{"id":1465,"date":"2021-07-19T20:43:52","date_gmt":"2021-07-19T18:43:52","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=1465"},"modified":"2021-07-19T21:00:45","modified_gmt":"2021-07-19T19:00:45","slug":"chronique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2021\/07\/19\/chronique\/","title":{"rendered":"[Chronique] Cole Swensen, Po\u00e8mes \u00e0 pied, par Tristan Hord\u00e9"},"content":{"rendered":"<p>Cole Swensen, <strong><em>Po\u00e8mes \u00e0 pied<\/em><\/strong>, traduction Ma\u00eftreyi et Nicolas Pesqu\u00e8s, Corti, mai 2021, 120 pages, 17 \u20ac, ISBN\u00a0: 978-2-7143-1245-7.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avant <em>Po\u00e8mes \u00e0 pied<\/em>, Cole Swensen, traductrice de po\u00e8tes fran\u00e7ais, de Jean Tortel \u00e0 Pierre Alferi, a publi\u00e9 trois livres aux \u00e9ditions Corti, \u00e9crits chaque fois \u00e0 partir de cr\u00e9ations fran\u00e7aises, le premier avait pour d\u00e9part <em>Les tr\u00e8s riches heures du duc de Berry<\/em>, le second prenait pour pr\u00e9texte des tableaux de Pierre Bonnard, le troisi\u00e8me s\u2019attachait aux jardins de Le N\u00f4tre. Cette fois, le mat\u00e9riau est n\u00e9 de la lecture d\u2019une douzaine d\u2019\u00e9crivains qui, plus ou moins longuement, ont \u00e9crit \u00e0 propos de leurs marches, de Chaucer et ses <em>Contes de Canterbury<\/em>, pour le plus ancien, \u00e0 la po\u00e8te am\u00e9ricaine Harryette Mullen (n\u00e9e en 1953) \u2014 une bibliographie \u00e0 la fin du livre \u00e9num\u00e8re les titres retenus. On notera que Ma\u00eftreyi et Nicolas Pesqu\u00e8s ont traduit les quatre volumes, ce qui restitue \u00e0 l\u2019ensemble des livres son unit\u00e9 formelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019un des th\u00e8mes qui sous-tend le livre appara\u00eet dans le premier po\u00e8me\u00a0: Geoffroy Chaucer au<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-1466\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Rousseau-promeneur.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Rousseau-promeneur.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Rousseau-promeneur-110x150.jpg 110w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/> long de ses p\u00e8lerinages \u00e0 Rome marche avec le manuscrit de ses <em>Contes de Canterbury<\/em>\u00a0; aucune ambigu\u00eft\u00e9, <em>Po\u00e8mes \u00e0 pied<\/em> lie l\u2019\u00e9criture et la marche. Un exemple \u00e9clairant de ce lien est fourni par Rousseau qui, dans les promenades des <em>R\u00eaveries du promeneur solitaire<\/em>, exprime avec ses marches son lien profond \u00e0 la nature\u00a0; son manuscrit est \u00ab\u00a0griffonn\u00e9\u00a0\u00bb \u2014 \u00ab\u00a0la main court\u00a0\u00bb \u2014, et dans sa prose \u00ab\u00a0Il y a un lien visc\u00e9ral entre le rythme de son pas et celui de son \u00e9criture\u00a0\u00bb. Dans l\u2019\u00e9criture autour des <em>R\u00eaveries<\/em>, le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb de Rousseau alterne avec la construction progressive d\u2019une po\u00e9tique, que r\u00e9sumerait abruptement Wordsworth pour qui, annulant toute diff\u00e9rence, \u00ab\u00a0marcher c\u2019\u00e9tait simplement \u00e9crire\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le lien, quasiment l\u2019\u00e9quivalence, marcher-\u00e9crire, est au centre de la relation \u00e0 l\u2019environnement et \u00e0 partir de l\u00e0 plusieurs motifs se d\u00e9veloppent, celui de <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-1471\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/SwensenPoemes.jpg\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"225\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/SwensenPoemes.jpg 225w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/SwensenPoemes-150x150.