{"id":3083,"date":"2022-08-31T20:46:06","date_gmt":"2022-08-31T18:46:06","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=3083"},"modified":"2022-08-31T20:51:55","modified_gmt":"2022-08-31T18:51:55","slug":"libr-retour-mario-levrero-le-roman-lumineux-par-carole-darricarrere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2022\/08\/31\/libr-retour-mario-levrero-le-roman-lumineux-par-carole-darricarrere\/","title":{"rendered":"[Libr-retour] Mario Levrero, Le Roman Lumineux, par Carole Darricarr\u00e8re"},"content":{"rendered":"<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Mario Levrero, <strong><em>Le Roman Lumineux<\/em><\/strong>\u00a0: chronique spontan\u00e9e d\u2019une exp\u00e9rience de lecture entendue comme une partie d\u2019\u00e9checs dans laquelle l\u2019auteur aurait la bont\u00e9 d\u2019offrir syst\u00e9matiquement au lecteur une seconde chance (traduit de l&rsquo;espagnol (Uruguay) par Robert Amutio, Noir et Blanc, coll. \u00ab\u00a0Notabilia\u00a0\u00bb, oct. 2021, 584 pages, 29\u20ac, ISBN\u00a0: 978-2-88250-70).<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\"><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: right;\">\u00ab\u00a0Nous ne devenons pas lumineux en regardant la lumi\u00e8re<br \/>\nmais en traversant nos propres t\u00e9n\u00e8bres\u00a0\u00bb (Carl Gustav Jung).<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">De Roberto Bola\u00f1o (1953-2003, Chili) \u00e0 Mario Levrero (1940-2004, Uruguay) en passant par Carlos Liscano (1949, Uruguay), Roberto Juarroz (1925-1995, Argentine), Antonio Porchia (1885-1968, Argentine) et Octavio Paz (1914-1998, Mexique), j\u2019avoue une franche pr\u00e9dilection pour la litt\u00e9rature latino-am\u00e9ricaine, sa singularit\u00e9, sa cr\u00e9ativit\u00e9, son g\u00e9nie po\u00e9tique, sa psych\u00e9, les lucidit\u00e9s al dente qu\u2019elle entretient avec la mort-en-soi &#8211; et tant d\u2019humour \u00e0 fond perdu -, cette pertinence visc\u00e9rale \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la prescience, du surnaturel, de l\u2019inconscient, de la souffrance et de la joie, du symbole comme de l\u2019absurde.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0(\u2026) je ne suis pas devenu \u00e9crivain par vocation, mais \u00e0 cause de complexes raisons socio-politico-\u00e9conomico-psychiques. En cet instant pr\u00e9cis, par exemple, plut\u00f4t que d\u2019\u00eatre en train d\u2019\u00e9crire, je voudrais \u00eatre en train d\u2019inventer un jeu pour ordinateurs, de tourner un film, de jouer du Bach sur l\u2019orgue d\u2019une cath\u00e9drale ancienne (europ\u00e9enne), ou simplement en train d\u2019introduire ma semence dans une s\u00e9rie de ventres f\u00e9minins, dispos\u00e9s en une file, l\u2019un \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019autre jusqu\u2019o\u00f9 le regard porte.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">De retour d\u2019une \u00e9pop\u00e9e estivale \u00e0 contre-courant des t\u00e9n\u00e8bres, je prends toutes affaires <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-3085\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/RomanLumineux.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"335\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/RomanLumineux.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/RomanLumineux-197x300.jpg 197w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/RomanLumineux-99x150.jpg 99w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>cessantes une bonne claque de lecture, s\u2019agissant du je(u) de pistes tragicocasse d\u2019une sorte de m\u00e9t\u00e9orite c\u00e9r\u00e9brale inclassable semblable \u00e0 un mochi glac\u00e9\u00a0; je poursuis et ach\u00e8ve la lecture introspective fil\u00e9e au long cours d\u2019un ouvrage de digressions s\u2019\u00e9tageant dans diff\u00e9rentes directions \u2013 &amp; dimensions \u2013 telle une continuit\u00e9 de d\u00e9bords en proie \u00e0 autant d\u2019effondrements et de contradictions\u00a0intestines : \u00ab\u00a0 Je ne sais pas comment faire pour conserver le lecteur, pour qu\u2019il poursuive sa lecture.