{"id":232,"date":"2021-02-18T17:28:39","date_gmt":"2021-02-18T16:28:39","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=232"},"modified":"2021-05-03T17:30:58","modified_gmt":"2021-05-03T15:30:58","slug":"chronique-francois-crosnier-avec-une-force-epouvantable-a-propos-de-fabienne-letang-chambre-froide","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2021\/02\/18\/chronique-francois-crosnier-avec-une-force-epouvantable-a-propos-de-fabienne-letang-chambre-froide\/","title":{"rendered":"[Chronique] Fran\u00e7ois Crosnier, Avec une force \u00e9pouvantable (\u00e0 propos de Fabienne L\u00e9tang, Chambre froide)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Fabienne L\u00e9tang, <strong><em>Chambre froide<\/em><\/strong>. Textes d\u2019Amandine Andr\u00e9, A. C. Hello et Liliane Giraudon. Les Presses du r\u00e9el, collection \u00ab\u00a0Al Dante\u00a0\u00bb, hiver 2020-2021, 96 pages, 20 \u20ac, ISBN\u00a0: 978-2-37896-205-0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Mars, avril, mai 2020\u00a0: en pleine p\u00e9riode de confinement, Fabienne L\u00e9tang con\u00e7oit et r\u00e9alise dans son studio les performances photographiques qui composent la partie visuelle de <em>Chambre froide. <\/em>La polys\u00e9mie du titre (la \u00ab\u00a0chambre \u00bb est \u00e9galement un appareil photographique de grand format) oriente le lecteur vers une r\u00e9ception des images comme partie d\u2019un dispositif industriel <a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/SeinOuvriereLetang.jpg\" rel=\"prettyphoto[232]\" rel=\"prettyphoto[17720]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-17727\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/SeinOuvriereLetang.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 230px) 100vw, 230px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/SeinOuvriereLetang.jpg 230w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/SeinOuvriereLetang-115x150.jpg 115w\" alt=\"\" width=\"230\" height=\"300\" \/><\/a><br \/>\n(le lieu de conservation) que confirme l\u2019omnipr\u00e9sence, parmi la trentaine de photographies pr\u00e9sent\u00e9es, d\u2019une ouvri\u00e8re en bleu de travail. \u00ab\u00a0La mamelle de l\u2019ouvri\u00e8re\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Machines \u00e0 nourrir les machines \u00e0 manger\u00a0\u00bb\u00a0: les corps f\u00e9minins sont d\u2019embl\u00e9e inscrits dans une relation fonctionnelle, qui ne tarde gu\u00e8re \u00e0 devenir agonistique (\u00ab\u00a0Le proc\u00e8s\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0L\u2019accusation\u00a0\u00bb). Deux corps s\u2019affrontent, dans une s\u00e9rie de variations sur le th\u00e8me de la contrainte \u2013 et plac\u00e9es sous l\u2019invocation de \u00ab\u00a0Surveiller et punir\u00a0\u00bb, livre figurant dans l\u2019une des photographies \u2013, donnant lieu \u00e0 la mise sous le regard du lecteur de situations de nourrissage ou de refus d\u2019alimentation, de domesticit\u00e9, d\u2019imposition (\u00ab\u00a0Les mesures \u00e9conomiques\u00a0\u00bb), pour culminer avec l\u2019image de la \u00ab\u00a0mort ouvri\u00e8re\u00a0\u00bb repr\u00e9sent\u00e9e par une Piet\u00e0 effectuant l\u2019ostension du v\u00eatement de travail. Pour autant, ce n\u2019est pas un chemin de croix qui est donn\u00e9 \u00e0 voir, mais bien plut\u00f4t la \u00ab\u00a0description d\u2019un combat\u00a0\u00bb dont, qui sait, l\u2019issue pourrait \u00eatre \u00e0 l\u2019avantage de l\u2019exploit\u00e9e (la photographie \u00ab\u00a0D\u00e9confinement\u00a0\u00bb montre l\u2019ouvri\u00e8re reprenant le dessus avec ses poings). L\u2019iconographie religieuse classique est ici d\u00e9tourn\u00e9e au profit