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/SwensenPoemes-144x144.jpg 144w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/SwensenPoemes-75x75.jpg 75w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/>l\u2019errance, de la perte, la prise de conscience de soi, tr\u00e8s pr\u00e9sente notamment chez Rousseau, et de l\u2019\u00e9tranget\u00e9 du monde. Le sentiment de perte est marqu\u00e9 en particulier dans les \u00e9crits de Thoreau qui, compl\u00e8tement absorb\u00e9 par ce qui l\u2019entoure, ou l\u2019absorbant, finit par ne plus s\u2019en distinguer. Alors le temps ne compte plus, ni \u00e0 certains moments le langage, car peu importe que les esp\u00e8ces sauvages d\u2019arbres fruitiers rencontr\u00e9s ne soient pas dans les nomenclatures. Ce qui s\u2019\u00e9prouve alors dans ce qui est rencontr\u00e9 dans la marche a plus d\u2019importance pour le sujet que ce qui peut en \u00eatre dit\u00a0; comment, par exemple, rendre compte de \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9tonnante vari\u00e9t\u00e9 de blancs\u00a0\u00bb\u00a0? Mais cette confusion r\u00e9p\u00e9t\u00e9e dans la marche, cette perte temporaire de soi, conduisent \u00e0 vivre autrement son corps que dans la relation \u00e0 autrui, il devient comme \u00ab\u00a0un ciel qu\u2019on peut tenir contrairement au ciel qui semble se replier\u00a0\u00bb, et l\u2019\u00e9criture fait que la marche \u00ab\u00a0litt\u00e9ralement structure la litt\u00e9rature comme une charpente\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Marcher aboutit souvent \u00e0 se perdre dans le paysage, et cela d\u2019autant plus ais\u00e9ment le soir\u00a0; Stevenson finit m\u00eame par sentir qu\u2019il \u00ab\u00a0devient le paysage\u00a0\u00bb et George Sand, cette \u00ab\u00a0marcheuse extatique\u00a0\u00bb, dans ses errances se perd r\u00e9ellement quand vient la nuit. Les marcheurs nocturnes sont les plus nombreux dans <em>Po\u00e8mes \u00e0 pied<\/em>\u00a0; alors, pour Dickens, le corps est \u00ab\u00a0tel une lame de<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-1469\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Marchecriture.jpg\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"225\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Marchecriture.jpg 225w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Marchecriture-150x150.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Marchecriture-144x144.jpg 144w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Marchecriture-75x75.jpg 75w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/>lumi\u00e8re \u00e0 la fois improbable et inachev\u00e9e\u00a0\u00bb. Et le plus souvent il s\u2019agit d\u2019une marche dans la ville\u00a0; si Karl Gottlieb Schelle se partage encore, au d\u00e9but du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, entre \u00ab\u00a0le champ\u00eatre et le citadin\u00a0\u00bb, soit entre \u00ab\u00a0la r\u00eaverie et la raison\u00a0\u00bb, un de Quincey est \u00ab\u00a0un arpenteur des rues de Londres\u00a0\u00bb et, un peu plus tard, la marche est majoritairement urbaine. On lit encore chez Walser que \u00ab\u00a0marcher toujours sur la m\u00eame route change le temps en espace\u00a0\u00bb, mais c\u2019est surtout le labyrinthe de la ville nocturne qui favorise l\u2019errance et la perte dans l\u2019imaginaire. Pour Sebald \u00e9crire \u00e0 propos de ses marches devient une mani\u00e8re particuli\u00e8re de voyager\u00a0; chaque motif en suscitant un autre, ses phrases s\u2019\u00e9tendent et semblent ne pas pouvoir s\u2019achever, \u00ab\u00a0\u00e9criture associative\u00a0\u00bb analogue au mouvement de la marche. Si l\u2019on pouvait conserver les traces de celles accomplies toute une vie, les marches constituaient bien, selon le mot de Borges donn\u00e9 en exergue, \u00ab\u00a0un dessin sur le temps\u00a0\u00bb\u00a0; pass\u00e9 impossible \u00e0 conserver et que la marche a effac\u00e9, comme \u00e9crire effacerait la m\u00e9moire pour Iain Sinclair.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En alternance avec les marches lues, Cole Swensen \u00e9crit aussi les siennes, toutes nocturnes, en les datant, pour en garder la trace. Presque toutes sont des ruptures d\u2019avec la vie ordinaire, diurne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Virginia Woolf rencontrait un chat, que la nuit faisait dispara\u00eetre, Cole Swensen en croise<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-1470\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Cole-swensen.jpg\" alt=\"\" width=\"210\" height=\"275\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Cole-swensen.jpg 210w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Cole-swensen-115x150.jpg 115w\" sizes=\"auto, (max-width: 210px) 100vw, 210px\" \/> plusieurs qui avancent avec un but connu d\u2019eux seuls, l\u2019un