{"id":1474,"date":"2021-07-22T14:34:59","date_gmt":"2021-07-22T12:34:59","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=1474"},"modified":"2021-07-22T14:35:50","modified_gmt":"2021-07-22T12:35:50","slug":"chronique-mira-baek-ou-la-mort-vivante-par-tristan-felix","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2021\/07\/22\/chronique-mira-baek-ou-la-mort-vivante-par-tristan-felix\/","title":{"rendered":"[Chronique] Mira Baek ou la mort vivante, par Tristan Felix"},"content":{"rendered":"<div id=\"attachment_1475\" style=\"width: 550px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-1475\" class=\"size-full wp-image-1475\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Mira-Baek-Exposition-As-tu-mange-du-riz-_.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"400\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Mira-Baek-Exposition-As-tu-mange-du-riz-_.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Mira-Baek-Exposition-As-tu-mange-du-riz-_-300x222.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Mira-Baek-Exposition-As-tu-mange-du-riz-_-150x111.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Mira-Baek-Exposition-As-tu-mange-du-riz-_-366x271.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><p id=\"caption-attachment-1475\" class=\"wp-caption-text\">Mira Baek Exposition \u00ab\u00a0As-tu mang\u00e9 du riz\u00a0? (Bab meog-eoss-eo)\u00a0\u00bb, Photographies, 17 juin- 9 juillet 2021,\u00a0Galerie de la Maison Juste, 75011 Paris<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis quelques ann\u00e9es, apr\u00e8s l\u2019estimable mouvement gothique, la mort fleurit sur tous les supports imaginables, emprunt\u00e9e commercialement et \u00e0 tort et \u00e0 travers \u00e0 la culture mexicaine, entre autres, sous forme de t\u00eates de morts plus clinquantes ou sinistres les unes que les autres, avec un faux go\u00fbt de carnaval, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019esp\u00e8ce humaine parie sur son \u00e9ternit\u00e9. Les vanit\u00e9s hollandaises du XVIIe si\u00e8cle, quant \u00e0 elles, mettent en sc\u00e8ne la condition mis\u00e9rable de l\u2019homme tout en faisant offrande sacrificielle de profusion de bouche ou d\u2019objets \u00e0 quelque ancien dieu pa\u00efen. Certaines vanit\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9cup\u00e9r\u00e9es par un art contemporain conceptuel qui t\u00e9moigne par le recours obsc\u00e8ne \u00e0 des mat\u00e9riaux hors de prix &#8211; ainsi que le souligne Annie Lebrun (<em>Ce qui n\u2019a pas de prix<\/em>), que cite notre photographe &#8211; d\u2019un rapport capitaliste \u00e0 la cr\u00e9ation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A la farce commerciale comme au gigantisme conqu\u00e9rant, \u00e0 la confiscation des valeurs esth\u00e9tiques notre artiste plasticienne, \u00e0 la fois, sculptrice, vid\u00e9aste et photographe, oppose un regard p\u00e9n\u00e9trant, attentif, \u00e9merveill\u00e9 comme le serait celui d\u2019une r\u00eaveuse face aux m\u00e9tamorphoses des nuages ou d\u2019une enfant face \u00e0 la naissance d\u2019une libellule. Elle n\u2019entend rien d\u00e9montrer ni provoquer personne. Elle explore intens\u00e9ment les variations organiques de sa sculpture en toute ignorance de cause. Elle est ouverte \u00e0 ce qui adviendra. En cela, \u00e0 la merci des r\u00e9actions de son objet, elle se place entre sujet et objet. L\u2019exp\u00e9rience a dur\u00e9 dix-neuf jours, soit 456 heures, du 19 novembre 2020 au 6 d\u00e9cembre 2020.<\/p>\n<div id=\"attachment_1476\" style=\"width: 550px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-1476\" class=\"size-full wp-image-1476\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Mira-Baek-_Vanite-1.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"430\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Mira-Baek-_Vanite-1.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Mira-Baek-_Vanite-1-300x239.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Mira-Baek-_Vanite-1-150x119.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Mira-Baek-_Vanite-1-366x291.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><p id=\"caption-attachment-1476\" class=\"wp-caption-text\">As-tu mang\u00e9 du riz\u00a0? 