d\u2019une vision mat\u00e9rialiste (\u00ab\u00a0dialectique\u00a0\u00bb comme l\u2019indique le titre de deux photographies), dont le paratexte donne la cl\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Fabienne L\u00e9tang \u2026 consid\u00e8re l\u2019art comme la production de gestes, de conduites et d\u2019actions participant d\u2019une tentative toujours renouvel\u00e9e de questionner le monde\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 la travers\u00e9e de cette \u00ab\u00a0chambre froide\u00a0\u00bb, trois auteures\u00a0: Amandine Andr\u00e9, Liliane Giraudon et A. C. Hello ont \u00e9t\u00e9 invit\u00e9es \u00e0 participer. Les textes r\u00e9unis ici entretiennent un rapport diff\u00e9rent aux images\u00a0: celui de Liliane Giraudon, <em>Ce qu\u2019il reste d\u2019Eurydice, <\/em>dont le d\u00e9coupage suit l\u2019ordre des photographies, s\u2019y r\u00e9f\u00e8re explicitement. En revanche, les textes d\u2019Amandine Andr\u00e9 (<em>Ag\u00f4n<\/em>) et d\u2019A. C. Hello (<em>La fabrication d\u2019une bombe, D\u00e9sob\u00e9issance \u00e0 la lumi\u00e8re <\/em>et <em>Sa m\u00e8re la pute<\/em>), dont certains sont ant\u00e9rieurs au travail de Fabienne L\u00e9tang, laissent \u00e0 l\u2019imagination du lecteur le plaisir d\u2019y retrouver ses propres \u00e9chos.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/LetangTragique.jpg\" rel=\"prettyphoto[232]\" rel=\"prettyphoto[17720]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-17726 alignright\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/LetangTragique.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/LetangTragique.jpg 540w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/LetangTragique-300x200.jpg 300w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/LetangTragique-150x100.jpg 150w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/LetangTragique-366x244.jpg 366w\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"360\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Amandine Andr\u00e9, dans sa tr\u00e8s dense ouverture, joue sur l\u2019opposition (ou plut\u00f4t la lutte, <em>Ag\u00f4n<\/em>) entre la souffrance et la douleur pour caract\u00e9riser les r\u00e9gimes d\u2019existence et d\u2019intensit\u00e9 de l\u2019une et de l\u2019autre\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9tat particulier\u00a0\u00bb, formule qui revient en leitmotiv de ce texte fort, est un \u00ab\u00a0\u00e9tat d\u2019absolu au monde et \u00e0 soi\u00a0\u00bb en ce qui concerne la douleur, tandis que la souffrance est un \u00ab\u00a0\u00e9tat de confusion une sorte d\u2019\u00e9tat qui totalise la somme du n\u00e9gatif\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>On le sait la douleur est une intensit\u00e9 de la vie. Elle vient l\u2019habiter et la rend palpable \u00e0 celui qui la ressent.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>(\u2026) La douleur s\u2019apprivoise jamais la souffrance qui est un \u00e9tat sauvage et qui ensauvage.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De cette lutte, au moins sur le plan esth\u00e9tique, sort vainqueur la douleur\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>La douleur est utile \u00e0 la beaut\u00e9 c\u2019est un besoin qu\u2019elle a c\u2019est un besoin et un outil que la beaut\u00e9 a utilis\u00e9 dans l\u2019histoire.