{"id":3176,"date":"2022-09-29T14:15:04","date_gmt":"2022-09-29T12:15:04","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=3176"},"modified":"2022-09-29T14:17:13","modified_gmt":"2022-09-29T12:17:13","slug":"entretien-creation-ce-que-les-femmes-font-a-la-poesie-9-laure-gauthier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2022\/09\/29\/entretien-creation-ce-que-les-femmes-font-a-la-poesie-9-laure-gauthier\/","title":{"rendered":"[Entretien &#8211; cr\u00e9ation] Ce que les femmes font \u00e0 la po\u00e9sie (9) : Laure Gauthier"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Suite \u00e0 la parution en d\u00e9cembre dernier de <a href=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2022\/02\/15\/chronique-ce-que-les-femmes-font-a-la-poesie-2-a-propos-de-liliane-giraudon-polyphonie-penthesilee-par-fabrice-thumerel\/\"><em><strong>Polyphonie Penth\u00e9sil\u00e9e <\/strong><\/em><\/a>(P.O.L, 144 pages), mais \u00e9galement, en ce d\u00e9but janvier <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-2153\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/FemmeFeu.jpg\" alt=\"\" width=\"160\" height=\"240\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/FemmeFeu.jpg 160w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/FemmeFeu-100x150.jpg 100w\" sizes=\"auto, (max-width: 160px) 100vw, 160px\" \/>2022, d\u2019une anthologie propos\u00e9e par Marie de Quatrebarbes aux \u00e9ditions du Corridor bleu, <strong><em>Madame tout le monde<\/em><\/strong>, ce dossier qui emprunte son titre \u00e0 l\u2019une\u00a0des sections de <strong><em>Polyphonie Penth\u00e9sil\u00e9e\u00a0<\/em><\/strong>pour r\u00e9unir entretiens, extraits (in\u00e9dits pour la plupart) et chroniques, vise \u00e0 donner un aper\u00e7u compl\u00e9mentaire de la cr\u00e9ation actuelle au f\u00e9minin, tout en donnant la parole \u00e0 des po\u00e9tesses sur leurs pratiques comme sur les conditions qui leur sont faites dans cet espace \u00e9ditorial de circulation restreinte : environ deux tiers d\u2019entre elles (61,5% exactement) ont particip\u00e9 \u00e0 l\u2019une ou l\u2019autre de ces deux aventures collectives cruciales que sont <em><strong>Lettres aux jeunes po\u00e9tesses\u00a0<\/strong><\/em>(L\u2019Arche, 2021) et <em><strong>Madame tout le monde\u00a0<\/strong><\/em> ; ajoutons deux autres variables, l\u2019\u00e2ge (pour l\u2019instant : une septuag\u00e9naire, une sexag\u00e9naire, une quinquag\u00e9naire, six quadrag\u00e9naires et quatre trentenaires) et les lieux d\u2019\u00e9dition (une petite trentaine).\u00a0Les trois m\u00eames questions sont pos\u00e9es \u00e0 chacune afin de construire un \u00e9ventail de r\u00e9ponses qui, \u00e0 d\u00e9faut de constituer une enqu\u00eate conforme \u00e0 tous les crit\u00e8res propres aux sciences sociales, n\u2019en est pas moins significative.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s l\u2019<a href=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2022\/01\/12\/entretien-ce-que-les-femmes-font-a-la-poesie-1-entretien-de-fabrice-thumerel-avec-liliane-giraudon\/\"><strong>entretien de Liliane Giraudon<\/strong><\/a>,\u00a0de <a href=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2022\/02\/24\/entretien-creation-ce-que-les-femmes-font-a-la-poesie-3-sandra-moussempes\/\"><strong>Sandra MOUSSEMP\u00c8S<\/strong><\/a>,\u00a0d\u2019<a href=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2022\/03\/20\/entretien-ce-que-les-femmes-font-a-la-poesie-4-entretien-de-fabrice-thumerel-avec-aurelie-olivier\/\"><strong>Aur\u00e9lie Olivier<\/strong><\/a>, qui a dirig\u00e9 le volume <em><strong>Lettres aux jeunes po\u00e9tesses\u00a0<\/strong><\/em>(L\u2019Arche, 2021), de <a href=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2022\/03\/24\/entretien-creation-ce-que-les-femmes-font-a-la-poesie-5-virginie-lalucq\/\"><strong>Virginie Lalucq<\/strong><\/a>, d\u2019<a href=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2022\/04\/30\/entretien-creation-ce-que-les-femmes-font-a-la-poesie-6-elsa-boyer\/\"><strong>Elsa