{"id":1336,"date":"2021-07-03T21:00:43","date_gmt":"2021-07-03T19:00:43","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=1336"},"modified":"2021-07-04T09:52:21","modified_gmt":"2021-07-04T07:52:21","slug":"entretien-eclectiques-cites-entretien-de-laure-gauthier-avec-fabrice-thumerel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2021\/07\/03\/entretien-eclectiques-cites-entretien-de-laure-gauthier-avec-fabrice-thumerel\/","title":{"rendered":"[Entretien] \u00c9clectiques cit\u00e9s, entretien de Laure Gauthier avec Fabrice Thumerel"},"content":{"rendered":"<p><strong>\u25ba\u00a0<\/strong>Laure Gauthier, <em><strong>\u00c9clectiques Cit\u00e9s<\/strong>,\u00a0un album transpo\u00e9tique<\/em>,\u00a0Livre (140 x 200) de 92 pages + CD + Livret de 24 pages, <a href=\"http:\/\/acedie58.fr\">Ac\u00e9die58<\/a>, mars 2021, 19 \u20ac TTC (<a href=\"https:\/\/www.helloasso.com\/associations\/acedie-58\/paiements\/eclectiques-cites\"><strong>commander<\/strong><\/a>), ISBN : 978-2-492760-00-6.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">\u00ab\u00a0Les textes que j\u2019\u00e9cris articulent les attaques men\u00e9es par la soci\u00e9t\u00e9<br \/>\ncapitaliste tardive\u00a0contre l\u2019individu, son corps, sa langue, sa pens\u00e9e,<br \/>\ndonc sa singularit\u00e9\u00a0et sa capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9jouer les assignations\u00a0\u00bb (p. 17).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Entre la performance, le document et la po\u00e9sie sonore, cet objet po\u00e9tique singulier,\u00a0<strong><em>\u00c9clectiques Cit\u00e9s<\/em><\/strong>, n\u00e9cessitait un entretien approfondi en deux parties \u2013 dont je remercie vivement Laure Gauthier. Sur\u00a0<em><strong>Libr-critique<\/strong><\/em>, on lira\/\u00e9coutera\/regardera : <a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/creations-laure-gauthier-transpoems\/\"><em>Transpo\u00e8mes 1\/2<\/em><\/a> ; <a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/creation-laure-gauthier-transpoems-2-2\/\"><em>Transpo\u00e8mes 2\/2<\/em><\/a> ; <a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/creation-laure-gauthier-transpoemes-rodez-blues-ou-de-la-relativite-du-silence-1-2-du-dehors\/\"><em>\u00ab\u00a0Rodez blues, 1\/2 : De la relativit\u00e9 du silence\u00a0\u00bb<\/em><\/a> ; <em><a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/creation-laure-gauthier-transpoemes-rodez-blues-ou-ceci-nest-pas-un-voyage-autour-de-ma-chambre-2-2-du-dedans\/\">\u00ab\u00a0Rodez blues, 2\/2 : Ceci n\u2019est pas un voyage autour de ma chambre\u00a0\u00bb<\/a><\/em>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>FT.\u00a0<em>\u00c9clectiques Cit\u00e9s<\/em><\/strong>&#8230; Le titre est tr\u00e8s suggestif, comme tous les titres \u00e9nigmatiques\u00a0: dans quelle mesure les cit\u00e9s \u00e9voqu\u00e9es (Porto, Naples, Paris, Pomp\u00e9i) sont-elles \u00e9clectiques\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>LG.\u00a0<\/strong>L\u2019adjectif \u00ab\u00a0\u00e9clectique\u00a0\u00bb s\u2019entend au sens strict, \u00e0 savoir une pens\u00e9e qui emprunte des \u00e9l\u00e9ments \u00e0 plusieurs syst\u00e8mes\u00a0; or les transpo\u00e8mes sont des po\u00e8mes transgenres po\u00e9tiques, tir\u00e9s d\u2019un recueil \u00e9crit, puis enregistr\u00e9s spontan\u00e9ment en diff\u00e9rents contextes, et qui, ensuite, peuvent s\u2019\u00e9couter et se lire sous la forme d\u2019un livre-album mais aussi passer \u00e0 la radio ou int\u00e9grer des dispositifs sonores et des installations. Ces po\u00e8mes-greffons empruntent \u00e0 plusieurs syst\u00e8mes po\u00e9tiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-1340\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Couv-Electriques-cites-laure-gauthier.jpg\" alt=\"\" width=\"230\" height=\"245\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Couv-Electriques-cites-laure-gauthier.jpg 230w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Couv-Electriques-cites-laure-gauthier-141x150.jpg 141w\" sizes=\"auto, (max-width: 230px) 100vw, 