{"id":1803,"date":"2021-10-24T19:40:30","date_gmt":"2021-10-24T17:40:30","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=1803"},"modified":"2021-10-25T09:44:02","modified_gmt":"2021-10-25T07:44:02","slug":"lettre-sandra-moussempes-derniere-lettre-a-henry-henry-deluy-1931-2021","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2021\/10\/24\/lettre-sandra-moussempes-derniere-lettre-a-henry-henry-deluy-1931-2021\/","title":{"rendered":"[Lettre] Sandra Moussemp\u00e8s, Derni\u00e8re lettre \u00e0 Henri (Henri Deluy : 1931-2021)"},"content":{"rendered":"<p><b>Flash-back\u00a0<\/b><\/p>\n<p><em>Cette lettre \u00e9crite \u00e0 Henri Deluy en juillet 2021 n\u2019a pu lui \u00eatre adress\u00e9e car il venait de mourir&#8230;<\/em><\/p>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cher Henri,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le temps passe et les cycles reviennent. Tu es maintenant \u00e0 Marseille avec Liliane (Giraudon) tout pr\u00e8s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me rem\u00e9more ma premi\u00e8re publication en revue dans <em>Action Po\u00e9tique<\/em> en 1992, un moment charni\u00e8re dans ma vie. J&rsquo;avais 26 ans. Puis ta proposition qu&rsquo;on fasse un livre,\u00a0<em>Exercices d&rsquo;incendie\u00a0<\/em>est paru en 1994. Je n&rsquo;avais jusque-l\u00e0 jamais envisag\u00e9 d&rsquo;\u00eatre po\u00e9tesse. C&rsquo;est l\u00e0 que j&rsquo;ai compris que je venais de trouver ma place.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je t&rsquo;ai crois\u00e9 lorsque j&rsquo;\u00e9tais adolescente, de loin, on pouvait te reconna\u00eetre \u00e0 ton rire <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-1805\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/Deluy-portrait.jpg\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"215\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/Deluy-portrait.jpg 225w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/Deluy-portrait-150x143.jpg 150w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/>\u00e9tonnant. Puis je me souviens du Henri de la po\u00e9sie avec son int\u00e9grit\u00e9, son caract\u00e8re d&rsquo;homme libre, celui qui m&rsquo;a permis de retrouver un peu de confiance en l&rsquo;\u00eatre humain. Et tu aurais pu comme certains, t&rsquo;en tenir \u00e0 une relation vaguement condescendante avec celle qui avait perdu l&rsquo;\u00eatre qui comptait le plus dans sa vie, son propre p\u00e8re. Celle qui n&rsquo;avait plus sa place dans une famille en recomposition-d\u00e9composition, o\u00f9 elle subissait dans l&rsquo;ombre des \u00e9v\u00e9nements traumatiques. Or, tu m&rsquo;as regard\u00e9 non pas comme une jeune femme tourment\u00e9e mais comme une po\u00e9tesse. Quand tant d&rsquo;autres auraient jou\u00e9 les pygmalions ou m\u00eame tent\u00e9 des approches douteuses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour la sortie d\u00a0\u00bb<em>Exercices d&rsquo;incendie,<\/em>\u00a0tu m&rsquo;as invit\u00e9e \u00e0 d\u00eener au D\u00f4me \u00e0 Montparnasse pr\u00e8s de chez moi o\u00f9 je n&rsquo;avais jamais \u00e9t\u00e9 avant.\u00a0 (Tu aimais les nourritures terrestres, faisais de tes recettes un art \u00e0 chaque quatri\u00e8me de couverture d&rsquo;<em>Action po\u00e9tique<\/em>).