \u00e0 une zoopo\u00e9tique qui combine cosmopo\u00e9tique et cosmopolitique : sa d\u00e9marche consiste \u00e0 faire sortir la po\u00e9sie de son lit \u00ab\u00a0naturel\u00a0\u00bb \u2013 la bergerie \u2013 pour la maintenir dans l&rsquo;enclos ontologique.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1302\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/PinsonConfPastoral.jpg\" alt=\"\" width=\"500\" height=\"320\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/PinsonConfPastoral.jpg 500w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/PinsonConfPastoral-300x192.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/PinsonConfPastoral-150x96.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/PinsonConfPastoral-366x234.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 500px) 100vw, 500px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;ensemble est, comme toujours, savant et intelligent. Mais doit-on se laisser emporter par une ing\u00e9nieuse machine \u00e0 hypoth\u00e8ses et hypostases qui siphonne des flux h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, jusqu&rsquo;\u00e0 tenter une subversion-annexion de Bataille ? Afin de mieux cerner une certaine aporie argumentative, examinons ce qui constitue \u00e0 la fois la pierre de touche et la pierre d&rsquo;achoppement de cette entreprise \u00e9copo\u00e9tique : l&rsquo;\u0153uvre de Christian Prigent. Dans une deuxi\u00e8me partie intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Obsolescence et insistance\u00a0\u00bb, apr\u00e8s avoir rang\u00e9 l&rsquo;auteur des <em>Amours Chino<\/em> parmi ceux qui d\u00e9construisent de fa\u00e7on salutaire les topos pastoraux, Jean-Claude Pinson s&rsquo;efforce de tirer le h\u00e9raut de la modernit\u00e9 carnavalesque vers une expressivit\u00e9 positive : <em>bucoliques malgr\u00e9 tout<\/em>, \u00ab\u00a0ces deux exemples de po\u00e8tes d&rsquo;avant-garde que sont Andrea Zanzotto et Christian Prigent\u00a0\u00bb ; \u00ab\u00a0quelque chose de l&rsquo;ordre d&rsquo;un sentiment de la Nature r\u00e9siste \u00e0 l&rsquo;entreprise d\u00e9constructrice\u00a0\u00bb (p. 59)&#8230; Mais s&rsquo;il per\u00e7oit la \u00ab\u00a0po\u00e9tique en tension\u00a0\u00bb du premier, en revanche il cherche \u00e0 essentialiser le r\u00e9elisme du second, le figeant dans une relation<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-1300\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/CerisyPrigentCouv.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"330\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/CerisyPrigentCouv.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/CerisyPrigentCouv-200x300.jpg 200w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/CerisyPrigentCouv-100x150.jpg 100w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/> d&rsquo;appartenance \u00e0 la Nature ; or, ce que Prigent nomme \u00ab\u00a0R\u00e9el\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0Nature\u00a0\u00bb, c&rsquo;est un lieu de fuite du sens puisque entre-deux dynamique anim\u00e9 par un mouvement perp\u00e9tuel (<em>perpetuum mobile<\/em>) de formes oscillant entre d\u00e9-figuration carnavalesque et formulations li\u00e9es \u00e0 <em>la rage de l&rsquo;expression<\/em> : pour l&rsquo;auteur d&rsquo;<em>Une erreur de la