{"id":1424,"date":"2021-07-13T20:09:15","date_gmt":"2021-07-13T18:09:15","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=1424"},"modified":"2021-07-13T20:10:25","modified_gmt":"2021-07-13T18:10:25","slug":"chronique-lionel-fondeville-la-peremption-par-ahmed-slama","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2021\/07\/13\/chronique-lionel-fondeville-la-peremption-par-ahmed-slama\/","title":{"rendered":"[Chronique] Lionel Fondeville, La P\u00e9remption, par Ahmed Slama"},"content":{"rendered":"<p>Lionel Fondeville, <strong><em>La P\u00e9remption<\/em><\/strong>, \u00e9ditions Tinbad, printemps 2021, 162 pages, 18 \u20ac, ISBN\u00a0: 979-10-96415-34-2.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>La p\u00e9remption<\/em><\/strong> de Lionel Fondeville ne se pr\u00e9sente pas d\u2019un seul tenant, elle est diffuse, lente, parcellaire, l\u2019\u0153uvre se d\u00e9ploie en une n\u00e9buleuse de fragments \u2013 plus ou moins courts. Fragments rendus n\u00e9buleux par tout un dispositif scriptural.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"background-color: #ff0000; color: #ffffff;\"><strong>Au pr\u00e9sent de l\u2019infinitif<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Prendre <strong><em>La p\u00e9remption<\/em><\/strong> par le Verbe\u00a0: substantifs et verbes \u00e0 l\u2019infinitif. Attaquons par ces derniers, d\u00e8s les premi\u00e8res pages, impossible de passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la succession d\u2019infinitifs qui \u00e9maillent le premier texte de Lionel Fondeville. Ces verbes non conjugu\u00e9s, libres de tout <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-1427\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/PeremptionVerso.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"330\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/PeremptionVerso.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/PeremptionVerso-200x300.jpg 200w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/PeremptionVerso-100x150.jpg 100w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>ancrage et qui s\u2019\u00e9talent sur le blanc des feuilles de ce pr\u00e9cieux livre \u2013 bel <em>objet <\/em>comme savent nous en offrir les \u00e9ditions Tinbad \u2013 le Verbe et les verbes sont jet\u00e9s en p\u00e2ture aux lecteur\u00b7ices, laiss\u00e9s \u00e0 leur bonne \u2013 ou mauvaise \u2013 volont\u00e9, \u00e0 elles et eux de s\u2019en saisir et s\u2019en emparer, faire sien\u00b7nes les situations, s\u2019y retrouver ou les rejeter, s\u2019identifier ou s\u2019emporter contre ces \u00ab\u00a0modalit\u00e9s de la p\u00e9remption\u00a0\u00bb (p. 9).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u2026traiter les difficult\u00e9s financi\u00e8res avec maladresse, proposer un \u00e9chelonnement des traites, d\u00e9battre avec un imb\u00e9cile charismatique, pratiquer l\u2019espace des administrations publiques, (\u2026) vulgariser un penseur, faire un livre, approcher une entreprise en expansion \u00e0 l\u2019international, siffler l\u2019Internationale \u00e0 un meeting politique sans conna\u00eetre les opinions de la foule, (\u2026) calquer on apparence sur une autre apparence, s\u2019exprimer, repr\u00e9senter, appara\u00eetre, harmoniser ses demandes, correspondre au profil, s\u00e9parer les objectifs et les classer, prendre parti dans le vent de l\u2019instant (\u2026) radicaliser ses positions, \u00e9clairer des lanternes perc\u00e9es, obtenir satisfaction, sacrifier l\u2019essentiel (\u2026) s\u2019opposer pour s\u2019opposer&#8230;\u00a0\u00bb (pp. 8-9).