Boyer<\/strong><\/a>,\u00a0de <a href=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2022\/06\/04\/entretien-creation-ce-que-les-femmes-font-a-la-poesie-7-a-c-hello\/\"><strong>A.C. Hello<\/strong><\/a>, de <a href=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2022\/07\/14\/entretien-creation-ce-que-les-femmes-font-a-la-poesie-8-marina-skalova\/\"><strong>Marina SKALOVA<\/strong><\/a>, voici celui de <strong>Laure Gauthier<\/strong>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Laure Gauthier est une \u00e9crivaine et po\u00e9tesse qui vit et \u00e9crit \u00e0 Paris. Elle con\u00e7oit ses textes<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-3181\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/LGphoto.jpg\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"225\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/LGphoto.jpg 225w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/LGphoto-150x150.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/LGphoto-144x144.jpg 144w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/LGphoto-75x75.jpg 75w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/> comme des espaces de vigilance. Elle y interroge \u00e0 la fois la place de la sensibilit\u00e9, notamment de la voix et du toucher, dans un monde ultra-rationalis\u00e9, et la place du document et de l\u2019archive dans l\u2019exp\u00e9rience de la violence individuelle et politique. Elle a r\u00e9cemment publi\u00e9 <strong><em>K<\/em><em>aspar de pierre<\/em><\/strong> (La Lettre vol\u00e9e, 2017), <strong><em>je neige<\/em> <em>(entre les mots de villon)<\/em><\/strong> (LansKine, 2018), <strong><em>Les Corps caverneux<\/em><\/strong> (LansKine 2022) et l\u2019essai <strong><em>D\u2019un lyrisme l\u2019autre<\/em><\/strong> (MF 2022). En mars 2023, repara\u00eet <strong><em>La Cit\u00e9 dolente<\/em><\/strong> chez LansKine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En ce temps de chasse au \u00ab\u00a0wokisme\u00a0\u00bb, comment traiter encore les rapports de domination ? Sans tomber dans l\u2019id\u00e9ologie et en maintenant le cap : <strong><em>LIBR-CRITIQUE<\/em><\/strong> s\u2019est toujours inscrite dans le prolongement de la pens\u00e9e critique des Modernes, ce qui suppose le refus de tout identitarisme. Dans <em>Soi-m\u00eame comme un roi. Essai sur les d\u00e9rives identitaires<\/em>(Seuil, 2021), \u00c9lisabeth Roudinesco montre lumineusement en quoi diff\u00e8rent les luttes \u00e9mancipatrices du si\u00e8cle dernier et celles men\u00e9es actuellement au nom de telle ou telle soi-disant \u00ab\u00a0identit\u00e9\u00a0\u00bb (raciale, nationale ou sexuelle) : les premi\u00e8res visent un <em>universel singulier<\/em> (Sartre) ; les secondes, un particularisme sectaire. \/FT\/<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #ffffff; background-color: #ff0000;\"><strong>Entretien de Laure Gauthier avec Fabrice Thumerel<\/strong><\/span><\/p>\n<p><strong>FT. <\/strong>Aujourd\u2019hui, que font les femmes \u00e0 la po\u00e9sie\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>LG.<\/strong> Il m\u2019est tr\u00e8s difficile de r\u00e9pondre \u00e0 une question aussi vaste et complexe. Je vais n\u2019aborder que certains aspects. En partant de biais. Chaque po\u00e8te, quel que soit son genre, homme, femme, trans- ou intergenre, cr\u00e9e une \u0153uvre singuli\u00e8re qui fait quelque chose \u00e0 la po\u00e9sie, n\u00e9cessairement. Par ailleurs, il y a toujours l\u2019inscription dans une conjoncture \u00ab\u00a0g\u00e9n\u00e9rale\u00a0\u00bb, historique, politique et culturelle, et la n\u00f4tre est non seulement celle de la soci\u00e9t\u00e9 lib\u00e9rale, mais aussi, ce qui est plus heureux, celle de l\u2019effondrement progressif du mod\u00e8le patriarcal qui touche toutes les sph\u00e8res de la soci\u00e9t\u00e9, de la pens\u00e9e et bien \u00e9videmment la vie artistique qui n\u2019est pas coup\u00e9e du monde dans lequel elle s\u2019inscrit. Il faut donc prendre acte d\u2019une part de la singularit\u00e9, ne pas mettre dans un m\u00eame sac toutes les femmes po\u00e8tes, ce qu\u2019on ne fait pas avec les hommes po\u00e8tes, et d\u2019autre part d\u2019un mouvement collectif qui cherche \u00e0 inventer un nouveau mod\u00e8le de pens\u00e9e et de soci\u00e9t\u00e9 post-patriarcal. Et ce mouvement marque aussi le champ de l\u2019\u00e9criture.