{"id":1615,"date":"2021-09-11T20:45:53","date_gmt":"2021-09-11T18:45:53","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=1615"},"modified":"2021-09-11T20:55:52","modified_gmt":"2021-09-11T18:55:52","slug":"chronique-arnaud-talhouarn-trois-poemes-limpides-et-bouleversants-a-propos-de-hannah-sullivan-trois-poemes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2021\/09\/11\/chronique-arnaud-talhouarn-trois-poemes-limpides-et-bouleversants-a-propos-de-hannah-sullivan-trois-poemes\/","title":{"rendered":"[Chronique] Arnaud Talhouarn, Trois po\u00e8mes limpides et bouleversants (\u00e0 propos de Hannah Sullivan, Trois po\u00e8mes)"},"content":{"rendered":"<p>Hannah Sullivan, <strong><em>Trois po\u00e8mes<\/em><\/strong>, version bilingue, \u00e9ditions de La Table Ronde, mars 2021, 163 pages, 16 \u20ac, ISBN\u00a0: 979-10-371-0514-1.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>Trois po\u00e8mes<\/em><\/strong> est le premier recueil de po\u00e8mes de Hannah Sullivan, publi\u00e9 \u00e0 l&rsquo;origine par l&rsquo;\u00e9diteur londonien Faber, et en mars dernier en version bilingue anglais-fran\u00e7ais, dans la <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-1617\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/SullivanTroisPoemes.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"330\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/SullivanTroisPoemes.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/SullivanTroisPoemes-200x300.jpg 200w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/SullivanTroisPoemes-100x150.jpg 100w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>traduction en fran\u00e7ais de Patrick Hersant, par les \u00e9ditions de La Table Ronde. Les trois po\u00e8mes, \u00e9crits en vers libres, sont subdivis\u00e9s en parties dont certaines peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme des po\u00e8mes se tenant par eux-m\u00eames.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La po\u00e9sie de ce recueil tire son \u00e9nergie singuli\u00e8re de quantit\u00e9s de sources\u00a0: litt\u00e9raires (Hannah Sullivan enseigne la litt\u00e9rature anglaise \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 d&rsquo;Oxford) mais aussi philosophiques et scientifiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le premier des trois po\u00e8mes, intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Toi, tr\u00e8s jeune \u00e0 New York\u00a0\u00bb, est narratif et raconte le s\u00e9jour \u00e0 New York d&rsquo;une jeune femme qui travaille dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 elle est \u00ab\u00a0cens\u00e9e rem\u00e9dier aux inefficacit\u00e9s des processus en ligne, \/\/ G\u00e9rer le multicanal, veiller \u00e0 la gestion des petites entreprises\u00a0\u00bb. La narration se centre bient\u00f4t sur l&rsquo;\u00e9pisode des retrouvailles avec un amant, qui seront finalement rat\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le deuxi\u00e8me po\u00e8me, intitul\u00e9 \u00ab\u00a0En boucle avant l&rsquo;instant <em>t<\/em>\u00a0\u00bb et en sous-titre\u00a0: \u00ab\u00a0Un po\u00e8me pour H\u00e9raclite\u00a0\u00bb est travers\u00e9 par une m\u00e9ditation au ton \u00e0 la fois humoristique et tragique sur l&rsquo;histoire, la forme et l&rsquo;informe, et sur certaines th\u00e9ories physiques (cosmologiques en particulier). Il se termine sur l&rsquo;\u00e9vocation de Trinity, le premier essai d&rsquo;une bombe atomique, r\u00e9alis\u00e9 le 16 juillet 1945 dans le d\u00e9sert du Nouveau Mexique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le troisi\u00e8me po\u00e8me, \u00ab\u00a0Le bac \u00e0 sable apr\u00e8s la pluie\u00a0\u00bb, de toute \u00e9vidence biographique, \u00e9voque en les juxtaposant la mort du p\u00e8re et la naissance du premier enfant de la po\u00e9tesse. Il comporte des parties narratives, en particulier le r\u00e9cit de l&rsquo;accouchement laborieux du