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"background-color: #ff0000; color: #ffffff;\"><strong>L\u2019\u00e9crit l\u00e2che<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les premi\u00e8res pages d\u2019un livre \u2013 quel qu\u2019il soit \u2013 sont d\u00e9cisives, premi\u00e8re approche, premiers contacts avec les mots, la mani\u00e8re du texte, par cette s\u00e9rie d\u2019infinitifs c\u2019est la mati\u00e8re m\u00eame du texte qui nous est donn\u00e9e, l\u2019ind\u00e9cision et l\u2019\u00e9cart constants, la mise en d\u00e9route de toute certitude hormis celle de l\u2019\u00e9crit. Le tout se mat\u00e9rialise par ces longues et lentes juxtapositions instaur\u00e9es et install\u00e9es d\u00e8s les lignes inaugurales, s\u00e9ries ininterrompues de phrases mises les unes \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres qui relancent sans rel\u00e2che le discours. Voici comment Lionel Fondeville pose, dans et par l\u2019\u00e9crit, les fondements de <strong><em>La p\u00e9remption<\/em><\/strong>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0L\u2019\u00e9clatement de cette \u00e9criture \u2013 in\u00e9vitable de l\u2019\u00e9voquer\u00a0\u2013 parle de lui-m\u00eame, s\u2019infiltre ici m\u00eame, dans les mots m\u00eames de cette \u00e9criture-ci. Il y travaille, y creuse sa tani\u00e8re, y ronge ses provisions bien avant la fin de l\u2019hiver, s\u2019y prom\u00e8ne, explore par des regards d\u00e9tach\u00e9s chacun des d\u00e9g\u00e2ts qu\u2019il inflige et fait pivoter les conditions sur elles-m\u00eames pour montrer le visage du futur\u00a0\u00bb (pp. 18-16).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au fil des fragments et de leur encha\u00eenement apparaissent ces phrases nominales toutes tiss\u00e9es <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-1430\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/FondevillePeremption.jpg\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"310\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/FondevillePeremption.jpg 225w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/FondevillePeremption-218x300.jpg 218w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/FondevillePeremption-109x150.jpg 109w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/>de participes pr\u00e9sents. D\u2019un fragment l\u2019autre s\u2019instaureront une variation, plusieurs mani\u00e8res de faire advenir ce que je nommerai le \u00ab\u00a0l\u00e2che de l\u2019\u00e9crit\u00a0\u00bb. \u00c9criture l\u00e2che, paradoxalement l\u00e2che. Rappelons qu\u2019en typographie on qualifie de l\u00e2che une <a href=\"https:\/\/www.cnrtl.fr\/definition\/l%C3%A2che\">\u00e9criture dont les caract\u00e8res sont mal form\u00e9s et trop espac\u00e9s<\/a>. Rien de tout cela, ici, un coup d\u2019\u0153il \u00e0 la mise en page suffit pour s\u2019en convaincre\u00a0; succession de blocs textuels compacts. Le l\u00e2che de l\u2019\u00e9crit advient dans et par la mani\u00e8re de l\u2019\u00e9criture, \u00e9criture qui nous l\u00e2che dans ce torrent d\u2019incertitudes et de contradictions. Quand l\u2019\u00e9crit s\u2019ancre, qu\u2019on lit des verbes conjugu\u00e9s, ces passages se trouvent ins\u00e9r\u00e9s entre une amorce et une fin de fragment tiss\u00e9 d\u2019ind\u00e9cision.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Passer des heures \u00e0. Retourner la question dans tous les sens. La consid\u00e9rer sous tous les angles. Dans quel gu\u00eapier s\u2019est-on fourr\u00e9\u00a0? Aucune question, aucun sujet ne se laisse \u00e9puiser. \u00c0 quoi bon lutter dans ces conditions\u00a0? Sans vouloir jouer les d\u00e9faitistes, il y aurait mieux \u00e0 faire que s\u2019acharner ainsi. Voil\u00e0 ce que disent ceux qui n\u2019ont jamais go\u00fbt\u00e9 les d\u00e9lices de l\u2019acharnement d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. Voil\u00e0 ce qu\u2019\u00e2nonnent, la bouche p\u00e2teuse, les esprits qui ne cherchent pas \u00e0 en conna\u00eetre davantage. Passer des heures. Passer ces heures dans le m\u00e9lange unique des \u00e9chos ti\u00e8des de ces remarques, entrelac\u00e9es aux volupt\u00e9s n\u00e9es de crispations ressass\u00e9es. S\u2019en nourrir, y puiser l\u2019\u00e9nergie d\u2019une journ\u00e9e suppl\u00e9mentaire\u00a0\u00bb (p. 116).