\u00a0\u00bb (\u2026) \u00ab\u00a0Je me rends compte que tout \u00e7a est mal racont\u00e9, je demande au pr\u00e9sum\u00e9 lecteur de m\u2019excuser de l\u2019avoir m\u00eal\u00e9 \u00e0 ces tentatives de mettre en ordre mon esprit gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u00e9criture.\u00a0\u00bb (\u2026) \u00ab\u00a0(\u2026) je ne suis plus un \u00e9crivain, je n\u2019ai jamais voulu l\u2019\u00eatre, je n\u2019ai pas envie d\u2019\u00e9crire (\u2026) \u00e9crire a cess\u00e9 de m\u2019amuser et de me donner une identit\u00e9.\u00a0\u00bb En cons\u00e9quence de quoi, \u00ab\u00a0<em>Le Roman lumineux<\/em>, roman ou quoi que ce soit d\u2019autre, doit avoir une vie totalement ind\u00e9pendante.\u00a0\u00bb, et il l\u2019a\u00a0: \u00ab\u00a0l\u00e0 voyage un moi plus grand que presque tous les autres ensemble, m\u00eame si sa destination est aussi incertaine que celle des autres\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong><em>Le Roman Lumineux<\/em><\/strong> est un chef-d\u2019\u0153uvre bipolaire magistral qui se m\u00e9rite, sorte d\u2019OLNI de la litt\u00e9rature fragmentaire et compagnon singulier d\u2019une qu\u00eate m\u00e9taphysique sans concession qui n\u2019exclue ni l\u2019ennui ni la dr\u00f4lerie ni la transcendance, ni le r\u00eave ni le principe de r\u00e9alit\u00e9, ni la mati\u00e8re ni l\u2019esprit, ni le g\u00e9nie ni son petit brin n\u00e9cessaire de folie, ni Dieu ni la fourmi, n\u2019\u00e9carte ni le soleil noir de la lucidit\u00e9 ni les atours v\u00e9nusiens de la lune, ni l\u2019autod\u00e9rision ni l\u2019excentricit\u00e9. Cet authentique journal autocritique aux allures confessionnelles d\u2019autoportrait, cette travers\u00e9e concr\u00e8te des t\u00e9n\u00e8bres \u00e9maill\u00e9e d\u2019\u00e9chapp\u00e9es mystiques pr\u00e9texte \u00e0 mille et un d\u00e9tours et autant de d\u00e9veloppements savamment tenus, offrent une \u00e9tude transversale bouleversante d\u2019honn\u00eatet\u00e9 de la complexit\u00e9 de la psych\u00e9 humaine, de la procrastination &#8211; remettre au lendemain ce que l\u2019on peut faire le jour m\u00eame &#8211; \u00e0 l\u2019acrasie &#8211; agir \u00e0 l\u2019encontre de son meilleur jugement &#8211; jusqu\u2019\u00e0 la compr\u00e9hension intime des ressorts mentaux qui balisent et sabotent notre quotidien en passant par tous les maux et les al\u00e9as de la condition humaine, en douterait-on encore\u00a0: l\u2019enfer, c\u2019est soi-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Chez Mario Levrero toutes les digressions sont capillaires et tiss\u00e9es d\u2019alternances, de r\u00e9sonances, de r\u00e9surgences et autant de submersions ouvrant sur de multiples mutations, bien<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-3086\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/levrero-1.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"200\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/levrero-1.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/levrero-1-150x136.jpg 150w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/> que toutes ram\u00e8nent scrupuleusement au centre\u00a0; au centre se trouve la conscience sup\u00e9rieure dans laquelle se niche la compr\u00e9hension \u00e9clair\u00e9e d\u2019une vie, son centre de gravit\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Qui suis-je\u00a0?