b\u00e9b\u00e9, et se termine par une m\u00e9ditation sur la mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La po\u00e9sie de Hannah Sullivan est ample, capable de percevoir le monde par l&rsquo;interm\u00e9diaire des voix les plus diverses, et de l&rsquo;accueillir dans son espace. Elle est aussi merveilleusement fra\u00eeche, d\u00e9poussi\u00e9r\u00e9e des convenances litt\u00e9raires et des lieux communs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les toponymes, les noms de personnes ou de types humains, les noms de sp\u00e9cialit\u00e9s culinaires, ceux de marques, d&rsquo;enseignes de caf\u00e9 ou de restaurant, abondent. Ces noms \u00e9voquent une \u00e9poque, et un espace g\u00e9ographique mais aussi social d\u00e9termin\u00e9s, en particulier des lieux et des soci\u00e9t\u00e9s urbains.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Oui les hipsters picorent leur kouign-amann \u00e0 San Francisco,<br \/>\nla brume se l\u00e8ve comme une porte de garage, les MacBooks se mettent en route.<br \/>\nUne fille en manque se balance devant un studio de Bikram embu\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On est loin de l&rsquo;aridit\u00e9 et de l&rsquo;hygi\u00e8ne d&rsquo;une certaine po\u00e9sie contemporaine o\u00f9 l&rsquo;\u00e9vocation de la moindre circonstance ou la mention d&rsquo;un nom de marque, parce qu&rsquo;elles porteraient pr\u00e9tendument atteinte \u00e0 la qualit\u00e9 universelle assign\u00e9e \u00e0 la po\u00e9sie, sont consid\u00e9r\u00e9es comme impures et par suite exclues. Les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 des lieux, \u00e0 un temps et \u00e0 des circonstances particuliers ancrent dans une r\u00e9alit\u00e9 circonstanci\u00e9e, mais cet ancrage ne compromet en rien le caract\u00e8re universel de ce qui est v\u00e9cu, voire le souligne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les notations sont pr\u00e9cises, parfois presque cin\u00e9matographiques dans leur exactitude. Associ\u00e9es \u00e0 la diversit\u00e9 de ce qu&rsquo;elles d\u00e9signent, elles cr\u00e9ent un imaginaire singulier, vaste et compos\u00e9 d&rsquo;objets et d&rsquo;\u00eatres originaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Rappelle-toi le mauvais feng shui de la maison que tu as vendue.<br \/>\nLa rue transversale qui d\u00e9bouchait pile devant la porte,<br \/>\nPuis, apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9choppe de jus de fruits avec ses sacs de pulpe fibreuse<br \/>\n(Curcuma purifi\u00e9, blettes arc-en-ciel, chou kale piquet\u00e9)<br \/>\nMenait aux villas Eichler qu&rsquo;enserrait le brouillard de six heures,<br \/>\nLes toits malicieux des ann\u00e9es cinquante\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette po\u00e9sie narrative \u00e0 certains moments, m\u00e9ditative voire sp\u00e9culative \u00e0 d&rsquo;autres, est de bout en bout impr\u00e9gn\u00e9e d&rsquo;un lyrisme bouleversant. Le choix des notations et leur accumulation lui conf\u00e8rent ce lyrisme, et aussi l&rsquo;apparition au sein de ces \u00e9vocations du \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb ou de son miroir le \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb, qui rappellent que tout cela est la vision d&rsquo;une personne singuli\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0La nuit, tu songes \u00e0 l\u2019immeuble d&rsquo;en face, \u00e0 ses lumi\u00e8res qui l&rsquo;une<br \/>\nApr\u00e8s l&rsquo;autre s&rsquo;\u00e9teignent, Mondrian appauvri, un carr\u00e9 d&rsquo;ocre<br \/>\nO\u00f9 une femme se d\u00e9v\u00eat pour la ville, caressant ses cuisses bouffies.<br \/>\nTu l&rsquo;entends parler au t\u00e9l\u00e9phone, de toi, sa \u00ab\u00a0petite innocente\u00a0\u00bb.<br \/>\nTout l&rsquo;\u00e9t\u00e9 tu as mang\u00e9 des p\u00eaches du march\u00e9 fermier.