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On pourrait m\u00eame se permettre d\u2019\u00e9crire que dans sa mati\u00e8re (son contenu, pour le dire<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-1428\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Fondeville-Lionel.jpg\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"225\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Fondeville-Lionel.jpg 225w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Fondeville-Lionel-150x150.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Fondeville-Lionel-144x144.jpg 144w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Fondeville-Lionel-75x75.jpg 75w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/> rapidement) il s\u2019agit d\u2019une \u00e9criture de \u00ab\u00a0l\u00e2che\u00a0\u00bb (les guillemets sont de rigueur), pas de prise de position tranch\u00e9e, (re)niant tout et acquies\u00e7ant \u00e0 tout dans le m\u00eame temps. Comme un air du temps qui s\u2019exprime, ici, pas sans rappeler le fameux \u00ab\u00a0en m\u00eame temps\u00a0\u00bb mais chez Fondeville il s\u2019exprime et s\u2019expose de mani\u00e8re caustique. L\u2019auteur joue m\u00eame de cette ind\u00e9termination dans un fragment o\u00f9 il expose son \u00e9criture dans ce s\u00e9rieux tout (entre)m\u00eal\u00e9 de d\u00e9risions qui le et la caract\u00e9rise\u00a0; mani\u00e8re qui pourrait nous faire penser, par certains aspects, \u00e0 un pastiche de la fameuse assertion de Gustave Flaubert au sujet de son \u00ab\u00a0style\u00a0\u00bb <a href=\"applewebdata:\/\/AB94D978-94D2-4491-9633-1FFDB57EEEEA#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ce serait une \u00e9criture sans socle, poudreuse et l\u00e9g\u00e8re comme limaille, flottant au milieu d\u2019aurores bor\u00e9ales en plastique moiti\u00e9 cram\u00e9, plus froide que l\u2019azote liquide, plus pr\u00e9tentieuse encore. Elle aurait la faiblesse des r\u00e9dactions sur papier quadrill\u00e9, leur na\u00efvet\u00e9 pas convaincue, avec du silicone de premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration inject\u00e9 dans les fissures, c\u2019est-\u00e0-dire plastifi\u00e9e \u00e0 la mani\u00e8re des condamn\u00e9s trait\u00e9s et tranch\u00e9s en fines lamelles jambon pour \u00e9tudiants en m\u00e9decine\u00a0\u00bb (pp. 14-15).<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #ffffff; background-color: #ff0000;\"><strong>Questions de posture(s) et position(s)<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u00e2che de l\u2019\u00e9crit, <strong><em>La p\u00e9remption<\/em><\/strong> ne se r\u00e9duit bien \u00e9videmment pas \u00e0 \u00e7a, ce sont des lignes fortes que j\u2019esquisse, proc\u00e9d\u00e9s scripturaux qui permettent aussi la saisie d\u2019un certain quotidien, cet \u00e9crit non-tendu offre la possibilit\u00e9 \u00e0 ses lecteur\u00b7ices d\u2019y entrer et de s\u2019y lover, \u00e0 leur aise. Notamment au travers de ces descriptions personnelles par leur mani\u00e8re, impersonnelles du point de vue de la mati\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Oh\u00a0! Le go\u00fbt du jour\u00a0! Ce dimanche dernier du genre. Dense, pesante et souple, gliss\u00e9 dans ses ondes, entrelac\u00e9 de petites-voix sans r\u00e9alit\u00e9, chantantes, distinctes qui disent le la des \u00e0-venir, leurs contours flous, leurs \u00e9ventements et leurs sirops. Successives, m\u00eal\u00e9es, elles insistent et ravivent les \u00e9chos mourants. Plus loin, plus tard, les ultraviolets cuisent la peau du cou c\u00f4t\u00e9 jardin\u00a0\u00bb (p. 57).