{"id":1361,"date":"2021-07-05T20:12:39","date_gmt":"2021-07-05T18:12:39","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=1361"},"modified":"2021-07-05T20:15:28","modified_gmt":"2021-07-05T18:15:28","slug":"lettre-reponse-de-jean-claude-pinson-a-fabrice-thumerel-pastoral-2-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2021\/07\/05\/lettre-reponse-de-jean-claude-pinson-a-fabrice-thumerel-pastoral-2-2\/","title":{"rendered":"[Lettre] R\u00e9ponse de Jean-Claude Pinson \u00e0 Fabrice Thumerel (Pastoral, 2\/2)"},"content":{"rendered":"<p>Cette r\u00e9ponse de Jean-Claude Pinson \u2013 que les Libr-lecteurs connaissent bien depuis des ann\u00e9es \u2013, suite \u00e0 une <a href=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2021\/06\/25\/libr-retour-jean-claude-pinson-pastoral-par-fabrice-thumerel\/\">chronique<\/a> qui pr\u00e9sente le contexte et le propos g\u00e9n\u00e9ral de l&rsquo;essai avant de se concentrer sur la dizaine de pages consacr\u00e9e \u00e0 Prigent et de s&rsquo;interroger sur les rapports \u00e0 la modernit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9copo\u00e9tique, s&rsquo;inscrit tout \u00e0 fait dans la conception libr-critique du d\u00e9bat. [Sur l\u2019ensemble de l\u2019\u0153uvre, on pourra se reporter \u00e0 mon entretien avec l\u2019auteur, en deux parties : <a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/entretien-jean-claude-pinson-poethiquement-impur-2\/\"><strong>\u00ab\u00a0Po\u00e9thiquement impur\u2026\u00a0\u00bb<\/strong><\/a>]<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Cher Fabrice,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puisque vous m\u2019invitez \u00e0 poursuivre le dialogue, je crois utile de vous adresser ces quelques remarques sur la \u00ab\u00a0chronique\u00a0\u00bb que vous avez consacr\u00e9e \u00e0 mon essai intitul\u00e9 <em>Pastoral<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1. Je vois avant tout dans votre texte un plaidoyer ardent pour l\u2019\u00e9criture carnavalesque de Christian Prigent. J\u2019ai pour ce dernier, vous le savez, une r\u00e9elle admiration. Toutefois, <em>Pastoral <\/em>n\u2019est \u00e9videmment pas un essai sur son \u0153uvre et je ne crois pas que celle-ci soit la \u00ab\u00a0pierre de touche\u00a0\u00bb de mon livre \u2013 et pas davantage sa \u00ab\u00a0pierre d\u2019achoppement\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si \u00ab\u00a0pierre de touche\u00a0\u00bb il y a, c\u2019est autour d\u2019une question qui est mienne depuis mes d\u00e9buts, celle de l\u2019habitation po\u00e9tique du monde. Ce qui signifie, en allant tr\u00e8s vite, que la forme de vie induite par la po\u00e9sie compte autant pour moi que l\u2019\u00e9criture du po\u00e8me elle-m\u00eame.\u00a0 Ou encore\u00a0: au-del\u00e0 du po\u00e8me, il y a l\u2019incidence, l\u2019influence souhait\u00e9e, d\u2019une Id\u00e9e po\u00e9tique (ou plus exactement \u00ab\u00a0po\u00e9thique\u00a0\u00bb) que la po\u00e9sie porte, pour ainsi dire imm\u00e9morialement, sous la forme d\u2019une aspiration \u00e0 un \u00e2ge d\u2019or. Cette Id\u00e9e consonne selon moi avec la promesse \u00e9mancipatoire formul\u00e9e par Marx sous l\u2019appellation d\u2019un \u00ab\u00a0r\u00e8gne de la libert\u00e9\u00a0\u00bb. Cette convergence me semble parfaitement illustr\u00e9e par un tableau de Signac que je commente dans <em>Pastoral<\/em>, tableau dat\u00e9 de 1895 qui porte pour titre \u00ab\u00a0Au Temps d\u2019Harmonie\u00a0(L\u2019\u00e2ge d\u2019or n\u2019est pas dans le pass\u00e9, il est dans l\u2019avenir)\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-1366 aligncenter\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/SignacHarmonie.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"410\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/SignacHarmonie.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/SignacHarmonie-300x228.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/SignacHarmonie-150x114.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/SignacHarmonie-366x278.