230px\" \/>\u00ab\u00a0\u00c9clectiques cit\u00e9s\u00a0\u00bb, le titre de l\u2019album transpo\u00e9tique est tir\u00e9 de la premi\u00e8re section du livre-album\u00a0: cette fois, il s\u2019agit de po\u00e8mes capt\u00e9s \u00e0 Naples, Porto, Paris. Dans d\u2019autres sections on trouve \u00e9galement des captations effectu\u00e9es dans des mus\u00e9es \u00e0 Paris et \u00e0 Pomp\u00e9i. Je n\u2019ai pas construit un album de voyage, il ne s\u2019agit pas pour moi de donner l\u2019image sonore d\u2019une ville, mais de p\u00e9r\u00e9grinations dans des villes et des paysages travers\u00e9s entre 2018 et 2020 dont j\u2019accueille certains sons. De fa\u00e7on spontan\u00e9e, certains contextes se manifestent, et, en croisant ma route, bousculent le po\u00e8me. \u00a0Ma voix le lisant devient alors une interface, une sorte de peau entre int\u00e9rieur et ext\u00e9rieur, entre texte et contexte. Il s\u2019agit de saisir certains traits du r\u00e9\u00e9l travers\u00e9 par le prisme des sons, d\u2019en saisir une lumi\u00e8re (le titre r\u00e9sonne par homophonie comme une \u00ab\u00a0\u00e9lectricit\u00e9\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En me rendant \u00e0 Naples et \u00e0 Porto, je ne savais pas si j\u2019enregistrerais des po\u00e8mes, \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque je suis all\u00e9e dans d\u2019autres villes comme Berlin ou Marseille sans y faire d\u2019enregistrements\u00a0; j\u2019ai aussi de nombreuses captations que j\u2019ai choisi de ne jamais publier. Cette pratique n\u2019est pas syst\u00e9matique. Mais \u00e0 un moment la ville parle en ma direction, s\u2019adresse \u00e0 un po\u00e8me \u00e0 mon insu. Dans les villes ainsi que dans les paysages que je traverse, car la nature est \u00e9galement pr\u00e9sente notamment dans la section \u00ab\u00a0littoral\u00a0\u00bb, j\u2019\u00e9coute ce que la ville, la mer, le champ ou la chambre murmurent aux po\u00e8mes. Je souligne dans une introduction que la ville est alors cet \u00ab espace buccal \u00bb, ce \u00ab mund \/ raum \u00bb comme l\u2019appelle le po\u00e8te allemand Thomas Kling : \u00ab la langue est l\u2019espace \/ buccal. La langue, textus ; \/ langue citadine du granit : \/ texte fondu et recompos\u00e9. \u00bb (Thomas Kling, <em>Manhattan espace buccal<\/em>, traduit de l\u2019allemand par Aur\u00e9lien Galateau, Nice, Editions Unes, 2015, p. 13). Ma voix lisant d\u2019autres textes vient se fondre et recomposer cette langue citadine qui croise la route du po\u00e8me.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1338\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Manhattan-Espace-buccal.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"500\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Manhattan-Espace-buccal.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Manhattan-Espace-buccal-300x278.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Manhattan-Espace-buccal-150x139.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Manhattan-Espace-buccal-366x339.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui est important pour moi, c\u2019est que je ne cherche pas \u00e0 faire le portrait d\u2019une ville, \u00e0 en donner une image objective, ni en proposer une symphonie. De Paris, je n\u2019ai gard\u00e9 que le son des escaliers m\u00e9caniques de la gare de Lyon et une conversation de bar o\u00f9 un groupe d\u2019amis emploient des formules qui tournent \u00e0 vide, sorte d\u2019antith\u00e8se de \u00ab\u00a0Paris, capitale du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certains sons me poursuivent, et spontan\u00e9ment j\u2019enregistre, toujours de fa\u00e7on improvis\u00e9e.\u00a0 Je donne un exemple\u00a0: je suis sortie un soir dans Naples, pr\u00e8s de la Via Carbonara en allant vers la Via Fiora. Je venais de lire \u00e0 l\u2019h\u00f4tel la traduction des petits essais que Walter Benjamin, Asja<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-1342\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Sur-Naples.