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On regrettera tout de m\u00eame l\u2019usage si incons\u00e9quent du terme \u00ab\u00a0n\u00e8gre\u00a0\u00bb dans le sens de pr\u00eate-plume (p. 95) ; plus particuli\u00e8rement lorsque la mati\u00e8re m\u00eame du livre est l\u2019\u00e9criture. Car il faut le dire, ce l\u00e2che de l\u2019\u00e9crit ne rime pas avec relativisme. Ce souci de l\u2019\u00e9crit, on l\u2019aura compris, impose parfois la tenue de postures, ce qui n\u2019emp\u00eache pas pour autant le surgissement de positions contre le pouvoir, tous les pouvoirs (politiques, manag\u00e9riaux, \u00e9conomiques, celui du travail\u2026etc.), soit par une \u00ab\u00a0simple\u00a0\u00bb phrase-fragment\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ma main-d\u2019\u0153uvre sur ta gueule\u00a0\u00bb (p. 86)\u00a0;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">soit au travers fragments o\u00f9 le discours se fait brusquement plus dense\u00a0: contre le pouvoir, la puissance de l\u2019\u00e9crit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Avec des gueules de d\u00e9terr\u00e9s, on d\u00e9charge les camions. Et malgr\u00e9 l\u2019index coup\u00e9, on baisse le front. Des usines ultra-modernes, des paquebots plant\u00e9s. Cauchemars de Jules Verne parmi les champs de bl\u00e9. C\u2019est dramatique, c\u2019est effrayant, c\u2019est \u00e9c\u0153urant, c\u2019est d\u00e9gueulasse. Des gueules de d\u00e9terr\u00e9s. On baisse le front\u00a0\u00bb (p.101).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Contre la p\u00e9remption du monde, l\u2019\u00e9crit non p\u00e9remptoire\u2026<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/AB94D978-94D2-4491-9633-1FFDB57EEEEA#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> \u00ab J\u2019en con\u00e7ois pourtant un, moi, un style, un style qui serait beau, que quelqu\u2019un fera \u00e0 quelque jour, dans dix ans ou dans dix si\u00e8cles, et qui serait rythm\u00e9 comme le vers, pr\u00e9cis comme le langage des sciences, et avec des ondulations, des renflements de violoncelle, des aigrettes de feu. Un style qui nous entrerait dans l\u2019id\u00e9e comme un coup de stylet et o\u00f9 notre pens\u00e9e enfin voyagerait sur des surfaces lisses comme lorsqu\u2019on file sur un canot avec un bon vent arri\u00e8re. La prose est n\u00e9e d\u2019hier, voil\u00e0 ce qu\u2019il faut se dire\u00a0\u00bb (Gustave Flaubert, <em>Correspondance<\/em>, t. II, p. 399).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lionel Fondeville, La P\u00e9remption, \u00e9ditions Tinbad, printemps 2021, 162 pages, 18 \u20ac, ISBN\u00a0: 979-10-96415-34-2. La p\u00e9remption de Lionel Fondeville ne se pr\u00e9sente pas d\u2019un seul tenant, elle est diffuse, lente, parcellaire, l\u2019\u0153uvre se d\u00e9ploie en une n\u00e9buleuse de fragments \u2013 plus ou moins courts. Fragments rendus n\u00e9buleux par tout un dispositif scriptural. &nbsp; Au pr\u00e9sent de l\u2019infinitif Prendre La p\u00e9remption par le Verbe\u00a0: substantifs et verbes \u00e0 l\u2019infinitif. Attaquons par ces derniers, d\u00e8s les premi\u00e8res pages, impossible de passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la succession d\u2019infinitifs qui \u00e9maillent le premier texte de Lionel Fondeville. Ces verbes non conjugu\u00e9s, libres de tout ancrage et qui s\u2019\u00e9talent sur le blanc des feuilles de ce pr\u00e9cieux livre \u2013 bel objet comme savent nous en offrir les \u00e9ditions Tinbad \u2013 le Verbe et les verbes sont jet\u00e9s en p\u00e2ture aux lecteur\u00b7ices, laiss\u00e9s \u00e0 leur bonne \u2013 ou mauvaise \u2013 volont\u00e9, \u00e0 elles et eux de s\u2019en saisir et s\u2019en emparer, faire sien\u00b7nes les situations, s\u2019y retrouver ou les rejeter, s\u2019identifier ou s\u2019emporter contre ces \u00ab\u00a0modalit\u00e9s de la p\u00e9remption\u00a0\u00bb (p. 9). \u00ab\u2026traiter les difficult\u00e9s financi\u00e8res avec maladresse, proposer un \u00e9chelonnement des traites, d\u00e9battre avec un imb\u00e9cile