nature<\/em> (1996), \u00e9crire c&rsquo;est s&rsquo;extraire du chaos \/ de l&rsquo;innommable pour produire du chaos \/ de l&rsquo;innommable. Au reste, dans le cinqui\u00e8me et avant-dernier chapitre, \u00ab\u00a0Du beau (\u00e9tat des lieux)\u00a0\u00bb, ce formidable lecteur qu&rsquo;est Jean-Claude Pinson se montre plus perspicace, pointant dans l&rsquo;\u0153uvre ces antinomies que sont sublime \/ carnavalesque, \u00ab\u00a0Grand-Tout\u00a0\u00bb \/ \u00ab\u00a0grand trou\u00a0\u00bb, \u00e9ternit\u00e9 \/ \u00ab\u00a0\u00e9ternullit\u00e9\u00a0\u00bb, et proposant cette analyse tr\u00e8s juste : \u00ab \u00ab\u00a0Caustique\u00a0\u00bb (br\u00fblante) autant que cosmique, l&rsquo;\u00e9nergie \u00e9nergum\u00e8ne est par cons\u00e9quent destructrice (d\u00e9constructrice, aussi bien) autant que productrice. Si \u00c9ros est cosmique, il est \u00e9galement comique. Il est<em> cosmicomique\u00a0<\/em>\u00bb\u00a0(p. 116). Derechef, la seule \u00e9vocation de la nature ne suffit pas \u00e0 rattacher Prigent \u00e0 l&rsquo;\u00e9copo\u00e9tique : on ne peut faire fi du traitement d&rsquo;un topos (ironique, grotesque), et le propre m\u00eame de ce que les Modernes appellent \u00ab\u00a0\u00e9criture\u00a0\u00bb est d&rsquo;\u00eatre insaisissable, virevoltant et nageant dans le paradoxal.<\/p>\n<div id=\"attachment_1303\" style=\"width: 550px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-1303\" class=\"size-full wp-image-1303\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/FTPinsonCerisy.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"330\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/FTPinsonCerisy.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/FTPinsonCerisy-300x183.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/FTPinsonCerisy-150x92.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/FTPinsonCerisy-366x224.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><p id=\"caption-attachment-1303\" class=\"wp-caption-text\">Colloque international de Cerisy sur l&rsquo;\u0153uvre de Christian Prigent, de gauche \u00e0 droite : Fabrice Thumerel, Jean-Claude Pinson.<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le danger, on le comprend bien en un \u00e9tat du champ o\u00f9 la postlitt\u00e9rature comme la postcritique viennent cautionner les valeurs du demi-monde litt\u00e9raire, c&rsquo;est de tourner le dos \u00e0 toute pratique po\u00e9tique un tant soit peu exigeante. \u00c0 cet \u00e9gard, sont r\u00e9v\u00e9latrices ces lignes extraites du <em>Monde des livres<\/em>\u00a0d&rsquo;hier\u00a0\u2013 suppl\u00e9ment pratique pour saisir l&rsquo;air(e) du temps \u2013 \u00e0 propos de l&rsquo;<em>essai de zoopo\u00e9tique<\/em> que vient de publier Anne Simon : \u00ab\u00a0Face \u00e0 cet oubli du monde , il s&rsquo;agit de r\u00e9inventer des formes de fiction en prise avec notre environnement direct\u00a0\u00bb&#8230; Dans quelle mesure le chantre du po\u00e9tariat adh\u00e9rerait-il \u00e0 cette voie de la facilit\u00e9 ? Ce qui est certain, c&rsquo;est qu&rsquo;il fait sienne cette pseudo-po\u00e9tique de St\u00e9phane Bouquet : \u00ab\u00a0La langue [&#8230;] n&rsquo;est qu&rsquo;un moyen de la po\u00e9sie, elle n&rsquo;est en rien sa fin, son but\u00a0\u00bb ; quant \u00e0 l&rsquo;objectif du po\u00e8te, c&rsquo;est de \u00ab\u00a0descendre dans le flux tranquille du langage ordinaire\u00a0\u00bb (p. 133 et 135)&#8230; Po\u00e9sie derni\u00e8re&#8230; Et en guise d&rsquo; \u00ab\u00a0\u00e9cologie derni\u00e8re\u00a0\u00bb, celui qui souhaite habiter po\u00e9thiquement le monde propose rien de moins qu&rsquo;un chant du cygne : dans une perspective eschatologique, il envisage une extinction dans une inspiration <em>musa\u00efque<\/em>&#8230; Non, merci.