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"310\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Sur-Naples.jpg 200w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Sur-Naples-194x300.jpg 194w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Sur-Naples-97x150.jpg 97w\" sizes=\"auto, (max-width: 200px) 100vw, 200px\" \/> Lacis et Alfred Sohn-Rethel ont chacun consacr\u00e9 \u00e0 Naples (r\u00e9unis sous le titre <em>Sur Naples<\/em>, trad. A. M\u00e9traux et F. Willmann, Editions la Temp\u00eate, Bordeaux, 2019). Dans \u00ab L\u2019id\u00e9al du cass\u00e9 \u00bb, Sohn-Rethel explique qu\u2019\u00e0 Naples \u00ab ce n\u2019est qu\u2019au moment pr\u00e9cis o\u00f9 quelque chose est cass\u00e9 que cela se met \u00e0 fonctionner \u00bb (<em>ibid.<\/em>, p. 31-32). L\u2019\u00e9lectricit\u00e9, pense Rethel, fait peur aux Napolitains, car on ne peut la casser, mais ils la d\u00e9tournent pour \u00e9clairer les madones. Benjamin, quant \u00e0 lui, a \u00e9t\u00e9 saisi \u00e0 Naples et sur la c\u00f4te amalfitaine par la d\u00e9bauche de feux d\u2019artifices en \u00e9t\u00e9. Un soir d\u2019avril 2019, je suis \u00e0 l\u2019h\u00f4tel. J\u2019\u00e9cris des bribes d\u2019un \u00ab\u00a0po\u00e8me n\u00e9on\u00a0\u00bb pour une anthologie et, \u00e0 la sortie de l\u2019h\u00f4tel, j\u2019entends une fanfare. La rue est pleine, je peine \u00e0 avancer, et je vois soudain des hommes en blancs portant des madones sur des chars dans une grande ferveur, r\u00e9guli\u00e8rement ils effectuent des rotations avec leur char, le tout dans une foule en liesse. Puis, ils s\u2019arr\u00eatent devant un petit autel abritant dans un mur une madone \u00e9clair\u00e9e. Je m\u2019empresse d\u2019allumer mon t\u00e9l\u00e9phone, m\u2019avance au plus pr\u00e8s des hommes en blanc et je dis, crie mes po\u00e8mes en dialogue avec leur musique. Alors j\u2019aper\u00e7ois au loin, sans l\u2019entendre, un feu d\u2019artifice qui retombe sur le po\u00e8me \u00ab comme des ruisseaux artificiels \u00bb. A un moment donc quelque chose du r\u00e9el d\u2019une ville s\u2019engouffre dans le po\u00e8me, en modifie le sens. [<a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/creations-laure-gauthier-transpoems\/\"><strong>Lire \/ \u00e9couter<\/strong><\/a>]<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-1337\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Via-Carbonara.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"380\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Via-Carbonara.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Via-Carbonara-300x211.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Via-Carbonara-150x106.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Via-Carbonara-366x258.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019expose le po\u00e8me. Je le sors dans le bruit des jours. La po\u00e9sie a toujours eu une place tr\u00e8s minoritaire, mais aujourd\u2019hui, elle n\u2019a plus aucune fonction sociale, elle n\u2019est quasiment plus rien dans notre soci\u00e9t\u00e9 de consommation. Mon choix, c\u2019est donc d\u2019exposer les po\u00e8mes dans la vie quotidienne, les confronter aux bruits des jours, quitte \u00e0 ce que les textes lus soient \u00e9clabouss\u00e9s par des bruits de la circulation, par des \u00e9clats de conversations ou des sons provenant de radios. Cela en montre la fragilit\u00e9 mais en r\u00e9v\u00e8le aussi la force car malgr\u00e9 le contexte, parfois hostile, le po\u00e8me dit traverse le contexte et le transforme \u00e0 son tour.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u25ba\u00a0Laure Gauthier, \u00c9clectiques Cit\u00e9s,\u00a0un album transpo\u00e9tique,\u00a0Livre (140 x 200) de 92 pages + CD + Livret de 24 pages, Ac\u00e9die58, mars 2021, 19 \u20ac TTC (commander), ISBN : 978-2-492760-00-6. \u00ab\u00a0Les textes que j\u2019\u00e9cris articulent les attaques men\u00e9es par la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste tardive\u00a0contre l\u2019individu, son corps, sa langue, sa pens\u00e9e, donc sa singularit\u00e9\u00a0et sa capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9jouer les assignations\u00a0\u00bb (p. 17). Entre la performance, le document et la po\u00e9sie sonore, cet objet po\u00e9tique singulier,\u00a0\u00c9clectiques Cit\u00e9s, n\u00e9cessitait un entretien approfondi en deux parties \u2013 dont je remercie vivement Laure Gauthier. Sur\u00a0Libr-critique, on lira\/\u00e9coutera\/regardera : Transpo\u00e8mes 1\/2 ; Transpo\u00e8mes 2\/2 ; \u00ab\u00a0Rodez blues, 1\/2 : De la relativit\u00e9 du silence\u00a0\u00bb ; \u00ab\u00a0Rodez blues, 2\/2 : Ceci n\u2019est pas un voyage autour de ma chambre\u00a0\u00bb. &nbsp; FT.