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette aspiration \u00ab\u00a0arcadienne\u00a0\u00bb me semble la chose du monde la mieux partag\u00e9e. Elle ne vaut pas pour le seul po\u00e8te, mais pour l\u2019humanit\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral. Elle commence de la fa\u00e7on la plus banale, la plus ordinaire, dans le souci que chacun a d\u2019am\u00e9nager au mieux son lieu de vie, son habitat. Dans cette optique, le moindre jardin ouvrier est d\u00e9j\u00e0 un embryon d\u2019Eden.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au plan m\u00e9taphysique, je vois dans cette aspiration la manifestation d\u2019un sentiment d\u2019<em>appartenance<\/em> au Grand Tout de la <em>Phusis<\/em> qui est aussi essentiel \u00e0 la condition humaine que <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-1365\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Chino-au-jardin.jpg\" alt=\"\" width=\"210\" height=\"285\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Chino-au-jardin.jpg 210w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Chino-au-jardin-111x150.jpg 111w\" sizes=\"auto, (max-width: 210px) 100vw, 210px\" \/>celui de la s\u00e9paration (de la \u00ab\u00a0partance\u00a0\u00bb). Nul n\u2019y \u00e9chappe, chacun en fait l\u2019exp\u00e9rience. Y compris ceux des po\u00e8tes qui ont le plus vif sentiment de ce que le langage nous tient \u00e0 distance du monde et de l\u2019archi-mouvement de la Vie. C\u2019est ce qu\u2019il n\u2019est pas difficile de rep\u00e9rer par exemple chez Ponge et que j\u2019ai cru aussi retrouver dans l\u2019\u00e9criture de Christian Prigent et qu\u2019il me semble percevoir encore dans le tr\u00e8s r\u00e9cent <em>Chino au jardin<\/em>, aux pages 73-75, o\u00f9 se trouve \u00e9voqu\u00e9 \u00ab\u00a0l\u2019immense enroulement de tout sur soi-m\u00eame\u00a0\u00bb. Que le registre o\u00f9 se trouve formul\u00e9 ce sentiment soit par bien des c\u00f4t\u00e9s carnavalesque n\u2019emp\u00eache pas que passe aussi quelque chose comme un affect pascalien du sublime (le mot est d\u2019ailleurs employ\u00e9 \u00e0 la page 75).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De ce constat, il ne s\u2019ensuit aucunement que je veuille r\u00e9duire Prigent \u00e0 une po\u00e9tique n\u00e9oromantique de l\u2019appartenance qui n\u2019est \u00e9videmment pas la sienne. J\u2019ajouterais d\u2019ailleurs qu\u2019une telle po\u00e9tique n\u2019est au demeurant nullement contradictoire avec une m\u00e9taphysique mat\u00e9rialiste o\u00f9 l\u2019\u00e9ternit\u00e9 s\u2019appr\u00e9hende comme \u00ab\u00a0\u00e9ternullit\u00e9\u00a0\u00bb, comme c\u2019est le cas chez Leopardi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Etudier une \u0153uvre, ou m\u00eame simplement la convoquer, ce n\u2019est pas pour moi la ramener \u00e0 toute force dans un enclos dont je serais comme le propri\u00e9taire. Le travail critique, tel que je le<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-1301 alignright\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/PinsonPastoral.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"340\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/PinsonPastoral.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/PinsonPastoral-194x300.jpg 194w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/PinsonPastoral-97x150.jpg 97w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/> con\u00e7ois (dans une optique qui fut celle de Walter Benjamin), ne consiste pas \u00e0 se pencher <em>sur<\/em> une \u0153uvre pour la figer et lui coller une \u00e9tiquette. Elle consiste\u00a0bien plut\u00f4t \u00e0 s\u2019enfoncer <em>en <\/em>elle, pour en d\u00e9ployer, en toute amiti\u00e9, les arcanes les plus essentielles, fussent-elles m\u00e9connues de l\u2019auteur lui-m\u00eame. Forme \u00ab\u00a0sup\u00e9rieure\u00a0\u00bb de la r\u00e9flexion, la critique, disait en substance Benjamin, vient \u00ab\u00a0compl\u00e9ter\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0rajeunir\u00a0\u00bb, l\u2019\u0153uvre\u00a0; elle l\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00e0 une puissance de r\u00e9flexion sup\u00e9rieure qui est en puissance en elle. \u00c0 quoi j\u2019ajouterais