charismatique, pratiquer l\u2019espace des administrations publiques, (\u2026) vulgariser un penseur, faire un livre, approcher une entreprise en expansion \u00e0 l\u2019international, siffler l\u2019Internationale \u00e0 un meeting politique sans conna\u00eetre les opinions de la foule, (\u2026) calquer on apparence sur une autre apparence, s\u2019exprimer, repr\u00e9senter, appara\u00eetre, harmoniser ses demandes, correspondre au profil, s\u00e9parer les objectifs et les classer, prendre parti dans le vent de l\u2019instant (\u2026) radicaliser ses positions, \u00e9clairer des lanternes perc\u00e9es, obtenir satisfaction, sacrifier l\u2019essentiel (\u2026) s\u2019opposer pour s\u2019opposer&#8230;\u00a0\u00bb (pp. 8-9). &nbsp; L\u2019\u00e9crit l\u00e2che Les premi\u00e8res pages d\u2019un livre \u2013 quel qu\u2019il soit \u2013 sont d\u00e9cisives, premi\u00e8re approche, premiers contacts avec les mots, la mani\u00e8re du texte, par cette s\u00e9rie d\u2019infinitifs c\u2019est la mati\u00e8re m\u00eame du texte qui nous est donn\u00e9e, l\u2019ind\u00e9cision et l\u2019\u00e9cart constants, la mise en d\u00e9route de toute certitude hormis celle de l\u2019\u00e9crit. Le tout se mat\u00e9rialise par ces longues et lentes juxtapositions instaur\u00e9es et install\u00e9es d\u00e8s les lignes inaugurales, s\u00e9ries ininterrompues de phrases mises les unes \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres qui relancent sans rel\u00e2che le discours. Voici comment Lionel Fondeville pose, dans et par l\u2019\u00e9crit, les fondements de La p\u00e9remption. \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9clatement de cette \u00e9criture \u2013 in\u00e9vitable de l\u2019\u00e9voquer\u00a0\u2013 parle de lui-m\u00eame, s\u2019infiltre ici m\u00eame, dans les mots m\u00eames de cette \u00e9criture-ci. Il y travaille, y creuse sa tani\u00e8re, y ronge ses provisions bien avant la fin de l\u2019hiver, s\u2019y prom\u00e8ne, explore par des regards d\u00e9tach\u00e9s chacun des d\u00e9g\u00e2ts qu\u2019il inflige et fait pivoter les conditions sur elles-m\u00eames pour montrer le visage du futur\u00a0\u00bb (pp. 18-16). Au fil des fragments et de leur encha\u00eenement apparaissent ces phrases nominales toutes tiss\u00e9es de participes pr\u00e9sents. D\u2019un fragment l\u2019autre s\u2019instaureront une variation, plusieurs mani\u00e8res de faire advenir ce que je nommerai le \u00ab\u00a0l\u00e2che de l\u2019\u00e9crit\u00a0\u00bb. \u00c9criture l\u00e2che, paradoxalement l\u00e2che. Rappelons qu\u2019en typographie on qualifie de l\u00e2che une \u00e9criture dont les caract\u00e8res sont mal form\u00e9s et trop espac\u00e9s. Rien de tout cela, ici, un coup d\u2019\u0153il \u00e0 la mise en page suffit pour s\u2019en convaincre\u00a0; succession de blocs textuels compacts. Le l\u00e2che de l\u2019\u00e9crit advient dans et par la mani\u00e8re de l\u2019\u00e9criture, \u00e9criture qui nous l\u00e2che dans ce torrent d\u2019incertitudes et de contradictions. Quand l\u2019\u00e9crit s\u2019ancre, qu\u2019on lit des verbes conjugu\u00e9s, ces passages se trouvent ins\u00e9r\u00e9s entre une amorce et une fin de fragment tiss\u00e9 d\u2019ind\u00e9cision. \u00ab\u00a0Passer des heures \u00e0. Retourner la question dans tous les sens. La consid\u00e9rer sous tous les angles. Dans quel gu\u00eapier s\u2019est-on fourr\u00e9\u00a0? Aucune question, aucun sujet ne se laisse \u00e9puiser. \u00c0 quoi bon lutter dans ces conditions\u00a0? Sans vouloir jouer les d\u00e9faitistes, il y aurait mieux \u00e0 faire que s\u2019acharner ainsi. Voil\u00e0 ce que disent ceux qui n\u2019ont jamais go\u00fbt\u00e9 les d\u00e9lices de l\u2019acharnement d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. Voil\u00e0 ce qu\u2019\u00e2nonnent, la bouche p\u00e2teuse, les esprits qui ne cherchent pas \u00e0 en conna\u00eetre davantage. Passer des heures. Passer