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jean-Claude PINSON, Pastoral. De la po\u00e9sie comme \u00e9cologie, Ceyz\u00e9rieu (Ain), Champ Vallon, coll. \u00ab\u00a0Recueil\u00a0\u00bb, 2020, 180 pages, 18 \u20ac, ISBN : 979-10-267-0883-4. [Sur l&rsquo;ensemble de l&rsquo;\u0153uvre, on pourra se reporter \u00e0 mon entretien avec l&rsquo;auteur, en deux parties : \u00ab\u00a0Po\u00e9thiquement impur&#8230;\u00a0\u00bb] Paru au plus mauvais moment, \u00e0 l&rsquo;or\u00e9e du premier confinement, cet essai \u2013 comme tout autre du po\u00e9sophe \u2013 m\u00e9rite qu&rsquo;on y revienne avec attention \u2013 et ce d&rsquo;autant plus que la crise sanitaire rend plus aigu\u00eb encore la crise plan\u00e9taire. &nbsp; En un temps o\u00f9 l&rsquo;on pr\u00e9f\u00e8re \u00e0 l&rsquo;engagement le terme plus d\u00e9gag\u00e9 d&rsquo; \u00ab\u00a0implication\u00a0\u00bb, o\u00f9 pr\u00e9vaut\u00a0une litt\u00e9rature directe du care, du divertissement et du t\u00e9moignage, et o\u00f9 pullulent des productions d&rsquo;\u00e9vasion, de c\u00e9l\u00e9bration, de d\u00e9ploration et de \u00ab\u00a0r\u00e9paration\u00a0\u00bb, la question que pose d&#8217;embl\u00e9e Jean-Claude Pinson est des plus cruciales : \u00ab\u00a0L&rsquo;art (plus g\u00e9n\u00e9ralement) est-il somm\u00e9 de traiter \u00e0 chaque fois de l&rsquo;\u00e9poque dont il est le contemporain ?\u00a0\u00bb Dans un contexte g\u00e9n\u00e9ral de crise et de greenwashing, l&rsquo;insidieuse dimension rh\u00e9torique de l&rsquo;interrogation (\u00ab\u00a0Bien \u00e9videmment non, mais vu la situation actuelle&#8230;\u00a0\u00bb) donne \u00e0 penser, y compris sur sa valeur d&rsquo;auto-justification. Pour le po\u00e8the, il y a urgence en effet : comment habiter encore en po\u00e8te une Terre inhabitable\u00a0? En ce tragique \u00e2ge du \u00ab\u00a0Capitaloc\u00e8ne\u00a0\u00bb, comment r\u00e9sister au triomphe de la \u00ab\u00a0technonature\u00a0\u00bb ? Faut-il se r\u00e9signer au verdict p\u00e9remptoire de Jacques Ranci\u00e8re dans son Mallarm\u00e9 (2006) : \u00ab\u00a0Le temps de la nature et de ses po\u00e8tes est fini\u00a0\u00bb ? Le fait est que la modernit\u00e9 \u2013 y compris litt\u00e9raire \u2013 s&rsquo;est construite contre l&rsquo;assignation-r\u00e9signation \u00e0\/par une quelconque nature que ce soit. Les impasses de cette modernit\u00e9 \u00e9clatant au grand jour en ce d\u00e9but de XXIe si\u00e8cle, le moment n&rsquo;est-il pas venu de renouer le lien avec Ga\u00efa ? Entre fusion et s\u00e9paration, quelle marge de man\u0153uvre ? quelle juste position adopter ? Plus proche du cratylisme rousseauiste que de l&rsquo;artificialisme moderniste, le po\u00e8te et philosophe pose un continuum entre Phusis et logos po\u00e9tique. Mais son\u00a0probl\u00e8me est aussi de faire face aux travers de ce que Meschonnic appelait la po\u00e9sie