que ce travail critique, dans la perspective de ma propre entreprise d\u2019\u00e9criture \u00ab\u00a0po\u00e9tique\u00a0\u00bb, consiste \u00e0 se comparer \u00e0 ce qu\u2019il y a de meilleur et \u00e0 traiter ces autres qu\u2019on \u00e9tudie \u00e0 la mati\u00e8re pessoenne, comme s\u2019ils \u00e9taient des <em>h\u00e9t\u00e9ronymes<\/em>, des possibilit\u00e9s autres de soi. Ce qui signifie qu\u2019on cherche \u00e0 produire non seulement une critique <em>immanente<\/em> au texte (<em>close reading<\/em>), mais une critique <em>int\u00e9rieure <\/em>(comme si elle proc\u00e9dait depuis la <em>vis creativa<\/em> propre \u00e0 l\u2019auteur qu\u2019on examine). Et Christian Prigent, sous cet angle, est bien <em>un<\/em> de mes h\u00e9t\u00e9ronymes, comme Pierre Michon,\u00a0Jude St\u00e9fan, Pierre Bergounioux, Dominique Fourcade ou encore St\u00e9phane Bouquet en sont d\u2019autres (pour en rester aux seuls \u00e9crivains contemporains).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La modernit\u00e9, comme vous semblez l\u2019affirmer, est-elle uniquement \u00ab\u00a0carnavalesque\u00a0\u00bb\u00a0? Est-elle <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-1367\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/PinsonMichon.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/PinsonMichon.jpg 200w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/PinsonMichon-100x150.jpg 100w\" sizes=\"auto, (max-width: 200px) 100vw, 200px\" \/>uniquement du c\u00f4t\u00e9 d\u2019un n\u00e9gatif sans rel\u00e8ve, d\u2019une d\u00e9construction sans fin\u00a0? Il y aurait lieu ici de d\u00e9velopper la question sous l\u2019angle philosophique. Je ne m\u2019y attarde pas, l\u2019ayant fait ailleurs \u00e0 plusieurs reprises. Disons, pour aller tr\u00e8s vite, qu\u2019une po\u00e9tique de l\u2019affirmation n\u2019est pas incompatible avec une ontologie de la diff\u00e9rence non-logique (de l\u2019impossible r\u00e9duction du r\u00e9el, en sa contingence, \u00e0 quelque <em>logos<\/em> que ce soit). C\u2019est pour avoir lu d\u2019assez pr\u00e8s Hegel (et Koj\u00e8ve \u00e0 sa suite) que je crois pouvoir <em>in fine<\/em> me ranger plut\u00f4t du c\u00f4t\u00e9 de Bataille, m\u00eame si je ne partage gu\u00e8re, de ce dernier, son go\u00fbt de Sade et de quelques autres \u2013 et pas davantage son penchant mystique (bien que m\u2019ait retenu sa conception du sacr\u00e9, que j\u2019ai cru pouvoir utiliser dans l\u2019essai que j\u2019ai consacr\u00e9 \u00e0 Pierre Michon).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai toujours cherch\u00e9 pour ma part, dans mes livres de po\u00e9sie (appelons-les comme cela faute de mieux), \u00e0 m\u00e9tisser les registres\u00a0; \u00e0 faire que s\u2019entrecroisent les tonalit\u00e9s grin\u00e7antes, d\u00e9ceptives, critiques, acerbes, narquoises, de la satire et celles de l\u2019\u00e9loge et du chant lyrique, de<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-1369\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/PinsonAlphabet.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"335\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/PinsonAlphabet.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/PinsonAlphabet-197x300.jpg 197w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/PinsonAlphabet-99x150.jpg 99w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/> la joie et de l\u2019\u00e9lan affirmatif\u00a0; \u00e0 faire coexister la gravit\u00e9 et le carnavalesque, le s\u00e9rieux et le grotesque, le m\u00e9ditatif et l\u2019humoresque. Vous pourrez me semble-t-il le v\u00e9rifier si vous lisez par exemple mon <em>Alphabet cyrillique<\/em>. [Lu, en effet : <a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/livre-jean-claude-pinson-alphabet-cyrillique\/\"><strong>ici<\/strong><\/a>]<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mes mod\u00e8les sont sans doute ici avant tout musicaux. J\u2019ai ainsi trouv\u00e9 dans le free-jazz \u00e0 la fois diverses formes du carnavalesque (Ornette Coleman, Albert Ayler et quelques autres) et le grand lyrisme d\u2019un John Coltrane. De m\u00eame, m\u2019a retenu chez\u00a0 Chostakovitch sa plasticit\u00e9 extr\u00eame, sa capacit\u00e9 \u00e0 passer du registre le plus ironique, le plus grima\u00e7ant, le plus sardonique, au lyrisme le plus emport\u00e9 ou le plus poignant, notamment dans ses quatuors \u00e0 cordes ou encore dans ses <em>24 Pr\u00e9ludes et Fugues\u00a0<\/em>pour le piano.