ces heures dans le m\u00e9lange unique des \u00e9chos ti\u00e8des de ces remarques, entrelac\u00e9es aux volupt\u00e9s n\u00e9es de crispations ressass\u00e9es. S\u2019en nourrir, y puiser l\u2019\u00e9nergie d\u2019une journ\u00e9e suppl\u00e9mentaire\u00a0\u00bb (p. 116). On pourrait m\u00eame se permettre d\u2019\u00e9crire que dans sa mati\u00e8re (son contenu, pour le dire rapidement) il s\u2019agit d\u2019une \u00e9criture de \u00ab\u00a0l\u00e2che\u00a0\u00bb (les guillemets sont de rigueur), pas de prise de position tranch\u00e9e, (re)niant tout et acquies\u00e7ant \u00e0 tout dans le m\u00eame temps. Comme un air du temps qui s\u2019exprime, ici, pas sans rappeler le fameux \u00ab\u00a0en m\u00eame temps\u00a0\u00bb mais chez Fondeville il s\u2019exprime et s\u2019expose de mani\u00e8re caustique. L\u2019auteur joue m\u00eame de cette ind\u00e9termination dans un fragment o\u00f9 il expose son \u00e9criture dans ce s\u00e9rieux tout (entre)m\u00eal\u00e9 de d\u00e9risions qui le et la caract\u00e9rise\u00a0; mani\u00e8re qui pourrait nous faire penser, par certains aspects, \u00e0 un pastiche de la fameuse assertion de Gustave Flaubert au sujet de son \u00ab\u00a0style\u00a0\u00bb [1]. \u00ab\u00a0Ce serait une \u00e9criture sans socle, poudreuse et l\u00e9g\u00e8re comme limaille, flottant au milieu d\u2019aurores bor\u00e9ales en plastique moiti\u00e9 cram\u00e9, plus froide que l\u2019azote liquide, plus pr\u00e9tentieuse encore. Elle aurait la faiblesse des r\u00e9dactions sur papier quadrill\u00e9, leur na\u00efvet\u00e9 pas convaincue, avec du silicone de premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration inject\u00e9 dans les fissures, c\u2019est-\u00e0-dire plastifi\u00e9e \u00e0 la mani\u00e8re des condamn\u00e9s trait\u00e9s et tranch\u00e9s en fines lamelles jambon pour \u00e9tudiants en m\u00e9decine\u00a0\u00bb (pp. 14-15). \u00a0 Questions de posture(s) et position(s) L\u00e2che de l\u2019\u00e9crit, La p\u00e9remption ne se r\u00e9duit bien \u00e9videmment pas \u00e0 \u00e7a, ce sont des lignes fortes que j\u2019esquisse, proc\u00e9d\u00e9s scripturaux qui permettent aussi la saisie d\u2019un certain quotidien, cet \u00e9crit non-tendu offre la possibilit\u00e9 \u00e0 ses lecteur\u00b7ices d\u2019y entrer et de s\u2019y lover, \u00e0 leur aise. Notamment au travers de ces descriptions personnelles par leur mani\u00e8re, impersonnelles du point de vue de la mati\u00e8re. \u00ab\u00a0Oh\u00a0! Le go\u00fbt du jour\u00a0! Ce dimanche dernier du genre. Dense, pesante et souple, gliss\u00e9 dans ses ondes, entrelac\u00e9 de petites-voix sans r\u00e9alit\u00e9, chantantes, distinctes qui disent le la des \u00e0-venir, leurs contours flous, leurs \u00e9ventements et leurs sirops. Successives, m\u00eal\u00e9es, elles insistent et ravivent les \u00e9chos mourants. Plus loin, plus tard, les ultraviolets cuisent la peau&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1425,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,7,2],"tags":[52,1192,28,1193,790,50],"class_list":["post-1424","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-livres-recus","category-une","tag-ahmed-slama","tag-ecriture-et-modernite","tag-editions-tinbad","tag-fondeville-critique-sociale","tag-gustave-flaubert","tag-lionel-fondeville"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1424","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1424"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1424\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1431,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1424\/revisions\/1431"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1425"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1424"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1424"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1424"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}