de c\u00e9l\u00e9bration : emphase, subjectivisme (ef)fusionnel, pathos romantique&#8230; L&rsquo;aspect (\u00e9co)critique n&rsquo;\u00e9tant pas privil\u00e9gi\u00e9 ici , Jean-Claude Pinson s&#8217;emploie surtout \u00e0 se positionner dans l&rsquo;espace po\u00e9tique actuel en d\u00e9veloppant une \u00e9copo\u00e9tique consubstantielle \u00e0 une zoopo\u00e9tique qui combine cosmopo\u00e9tique et cosmopolitique : sa d\u00e9marche consiste \u00e0 faire sortir la po\u00e9sie de son lit \u00ab\u00a0naturel\u00a0\u00bb \u2013 la bergerie \u2013 pour la maintenir dans l&rsquo;enclos ontologique. L&rsquo;ensemble est, comme toujours, savant et intelligent. Mais doit-on se laisser emporter par une ing\u00e9nieuse machine \u00e0 hypoth\u00e8ses et hypostases qui siphonne des flux h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, jusqu&rsquo;\u00e0 tenter une subversion-annexion de Bataille ? Afin de mieux cerner une certaine aporie argumentative, examinons ce qui constitue \u00e0 la fois la pierre de touche et la pierre d&rsquo;achoppement de cette entreprise \u00e9copo\u00e9tique : l&rsquo;\u0153uvre de Christian Prigent. Dans une deuxi\u00e8me partie intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Obsolescence et insistance\u00a0\u00bb, apr\u00e8s avoir rang\u00e9 l&rsquo;auteur des Amours Chino parmi ceux qui d\u00e9construisent de fa\u00e7on salutaire les topos pastoraux, Jean-Claude Pinson s&rsquo;efforce de tirer le h\u00e9raut de la modernit\u00e9 carnavalesque vers une expressivit\u00e9 positive : bucoliques malgr\u00e9 tout, \u00ab\u00a0ces deux exemples de po\u00e8tes d&rsquo;avant-garde que sont Andrea Zanzotto et Christian Prigent\u00a0\u00bb ; \u00ab\u00a0quelque chose de l&rsquo;ordre d&rsquo;un sentiment de la Nature r\u00e9siste \u00e0 l&rsquo;entreprise d\u00e9constructrice\u00a0\u00bb (p. 59)&#8230; Mais s&rsquo;il per\u00e7oit la \u00ab\u00a0po\u00e9tique en tension\u00a0\u00bb du premier, en revanche il cherche \u00e0 essentialiser le r\u00e9elisme du second, le figeant dans une relation d&rsquo;appartenance \u00e0 la Nature ; or, ce que Prigent nomme \u00ab\u00a0R\u00e9el\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0Nature\u00a0\u00bb, c&rsquo;est un lieu de fuite du sens puisque entre-deux dynamique anim\u00e9 par un mouvement perp\u00e9tuel (perpetuum mobile) de formes oscillant entre d\u00e9-figuration carnavalesque et formulations li\u00e9es \u00e0 la rage de l&rsquo;expression : pour l&rsquo;auteur d&rsquo;Une erreur de la nature (1996), \u00e9crire c&rsquo;est s&rsquo;extraire du chaos \/ de l&rsquo;innommable pour produire du chaos \/ de l&rsquo;innommable. Au reste, dans le cinqui\u00e8me et avant-dernier chapitre, \u00ab\u00a0Du beau (\u00e9tat des lieux)\u00a0\u00bb, ce formidable lecteur qu&rsquo;est Jean-Claude Pinson se montre plus perspicace, pointant dans l&rsquo;\u0153uvre ces antinomies que sont sublime \/ carnavalesque, \u00ab\u00a0Grand-Tout\u00a0\u00bb \/ \u00ab\u00a0grand trou\u00a0\u00bb, \u00e9ternit\u00e9 \/ \u00ab\u00a0\u00e9ternullit\u00e9\u00a0\u00bb, et proposant cette analyse tr\u00e8s juste : \u00ab \u00ab\u00a0Caustique\u00a0\u00bb (br\u00fblante) autant que cosmique, l&rsquo;\u00e9nergie \u00e9nergum\u00e8ne est par cons\u00e9quent destructrice (d\u00e9constructrice, aussi bien) autant que