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous \u00e9voquez l\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00ab\u00a0po\u00e9sie de c\u00e9l\u00e9bration\u00a0\u00bb qui serait synonyme d\u2019emphase, d\u2019effusion <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-1368\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/PinsonHabiter.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"335\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/PinsonHabiter.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/PinsonHabiter-197x300.jpg 197w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/PinsonHabiter-99x150.jpg 99w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>subjective et de pathos romantique. Le m\u00e9chant livre de Meschonnic qui porte ce titre (<em>C\u00e9l\u00e9bration de la po\u00e9sie<\/em>) est un livre sans int\u00e9r\u00eat, de pur pr\u00e9-jug\u00e9 (au sens \u00e9tymologique du mot), un tr\u00e8s m\u00e9diocre pamphlet, o\u00f9 l\u2019auteur tire \u00e0 boulets rouges sur tout ce qui n\u2019est pas conforme \u00e0 son id\u00e9e de la po\u00e9sie. Si Prigent n\u2019est pas \u00e9pargn\u00e9 (\u00ab\u00a0la vangarde poseuse, inconsciente de son acad\u00e9misme\u00a0\u00bb), je figure dans le peloton de t\u00eate des auteurs clou\u00e9s au pilori, Meschonnic ayant d\u00e9cid\u00e9 que j\u2019\u00e9tais un heidegg\u00e9rien bon teint, au seul motif que le verbe \u00ab\u00a0habiter\u00a0\u00bb figure dans les titres de deux de mes livres (<em>J\u2019habite ici<\/em> et <em>Habiter en po\u00e8te<\/em>). De toute \u00e9vidence, il n\u2019a pas lu ces livres, n\u2019a pas vu que dans le premier de ces titres, c\u2019\u00e9taient les d\u00e9ictiques (\u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0ici\u00a0\u00bb), bien peu heidegg\u00e9riens, qui avant tout importaient. Pire, Meschonnic cite (p. 60) fautivement (et de toute \u00e9vidence de seconde main) quelques vers de ce livre (<em>J\u2019habite ici<\/em>), au m\u00e9pris du minimum de rigueur philologique qu\u2019on serait en droit d\u2019attendre de la part d\u2019un linguiste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Surtout, la question de la c\u00e9l\u00e9bration est \u00e9vacu\u00e9e plut\u00f4t que vraiment trait\u00e9e. Or \u00e0 mes yeux elle importe beaucoup. Que faire en effet aujourd\u2019hui, po\u00e9tiquement, avec la vieille cat\u00e9gorie de l\u2019hymne, quand tout dans l\u2019\u00e9poque qui est n\u00f4tre incite \u00e0 la d\u00e9molition des idoles, \u00e0 la d\u00e9cr\u00e9ance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, au soup\u00e7on syst\u00e9matique, \u00e0 l\u2019expression de la d\u00e9testation, au d\u00e9nigrement, et m\u00eame, comme on le voit avec les r\u00e9seaux sociaux, \u00e0 la furie de la d\u00e9nonciation ? Pourtant, si l\u2019hymne est irr\u00e9m\u00e9diablement \u00ab\u00a0bris\u00e9\u00a0\u00bb, comme le dit Agamben, n\u2019avons-nous pas encore besoin de l\u2019\u00e9loge\u00a0? Ne continuons-nous pas malgr\u00e9 tout \u00e0 admirer et \u00e0 vouloir donner voix au sentiment d\u2019admiration quand il nous advient\u00a0en diverses occasions, pas n\u00e9cessairement de l\u2019ordre du grandiose ? Le sens commun, en tout cas, n\u2019a pas attendu la litt\u00e9rature. \u00c0 cette pulsion qui porte chacun \u00e0 vouloir admirer, il donne, lui, libre cours, trouvant aliment, faute de mieux, dans ce que l\u2019industrie culturelle met \u00e0 sa disposition sur le march\u00e9, \u00e0 savoir les idoles du cin\u00e9ma, de la chanson, des grands m\u00e9dias et du sport. Consid\u00e9rer de haut ce d\u00e9sir d\u2019admirer, ne pas le prendre en compte, renoncer par avance \u00e0 l\u2019\u00e9loge et \u00e0 l\u2019hymne, \u00e0 la l\u00e9gende, voil\u00e0 qui ne me para\u00eet pas de la meilleure politique po\u00e9tique. Je crois au contraire qu\u2019il vaut la peine encore de <em>louer<\/em> ce qui toujours surgit de beaut\u00e9 nouvelle \u2013 et non moins de ce qui malgr\u00e9 tout demeure, dans un monde ravag\u00e9, de beaut\u00e9 ancienne. \u2013 M\u00eame si le risque est grand, pour qui voudrait ainsi faire droit encore \u00e0 l\u2019affirmation, de chuter du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019illusion et de l\u2019idylle mensong\u00e8re et na\u00efve.