\u00a0\u00c9clectiques Cit\u00e9s&#8230; Le titre est tr\u00e8s suggestif, comme tous les titres \u00e9nigmatiques\u00a0: dans quelle mesure les cit\u00e9s \u00e9voqu\u00e9es (Porto, Naples, Paris, Pomp\u00e9i) sont-elles \u00e9clectiques\u00a0? LG.\u00a0L\u2019adjectif \u00ab\u00a0\u00e9clectique\u00a0\u00bb s\u2019entend au sens strict, \u00e0 savoir une pens\u00e9e qui emprunte des \u00e9l\u00e9ments \u00e0 plusieurs syst\u00e8mes\u00a0; or les transpo\u00e8mes sont des po\u00e8mes transgenres po\u00e9tiques, tir\u00e9s d\u2019un recueil \u00e9crit, puis enregistr\u00e9s spontan\u00e9ment en diff\u00e9rents contextes, et qui, ensuite, peuvent s\u2019\u00e9couter et se lire sous la forme d\u2019un livre-album mais aussi passer \u00e0 la radio ou int\u00e9grer des dispositifs sonores et des installations. Ces po\u00e8mes-greffons empruntent \u00e0 plusieurs syst\u00e8mes po\u00e9tiques. \u00ab\u00a0\u00c9clectiques cit\u00e9s\u00a0\u00bb, le titre de l\u2019album transpo\u00e9tique est tir\u00e9 de la premi\u00e8re section du livre-album\u00a0: cette fois, il s\u2019agit de po\u00e8mes capt\u00e9s \u00e0 Naples, Porto, Paris. Dans d\u2019autres sections on trouve \u00e9galement des captations effectu\u00e9es dans des mus\u00e9es \u00e0 Paris et \u00e0 Pomp\u00e9i. Je n\u2019ai pas construit un album de voyage, il ne s\u2019agit pas pour moi de donner l\u2019image sonore d\u2019une ville, mais de p\u00e9r\u00e9grinations dans des villes et des paysages travers\u00e9s entre 2018 et 2020 dont j\u2019accueille certains sons. De fa\u00e7on spontan\u00e9e, certains contextes se manifestent, et, en croisant ma route, bousculent le po\u00e8me. \u00a0Ma voix le lisant devient alors une interface, une sorte de peau entre int\u00e9rieur et ext\u00e9rieur, entre texte et contexte. Il s\u2019agit de saisir certains traits du r\u00e9\u00e9l travers\u00e9 par le prisme des sons, d\u2019en saisir une lumi\u00e8re (le titre r\u00e9sonne par homophonie comme une \u00ab\u00a0\u00e9lectricit\u00e9\u00a0\u00bb). En me rendant \u00e0 Naples et \u00e0 Porto, je ne savais pas si j\u2019enregistrerais des po\u00e8mes, \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque je suis all\u00e9e dans d\u2019autres villes comme Berlin ou Marseille sans y faire d\u2019enregistrements\u00a0; j\u2019ai aussi de nombreuses captations que j\u2019ai choisi de ne jamais publier. Cette pratique n\u2019est pas syst\u00e9matique. Mais \u00e0 un moment la ville parle en ma direction, s\u2019adresse \u00e0 un po\u00e8me \u00e0 mon insu. Dans les villes ainsi que dans les paysages que je traverse, car la nature est \u00e9galement pr\u00e9sente notamment dans la section \u00ab\u00a0littoral\u00a0\u00bb, j\u2019\u00e9coute ce que la ville, la mer, le champ ou la chambre murmurent aux po\u00e8mes. Je souligne dans une introduction que la ville est alors cet \u00ab espace buccal \u00bb, ce \u00ab mund \/ raum \u00bb comme l\u2019appelle le po\u00e8te allemand Thomas Kling : \u00ab la langue est l\u2019espace \/ buccal. La langue, textus ; \/ langue citadine du granit : \/ texte fondu et recompos\u00e9. \u00bb (Thomas Kling, Manhattan espace buccal, traduit de l\u2019allemand par Aur\u00e9lien Galateau, Nice, Editions Unes, 2015, p. 13). Ma voix lisant d\u2019autres textes vient se fondre et recomposer cette langue citadine qui croise la route du po\u00e8me. Ce qui est important pour moi, c\u2019est que je ne cherche pas \u00e0 faire le portrait d\u2019une ville, \u00e0 en donner une image objective, ni en proposer une symphonie. De Paris, je n\u2019ai gard\u00e9 que le son des escaliers m\u00e9caniques de la gare de Lyon et une conversation de bar o\u00f9 un groupe d\u2019amis emploient des formules qui tournent \u00e0 vide, sorte d\u2019antith\u00e8se de \u00ab\u00a0Paris, capitale du XIXe si\u00e8cle\u00a0\u00bb. Certains sons me poursuivent, et spontan\u00e9ment j\u2019enregistre, toujours de fa\u00e7on improvis\u00e9e.