\u00a0\u00bb\u00a0; ce que Mario Levrero nomme\u00a0\u00ab\u00a0la connaissance\u00a0\u00bb, qu\u2019il oppose frontalement \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019infini aveuglement de l\u2019homme\u00a0\u00bb, se jouant du sujet et le creusant sans r\u00e9pit \u00e0 la mani\u00e8re obs\u00e9dante de ces souvenirs impromptus qui fleurissent du n\u00e9ant telles des taches de maturit\u00e9 et nous immergent t\u00eate \u00e0 l\u2019envers dans le hors-temps d\u2019une mise \u00e0 nu.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Qui m\u2019avait donc interdit de penser\u00a0? (\u2026) De penser, je veux dire, dans une direction d\u00e9termin\u00e9e\u00a0; ou de ne pas penser et de pouvoir laisser l\u2019esprit vide, pour qu\u2019une autre pens\u00e9e autonome, sous-jacente, puisse \u00e9merger dans la conscience.<em>\u00a0<\/em>\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">En d\u2019autres termes, le\u00a0<em>roman lumineux<\/em> &#8211; cet opus perch\u00e9 d\u2019expansions d\u00e9sarmantes compos\u00e9 de 4-5 chapitres comme autant de <em>communions<\/em> et ponctu\u00e9 de points d\u2019acm\u00e9 comme autant d\u2019orgasmes soit de catharsis \u2013 qui occupe \u00e0 proprement parler une centaine de pages sur les presque 600 qui constituent l\u2019\u0153uvre \u2013 d\u00e8s lors que \u00ab\u00a0l\u2019inspiration c\u00e8de au travail de l\u2019ouvrier, brique par brique<em>\u00a0\u00bb<\/em> \u2013 est l\u2019apoth\u00e9ose pr\u00e9monitoire et l\u2019\u00e9blouissant accomplissement (l\u2019eur\u00eaka) du journal reptilien de sympt\u00f4mes (pouvant \u00e9galement \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un programme d\u2019\u00e9chauffements) d\u2019une conscience maniaco-d\u00e9pressive percluse de routines, d\u2019obsessions, de doutes, de penchants kafka\u00efens mont\u00e9s en \u00e9pingles de neige et autant d\u2019addictions, accouchant d\u2019elle-m\u00eame au jour le jour sans rien \u00e9pargner au lecteur\u00a0; la lecture \u00e0 fleur de nerfs qui s\u2019ensuit prend l\u2019allure d\u2019un jeu de patience m\u00e9ticuleusement ma\u00eetris\u00e9 gratifi\u00e9 in extremis d\u2019une exp\u00e9rience authentiquement jubilatoire ponctu\u00e9e de bouff\u00e9es d\u2019adr\u00e9naline lib\u00e9rant ces pr\u00e9cieuses hormones du bonheur qui accompagnent toute stimulation intellectuelle d\u2019intensit\u00e9 sup\u00e9rieure\u00a0; lire devient alors pour le lecteur averti une source inou\u00efe de pl\u00e9nitude, s\u2019agissant ici au sens propre comme au sens figur\u00e9 d\u2019une <em>d\u00e9livrance,<\/em> comme si l\u2019auteur le texte et le lecteur d\u2019un m\u00eame accord, soudainement expuls\u00e9s de leur moi de souffrance, \u00e9taient propuls\u00e9s sans transition dans un tunnel t\u00e9l\u00e9pathique d\u2019\u00e9vidences, de justesse, d\u2019ordre et de sens. Je comparerais volontiers le \u00ab\u00a0journal de la bourse\u00a0\u00bb au purgatoire d\u2019une travers\u00e9e du d\u00e9sert (page 17 \u00e0 462, la serrure) et le \u00ab\u00a0<em>roman lumineux\u00a0<\/em>\u00bb (page 463 \u00e0 575, la clef) \u00e0 quelque \u00e9den r\u00e9serv\u00e9 au terme d\u2019un long cheminement initiatique \u00e0 de rares disciples assidus (Auteur et Lecteur confondus). L\u2019on ne sera pas \u00e9tonn\u00e9s d\u2019apprendre que cette somme testamentaire constitue <em>comme par hasard<\/em> le dernier livre de Mario Levrero\u00a0: ayant compl\u00e9t\u00e9 son Grand \u0152uvre visionnaire il ne restait plus \u00e0 l\u2019auteur qu\u2019\u00e0 poursuivre hors temps sa trajectoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-3088\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/RomanDeroutant.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"400\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/RomanDeroutant.