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2. Quant \u00e0 la \u00ab\u00a0pierre d\u2019achoppement\u00a0\u00bb dont vous parlez, elle est bien r\u00e9elle. Mais si l\u2019\u0153uvre de Prigent est ici r\u00e9v\u00e9latrice, ce n\u2019est pas seulement, h\u00e9las, de mon propre embarras. C\u2019est aussi de cette difficult\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale qui fait que la po\u00e9sie \u00ab\u00a0peut peu\u00a0\u00bb\u00a0; que le <em>po\u00efen<\/em>, la forgerie du po\u00e8me, a bien du mal \u00e0 \u00eatre converti en action po\u00e9tique, en <em>praxis<\/em>, m\u00eame si toute une jeunesse \u00ab\u00a0po\u00e9tarienne\u00a0\u00bb aujourd\u2019hui s\u2019y emploie sous la forme de ce que j\u2019appelle \u00ab\u00a0une po\u00e9tique de dehors\u00a0\u00bb (expression que j\u2019emprunte \u00e0 Clara Breteau).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019aimerais bien s\u00fbr dans l\u2019avenir pouvoir \u00eatre d\u00e9menti, de telle sorte que le chant po\u00e9tique ne soit pas seulement ce \u00ab\u00a0chant du cygne\u00a0\u00bb que j\u2019\u00e9voque \u00e0 la toute fin de mon essai. La perspective mienne n\u2019est en tout cas nullement \u00ab\u00a0eschatologique\u00a0\u00bb (au sens o\u00f9 la fin des temps conduirait \u00e0 quelque chose comme une r\u00e9surrection), comme vous semblez le penser. Elle est bien plut\u00f4t hant\u00e9e par une apocalypse qui serait h\u00e9las, sans r\u00e9mission aucune. L\u2019ath\u00e9isme mien est ici radical.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">3. \u00ab\u00a0Voie de la facilit\u00e9\u00a0\u00bb, d\u00eetes-vous, \u00e0 propos de St\u00e9phane Bouquet<a href=\"applewebdata:\/\/4A82570E-6C06-4A2C-865B-5C5A5FCB0EA6#_edn1\" name=\"_ednref1\">[i]<\/a>. Voil\u00e0 un jugement bien rapide. Je vois plut\u00f4t chez cet auteur, un des plus passionnants et rafra\u00eechissants qu\u2019il m\u2019ait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 de lire depuis une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, une forme tr\u00e8s revigorante de simplicit\u00e9 et un parti-pris audacieux de la ligne claire\u00a0: le simple, vous le savez s\u00fbrement, est tout sauf le facile\u00a0; il est m\u00eame ce qu\u2019il y a de plus difficile \u00e0 atteindre, au m\u00eame titre que la na\u00efvet\u00e9 seconde (\u00ab\u00a0na\u00efvet\u00e9\u00a0\u00bb au sens de Schiller) pour les Modernes que nous sommes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous reprenez, de St\u00e9phane Bouquet, une formule que je cite, tir\u00e9e de son essai <em>La Cit\u00e9 de paroles\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0La langue, \u00e9crit-il, n\u2019est qu\u2019un moyen de la po\u00e9sie, elle n\u2019est en rien sa fin, son but\u00a0\u00bb.<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-1370\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/BouquetVivre.jpg\" alt=\"\" width=\"210\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/BouquetVivre.jpg 210w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/BouquetVivre-105x150.jpg 105w\" sizes=\"auto, (max-width: 210px) 100vw, 210px\" \/> La formule, qui m\u00e9riterait d\u2019\u00eatre resitu\u00e9e dans son contexte (un chapitre sur Cavafis), ne peut \u00e0 mon sens \u00eatre prise tout \u00e0 fait au pied de la lettre. Elle doit \u00eatre lue <em>cum grano salis<\/em>. \u00ab\u00a0La langue, ajoute d\u2019ailleurs l\u2019auteur, est une question secondaire dans la po\u00e9sie, <em>relativement<\/em> secondaire\u00a0\u00bb (je souligne \u00ab\u00a0relativement\u00a0\u00bb). Traducteur de maints po\u00e8tes am\u00e9ricains contemporains, St\u00e9phane Bouquet n\u2019ignore \u00e9videmment rien du poids d\u2019un idiome, de ses tours et d\u00e9tours, de ses complications op\u00e9rantes (par exemple quand il analyse l\u2019importance des parenth\u00e8ses chez un auteur comme Cummings).