simplement n\u00e9 d\u2019un jeu de lumi\u00e8re. Elle se trouve dans un parc o\u00f9 un octog\u00e9naire lit un magazine pr\u00e8s d\u2019un bassin, \u00e0 plusieurs reprises sur un pont, lieu d\u2019observation d\u2019o\u00f9 elle voit des sc\u00e8nes surprenantes. La marche nocturne permet des rencontres que le jour exclut, comme si la nuit \u00e9tait indispensable pour transformer les choses et les mani\u00e8res de se comporter, comme si tous les actes sociaux diurnes perdaient une partie de leur sens. Cole Swensen remarque que les mouettes \u00ab\u00a0tournent sans but\u00a0\u00bb, mais \u00e9galement qu\u2019\u00e0 onze heures du soir beaucoup de monde est dans la rue et que \u00ab\u00a0personne ne va nulle part.\u00a0\u00bb Comme si marcher devait aboutir \u00e0 se perdre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cole Swensen, Po\u00e8mes \u00e0 pied, traduction Ma\u00eftreyi et Nicolas Pesqu\u00e8s, Corti, mai 2021, 120 pages, 17 \u20ac, ISBN\u00a0: 978-2-7143-1245-7. &nbsp; Avant Po\u00e8mes \u00e0 pied, Cole Swensen, traductrice de po\u00e8tes fran\u00e7ais, de Jean Tortel \u00e0 Pierre Alferi, a publi\u00e9 trois livres aux \u00e9ditions Corti, \u00e9crits chaque fois \u00e0 partir de cr\u00e9ations fran\u00e7aises, le premier avait pour d\u00e9part Les tr\u00e8s riches heures du duc de Berry, le second prenait pour pr\u00e9texte des tableaux de Pierre Bonnard, le troisi\u00e8me s\u2019attachait aux jardins de Le N\u00f4tre. Cette fois, le mat\u00e9riau est n\u00e9 de la lecture d\u2019une douzaine d\u2019\u00e9crivains qui, plus ou moins longuement, ont \u00e9crit \u00e0 propos de leurs marches, de Chaucer et ses Contes de Canterbury, pour le plus ancien, \u00e0 la po\u00e8te am\u00e9ricaine Harryette Mullen (n\u00e9e en 1953) \u2014 une bibliographie \u00e0 la fin du livre \u00e9num\u00e8re les titres retenus. On notera que Ma\u00eftreyi et Nicolas Pesqu\u00e8s ont traduit les quatre volumes, ce qui restitue \u00e0 l\u2019ensemble des livres son unit\u00e9 formelle. L\u2019un des th\u00e8mes qui sous-tend le livre appara\u00eet dans le premier po\u00e8me\u00a0: Geoffroy Chaucer au long de ses p\u00e8lerinages \u00e0 Rome marche avec le manuscrit de ses Contes de Canterbury\u00a0; aucune ambigu\u00eft\u00e9, Po\u00e8mes \u00e0 pied lie l\u2019\u00e9criture et la marche. 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Marcher aboutit souvent \u00e0 se perdre dans le paysage, et cela d\u2019autant plus ais\u00e9ment le soir\u00a0; Stevenson finit m\u00eame par sentir qu\u2019il \u00ab\u00a0devient le paysage\u00a0\u00bb et George Sand, cette \u00ab\u00a0marcheuse extatique\u00a0\u00bb, dans ses errances se perd r\u00e9ellement quand vient la nuit. Les marcheurs nocturnes sont les plus nombreux dans Po\u00e8mes \u00e0 pied\u00a0; alors, pour Dickens, le corps est \u00ab\u00a0tel une lame de lumi\u00e8re \u00e0 la fois improbable et inachev\u00e9e\u00a0\u00bb. Et le plus souvent il s\u2019agit d\u2019une marche dans la ville\u00a0; si Karl Gottlieb Schelle se partage encore, au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle, entre \u00ab\u00a0le champ\u00eatre et le citadin\u00a0\u00bb, soit entre \u00ab\u00a0la r\u00eaverie et la raison\u00a0\u00bb, un de Quincey est \u00ab\u00a0un arpenteur des rues de Londres\u00a0\u00bb et, un peu plus tard, la marche est majoritairement urbaine. On lit encore chez Walser que \u00ab\u00a0marcher toujours sur la m\u00eame route change le temps en espace\u00a0\u00bb, mais c\u2019est surtout le labyrinthe de la ville nocturne qui favorise l\u2019errance et la perte dans l\u2019imaginaire. Pour Sebald \u00e9crire \u00e0 propos de ses marches devient une mani\u00e8re particuli\u00e8re de voyager\u00a0; chaque motif en suscitant un autre, ses phrases s\u2019\u00e9tendent et semblent ne pas pouvoir s\u2019achever, \u00ab\u00a0\u00e9criture associative\u00a0\u00bb analogue au mouvement de la marche. Si l\u2019on pouvait conserver les traces de celles accomplies toute une vie, les marches constituaient bien, selon le mot de Borges donn\u00e9 en exergue, \u00ab\u00a0un dessin sur le temps\u00a0\u00bb\u00a0; pass\u00e9 impossible \u00e0 conserver et que la marche a effac\u00e9, comme \u00e9crire effacerait la m\u00e9moire pour Iain Sinclair. 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