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/RomanDeroutant-300x222.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/RomanDeroutant-150x111.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/RomanDeroutant-366x271.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0(\u2026) y a-t-il quelqu\u2019un, bon sang, qui soit satisfait avec cette chose qu\u2019on appelle la \u00b2r\u00e9alit\u00e9\u00b2\u00a0? Y a-t-il un imb\u00e9cile qui croie que le monde est habitable\u00a0? Oui, oui, je sais\u00a0; il y en a des tas, des tas et des tas. Passons.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">On peut aussi (re)lire tout ou partie de ce livre comme un cours magistral sans ostentation de Litt\u00e9rature existentielle appliqu\u00e9e tout en rendant au \u00ab\u00a0<em>daimon<\/em>\u00a0\u00bb la part de l\u2019ange qui lui revient, cette intelligence autonome capricieuse et intuitive qui ne rel\u00e8ve ni de la m\u00e9thode ni du travail de langue et qui myst\u00e9rieusement nous d\u00e9passe.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Nous voulons \u00e9crire quelque chose qui retentisse comme un hymne, qui r\u00e9veille les esprits endormis, qui fasse vibrer la dimension ignor\u00e9e en ondes irr\u00e9sistibles (\u2026)\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Et si vous ne comprenez rien \u00e0 tout ce charabia, lecteurs lisez, lisez dans le texte cet anti-roman qui n\u2019est pas non plus un journal au sens domestique mais l\u2019\u0153uvre m\u00e9ditative \u00e0 haute valeur po\u00e9tique d\u2019un g\u00e9nie r\u00e9v\u00e9l\u00e9 qui me manque d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mario Levrero, Le Roman Lumineux\u00a0: chronique spontan\u00e9e d\u2019une exp\u00e9rience de lecture entendue comme une partie d\u2019\u00e9checs dans laquelle l\u2019auteur aurait la bont\u00e9 d\u2019offrir syst\u00e9matiquement au lecteur une seconde chance (traduit de l&rsquo;espagnol (Uruguay) par Robert Amutio, Noir et Blanc, coll. \u00ab\u00a0Notabilia\u00a0\u00bb, oct. 2021, 584 pages, 29\u20ac, ISBN\u00a0: 978-2-88250-70). \u00a0 \u00ab\u00a0Nous ne devenons pas lumineux en regardant la lumi\u00e8re mais en traversant nos propres t\u00e9n\u00e8bres\u00a0\u00bb (Carl Gustav Jung). De Roberto Bola\u00f1o (1953-2003, Chili) \u00e0 Mario Levrero (1940-2004, Uruguay) en passant par Carlos Liscano (1949, Uruguay), Roberto Juarroz (1925-1995, Argentine), Antonio Porchia (1885-1968, Argentine) et Octavio Paz (1914-1998, Mexique), j\u2019avoue une franche pr\u00e9dilection pour la litt\u00e9rature latino-am\u00e9ricaine, sa singularit\u00e9, sa cr\u00e9ativit\u00e9, son g\u00e9nie po\u00e9tique, sa psych\u00e9, les lucidit\u00e9s al dente qu\u2019elle entretient avec la mort-en-soi &#8211; et tant d\u2019humour \u00e0 fond perdu -, cette pertinence visc\u00e9rale \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la prescience, du surnaturel, de l\u2019inconscient, de la souffrance et de la joie, du symbole comme de l\u2019absurde. * \u00ab\u00a0(\u2026) je ne suis pas devenu \u00e9crivain par vocation, mais \u00e0 cause de complexes raisons socio-politico-\u00e9conomico-psychiques. En cet instant pr\u00e9cis, par exemple, plut\u00f4t que d\u2019\u00eatre en train d\u2019\u00e9crire, je voudrais \u00eatre en train d\u2019inventer un jeu pour ordinateurs, de tourner un film, de jouer du Bach sur l\u2019orgue d\u2019une cath\u00e9drale ancienne (europ\u00e9enne), ou simplement en train d\u2019introduire ma semence dans une s\u00e9rie de ventres f\u00e9minins, dispos\u00e9s en une file, l\u2019un \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019autre jusqu\u2019o\u00f9 le regard porte.