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette secondarit\u00e9 relative de la langue signifie bien cependant que le po\u00e8me n\u2019est pas \u00e0 lui-m\u00eame sa propre fin. Au-del\u00e0 de son enclos, il cherche \u00e0 \u00ab\u00a0inventer une forme de vie\u00a0\u00bb. Le vers par exemple, \u00e9crit Bouquet, est comme \u00ab\u00a0une bo\u00eete de vitesse\u00a0\u00bb qui vise \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019intensification de la vie\u00a0\u00bb. Je partage pleinement une telle conception \u00ab\u00a0\u00e9thopo\u00ef\u00e9tique\u00a0\u00bb de la po\u00e9sie. Elle n\u2019a rien \u00e0 voir avec la mi\u00e8vrerie que vous semblez soup\u00e7onner. L\u2019auteur le dit tr\u00e8s cr\u00fbment\u00a0(\u00e0 propos de Frank O\u2019Hara)\u00a0: \u00ab\u00a0le but de toute po\u00e9sie est de baiser\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ajoute encore ceci\u00a0: la singularit\u00e9 de la po\u00e9sie de St\u00e9phane Bouquet tient \u00e0 sa capacit\u00e9 \u00e0 faire entendre \u00e0 nouveau quelque chose qui est de l\u2019ordre de l\u2019hymne et de l\u2019affirmation\u00a0; \u00e0 sa capacit\u00e9 \u00e0 donner corps \u00ab\u00a0\u00e0 ce grand assentiment \u00e0 la vie\u00a0\u00bb qui est selon lui au fond de la po\u00e9sie de Cummings. Et cette c\u00e9l\u00e9bration du simple \u00ab\u00a0fait de vivre\u00a0\u00bb advient chez lui (St\u00e9phane Bouquet) en faisant l\u2019\u00e9conomie de toute verticalit\u00e9 et de toute emphase. Elle tient aussi, cette singularit\u00e9, \u00e0 sa capacit\u00e9 \u00e0 redonner un sens, en po\u00e9sie, \u00e0 la cat\u00e9gorie si difficile de \u00ab\u00a0peuple\u00a0\u00bb, \u00e0 travers ce que j\u2019ai appel\u00e9 un \u00ab\u00a0communisme al\u00e9atoire\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au final, une po\u00e9sie d\u2019une rare fra\u00eecheur. Elle saute d\u2019embl\u00e9e aux yeux, me semble-t-il, quand on veut bien lire sans a priori son dernier livre, <em>Le fait de vivre<\/em> (je me permets de vous renvoyez \u00e0 la recension que j\u2019ai pu en faire r\u00e9cemment sur ma page Facebook).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Au plaisir, cher Fabrice, de poursuive ce dialogue au long cours.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Avec mon amical salut.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">J.-Cl. Pinson<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/4A82570E-6C06-4A2C-865B-5C5A5FCB0EA6#_ednref1\" name=\"_edn1\">[i]<\/a> Simple pr\u00e9cision\u00a0: cette formule se rapporte \u00e0 l\u2019<em>essai de zoopo\u00e9tique <\/em>r\u00e9cemment publi\u00e9 par Anne Simon, et non \u00e0 l\u2019\u0153uvre de St\u00e9phane Bouquet, que je ne taxerai d\u2019ailleurs pas de \u00ab\u00a0mi\u00e8vre\u00a0\u00bb \u2013 m\u00eame si je suis r\u00e9serv\u00e9 sur sa port\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cette r\u00e9ponse de Jean-Claude Pinson \u2013 que les Libr-lecteurs connaissent bien depuis des ann\u00e9es \u2013, suite \u00e0 une chronique qui pr\u00e9sente le contexte et le propos g\u00e9n\u00e9ral de l&rsquo;essai avant de se concentrer sur la dizaine de pages consacr\u00e9e \u00e0 Prigent et de s&rsquo;interroger sur les rapports \u00e0 la modernit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9copo\u00e9tique, s&rsquo;inscrit tout \u00e0 fait dans la conception libr-critique du d\u00e9bat. [Sur l\u2019ensemble de l\u2019\u0153uvre, on pourra se reporter \u00e0 mon entretien avec l\u2019auteur, en deux parties : \u00ab\u00a0Po\u00e9thiquement impur\u2026\u00a0\u00bb] &nbsp; Cher Fabrice, Puisque vous m\u2019invitez \u00e0 poursuivre le dialogue, je crois utile de vous adresser ces quelques remarques sur la \u00ab\u00a0chronique\u00a0\u00bb que vous avez consacr\u00e9e \u00e0 mon essai intitul\u00e9 Pastoral. 