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ou, dans le corps d&rsquo;une m\u00e9ditation o\u00f9 la po\u00e9tesse tourne en ridicule l&rsquo;id\u00e9e de \u00ab\u00a0l&rsquo;amour vrai\u00a0\u00bb propos\u00e9e par Shelley, le d\u00e9veloppement des id\u00e9es est d\u00e9chir\u00e9 par l&rsquo;\u00e9vocation de circonstances qui pourraient appartenir au r\u00e9cit d&rsquo;amours malheureuses :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Pour finir nous voil\u00e0 sur un quai d\u00e9sol\u00e9<br \/>\nGuettant avec un maladroit bouquet de lys<br \/>\nCelle ou celui qu&rsquo;on aime avancer sous la pluie<br \/>\nT\u00eate pench\u00e9e, avec son rire de toujours,<br \/>\nTenant une autre main.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter  wp-image-1620\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/Hannah-Sullivan-BackGround.jpg\" alt=\"\" width=\"539\" height=\"337\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/Hannah-Sullivan-BackGround.jpg 480w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/Hannah-Sullivan-BackGround-300x188.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/Hannah-Sullivan-BackGround-150x94.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/Hannah-Sullivan-BackGround-366x229.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 539px) 100vw, 539px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Po\u00e9sie urbaine, cr\u00e9\u00e9e par une habitante de la grande ville, qui d\u00e9crit les lieux et les personnes d&rsquo;une mani\u00e8re transparente, en leur donnant les noms sous lesquels ils sont connus de tous. En ce sens, et bien que les r\u00e9f\u00e9rences litt\u00e9raires abondent par ailleurs, po\u00e9sie populaire qui \u00e9voque la ville sans le filtrage d&rsquo;une \u00ab\u00a0cl\u00e9\u00a0\u00bb ou d&rsquo;un code qui seraient n\u00e9cessaires pour acc\u00e9der au sens\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Personne pour t&rsquo;attendre dans le hall des arriv\u00e9es,<br \/>\nSinon le vide et la lumi\u00e8re de cath\u00e9drale du Terminal 5,<br \/>\nL&rsquo;\u00e9clat d&rsquo;une enseigne Krispy Kreme et le fauve embonpoint<br \/>\nDes bouteilles de Scotch \u00e0 caresser apr\u00e8s la douane\u00a0: seul moyen<br \/>\nApr\u00e8s un tel voyage de retarder le retour.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;humour affleure partout, de m\u00eame que le sentiment tragique auquel il est souvent m\u00eal\u00e9, dans un m\u00e9lange qui exprime une tristesse lucide et sereine, davantage que l&rsquo;ironie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les automatismes d&rsquo;un certain langage professionnel sont tourn\u00e9s en d\u00e9rision\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0L&rsquo;associ\u00e9 principal appelle de Newark, \u00ab\u00a0Bravo \u00e0 l&rsquo;\u00e9quipe (ronron<br \/>\nDe sa voix mince, il sirote quelque chose), on vise le gagnant-gagnant\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans un po\u00e8me qui aboutit \u00e0 une m\u00e9ditation sur le langage, les mod\u00e8les cosmologiques concernant l&rsquo;origine de l&rsquo;univers sont tourn\u00e9s en d\u00e9rision\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Au d\u00e9but, tout \u00e9tait rien<br \/>\nEt il n&rsquo;y avait pas grand-chose, et pas de d\u00e9but.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une certaine situation est per\u00e7ue avec un point de vue l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9cal\u00e9. Dans cette mise \u00e0 distance, un caract\u00e8re d\u00e9risoire ou absurde appara\u00eet, souvent reli\u00e9 \u00e0 l&rsquo;impermanence de l&rsquo;existence humaine. Ainsi, \u00e9voquant la nuit qui a suivi l&rsquo;accouchement, et parlant d&rsquo;elle et de son b\u00e9b\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ni lui ni moi, cette premi\u00e8re nuit, n&rsquo;\u00e9tions au mieux de notre forme\u00a0\u00bb\u00a0et, comparant la relation qui s&rsquo;\u00e9tablit entre elle et le b\u00e9b\u00e9, \u00e0 celle qui existait entre elle et son p\u00e8re mort peu de temps auparavant\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Le b\u00e9b\u00e9 ne ressemblait nullement \u00e0 mon p\u00e8re,<br \/>\nMais il y avait quelque chose de commun\u00a0:<br \/>\nDe part et d&rsquo;autre, une g\u00eane maladroite. (\u2026)<br \/>\nIl y avait aussi une anglicit\u00e9 partag\u00e9e. (\u2026)<br \/>\nChacun de nous timidement r\u00e9joui par l&rsquo;autre,<br \/>\nAvec un rien de snobisme dans le soulagement, l&rsquo;acceptation.