\u00a0\u00bb De retour d\u2019une \u00e9pop\u00e9e estivale \u00e0 contre-courant des t\u00e9n\u00e8bres, je prends toutes affaires cessantes une bonne claque de lecture, s\u2019agissant du je(u) de pistes tragicocasse d\u2019une sorte de m\u00e9t\u00e9orite c\u00e9r\u00e9brale inclassable semblable \u00e0 un mochi glac\u00e9\u00a0; je poursuis et ach\u00e8ve la lecture introspective fil\u00e9e au long cours d\u2019un ouvrage de digressions s\u2019\u00e9tageant dans diff\u00e9rentes directions \u2013 &amp; dimensions \u2013 telle une continuit\u00e9 de d\u00e9bords en proie \u00e0 autant d\u2019effondrements et de contradictions\u00a0intestines : \u00ab\u00a0 Je ne sais pas comment faire pour conserver le lecteur, pour qu\u2019il poursuive sa lecture.\u00a0\u00bb (\u2026) \u00ab\u00a0Je me rends compte que tout \u00e7a est mal racont\u00e9, je demande au pr\u00e9sum\u00e9 lecteur de m\u2019excuser de l\u2019avoir m\u00eal\u00e9 \u00e0 ces tentatives de mettre en ordre mon esprit gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u00e9criture.\u00a0\u00bb (\u2026) \u00ab\u00a0(\u2026) je ne suis plus un \u00e9crivain, je n\u2019ai jamais voulu l\u2019\u00eatre, je n\u2019ai pas envie d\u2019\u00e9crire (\u2026) \u00e9crire a cess\u00e9 de m\u2019amuser et de me donner une identit\u00e9.\u00a0\u00bb En cons\u00e9quence de quoi, \u00ab\u00a0Le Roman lumineux, roman ou quoi que ce soit d\u2019autre, doit avoir une vie totalement ind\u00e9pendante.\u00a0\u00bb, et il l\u2019a\u00a0: \u00ab\u00a0l\u00e0 voyage un moi plus grand que presque tous les autres ensemble, m\u00eame si sa destination est aussi incertaine que celle des autres\u00a0\u00bb. Le Roman Lumineux est un chef-d\u2019\u0153uvre bipolaire magistral qui se m\u00e9rite, sorte d\u2019OLNI de la litt\u00e9rature fragmentaire et compagnon singulier d\u2019une qu\u00eate m\u00e9taphysique sans concession qui n\u2019exclue ni l\u2019ennui ni la dr\u00f4lerie ni la transcendance, ni le r\u00eave ni le principe de r\u00e9alit\u00e9, ni la mati\u00e8re ni l\u2019esprit, ni le g\u00e9nie ni son petit brin n\u00e9cessaire de folie, ni Dieu ni la fourmi, n\u2019\u00e9carte ni le soleil noir de la lucidit\u00e9 ni les atours v\u00e9nusiens de la lune, ni l\u2019autod\u00e9rision ni l\u2019excentricit\u00e9. Cet authentique journal autocritique aux allures confessionnelles d\u2019autoportrait, cette travers\u00e9e concr\u00e8te des t\u00e9n\u00e8bres \u00e9maill\u00e9e d\u2019\u00e9chapp\u00e9es mystiques pr\u00e9texte \u00e0 mille et un d\u00e9tours et autant de d\u00e9veloppements savamment tenus, offrent une \u00e9tude transversale bouleversante d\u2019honn\u00eatet\u00e9 de la complexit\u00e9 de la psych\u00e9 humaine, de la procrastination &#8211; remettre au lendemain ce que l\u2019on peut faire le jour m\u00eame &#8211; \u00e0 l\u2019acrasie &#8211; agir \u00e0 l\u2019encontre de son meilleur jugement &#8211; jusqu\u2019\u00e0 la compr\u00e9hension intime des ressorts mentaux qui balisent et sabotent notre quotidien en passant par tous les maux et les al\u00e9as de la condition humaine, en douterait-on encore\u00a0: l\u2019enfer, c\u2019est soi-m\u00eame. Chez Mario Levrero toutes les digressions sont capillaires et tiss\u00e9es d\u2019alternances, de r\u00e9sonances, de r\u00e9surgences et autant de submersions ouvrant sur de multiples mutations, bien que toutes ram\u00e8nent scrupuleusement au centre\u00a0; au centre se trouve la conscience sup\u00e9rieure dans laquelle se niche la compr\u00e9hension \u00e9clair\u00e9e d\u2019une vie, son centre de gravit\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Qui suis-je\u00a0?