2 novembre 2020 \u00e0 18h, Photographie, Impression sur papier fine art Baryta, 35x27cm<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Premi\u00e8re \u00e9tape\u00a0: Mira Baek recouvre une t\u00eate de mort humaine de riz cuit sous certaines conditions atmosph\u00e9riques. Seconde \u00e9tape\u00a0: elle photographie en les datant pr\u00e9cis\u00e9ment les m\u00e9tamorphoses successives de la pourriture du riz. Ultime \u00e9tape\u00a0: elle \u00f4te toute cette p\u00e2te devenue multicolore et voit r\u00e9appara\u00eetre un cr\u00e2ne nu d\u00e9sormais tach\u00e9 de couleurs \u00e9clatantes. C\u2019est donc que le riz cuit s\u2019est bien accommod\u00e9 de ce support organique de l\u2019os au point d\u2019y laisser ses empreintes. Tous deux ont interagi de la fa\u00e7on la plus inattendue. C\u2019est tout le processus de cr\u00e9ation du vivant qui s\u2019est mis \u00e0 l\u2019\u0153uvre. Tout s\u2019est pass\u00e9 comme si l\u2019artiste avait redonn\u00e9 vie au cr\u00e2ne par la d\u00e9composition-recomposition d\u2019une mati\u00e8re v\u00e9g\u00e9tale, comme si elle lui avait demand\u00e9, en miroir\u00a0: <em style=\"font-size: 16px;\">Bab meog-eoss-eo<\/em>\u00a0? As-tu mang\u00e9 du riz\u00a0? Question que l\u2019on pose en Cor\u00e9e pour savoir comment on va, parce que le riz, ingr\u00e9dient vital, accompagne traditionnellement tous les plats. Eh oui\u00a0! Le cr\u00e2ne a bien mang\u00e9 du riz, du moins en a-t-il \u00e9t\u00e9 recouvert et ses colorations, apr\u00e8s qu\u2019il est redevenu nu, attestent sans doute de son consentement \u00e0 poursuivre l\u2019aventure du vivant. La question, \u00e0 valeur phatique, ici prend un sens performatif puisque le pourrissement du riz vaut, de fait, la question.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">N\u2019est-ce pas l\u2019occasion de se demander pourquoi une telle question phatique qui met en communication est si rarement suivie de d\u00e9veloppement\u00a0? Paradoxalement, s\u2019\u00e9vacue le d\u00e9sir de savoir comment va l\u2019autre dans l\u2019\u00e9nonc\u00e9 m\u00eame de la question. Ici, tout au contraire, la vanit\u00e9 r\u00e9pond patiemment \u00e0 l\u2019artiste qui s\u2019interroge sur son devenir \u00e0 travers l\u2019image mouvante d\u2019un cr\u00e2ne qui pourrait \u00eatre le sien. La pens\u00e9e de la mort se fait bienfaisante dans la mesure ou le flux organique est toujours pr\u00eat \u00e0 toutes les alliances. Est-ce une l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 feinte que ressent l\u2019artiste\u00a0? N\u2019y a-t-il pas une touche d\u2019humour dans cette approche sp\u00e9culaire\u00a0? Sans doute, tant il est vrai que l\u2019humour sait rendre l\u00e9g\u00e8res les angoisses, dans une alchimie psychique bien proche de celle, physique, de la d\u00e9composition organique.<\/p>\n<div id=\"attachment_1477\" style=\"width: 550px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-1477\" class=\"size-full wp-image-1477\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Mira-Baek-_Vanite-2.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"430\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Mira-Baek-_Vanite-2.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Mira-Baek-_Vanite-2-300x239.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Mira-Baek-_Vanite-2-150x119.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Mira-Baek-_Vanite-2-366x291.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><p id=\"caption-attachment-1477\" class=\"wp-caption-text\">As-tu mang\u00e9 du riz\u00a0? 3 d\u00e9cembre 2020 \u00e0 17h, Photographie, Impression sur papier fine art Baryta, 40x27cm<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La singularit\u00e9 de ce travail photographique tient \u00e0 son organicit\u00e9, l\u2019image r\u00e9v\u00e9l\u00e9e arr\u00eatant successivement le temps de pourrissement dans une forme \u00e9videmment choisie pour son \u00e9trange beaut\u00e9. On ne sait rien de la mort, cette impensable &#8211; Vladimir Jank\u00e9l\u00e9vitch l\u2019a longuement \u00e9crit\u00a0! Il n\u2019y a plus qu\u2019\u00e0 mettre la main \u00e0 la p\u00e2te, sculpter un premier suaire de riz immacul\u00e9, puis laisser faire les caprices du temps, une fa\u00e7on d\u2019entrer dans le continuum tr\u00e8s oriental de la vie et de la mort. La photographie est donc ici une scansion de la vie qui colonise la mort, une mat\u00e9rialisation du temps. La surface de l\u2019image est celle d\u2019un miroir que l\u2019\u0153il traverse et dans lequel il se voit se regarder, un exercice spirituel qui \u00e9merveille et, contre toute attente, distancie, apaise. On se prendrait \u00e0 caresser les blancs cheveux mycologiques de la morte.