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La force de ces po\u00e8mes et leur beaut\u00e9 viennent aussi de leur merveilleuse limpidit\u00e9. \u00c9vocation, d\u00e9veloppement narratif ou argumentatif, tout est exprim\u00e9 de mani\u00e8re transparente, aussit\u00f4t compr\u00e9hensible, touchant le lecteur directement. Une magie propre \u00e0 l&rsquo;expression po\u00e9tique op\u00e8re cependant, et cette impression directe p\u00e9n\u00e8tre en profondeur et est r\u00e9manente.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le cours du dernier des trois po\u00e8mes, une anguille de mer en instance de mourir appara\u00eet comme un exemple de l&rsquo;indiff\u00e9rence que la po\u00e9tesse sugg\u00e8re de prendre en exemple\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Elle voudrait quitter l&rsquo;aquarium, le cri des langoustes,<br \/>\nLa vision monotone des banquettes de ska\u00ef,<br \/>\nLes gens du m\u00e9tier venus saliver en coll\u00e8gues\u00a0:<br \/>\n\u00ab\u00a0Moiti\u00e9 en sashimi, moiti\u00e9 en friture \u00e9pic\u00e9e\u00a0\u00bb,<br \/>\nMais voudrait aussi ne pas quitter l&rsquo;aquarium, \u00eatre \u00e0 jamais<br \/>\nChoisie et non choisie, ni vivante ni morte,<br \/>\nA tourbillonner entre deux murs de bulles et de verre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;animal aper\u00e7oit le monde ext\u00e9rieur \u00e0 travers la transparence de l&rsquo;eau et du verre, et cependant en est s\u00e9par\u00e9e, et est comme emprisonn\u00e9e dans la transparence. C&rsquo;est \u00e0 cette transparence que la po\u00e9tesse s&rsquo;en remet finalement, par ce constat qui conclut l&rsquo;ensemble du recueil\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Tu as deux fois \u00e9t\u00e9 du nombre des vivants,<br \/>\nEt par deux fois aim\u00e9e.<br \/>\nTe voil\u00e0 retomb\u00e9e dans la clart\u00e9 de l&rsquo;air.\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hannah Sullivan, Trois po\u00e8mes, version bilingue, \u00e9ditions de La Table Ronde, mars 2021, 163 pages, 16 \u20ac, ISBN\u00a0: 979-10-371-0514-1. &nbsp; Trois po\u00e8mes est le premier recueil de po\u00e8mes de Hannah Sullivan, publi\u00e9 \u00e0 l&rsquo;origine par l&rsquo;\u00e9diteur londonien Faber, et en mars dernier en version bilingue anglais-fran\u00e7ais, dans la traduction en fran\u00e7ais de Patrick Hersant, par les \u00e9ditions de La Table Ronde. Les trois po\u00e8mes, \u00e9crits en vers libres, sont subdivis\u00e9s en parties dont certaines peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme des po\u00e8mes se tenant par eux-m\u00eames. La po\u00e9sie de ce recueil tire son \u00e9nergie singuli\u00e8re de quantit\u00e9s de sources\u00a0: litt\u00e9raires (Hannah Sullivan enseigne la litt\u00e9rature anglaise \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 d&rsquo;Oxford) mais aussi philosophiques et scientifiques. Le premier des trois po\u00e8mes, intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Toi, tr\u00e8s jeune \u00e0 New York\u00a0\u00bb, est narratif et raconte le s\u00e9jour \u00e0 New York d&rsquo;une jeune femme qui travaille dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 elle est \u00ab\u00a0cens\u00e9e rem\u00e9dier aux inefficacit\u00e9s des processus en ligne, \/\/ G\u00e9rer le multicanal, veiller \u00e0 la gestion des petites entreprises\u00a0\u00bb. La narration se centre bient\u00f4t sur l&rsquo;\u00e9pisode