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Beaucoup moins abstraits, les trois textes d\u2019A. C. Hello font surgir des figures de femmes dont la premi\u00e8re, \u00ab\u00a0aux r\u00e9actions \u00e9l\u00e9mentaires jusqu\u2019\u00e0 un certain point\u00a0\u00bb, est d\u00e9crite comme \u00ab\u00a0noire de pens\u00e9es tout \u00e0 son exc\u00e8s de penser fort\u00a0\u00bb dans un r\u00e9cit lui-m\u00eame excessif dont les termes (\u00ab\u00a0chatte cuite et bris\u00e9e\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0morceau de mort coll\u00e9 sur le bout de ses doigts dont il \u00e9tudiait le m\u00e9canisme avant d\u2019enserrer son cou\u00a0\u00bb) renvoient \u00e0 la perp\u00e9tration d\u2019un viol ind\u00e9finiment r\u00e9it\u00e9r\u00e9 (<em>La fabrication d\u2019une bombe<\/em>)<em>.<\/em> Dans <em>D\u00e9sob\u00e9issance \u00e0 la lumi\u00e8re<\/em>, la figure qui prend la parole sous le nom de Babak \u00e9nonce, dans une forme de ressassement, la condition imm\u00e9moriale d\u2019accus\u00e9e, de condamn\u00e9e<a href=\"applewebdata:\/\/7DDF1B00-9426-40C9-BFE4-BA46A6454EC6#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, de maudite, de \u00ab\u00a0tout en bas\u00a0\u00bb, de celle \u00ab\u00a0qui n\u2019a plus de Nom\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>B\u00eate immobile<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Je parle sans bruit.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Ils n\u2019ont pas d\u00e9truit en moi<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Ce qui annule leur langue.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Ma parole est encore lente.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin, dans <em>Sa m\u00e8re la pute <\/em>(2016), A. C. Hello interroge, avec un humour certain, la fabrication du f\u00e9minin dans un r\u00e9cit m\u00ealant description du bas-corporel maternel :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Une m\u00e8re se rompt. Presque la moiti\u00e9 de son corps tombe au pied du lit. Elle la scrute. Elle n\u2019y voit rien qu\u2019un \u0153il ouvert dans un gros dos surmont\u00e9 de trois dents<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">et discours de la fille \u00ab\u00a0\u00e9merg\u00e9e \u00e0 la surface du monde crev\u00e9\u00a0\u00bb, laquelle commente sa position dans le monde et son statut de \u00ab\u00a0fille p\u00e9rissable\u00a0\u00bb. La narration, comme la m\u00e8re, \u00ab\u00a0d\u00e9conne sec\u00a0\u00bb, faisant appel aussi bien au registre de l\u2019imaginaire surr\u00e9aliste<a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/9782378962050-475x500-1.jpg\" rel=\"prettyphoto[232]\" rel=\"prettyphoto[17720]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright  wp-image-17723\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/9782378962050-475x500-1-219x300.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/9782378962050-475x500-1-219x300.jpg 219w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/9782378962050-475x500-1-110x150.jpg 110w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/9782378962050-475x500-1.jpg 365w\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"308\" \/><\/a> qu\u2019\u00e0 celui du polar, mais un polar d\u00e9cal\u00e9 o\u00f9 les forces de l\u2019ordre se livreraient \u00e0 des consid\u00e9rations grotesques sur l\u2019\u00e9ducation\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, les gens qui r\u00e9ussissent leur vie, ont eu la t\u00e9l\u00e9vision depuis la naissance. Et ceux qui lisent des livres, ont tendance \u00e0 la rater, croyez-moi.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9mentant le constat ici \u00e9nonc\u00e9 sur \u00ab\u00a0le fin mot de tout ceci, \u00e0 savoir que nous sommes foutus et que nous ne sommes pas pr\u00eats\u00a0\u00bb, les textes d\u2019A. C. Hello manifestent \u00ab\u00a0avec une force \u00e9pouvantable\u00a0\u00bb la r\u00e9sistance par l\u2019\u00e9criture.