<\/p>\n<div id=\"attachment_1478\" style=\"width: 550px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-1478\" class=\"size-full wp-image-1478\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Mira-Baek-_Vanite-3.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"400\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Mira-Baek-_Vanite-3.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Mira-Baek-_Vanite-3-300x222.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Mira-Baek-_Vanite-3-150x111.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Mira-Baek-_Vanite-3-366x271.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><p id=\"caption-attachment-1478\" class=\"wp-caption-text\">As-tu mang\u00e9 du riz\u00a0? 3 d\u00e9cembre 2020 \u00e0 19h, Photographie, Impression sur papier fine art Baryta, 41x31cm<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les dix-huit clich\u00e9s, merveilleusement tir\u00e9s sur fond noir, font appara\u00eetre un archipel de formes de moins en moins reconnaissables mais qui, du m\u00eame coup, offrent des paysages g\u00e9ologiques fantastiques o\u00f9 le rose, le vert, l\u2019ocre, le rouge et le blanc font penser \u00e0 des gemmes, des lichens ou des poulpes colonis\u00e9s par des organismes calcaires, si bien que l\u2019humain, l\u2019animal, le v\u00e9g\u00e9tal et le min\u00e9ral retrouvent une coh\u00e9rence originelle, au-del\u00e0 de toute hi\u00e9rarchie, celle \u00e0 laquelle tient tant l\u2019occident. C\u2019est aussi le temps qu\u2019\u00e0 son insu l\u2019artiste a fa\u00e7onn\u00e9\u00a0: le pass\u00e9 de ce cr\u00e2ne, ses m\u00e9tamorphoses successives comme signes d\u2019un pr\u00e9sent impr\u00e9visible et puis sa sympathie avec celle qui l\u2019interroge sur son devenir, comme en une boule de cristal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Bab jal meoggo jinae, <\/em>Mange bien du riz, lit-on, en guise de salut, \u00e0 la fin du petit catalogue \u00e9l\u00e9gamment \u00e9dit\u00e9 par l\u2019artiste elle-m\u00eame. On t\u00e2chera de bien se nourrir, oui, de ces \u0153uvres singuli\u00e8res.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Rares aujourd\u2019hui sont les cr\u00e9ateurs qui s\u2019offrent \u00e0 l\u2019inconnu de leur d\u00e9marche et nous font penser par le corps, en dehors de tout concept mortif\u00e8re. La pens\u00e9e de Mira Baek na\u00eet de son \u0153uvre, pas l\u2019inverse. Elle est devenue, et nous avec, l\u2019objet de ce qu\u2019elle a nourri. Elle pourrait bien croiser notre rapport au vivant que l\u2019humanit\u00e9 met en tr\u00e8s grand p\u00e9ril au nom de l\u2019accaparement, par une poign\u00e9e de pr\u00e9dateurs corrompus, des richesses terrestres qui devraient \u00eatre le bien de chacun.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Site web : <a href=\"http:\/\/www.instagram.com\/mirabaek.art\">http:\/\/www.instagram.com\/mirabaek.art<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">(Le petit catalogue est disponible aupr\u00e8s de l\u2019artiste pour 5 \u20ac)<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">\n<p style=\"text-align: right;\">Mira Baek est artiste-plasticienne, n\u00e9e en 1976 en Cor\u00e9e du Sud, dipl\u00f4m\u00e9e au Beaux-Arts de Versailles en 2014, vit et travaille en France depuis 2009.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">\u00c0 partir de son sujet elle d\u00e9veloppe une technique mixte\u00a0entre la photographie, la vid\u00e9o, la sculpture, le dessin, l\u2019installation, la gravure. Elle travaille \u00e0 la mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9titive, accumulative et s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 la corr\u00e9lation entre la question et la r\u00e9ponse : entre la vie et la mort, le passage du temps, la transformation, le mouvement du vivant.