des retrouvailles avec un amant, qui seront finalement rat\u00e9es. Le deuxi\u00e8me po\u00e8me, intitul\u00e9 \u00ab\u00a0En boucle avant l&rsquo;instant t\u00a0\u00bb et en sous-titre\u00a0: \u00ab\u00a0Un po\u00e8me pour H\u00e9raclite\u00a0\u00bb est travers\u00e9 par une m\u00e9ditation au ton \u00e0 la fois humoristique et tragique sur l&rsquo;histoire, la forme et l&rsquo;informe, et sur certaines th\u00e9ories physiques (cosmologiques en particulier). Il se termine sur l&rsquo;\u00e9vocation de Trinity, le premier essai d&rsquo;une bombe atomique, r\u00e9alis\u00e9 le 16 juillet 1945 dans le d\u00e9sert du Nouveau Mexique. Le troisi\u00e8me po\u00e8me, \u00ab\u00a0Le bac \u00e0 sable apr\u00e8s la pluie\u00a0\u00bb, de toute \u00e9vidence biographique, \u00e9voque en les juxtaposant la mort du p\u00e8re et la naissance du premier enfant de la po\u00e9tesse. Il comporte des parties narratives, en particulier le r\u00e9cit de l&rsquo;accouchement laborieux du b\u00e9b\u00e9, et se termine par une m\u00e9ditation sur la mort. La po\u00e9sie de Hannah Sullivan est ample, capable de percevoir le monde par l&rsquo;interm\u00e9diaire des voix les plus diverses, et de l&rsquo;accueillir dans son espace. Elle est aussi merveilleusement fra\u00eeche, d\u00e9poussi\u00e9r\u00e9e des convenances litt\u00e9raires et des lieux communs. Les toponymes, les noms de personnes ou de types humains, les noms de sp\u00e9cialit\u00e9s culinaires, ceux de marques, d&rsquo;enseignes de caf\u00e9 ou de restaurant, abondent. Ces noms \u00e9voquent une \u00e9poque, et un espace g\u00e9ographique mais aussi social d\u00e9termin\u00e9s, en particulier des lieux et des soci\u00e9t\u00e9s urbains. \u00ab\u00a0Oui les hipsters picorent leur kouign-amann \u00e0 San Francisco, la brume se l\u00e8ve comme une porte de garage, les MacBooks se mettent en route. Une fille en manque se balance devant un studio de Bikram embu\u00e9.\u00a0\u00bb On est loin de l&rsquo;aridit\u00e9 et de l&rsquo;hygi\u00e8ne d&rsquo;une certaine po\u00e9sie contemporaine o\u00f9 l&rsquo;\u00e9vocation de la moindre circonstance ou la mention d&rsquo;un nom de marque, parce qu&rsquo;elles porteraient pr\u00e9tendument atteinte \u00e0 la qualit\u00e9 universelle assign\u00e9e \u00e0 la po\u00e9sie, sont consid\u00e9r\u00e9es comme impures et par suite exclues. Les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 des lieux, \u00e0 un temps et \u00e0 des circonstances particuliers ancrent dans une r\u00e9alit\u00e9 circonstanci\u00e9e, mais cet ancrage ne compromet en rien le caract\u00e8re universel de ce qui est v\u00e9cu, voire le souligne. Les notations sont pr\u00e9cises, parfois presque cin\u00e9matographiques dans leur exactitude. Associ\u00e9es \u00e0 la diversit\u00e9 de ce qu&rsquo;elles d\u00e9signent, elles cr\u00e9ent un imaginaire singulier, vaste et compos\u00e9 d&rsquo;objets et d&rsquo;\u00eatres originaux. \u00ab\u00a0Rappelle-toi le mauvais feng shui de la maison que tu as vendue. La rue transversale qui d\u00e9bouchait pile devant la porte, Puis, apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9choppe de jus de fruits avec ses sacs de pulpe fibreuse (Curcuma purifi\u00e9, blettes arc-en-ciel, chou kale piquet\u00e9) Menait aux villas Eichler qu&rsquo;enserrait le brouillard de six heures, Les toits malicieux des ann\u00e9es cinquante\u00a0?\u00a0\u00bb Cette po\u00e9sie narrative \u00e0 certains moments, m\u00e9ditative voire sp\u00e9culative \u00e0 d&rsquo;autres, est de bout en bout impr\u00e9gn\u00e9e d&rsquo;un lyrisme bouleversant. Le choix des notations et leur accumulation lui conf\u00e8rent ce lyrisme, et aussi l&rsquo;apparition au sein de ces \u00e9vocations du \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb ou de son miroir le \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb, qui rappellent que tout cela est la vision d&rsquo;une personne singuli\u00e8re. \u00ab\u00a0La nuit, tu songes \u00e0 l\u2019immeuble d&rsquo;en face, \u00e0 ses lumi\u00e8res qui l&rsquo;une Apr\u00e8s l&rsquo;autre s&rsquo;\u00e9teignent, Mondrian appauvri, un carr\u00e9 d&rsquo;ocre O\u00f9 une femme se d\u00e9v\u00eat pour la ville, caressant ses cuisses bouffies. Tu l&rsquo;entends parler au t\u00e9l\u00e9phone, de toi, sa \u00ab\u00a0petite innocente\u00a0\u00bb. Tout l&rsquo;\u00e9t\u00e9 tu as mang\u00e9 des p\u00eaches du march\u00e9 fermier.