1. Je vois avant tout dans votre texte un plaidoyer ardent pour l\u2019\u00e9criture carnavalesque de Christian Prigent. J\u2019ai pour ce dernier, vous le savez, une r\u00e9elle admiration. Toutefois, Pastoral n\u2019est \u00e9videmment pas un essai sur son \u0153uvre et je ne crois pas que celle-ci soit la \u00ab\u00a0pierre de touche\u00a0\u00bb de mon livre \u2013 et pas davantage sa \u00ab\u00a0pierre d\u2019achoppement\u00a0\u00bb. Si \u00ab\u00a0pierre de touche\u00a0\u00bb il y a, c\u2019est autour d\u2019une question qui est mienne depuis mes d\u00e9buts, celle de l\u2019habitation po\u00e9tique du monde. Ce qui signifie, en allant tr\u00e8s vite, que la forme de vie induite par la po\u00e9sie compte autant pour moi que l\u2019\u00e9criture du po\u00e8me elle-m\u00eame.\u00a0 Ou encore\u00a0: au-del\u00e0 du po\u00e8me, il y a l\u2019incidence, l\u2019influence souhait\u00e9e, d\u2019une Id\u00e9e po\u00e9tique (ou plus exactement \u00ab\u00a0po\u00e9thique\u00a0\u00bb) que la po\u00e9sie porte, pour ainsi dire imm\u00e9morialement, sous la forme d\u2019une aspiration \u00e0 un \u00e2ge d\u2019or. Cette Id\u00e9e consonne selon moi avec la promesse \u00e9mancipatoire formul\u00e9e par Marx sous l\u2019appellation d\u2019un \u00ab\u00a0r\u00e8gne de la libert\u00e9\u00a0\u00bb. Cette convergence me semble parfaitement illustr\u00e9e par un tableau de Signac que je commente dans Pastoral, tableau dat\u00e9 de 1895 qui porte pour titre \u00ab\u00a0Au Temps d\u2019Harmonie\u00a0(L\u2019\u00e2ge d\u2019or n\u2019est pas dans le pass\u00e9, il est dans l\u2019avenir)\u00a0\u00bb. Cette aspiration \u00ab\u00a0arcadienne\u00a0\u00bb me semble la chose du monde la mieux partag\u00e9e. Elle ne vaut pas pour le seul po\u00e8te, mais pour l\u2019humanit\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral. Elle commence de la fa\u00e7on la plus banale, la plus ordinaire, dans le souci que chacun a d\u2019am\u00e9nager au mieux son lieu de vie, son habitat. Dans cette optique, le moindre jardin ouvrier est d\u00e9j\u00e0 un embryon d\u2019Eden. Au plan m\u00e9taphysique, je vois dans cette aspiration la manifestation d\u2019un sentiment d\u2019appartenance au Grand Tout de la Phusis qui est aussi essentiel \u00e0 la condition humaine que celui de la s\u00e9paration (de la \u00ab\u00a0partance\u00a0\u00bb). Nul n\u2019y \u00e9chappe, chacun en fait l\u2019exp\u00e9rience. Y compris ceux des po\u00e8tes qui ont le plus vif sentiment de ce que le langage nous tient \u00e0 distance du monde et de l\u2019archi-mouvement de la Vie. C\u2019est ce qu\u2019il n\u2019est pas difficile de rep\u00e9rer par exemple chez Ponge et que j\u2019ai cru aussi retrouver dans l\u2019\u00e9criture de Christian Prigent et qu\u2019il me semble percevoir encore dans le tr\u00e8s r\u00e9cent Chino au jardin, aux pages 73-75, o\u00f9 se trouve \u00e9voqu\u00e9 \u00ab\u00a0l\u2019immense enroulement de tout sur soi-m\u00eame\u00a0\u00bb. Que le registre o\u00f9 se trouve formul\u00e9 ce sentiment soit par bien des c\u00f4t\u00e9s carnavalesque n\u2019emp\u00eache pas que passe aussi quelque chose comme un affect pascalien du sublime (le mot est d\u2019ailleurs employ\u00e9 \u00e0 la page 75). De ce constat, il ne s\u2019ensuit aucunement que je veuille r\u00e9duire Prigent \u00e0 une po\u00e9tique n\u00e9oromantique de l\u2019appartenance qui n\u2019est \u00e9videmment pas la sienne. J\u2019ajouterais d\u2019ailleurs qu\u2019une telle po\u00e9tique n\u2019est au demeurant nullement contradictoire avec une m\u00e9taphysique mat\u00e9rialiste o\u00f9 l\u2019\u00e9ternit\u00e9 s\u2019appr\u00e9hende comme \u00ab\u00a0\u00e9ternullit\u00e9\u00a0\u00bb, comme c\u2019est le cas chez Leopardi. Etudier une \u0153uvre, ou m\u00eame simplement la convoquer, ce n\u2019est pas pour moi la ramener \u00e0 toute force dans un enclos dont je serais comme le propri\u00e9taire. Le travail critique, tel que je le con\u00e7ois (dans une optique qui fut celle de Walter Benjamin), ne consiste pas \u00e0 se pencher sur une \u0153uvre pour la figer et lui coller une \u00e9tiquette. Elle consiste\u00a0bien plut\u00f4t \u00e0 s\u2019enfoncer en elle, pour en d\u00e9ployer, en toute amiti\u00e9, les arcanes