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Liliane Giraudon, on l\u2019a dit plus haut, inscrit son texte dans l\u2019espace ouvert par les photographies de Fabienne L\u00e9tang, mais choisit de mani\u00e8re subtile le d\u00e9tour par le mythe. Ainsi, pour prendre un exemple, <em>Ce qu\u2019il reste d\u2019Eurydice <\/em>commente \u00ab\u00a0Piet\u00e0\u00a0: mort ouvri\u00e8re\u00a0\u00bb, image d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9e, de la mani\u00e8re suivante\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Quelle sc\u00e8ne non jou\u00e9e et pour quelle d\u00e9pouille (\u2026). On peut toujours b\u00e9gayer les gestes d\u2019une inusable Piet\u00e0. Sans cesse les corps s\u2019effacent. Eurydice, par exemple, sur le point de quitter les Enfers. Tandis que hors champ, les nichons de Tir\u00e9sias scintillent comme des calamars.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ici, l\u2019attention litt\u00e9rale port\u00e9e au sujet, qui n\u2019omet aucune des caract\u00e9ristiques de la photographie, se double d\u2019une interpr\u00e9tation qui permet au lecteur de convoquer tout un savoir stratifi\u00e9\u00a0: la mythologie (l\u2019histoire d\u2019Orph\u00e9e et d\u2019Eurydice), l\u2019histoire de l\u2019art (l\u2019iconographie de la m\u00e8re du Christ dans la peinture et la sculpture), l\u2019histoire litt\u00e9raire et musicale (\u00ab\u00a0Les mamelles de Tir\u00e9sias\u00a0\u00bb, avec la nuance comique et bien apollinarienne, pour le coup, de \u00ab\u00a0nichons\u00a0\u00bb). L\u2019image qui sert de support est ainsi \u00e9largie au \u00ab\u00a0hors champ\u00a0\u00bb propre au po\u00e8te.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/LetangDomination.jpg\" rel=\"prettyphoto[232]\" rel=\"prettyphoto[17720]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-17724 alignright\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/LetangDomination.jpg\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" srcset=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/LetangDomination.jpg 540w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/LetangDomination-300x233.jpg 300w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/LetangDomination-150x117.jpg 150w, http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/LetangDomination-366x285.jpg 366w\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"420\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les vingt photographies sur lesquelles intervient Liliane Giraudon (soit la majeure partie du travail de Fabienne L\u00e9tang) forment une s\u00e9rie \u00e0 une ou deux (exceptionnellement trois) figures f\u00e9minines se d\u00e9tachant sur fond noir ou neutre, ce qui accentue l\u2019importance du geste. La grammaire de celui-ci est d\u00e9termin\u00e9e par la position du bras, de la main gant\u00e9e ou non, et de la posture verticale ou inclin\u00e9e des corps sobrement v\u00eatus, \u00e0 dessein (mais lequel\u00a0?) de bleu, blanc ou rouge. Cette syntaxe tr\u00e8s simple n\u2019en est pas moins d\u2019une grande puissance d\u2019\u00e9vocation<strong>\u00a0<\/strong>: accusation, soumission, imposition, d\u00e9rision, r\u00e9volte\u2026 \u00e9mergent des \u00ab\u00a0tableaux vivants\u00a0\u00bb ici mis en sc\u00e8ne. Dans sa sobri\u00e9t\u00e9, le texte qui s\u2019en empare accro\u00eet encore ce sentiment gr\u00e2ce aux fulgurances dont il fait preuve\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Pas besoin de tuer un \u00eatre parlant pour le faire taire (\u2026)<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Gavage par le vide (\u2026)<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Pouss\u00e9 \u00e0 l\u2019extr\u00eame, le m\u00e9pris du corps ne peut manquer de rencontrer une banalisation de la mise \u00e0 mort (\u2026)<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Pour ce qui est du pass\u00e9, on passera sous silence l\u2019avortement intellectuel de si\u00e8cles entiers de femmes artistes et l\u2019infanticide des \u0153uvres de femmes \u00e9crivains.