\u00a0 Je donne un exemple\u00a0: je suis sortie un soir dans Naples, pr\u00e8s de la Via Carbonara en allant vers la Via Fiora. Je venais de lire \u00e0 l\u2019h\u00f4tel la traduction des petits essais que Walter Benjamin, Asja Lacis et Alfred Sohn-Rethel ont chacun consacr\u00e9 \u00e0 Naples (r\u00e9unis sous le titre Sur Naples, trad. A. M\u00e9traux et F. Willmann, Editions la Temp\u00eate, Bordeaux, 2019). Dans \u00ab L\u2019id\u00e9al du cass\u00e9 \u00bb, Sohn-Rethel explique qu\u2019\u00e0 Naples \u00ab ce n\u2019est qu\u2019au moment pr\u00e9cis o\u00f9 quelque chose est cass\u00e9 que cela se met \u00e0 fonctionner \u00bb (ibid., p. 31-32). L\u2019\u00e9lectricit\u00e9, pense Rethel, fait peur aux Napolitains, car on ne peut la casser, mais ils la d\u00e9tournent pour \u00e9clairer les madones. Benjamin, quant \u00e0 lui, a \u00e9t\u00e9 saisi \u00e0 Naples et sur la c\u00f4te amalfitaine par la d\u00e9bauche de feux d\u2019artifices en \u00e9t\u00e9. Un soir d\u2019avril 2019, je suis \u00e0 l\u2019h\u00f4tel. J\u2019\u00e9cris des bribes d\u2019un \u00ab\u00a0po\u00e8me n\u00e9on\u00a0\u00bb pour une anthologie et, \u00e0 la sortie de l\u2019h\u00f4tel, j\u2019entends une fanfare. La rue est pleine, je peine \u00e0 avancer, et je vois soudain des hommes en blancs portant des madones sur des chars dans une grande ferveur, r\u00e9guli\u00e8rement ils effectuent des rotations avec leur char, le tout dans une foule en liesse. Puis, ils s\u2019arr\u00eatent devant un petit autel abritant dans un mur une madone \u00e9clair\u00e9e. Je m\u2019empresse d\u2019allumer mon t\u00e9l\u00e9phone, m\u2019avance au plus pr\u00e8s des hommes en blanc et je dis, crie mes po\u00e8mes en dialogue avec leur musique. Alors j\u2019aper\u00e7ois au loin, sans l\u2019entendre, un feu d\u2019artifice qui retombe sur le po\u00e8me \u00ab comme des ruisseaux artificiels \u00bb. A un moment donc quelque chose du r\u00e9el d\u2019une ville s\u2019engouffre dans le po\u00e8me, en modifie le sens. [Lire \/ \u00e9couter] J\u2019expose le po\u00e8me. Je le sors dans le bruit des jours. La po\u00e9sie a toujours eu une place tr\u00e8s minoritaire, mais aujourd\u2019hui, elle n\u2019a plus aucune fonction sociale, elle n\u2019est quasiment plus rien dans notre soci\u00e9t\u00e9 de consommation. Mon choix, c\u2019est donc d\u2019exposer les po\u00e8mes dans la vie quotidienne, les confronter aux bruits des jours, quitte \u00e0 ce que les textes lus soient \u00e9clabouss\u00e9s par des bruits de la circulation, par des \u00e9clats de conversations ou des sons provenant de radios. Cela en montre la fragilit\u00e9&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":1346,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[570,2],"tags":[39,12,1159,1163,1161,48,1162],"class_list":["post-1336","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-entretien","category-une","tag-editions-acedie58","tag-fabrice-thumerel","tag-gauthier-poesie-sonore","tag-gauthier-poetique-de-la-ville","tag-gauthier-transpoemes","tag-laure-gauthier","tag-thomas-kling"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1336","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1336"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1336\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1349,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1336\/revisions\/1349"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1346"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1336"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1336"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1336"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}