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Depuis quelques ann\u00e9es, apr\u00e8s l\u2019estimable mouvement gothique, la mort fleurit sur tous les supports imaginables, emprunt\u00e9e commercialement et \u00e0 tort et \u00e0 travers \u00e0 la culture mexicaine, entre autres, sous forme de t\u00eates de morts plus clinquantes ou sinistres les unes que les autres, avec un faux go\u00fbt de carnaval, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019esp\u00e8ce humaine parie sur son \u00e9ternit\u00e9. Les vanit\u00e9s hollandaises du XVIIe si\u00e8cle, quant \u00e0 elles, mettent en sc\u00e8ne la condition mis\u00e9rable de l\u2019homme tout en faisant offrande sacrificielle de profusion de bouche ou d\u2019objets \u00e0 quelque ancien dieu pa\u00efen. Certaines vanit\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9cup\u00e9r\u00e9es par un art contemporain conceptuel qui t\u00e9moigne par le recours obsc\u00e8ne \u00e0 des mat\u00e9riaux hors de prix &#8211; ainsi que le souligne Annie Lebrun (Ce qui n\u2019a pas de prix), que cite notre photographe &#8211; d\u2019un rapport capitaliste \u00e0 la cr\u00e9ation. A la farce commerciale comme au gigantisme conqu\u00e9rant, \u00e0 la confiscation des valeurs esth\u00e9tiques notre artiste plasticienne, \u00e0 la fois, sculptrice, vid\u00e9aste et photographe, oppose un regard p\u00e9n\u00e9trant, attentif, \u00e9merveill\u00e9 comme le serait celui d\u2019une r\u00eaveuse face aux m\u00e9tamorphoses des nuages ou d\u2019une enfant face \u00e0 la naissance d\u2019une libellule. Elle n\u2019entend rien d\u00e9montrer ni provoquer personne. Elle explore intens\u00e9ment les variations organiques de sa sculpture en toute ignorance de cause. Elle est ouverte \u00e0 ce qui adviendra. En cela, \u00e0 la merci des r\u00e9actions de son objet, elle se place entre sujet et objet. L\u2019exp\u00e9rience a dur\u00e9 dix-neuf jours, soit 456 heures, du 19 novembre 2020 au 6 d\u00e9cembre 2020. &nbsp; Premi\u00e8re \u00e9tape\u00a0: Mira Baek recouvre une t\u00eate de mort humaine de riz cuit sous certaines conditions atmosph\u00e9riques. Seconde \u00e9tape\u00a0: elle photographie en les datant pr\u00e9cis\u00e9ment les m\u00e9tamorphoses successives de la pourriture du riz. Ultime \u00e9tape\u00a0: elle \u00f4te toute cette p\u00e2te devenue multicolore et voit r\u00e9appara\u00eetre un cr\u00e2ne nu d\u00e9sormais tach\u00e9 de couleurs \u00e9clatantes. C\u2019est donc que le riz cuit s\u2019est bien accommod\u00e9 de ce support organique de l\u2019os au point d\u2019y laisser ses empreintes. Tous deux ont interagi de la fa\u00e7on la plus inattendue. C\u2019est tout le processus de cr\u00e9ation du vivant qui s\u2019est mis \u00e0 l\u2019\u0153uvre. Tout s\u2019est pass\u00e9 comme si l\u2019artiste avait redonn\u00e9 vie au cr\u00e2ne par la d\u00e9composition-recomposition d\u2019une mati\u00e8re v\u00e9g\u00e9tale, comme si elle lui avait demand\u00e9, en miroir\u00a0: Bab meog-eoss-eo\u00a0? As-tu mang\u00e9 du riz\u00a0? Question que l\u2019on pose en Cor\u00e9e pour savoir comment on va, parce que le riz, ingr\u00e9dient vital, accompagne traditionnellement tous les plats. Eh oui\u00a0! Le cr\u00e2ne a bien mang\u00e9 du riz, du moins en a-t-il \u00e9t\u00e9 recouvert et ses colorations, apr\u00e8s qu\u2019il est redevenu nu, attestent sans doute de son consentement \u00e0 poursuivre l\u2019aventure du vivant. La question, \u00e0 valeur phatique, ici prend un sens performatif puisque le pourrissement du riz vaut, de fait, la question. N\u2019est-ce pas l\u2019occasion de se demander pourquoi une telle question phatique qui met en communication est si rarement suivie de d\u00e9veloppement\u00a0? Paradoxalement, s\u2019\u00e9vacue le d\u00e9sir de savoir comment va l\u2019autre dans l\u2019\u00e9nonc\u00e9 m\u00eame de la question. Ici, tout au contraire, la vanit\u00e9 r\u00e9pond patiemment \u00e0 l\u2019artiste qui s\u2019interroge sur son devenir \u00e0 travers l\u2019image mouvante d\u2019un cr\u00e2ne qui pourrait \u00eatre le sien. La pens\u00e9e de la mort se fait bienfaisante dans la mesure ou le flux organique est toujours pr\u00eat \u00e0 toutes les alliances. Est-ce une l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 feinte que ressent l\u2019artiste\u00a0? N\u2019y a-t-il pas une touche d\u2019humour dans