\u00a0Je me souviens d&rsquo;un dessert magique, une sorte de cr\u00e8me aux oeufs d\u00e9licieuse. Mon p\u00e8re allait souvent au Select juste en face. Je pense que vous vous seriez appr\u00e9ci\u00e9s tous les deux, lui avec son excentricit\u00e9 flegmatique de grand seigneur un peu dandy mega-cultiv\u00e9 et toi avec ton intensit\u00e9 engag\u00e9e. Vous auriez parl\u00e9 d&rsquo;Artaud \u00e0 tous les coups qu&rsquo;il adorait, de Raymond Roussel, de la revue f\u00e9ministe <em>Sorci\u00e8res<\/em> peut-\u00eatre, qu&rsquo;il me faisait lire lorsque j&rsquo;\u00e9tais enfant. Dommage que tu ne l&rsquo;aies pas connu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour revenir \u00e0 ces ann\u00e9es 90, j&rsquo;avais retrouv\u00e9 une place \u00e0 Londres dans la musique \u00e9lectro et le milieu underground o\u00f9 j&rsquo;\u00e9voluais. A Paris je retournais vers l&rsquo;\u00e9criture, vers mon centre. Lorsque tu as publi\u00e9 mon premier livre ce centre a pris la place. L&rsquo;errance s&rsquo;est mue en errance m\u00e9tabolique qu&rsquo;on place dans les po\u00e8mes. Et ton regard fut\u00a0d&rsquo;une rigueur bienveillante, me faisant confiance, jamais paternaliste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tu es aussi de ceux qui avouent quand ils se sont tromp\u00e9s et qui sait renouer avec panache, c&rsquo;\u00e9tait \u00e0 la sortie de mon livre\u00a0<em>Photog\u00e9nie des ombres peintes.\u00a0<\/em>Alain Nicolas avait fait un bel article dans <em>L&rsquo;Humanit\u00e9<\/em>. Que tu m&rsquo;as tendu apr\u00e8s une lecture \u00e0 Paris avec Liliane et Philippe Beck. Nous avons repris contact. Nous ne nous parlions plus depuis un moment sans savoir d&rsquo;ailleurs pourquoi.\u00a0Il y avait Virgile mon fils et tu es devenu tonton Henri comme l&rsquo;\u00e9tait tonton Jean-Jacques (Vitton), c&rsquo;\u00e9tait extr\u00eamement \u00e9mouvant de te voir donner la main \u00e0 mon fils, t&rsquo;en occuper avec patience, Liliane en riait. Il s&rsquo;en souvient encore. La derni\u00e8re fois que je t&rsquo;ai vu remonte \u00e0 une dizaine d&rsquo;ann\u00e9es \u00e0 Arles, avec Liliane et Jean-Jacques. L\u00e0 aussi tu jouais avec Virgile.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tu es un \u00eatre entier et dans ce milieu c&rsquo;est plut\u00f4t rare avec ton regard intense et fier d&rsquo;homme du Sud. Tu restes unique. Tu as tant fait.\u00a0Avec <em>Action Po\u00e9tique<\/em>, <em>IF<\/em>, les traductions, la Biennale \u00e0 Ivry, ton oeuvre po\u00e9tique marquante (publi\u00e9e en partie chez notre \u00e9diteur commun et po\u00e8te Yves Di Manno, \u00e0 qui je dois beaucoup aussi et qui a su me guider, me faire confiance pour les cinq volumes que j&rsquo;ai publi\u00e9 chez Flammarion). Une passion pour la po\u00e9sie, un engagement total.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avec\u00a0<em>29 Femmes une anthologie<\/em>\u00a0(Stock 1995) toi et Liliane avez pour la premi\u00e8re fois mis en avant les femmes po\u00e8tes en France, tout en partant du postulat qu&rsquo;il n&rsquo;y avait pas d&rsquo;\u00e9criture f\u00e9minine. Vous vous \u00eates pris les foudres de certains machistes. Il existe encore des omertas, des pr\u00e9dateurs qui hantent toujours ce milieu, j&rsquo;en ai fait les frais plusieurs fois. Je me suis retrouv\u00e9e dans des situations o\u00f9 j&rsquo;ai d\u00fb fuir, puis subir ensuite parfois quelques \u00ab\u00a0repr\u00e9sailles\u00a0\u00bb mesquines. Mais l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 reste essentielle. Au final, seuls les livres et le travail comptent.