\u00a0\u00bb Ou, dans le corps d&rsquo;une m\u00e9ditation o\u00f9 la po\u00e9tesse tourne en ridicule l&rsquo;id\u00e9e de \u00ab\u00a0l&rsquo;amour vrai\u00a0\u00bb propos\u00e9e par Shelley, le d\u00e9veloppement des id\u00e9es est d\u00e9chir\u00e9 par l&rsquo;\u00e9vocation de circonstances qui pourraient appartenir au r\u00e9cit d&rsquo;amours malheureuses : \u00ab\u00a0Pour finir nous voil\u00e0 sur un quai d\u00e9sol\u00e9 Guettant avec un maladroit bouquet de lys Celle ou celui qu&rsquo;on aime avancer sous la pluie T\u00eate pench\u00e9e, avec son rire de toujours, Tenant une autre main.\u00a0\u00bb Po\u00e9sie urbaine, cr\u00e9\u00e9e par une habitante de la grande ville, qui d\u00e9crit les lieux et les personnes d&rsquo;une mani\u00e8re transparente, en leur donnant les noms sous lesquels ils sont connus de tous. En ce sens, et bien que les r\u00e9f\u00e9rences litt\u00e9raires abondent par ailleurs, po\u00e9sie populaire qui \u00e9voque la ville sans le filtrage d&rsquo;une \u00ab\u00a0cl\u00e9\u00a0\u00bb ou d&rsquo;un code qui seraient n\u00e9cessaires pour acc\u00e9der au sens\u00a0: \u00ab\u00a0Personne pour t&rsquo;attendre dans le hall des arriv\u00e9es, Sinon le vide et la lumi\u00e8re de cath\u00e9drale du Terminal 5, L&rsquo;\u00e9clat d&rsquo;une enseigne Krispy Kreme et le fauve embonpoint Des bouteilles de Scotch \u00e0 caresser apr\u00e8s la douane\u00a0: seul moyen Apr\u00e8s un tel voyage de retarder le retour.\u00a0\u00bb L&rsquo;humour affleure partout, de m\u00eame que le sentiment tragique auquel il est souvent m\u00eal\u00e9, dans un m\u00e9lange qui exprime une tristesse lucide et sereine, davantage que l&rsquo;ironie. Les automatismes d&rsquo;un certain langage professionnel sont tourn\u00e9s en d\u00e9rision\u00a0: \u00ab\u00a0L&rsquo;associ\u00e9 principal appelle de Newark, \u00ab\u00a0Bravo \u00e0 l&rsquo;\u00e9quipe (ronron De sa voix mince, il sirote quelque chose), on vise le gagnant-gagnant\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb. Dans un po\u00e8me qui aboutit \u00e0 une m\u00e9ditation sur le langage, les mod\u00e8les cosmologiques concernant l&rsquo;origine de l&rsquo;univers sont tourn\u00e9s en d\u00e9rision\u00a0: \u00ab\u00a0Au d\u00e9but, tout \u00e9tait rien Et il n&rsquo;y avait pas grand-chose, et pas de d\u00e9but.\u00a0\u00bb Une certaine situation est per\u00e7ue avec un point de vue l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9cal\u00e9. Dans cette mise \u00e0 distance, un caract\u00e8re d\u00e9risoire&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1618,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,7,2],"tags":[1051,914,1256,1257],"class_list":["post-1615","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-livres-recus","category-une","tag-arnaud-talhouarn","tag-editions-la-table-ronde","tag-hannah-sullivan","tag-sullivan-lyrisme"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1615","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1615"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1615\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1621,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1615\/revisions\/1621"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1618"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1615"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1615"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1615"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}