cette approche sp\u00e9culaire\u00a0? Sans doute, tant il est vrai que l\u2019humour sait rendre l\u00e9g\u00e8res les angoisses, dans une alchimie psychique bien proche de celle, physique, de la d\u00e9composition organique. &nbsp; La singularit\u00e9 de ce travail photographique tient \u00e0 son organicit\u00e9, l\u2019image r\u00e9v\u00e9l\u00e9e arr\u00eatant successivement le temps de pourrissement dans une forme \u00e9videmment choisie pour son \u00e9trange beaut\u00e9. On ne sait rien de la mort, cette impensable &#8211; Vladimir Jank\u00e9l\u00e9vitch l\u2019a longuement \u00e9crit\u00a0! Il n\u2019y a plus qu\u2019\u00e0 mettre la main \u00e0 la p\u00e2te, sculpter un premier suaire de riz immacul\u00e9, puis laisser faire les caprices du temps, une fa\u00e7on d\u2019entrer dans le continuum tr\u00e8s oriental de la vie et de la mort. La photographie est donc ici une scansion de la vie qui colonise la mort, une mat\u00e9rialisation du temps. La surface de l\u2019image est celle d\u2019un miroir que l\u2019\u0153il traverse et dans lequel il se voit se regarder, un exercice spirituel qui \u00e9merveille et, contre toute attente, distancie, apaise. On se prendrait \u00e0 caresser les blancs cheveux mycologiques de la morte. &nbsp; Les dix-huit clich\u00e9s, merveilleusement tir\u00e9s sur fond noir, font appara\u00eetre un archipel de formes de moins en moins reconnaissables mais qui, du m\u00eame coup, offrent des paysages g\u00e9ologiques fantastiques o\u00f9 le rose, le vert, l\u2019ocre, le rouge et le blanc font penser \u00e0 des gemmes, des lichens ou des poulpes colonis\u00e9s par des organismes calcaires, si bien que l\u2019humain, l\u2019animal, le v\u00e9g\u00e9tal et le min\u00e9ral retrouvent une coh\u00e9rence originelle, au-del\u00e0 de toute hi\u00e9rarchie, celle \u00e0 laquelle tient tant l\u2019occident. C\u2019est aussi le temps qu\u2019\u00e0 son insu l\u2019artiste a fa\u00e7onn\u00e9\u00a0: le pass\u00e9 de ce cr\u00e2ne, ses m\u00e9tamorphoses successives comme signes d\u2019un pr\u00e9sent impr\u00e9visible et puis sa sympathie avec celle qui l\u2019interroge sur son devenir, comme en une boule de cristal. Bab jal meoggo jinae, Mange bien du riz, lit-on, en guise de salut, \u00e0 la fin du petit catalogue \u00e9l\u00e9gamment \u00e9dit\u00e9 par l\u2019artiste elle-m\u00eame. On t\u00e2chera de bien se nourrir, oui, de ces \u0153uvres singuli\u00e8res. Rares aujourd\u2019hui sont les cr\u00e9ateurs qui s\u2019offrent \u00e0 l\u2019inconnu de leur d\u00e9marche et nous font penser par le corps, en dehors de tout concept mortif\u00e8re. La pens\u00e9e de Mira Baek na\u00eet de son \u0153uvre, pas l\u2019inverse. Elle est devenue, et nous avec, l\u2019objet de ce qu\u2019elle a nourri. Elle pourrait bien croiser notre rapport au vivant que l\u2019humanit\u00e9 met en tr\u00e8s grand p\u00e9ril au nom de l\u2019accaparement, par une poign\u00e9e de pr\u00e9dateurs corrompus, des richesses terrestres qui devraient \u00eatre le bien de chacun. &nbsp; Site web : http:\/\/www.instagram.com\/mirabaek.art (Le petit catalogue est disponible aupr\u00e8s de l\u2019artiste pour 5 \u20ac) Mira Baek est artiste-plasticienne, n\u00e9e en 1976 en Cor\u00e9e du Sud, dipl\u00f4m\u00e9e au Beaux-Arts de Versailles en 2014, vit&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1479,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,2],"tags":[1214,161,1217,1215,1219,13,1216,1218],"class_list":["post-1474","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-une","tag-annie-lebrun","tag-eros-et-thanatos","tag-mira-baek","tag-mort-et-carnaval","tag-mort-et-photographie","tag-tristan-felix","tag-vanites","tag-vladimir-jankelevitch"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1474","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1474"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1474\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1480,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1474\/revisions\/1480"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1479"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1474"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1474"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1474"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}