les plus essentielles, fussent-elles m\u00e9connues de l\u2019auteur lui-m\u00eame. Forme \u00ab\u00a0sup\u00e9rieure\u00a0\u00bb de la r\u00e9flexion, la critique, disait en substance Benjamin, vient \u00ab\u00a0compl\u00e9ter\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0rajeunir\u00a0\u00bb, l\u2019\u0153uvre\u00a0; elle l\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00e0 une puissance de r\u00e9flexion sup\u00e9rieure qui est en puissance en elle. \u00c0 quoi j\u2019ajouterais que ce travail critique, dans la perspective de ma propre entreprise d\u2019\u00e9criture \u00ab\u00a0po\u00e9tique\u00a0\u00bb, consiste \u00e0 se comparer \u00e0 ce qu\u2019il y a de meilleur et \u00e0 traiter ces autres qu\u2019on \u00e9tudie \u00e0 la mati\u00e8re pessoenne, comme s\u2019ils \u00e9taient des h\u00e9t\u00e9ronymes, des possibilit\u00e9s autres de soi. Ce qui signifie qu\u2019on cherche \u00e0 produire non seulement une critique immanente au texte (close reading), mais une critique int\u00e9rieure (comme si elle proc\u00e9dait depuis la vis creativa propre \u00e0 l\u2019auteur qu\u2019on examine). Et Christian Prigent, sous cet angle, est bien un de mes h\u00e9t\u00e9ronymes, comme Pierre Michon,\u00a0Jude St\u00e9fan, Pierre Bergounioux, Dominique Fourcade ou encore St\u00e9phane Bouquet en sont d\u2019autres (pour en rester aux seuls \u00e9crivains contemporains). La modernit\u00e9, comme vous semblez l\u2019affirmer, est-elle uniquement \u00ab\u00a0carnavalesque\u00a0\u00bb\u00a0? Est-elle uniquement du c\u00f4t\u00e9 d\u2019un n\u00e9gatif sans rel\u00e8ve, d\u2019une d\u00e9construction sans fin\u00a0? Il y aurait lieu ici de d\u00e9velopper la question sous l\u2019angle philosophique. Je ne m\u2019y attarde pas, l\u2019ayant fait ailleurs \u00e0 plusieurs reprises. Disons, pour aller tr\u00e8s vite, qu\u2019une po\u00e9tique de l\u2019affirmation n\u2019est pas incompatible avec une ontologie de la diff\u00e9rence non-logique (de l\u2019impossible r\u00e9duction du r\u00e9el, en sa contingence, \u00e0 quelque logos que ce soit). C\u2019est pour avoir lu d\u2019assez pr\u00e8s Hegel (et Koj\u00e8ve \u00e0 sa suite) que je crois pouvoir in fine me ranger plut\u00f4t du c\u00f4t\u00e9 de Bataille, m\u00eame si je ne partage gu\u00e8re, de ce dernier, son go\u00fbt de Sade et de quelques autres \u2013 et pas davantage son penchant mystique (bien que m\u2019ait retenu sa conception du sacr\u00e9, que j\u2019ai cru pouvoir utiliser dans l\u2019essai que j\u2019ai consacr\u00e9 \u00e0 Pierre Michon). J\u2019ai toujours cherch\u00e9 pour ma part, dans mes livres de po\u00e9sie (appelons-les comme cela faute de mieux), \u00e0 m\u00e9tisser les registres\u00a0; \u00e0 faire que s\u2019entrecroisent les tonalit\u00e9s grin\u00e7antes, d\u00e9ceptives, critiques, acerbes, narquoises, de la satire et celles de l\u2019\u00e9loge et du chant lyrique, de la joie&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":1284,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,2],"tags":[38,1177,131,1142,41,383,1175,1149,796,879,1176,1173,1148,1172,1150,1171,1174],"class_list":["post-1361","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-une","tag-christian-prigent","tag-clara-breteau","tag-claudio-agamben","tag-editions-champ-vallon","tag-editions-p-o-l","tag-georges-bataille","tag-hegel","tag-henri-meschonnic","tag-jean-claude-pinson","tag-karl-marx","tag-kojeve","tag-pierre-michon","tag-pinson-ecopoetique","tag-pinson-poetariat","tag-prigent-reelisme","tag-stephane-bouquet","tag-walter-benjamin"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1361","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1361"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1361\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1374,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1361\/revisions\/1374"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1284"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1361"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1361"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1361"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}