productrice. Si \u00c9ros est cosmique, il est \u00e9galement comique. Il est cosmicomique\u00a0\u00bb\u00a0(p. 116). Derechef, la seule \u00e9vocation de la nature ne suffit pas \u00e0 rattacher Prigent \u00e0 l&rsquo;\u00e9copo\u00e9tique : on ne peut faire fi du traitement d&rsquo;un topos (ironique, grotesque), et le propre m\u00eame de ce que les Modernes appellent \u00ab\u00a0\u00e9criture\u00a0\u00bb est d&rsquo;\u00eatre insaisissable, virevoltant et nageant dans le paradoxal. Le danger, on le comprend bien en un \u00e9tat du champ o\u00f9 la postlitt\u00e9rature comme la postcritique viennent cautionner les valeurs du demi-monde litt\u00e9raire, c&rsquo;est de tourner le dos \u00e0 toute pratique po\u00e9tique un tant soit peu exigeante. \u00c0 cet \u00e9gard, sont r\u00e9v\u00e9latrices ces lignes extraites du Monde des livres\u00a0d&rsquo;hier\u00a0\u2013 suppl\u00e9ment pratique pour saisir l&rsquo;air(e) du temps \u2013 \u00e0 propos de l&rsquo;essai de zoopo\u00e9tique que vient de publier Anne Simon : \u00ab\u00a0Face \u00e0 cet oubli du monde , il s&rsquo;agit de r\u00e9inventer des formes de fiction en prise avec notre environnement direct\u00a0\u00bb&#8230; Dans quelle mesure le chantre du po\u00e9tariat adh\u00e9rerait-il \u00e0 cette voie de la facilit\u00e9 ? Ce qui est certain, c&rsquo;est qu&rsquo;il fait sienne cette pseudo-po\u00e9tique de St\u00e9phane Bouquet : \u00ab\u00a0La langue [&#8230;] n&rsquo;est qu&rsquo;un moyen de la po\u00e9sie, elle n&rsquo;est en rien sa fin, son but\u00a0\u00bb ; quant \u00e0 l&rsquo;objectif du po\u00e8te, c&rsquo;est de \u00ab\u00a0descendre dans le flux tranquille du langage ordinaire\u00a0\u00bb (p. 133 et 135)&#8230; Po\u00e9sie derni\u00e8re&#8230; Et en guise d&rsquo; \u00ab\u00a0\u00e9cologie derni\u00e8re\u00a0\u00bb, celui qui souhaite habiter po\u00e9thiquement le monde propose rien de moins qu&rsquo;un chant du cygne : dans une perspective eschatologique, il envisage une extinction dans une inspiration musa\u00efque&#8230; Non, merci.<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":1284,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,7,2],"tags":[1147,38,1142,12,1149,552,796,1143,1144,1145,1148,1146,1150,374],"class_list":["post-1283","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-livres-recus","category-une","tag-avant-garde-annees-70","tag-christian-prigent","tag-editions-champ-vallon","tag-fabrice-thumerel","tag-henri-meschonnic","tag-jacques-ranciere","tag-jean-claude-pinson","tag-litterature-et-ecologie","tag-litterature-et-engagement","tag-lyrisme-et-modernite","tag-pinson-ecopoetique","tag-poesie-et-nature","tag-prigent-reelisme","tag-txt-carnavalesque"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1283","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1283"}],"version-history":[{"count":13,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1283\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1308,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1283\/revisions\/1308"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1284"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1283"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1283"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1283"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}