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est donc \u00e0 <a href=\"https:\/\/diacritik.com\/2021\/01\/12\/liliane-giraudon-pour-moi-ca-a-donc-ete-une-forme-de-guerre-sade-epouse-sade-chambre-froide-et-coups-de-dames\/\"><strong>Liliane Giraudon<\/strong><\/a> qu\u2019on empruntera la conclusion de cette chronique, tant son commentaire de la photographie de la page 61 \u00ab\u00a0Mis\u00e9rablement\u2026\u00a0\u00bb \u2013 comme une rime presqu\u2019identique \u00e0 celui de la photographie de la page 45 \u00ab\u00a0Libert\u00e9, \u00e9galit\u00e9\u2026\u00a0\u00bb \u2013 pourrait valoir pour l\u2019ensemble de ce livre \u00e0 la beaut\u00e9 duquel concourent \u00e0 \u00e9galit\u00e9 photographe et auteures\u00a0: \u00ab\u00a0<strong>entre splendeur et lamentation, rapport d\u2019un instant d\u2019histoire sans aucune trace d\u2019explication<\/strong>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/7DDF1B00-9426-40C9-BFE4-BA46A6454EC6#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> La citation qui cl\u00f4t le texte, <em>Ad omnia citra mortem,<\/em> renvoie, selon l\u2019<em>Encyclop\u00e9die,<\/em> \u00e0 une condamnation au fouet, \u00e0 \u00eatre marqu\u00e9 et envoy\u00e9 aux gal\u00e8res.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Fabienne L\u00e9tang, Chambre froide. Textes d\u2019Amandine Andr\u00e9, A. C. Hello et Liliane Giraudon. Les Presses du r\u00e9el, collection \u00ab\u00a0Al Dante\u00a0\u00bb, hiver 2020-2021, 96 pages, 20 \u20ac, ISBN\u00a0: 978-2-37896-205-0. Mars, avril, mai 2020\u00a0: en pleine p\u00e9riode de confinement, Fabienne L\u00e9tang con\u00e7oit et r\u00e9alise dans son studio les performances photographiques qui composent la partie visuelle de Chambre froide. La polys\u00e9mie du titre (la \u00ab\u00a0chambre \u00bb est \u00e9galement un appareil photographique de grand format) oriente le lecteur vers une r\u00e9ception des images comme partie d\u2019un dispositif industriel (le lieu de conservation) que confirme l\u2019omnipr\u00e9sence, parmi la trentaine de photographies pr\u00e9sent\u00e9es, d\u2019une ouvri\u00e8re en bleu de travail. \u00ab\u00a0La mamelle de l\u2019ouvri\u00e8re\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Machines \u00e0 nourrir les machines \u00e0 manger\u00a0\u00bb\u00a0: les corps f\u00e9minins sont d\u2019embl\u00e9e inscrits dans une relation fonctionnelle, qui ne tarde gu\u00e8re \u00e0 devenir agonistique (\u00ab\u00a0Le proc\u00e8s\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0L\u2019accusation\u00a0\u00bb). Deux corps s\u2019affrontent, dans une s\u00e9rie de variations sur le th\u00e8me de la contrainte \u2013 et plac\u00e9es sous l\u2019invocation de \u00ab\u00a0Surveiller et punir\u00a0\u00bb, livre figurant dans l\u2019une des photographies \u2013, donnant lieu \u00e0 la mise sous le regard du lecteur de situations de nourrissage ou de refus d\u2019alimentation, de domesticit\u00e9, d\u2019imposition (\u00ab\u00a0Les mesures \u00e9conomiques\u00a0\u00bb), pour culminer avec l\u2019image de la \u00ab\u00a0mort ouvri\u00e8re\u00a0\u00bb repr\u00e9sent\u00e9e par une Piet\u00e0 effectuant l\u2019ostension du v\u00eatement de travail. Pour autant, ce n\u2019est pas un chemin de croix qui est donn\u00e9 \u00e0 voir, mais bien plut\u00f4t la \u00ab\u00a0description d\u2019un combat\u00a0\u00bb dont, qui sait, l\u2019issue pourrait \u00eatre \u00e0 l\u2019avantage de l\u2019exploit\u00e9e (la photographie \u00ab\u00a0D\u00e9confinement\u00a0\u00bb montre l\u2019ouvri\u00e8re reprenant le dessus avec ses poings). L\u2019iconographie religieuse classique est ici d\u00e9tourn\u00e9e au profit d\u2019une vision mat\u00e9rialiste (\u00ab\u00a0dialectique\u00a0\u00bb comme l\u2019indique le titre de deux photographies), dont le paratexte donne la cl\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Fabienne L\u00e9tang \u2026 consid\u00e8re l\u2019art comme la production de gestes, de conduites et d\u2019actions participant d\u2019une tentative toujours renouvel\u00e9e de questionner le monde\u00a0\u00bb. \u00c0 la travers\u00e9e de cette \u00ab\u00a0chambre froide\u00a0\u00bb, trois auteures\u00a0: Amandine Andr\u00e9, Liliane Giraudon et A. C. Hello ont \u00e9t\u00e9 invit\u00e9es \u00e0 participer. Les textes r\u00e9unis ici entretiennent un rapport diff\u00e9rent aux images\u00a0: celui de Liliane Giraudon, Ce qu\u2019il reste d\u2019Eurydice, dont le d\u00e9coupage suit l\u2019ordre des photographies, s\u2019y r\u00e9f\u00e8re explicitement. En revanche, les textes d\u2019Amandine Andr\u00e9 (Ag\u00f4n) et d\u2019A. C. Hello (La fabrication d\u2019une bombe, D\u00e9sob\u00e9issance \u00e0 la lumi\u00e8re et Sa m\u00e8re la pute), dont certains sont ant\u00e9rieurs au travail de Fabienne L\u00e9tang, laissent \u00e0 l\u2019imagination du lecteur le plaisir d\u2019y retrouver ses propres \u00e9chos. Amandine Andr\u00e9, dans sa tr\u00e8s dense ouverture, joue sur l\u2019opposition (ou plut\u00f4t la lutte, Ag\u00f4n) entre la souffrance et la douleur pour caract\u00e9riser les r\u00e9gimes d\u2019existence et d\u2019intensit\u00e9 de l\u2019une et de l\u2019autre\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9tat particulier\u00a0\u00bb, formule qui revient en leitmotiv de ce texte fort, est un \u00ab\u00a0\u00e9tat d\u2019absolu au monde et \u00e0 soi\u00a0\u00bb en ce qui concerne la douleur, tandis que la souffrance est un \u00ab\u00a0\u00e9tat de confusion une sorte d\u2019\u00e9tat qui totalise la somme du n\u00e9gatif\u00a0\u00bb\u00a0: On le sait la douleur est une intensit\u00e9 de la vie. Elle vient l\u2019habiter et la rend palpable \u00e0 celui qui la ressent. (\u2026) La douleur s\u2019apprivoise jamais la souffrance qui est un \u00e9tat sauvage et qui ensauvage. De cette lutte, au moins sur le plan esth\u00e9tique, sort vainqueur la douleur\u00a0: La douleur est utile \u00e0 la beaut\u00e9 c\u2019est un besoin qu\u2019elle a c\u2019est un besoin et un outil que la beaut\u00e9 a utilis\u00e9 dans l\u2019histoire. Beaucoup moins abstraits, les trois textes d\u2019A. C. Hello font surgir des figures de femmes dont la premi\u00e8re, \u00ab\u00a0aux r\u00e9actions \u00e9l\u00e9mentaires jusqu\u2019\u00e0 un certain point\u00a0\u00bb, est d\u00e9crite comme \u00ab\u00a0noire de pens\u00e9es tout \u00e0 son exc\u00e8s de penser fort\u00a0\u00bb dans un r\u00e9cit lui-m\u00eame excessif dont les termes (\u00ab\u00a0chatte cuite et bris\u00e9e\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0morceau de mort coll\u00e9 sur le bout de ses doigts dont il \u00e9tudiait le m\u00e9canisme avant d\u2019enserrer son cou\u00a0\u00bb) renvoient \u00e0 la perp\u00e9tration d\u2019un viol ind\u00e9finiment r\u00e9it\u00e9r\u00e9 (La fabrication d\u2019une bombe). Dans D\u00e9sob\u00e9issance \u00e0 la lumi\u00e8re, la figure qui prend la parole sous le nom de Babak \u00e9nonce, dans une forme de ressassement, la condition imm\u00e9moriale d\u2019accus\u00e9e, de condamn\u00e9e[1], de maudite, de \u00ab\u00a0tout en bas\u00a0\u00bb, de celle \u00ab\u00a0qui n\u2019a plus de Nom\u00a0\u00bb\u00a0: B\u00eate immobile Je