\u00a0<strong>Et peu importe le th\u00e9\u00e2tre des vanit\u00e9s<\/strong>. Toi comme Yves ou Liliane me l&rsquo;avez toujours dit lorsque par moments je doutais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je viens d&rsquo;\u00e9crire (tout comme Liliane) une lettre dans une anthologie\u00a0<a href=\"https:\/\/www.arche-editeur.com\/livre\/lettres-aux-jeunes-poetesses-710\">\u00ab\u00a0Lettres aux jeunes po\u00e9tesses\u00a0\u00bb<\/a> sur le mod\u00e8le de Rilke, j&rsquo;\u00e9voque cette place et ce trou b\u00e9ant qui surgit parfois, ce qui donne place \u00e0 l&rsquo;\u00e9criture. Place et \u00e9criture.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je pense \u00e0 toi tr\u00e8s fort, je sais que tu te sens seul, on l&rsquo;est tous d&rsquo;une certaine mani\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;esp\u00e8re que tu as bien re\u00e7u ma carte postale avec Jimmy Hendrix.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Liliane est l\u00e0 et veille sur toi avec amour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;esp\u00e8re venir dans le Sud, et je passerai te voir \u00e0 la maison de retraite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je t&#8217;embrasse<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sandra<\/p>\n<\/blockquote>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Flash-back\u00a0 Cette lettre \u00e9crite \u00e0 Henri Deluy en juillet 2021 n\u2019a pu lui \u00eatre adress\u00e9e car il venait de mourir&#8230; Cher Henri, Le temps passe et les cycles reviennent. Tu es maintenant \u00e0 Marseille avec Liliane (Giraudon) tout pr\u00e8s. Je me rem\u00e9more ma premi\u00e8re publication en revue dans Action Po\u00e9tique en 1992, un moment charni\u00e8re dans ma vie. J&rsquo;avais 26 ans. Puis ta proposition qu&rsquo;on fasse un livre,\u00a0Exercices d&rsquo;incendie\u00a0est paru en 1994. Je n&rsquo;avais jusque-l\u00e0 jamais envisag\u00e9 d&rsquo;\u00eatre po\u00e9tesse. C&rsquo;est l\u00e0 que j&rsquo;ai compris que je venais de trouver ma place. Je t&rsquo;ai crois\u00e9 lorsque j&rsquo;\u00e9tais adolescente, de loin, on pouvait te reconna\u00eetre \u00e0 ton rire \u00e9tonnant. Puis je me souviens du Henri de la po\u00e9sie avec son int\u00e9grit\u00e9, son caract\u00e8re d&rsquo;homme libre, celui qui m&rsquo;a permis de retrouver un peu de confiance en l&rsquo;\u00eatre humain. Et tu aurais pu comme certains, t&rsquo;en tenir \u00e0 une relation vaguement condescendante avec celle qui avait perdu l&rsquo;\u00eatre qui comptait le plus dans sa vie, son propre p\u00e8re. Celle qui n&rsquo;avait plus sa place dans une famille en recomposition-d\u00e9composition, o\u00f9 elle subissait dans l&rsquo;ombre des \u00e9v\u00e9nements traumatiques. Or, tu m&rsquo;as regard\u00e9 non pas comme une jeune femme tourment\u00e9e mais comme une po\u00e9tesse. Quand tant d&rsquo;autres auraient jou\u00e9 les pygmalions ou m\u00eame tent\u00e9 des approches douteuses. Pour la sortie d\u00a0\u00bbExercices d&rsquo;incendie,\u00a0tu m&rsquo;as invit\u00e9e \u00e0 d\u00eener au D\u00f4me \u00e0 Montparnasse pr\u00e8s de chez moi o\u00f9 je n&rsquo;avais jamais \u00e9t\u00e9 avant.