\u00a0\u00bb\u00a0; ce que Mario Levrero nomme\u00a0\u00ab\u00a0la connaissance\u00a0\u00bb, qu\u2019il oppose frontalement \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019infini aveuglement de l\u2019homme\u00a0\u00bb, se jouant du sujet et le creusant sans r\u00e9pit \u00e0 la mani\u00e8re obs\u00e9dante de ces souvenirs impromptus qui fleurissent du n\u00e9ant telles des taches de maturit\u00e9 et nous immergent t\u00eate \u00e0 l\u2019envers dans le hors-temps d\u2019une mise \u00e0 nu. \u00ab\u00a0Qui m\u2019avait donc interdit de penser\u00a0? (\u2026) De penser, je veux dire, dans une direction d\u00e9termin\u00e9e\u00a0; ou de ne pas penser et de pouvoir laisser l\u2019esprit vide, pour qu\u2019une autre pens\u00e9e autonome, sous-jacente, puisse \u00e9merger dans la conscience.\u00a0\u00bb En d\u2019autres termes, le\u00a0roman lumineux &#8211; cet opus perch\u00e9 d\u2019expansions d\u00e9sarmantes compos\u00e9 de 4-5 chapitres comme autant de communions et ponctu\u00e9 de points d\u2019acm\u00e9 comme autant d\u2019orgasmes soit de catharsis \u2013 qui occupe \u00e0 proprement parler une centaine de pages sur les presque 600 qui constituent l\u2019\u0153uvre \u2013 d\u00e8s lors que \u00ab\u00a0l\u2019inspiration c\u00e8de au travail de l\u2019ouvrier, brique par brique\u00a0\u00bb \u2013 est l\u2019apoth\u00e9ose pr\u00e9monitoire et l\u2019\u00e9blouissant accomplissement (l\u2019eur\u00eaka) du journal reptilien de sympt\u00f4mes (pouvant \u00e9galement \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un programme d\u2019\u00e9chauffements) d\u2019une conscience maniaco-d\u00e9pressive percluse de routines, d\u2019obsessions, de doutes, de penchants kafka\u00efens mont\u00e9s en \u00e9pingles de neige et autant d\u2019addictions, accouchant d\u2019elle-m\u00eame au jour le jour sans rien \u00e9pargner au lecteur\u00a0; la lecture \u00e0 fleur de nerfs qui s\u2019ensuit prend l\u2019allure d\u2019un jeu de patience m\u00e9ticuleusement ma\u00eetris\u00e9 gratifi\u00e9 in extremis d\u2019une exp\u00e9rience authentiquement jubilatoire ponctu\u00e9e de bouff\u00e9es d\u2019adr\u00e9naline lib\u00e9rant ces pr\u00e9cieuses hormones du bonheur qui accompagnent toute stimulation intellectuelle d\u2019intensit\u00e9 sup\u00e9rieure\u00a0; lire devient alors pour le lecteur averti une source inou\u00efe de pl\u00e9nitude, s\u2019agissant ici au sens propre comme au sens figur\u00e9 d\u2019une d\u00e9livrance, comme si l\u2019auteur le texte et le lecteur d\u2019un m\u00eame accord, soudainement expuls\u00e9s de leur moi de souffrance, \u00e9taient propuls\u00e9s sans transition dans un tunnel t\u00e9l\u00e9pathique d\u2019\u00e9vidences, de justesse, d\u2019ordre et de sens. Je comparerais volontiers le \u00ab\u00a0journal de la bourse\u00a0\u00bb au purgatoire d\u2019une travers\u00e9e du d\u00e9sert (page 17 \u00e0 462, la serrure) et le \u00ab\u00a0roman lumineux\u00a0\u00bb (page 463 \u00e0 575, la clef) \u00e0 quelque \u00e9den&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3084,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,2],"tags":[1716,195,1717,1715,1718,1720,1719],"class_list":["post-3083","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-une","tag-anti-roman","tag-carole-darricarrere","tag-editions-noir-et-blanc","tag-mario-levrero","tag-octavio-paz","tag-robert-amutio","tag-roberto-bolano"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3083","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3083"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3083\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3090,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3083\/revisions\/3090"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/3084"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3083"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3083"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3083"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}