parle sans bruit. Ils n\u2019ont pas d\u00e9truit en moi Ce qui annule leur langue. Ma parole est encore lente. Enfin, dans Sa m\u00e8re la pute (2016), A. C. Hello interroge, avec un humour certain, la fabrication du f\u00e9minin dans un r\u00e9cit m\u00ealant description du bas-corporel maternel : Une m\u00e8re se rompt. Presque la moiti\u00e9 de son corps tombe au pied du lit. Elle la scrute. Elle n\u2019y voit rien qu\u2019un \u0153il ouvert dans un gros dos surmont\u00e9 de trois dents et discours de la fille \u00ab\u00a0\u00e9merg\u00e9e \u00e0 la surface du monde crev\u00e9\u00a0\u00bb, laquelle commente sa position dans le monde et son statut de \u00ab\u00a0fille p\u00e9rissable\u00a0\u00bb. La narration, comme la m\u00e8re, \u00ab\u00a0d\u00e9conne sec\u00a0\u00bb, faisant appel aussi bien au registre de l\u2019imaginaire surr\u00e9aliste qu\u2019\u00e0 celui du polar, mais un polar d\u00e9cal\u00e9 o\u00f9 les forces de l\u2019ordre se livreraient \u00e0 des consid\u00e9rations grotesques sur l\u2019\u00e9ducation\u00a0: De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, les gens qui r\u00e9ussissent leur vie, ont eu la t\u00e9l\u00e9vision depuis la naissance. Et ceux qui lisent des livres, ont tendance \u00e0 la rater, croyez-moi. D\u00e9mentant le constat ici \u00e9nonc\u00e9 sur \u00ab\u00a0le fin mot de tout ceci, \u00e0 savoir que nous sommes foutus et que nous ne sommes pas pr\u00eats\u00a0\u00bb, les textes d\u2019A. C. Hello manifestent \u00ab\u00a0avec une force \u00e9pouvantable\u00a0\u00bb la r\u00e9sistance par l\u2019\u00e9criture. Liliane Giraudon, on l\u2019a dit plus haut, inscrit son texte dans l\u2019espace ouvert par les photographies de Fabienne L\u00e9tang, mais choisit de mani\u00e8re subtile le d\u00e9tour par le mythe. Ainsi, pour prendre un exemple, Ce qu\u2019il reste d\u2019Eurydice commente \u00ab\u00a0Piet\u00e0\u00a0: mort ouvri\u00e8re\u00a0\u00bb, image d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9e, de la mani\u00e8re suivante\u00a0: Quelle sc\u00e8ne non jou\u00e9e et pour quelle d\u00e9pouille (\u2026). On peut toujours b\u00e9gayer les gestes d\u2019une inusable Piet\u00e0. Sans cesse les corps s\u2019effacent. Eurydice, par exemple, sur le point de quitter les Enfers. Tandis que hors champ, les nichons de Tir\u00e9sias scintillent comme des calamars. Ici, l\u2019attention litt\u00e9rale port\u00e9e au sujet, qui n\u2019omet aucune des caract\u00e9ristiques de la photographie, se double d\u2019une interpr\u00e9tation qui permet au lecteur de convoquer tout un savoir&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":233,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,7,2],"tags":[145,53,185,152,186,187,188,189,190,148,191],"class_list":["post-232","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-livres-recus","category-une","tag-ac-hello","tag-amandine-andre","tag-fabienne-letang","tag-francois-crosnier","tag-giraudon-tragique","tag-letang-critique-sociale","tag-letang-tragique","tag-liliane-giraudon","tag-poesie-et-photographie","tag-presses-du-reel-al-dante","tag-theatre-et-photographie"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/232","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=232"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/232\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":235,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/232\/revisions\/235"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/233"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=232"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=232"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=232"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}