\u00a0 (Tu aimais les nourritures terrestres, faisais de tes recettes un art \u00e0 chaque quatri\u00e8me de couverture d&rsquo;Action po\u00e9tique).\u00a0Je me souviens d&rsquo;un dessert magique, une sorte de cr\u00e8me aux oeufs d\u00e9licieuse. Mon p\u00e8re allait souvent au Select juste en face. Je pense que vous vous seriez appr\u00e9ci\u00e9s tous les deux, lui avec son excentricit\u00e9 flegmatique de grand seigneur un peu dandy mega-cultiv\u00e9 et toi avec ton intensit\u00e9 engag\u00e9e. Vous auriez parl\u00e9 d&rsquo;Artaud \u00e0 tous les coups qu&rsquo;il adorait, de Raymond Roussel, de la revue f\u00e9ministe Sorci\u00e8res peut-\u00eatre, qu&rsquo;il me faisait lire lorsque j&rsquo;\u00e9tais enfant. Dommage que tu ne l&rsquo;aies pas connu. Pour revenir \u00e0 ces ann\u00e9es 90, j&rsquo;avais retrouv\u00e9 une place \u00e0 Londres dans la musique \u00e9lectro et le milieu underground o\u00f9 j&rsquo;\u00e9voluais. A Paris je retournais vers l&rsquo;\u00e9criture, vers mon centre. Lorsque tu as publi\u00e9 mon premier livre ce centre a pris la place. L&rsquo;errance s&rsquo;est mue en errance m\u00e9tabolique qu&rsquo;on place dans les po\u00e8mes. Et ton regard fut\u00a0d&rsquo;une rigueur bienveillante, me faisant confiance, jamais paternaliste. Tu es aussi de ceux qui avouent quand ils se sont tromp\u00e9s et qui sait renouer avec panache, c&rsquo;\u00e9tait \u00e0 la sortie de mon livre\u00a0Photog\u00e9nie des ombres peintes.\u00a0Alain Nicolas avait fait un bel article dans L&rsquo;Humanit\u00e9. Que tu m&rsquo;as tendu apr\u00e8s une lecture \u00e0 Paris avec Liliane et Philippe Beck. Nous avons repris contact. Nous ne nous parlions plus depuis un moment sans savoir d&rsquo;ailleurs pourquoi.\u00a0Il y avait Virgile mon fils et tu es devenu tonton Henri comme l&rsquo;\u00e9tait tonton Jean-Jacques (Vitton), c&rsquo;\u00e9tait extr\u00eamement \u00e9mouvant de te voir donner la main \u00e0 mon fils, t&rsquo;en occuper avec patience, Liliane en riait. Il s&rsquo;en souvient encore. La derni\u00e8re fois que je t&rsquo;ai vu remonte \u00e0 une dizaine d&rsquo;ann\u00e9es \u00e0 Arles, avec Liliane et Jean-Jacques. L\u00e0 aussi tu jouais avec Virgile. Tu es un \u00eatre entier et dans ce milieu c&rsquo;est plut\u00f4t rare avec ton regard intense et fier d&rsquo;homme du Sud. Tu restes unique. Tu as tant fait.\u00a0Avec Action Po\u00e9tique, IF, les traductions, la Biennale \u00e0 Ivry, ton oeuvre po\u00e9tique marquante (publi\u00e9e en partie chez notre \u00e9diteur commun et po\u00e8te Yves Di Manno, \u00e0 qui je dois beaucoup aussi et qui a su me guider, me faire confiance pour les cinq volumes que j&rsquo;ai publi\u00e9 chez Flammarion). Une passion pour la po\u00e9sie, un engagement total. Avec\u00a029 Femmes une anthologie\u00a0(Stock 1995) toi et Liliane avez pour la premi\u00e8re fois mis en avant les femmes po\u00e8tes en France, tout en partant du postulat qu&rsquo;il n&rsquo;y avait pas d&rsquo;\u00e9criture f\u00e9minine. Vous vous \u00eates pris les foudres de certains machistes. Il existe encore des omertas, des pr\u00e9dateurs qui hantent toujours ce milieu, j&rsquo;en ai fait les frais plusieurs fois. 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