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Depuis une dizaine d\u2019ann\u00e9es en France se produit un grand et large mouvement \u00e9mancipateur, une (r)\u00e9volution des pratiques, des \u00e9critures, des collaborations, de la pens\u00e9e critique en m\u00eame temps que la question du genre et la place de la femme \u00e9voluent dans la soci\u00e9t\u00e9. Certes, cela fait un si\u00e8cle que le mur de l\u2019invisibilisation des femmes artistes commence \u00e0 vaciller, mais l\u00e0 il s\u2019effondre enfin dans ses fondements, et on commence \u00e0 apercevoir la possibilit\u00e9 d\u2019une vie sans ce mur. Evidemment certain.e.s le vivent comme une guerre des sexes, mais cela va pourtant vers l\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00e9galit\u00e9 possible, pratiqu\u00e9e. La guerre s\u2019adresse aux pans du mur encore debout, \u00e0 des m\u00e9canismes de pouvoir. Alors comme dans toute forme de \u00ab\u00a0r\u00e9volution\u00a0\u00bb, cela lib\u00e8re \u00e0 la fois des exc\u00e8s certes, mais aussi le plus souvent des \u00e9nergies cr\u00e9atrices particuli\u00e8res, des intensit\u00e9s et des points de vue qui \u00e9mergent, un renouveau qui va se construire avec le <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-2186\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/Madame-tout-le-monde.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"330\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/Madame-tout-le-monde.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/Madame-tout-le-monde-200x300.jpg 200w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/Madame-tout-le-monde-100x150.jpg 100w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>temps. J\u2019appr\u00e9cie le point de vue de Marie de Quatrebarbes qui, dans son anthologie <em>Madame tout le monde<\/em>, \u00e0 laquelle je suis heureuse d\u2019avoir particip\u00e9, donne \u00e0 voir des constellations, des projets collectifs vari\u00e9s \u00e9manant d\u2019autrices aujourd\u2019hui qui repr\u00e9sentent de multiples versants de la cr\u00e9ation po\u00e9tique\u00a0: elle donne ainsi une id\u00e9e, un survol de cette diversit\u00e9 cr\u00e9ative, montre les projets dans leur singularit\u00e9 tout en rendant compte de la pouss\u00e9e collective. La concomitance des deux domaines est importante. La misogynie comme le racisme fonctionne par amalgames, en essentialisant, en g\u00e9n\u00e9ralisant, donc il est n\u00e9cessaire de montrer combien sont nombreuses les autrices, combien elles existent collectivement, et en m\u00eame temps combien leur champ d\u2019action, de pens\u00e9e et d\u2019\u00e9criture est vari\u00e9 et \u00e9tendu, d\u2019une singularit\u00e9 non assignable. Par ailleurs, cette anthologie donne un exemple de solidarit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre, en illustrant des collaborations entre \u00e9crivaines, alors que le patriarcat profitait de la division et de la concurrence entre femmes. C\u2019est \u00e9galement en ce sens que va l\u2019action de Chlo\u00e9 Delaume, par exemple dans l\u2019organisation de ses Petites veill\u00e9es\u00a0chez Mona \u00e0 Paris o\u00f9 elle pr\u00e9sente des autrices confirm\u00e9es ou d\u00e9butantes, celle aussi des Parleuses qui propage les livres et les voix d\u2019autrices ou encore celle de nouvelles revues comme celle de L\u00e9naig Cariou qui, dans <em>Point de chute<\/em>, accueille des \u00e9crivaines d\u00e9butantes dont on sait que, longtemps, elles se sont censur\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Et cette \u00e9mergence-l\u00e0, j\u2019entends dans cette intensit\u00e9-l\u00e0, a bien lieu depuis une dizaine d\u2019ann\u00e9es. Bien s\u00fbr, il y avait des femmes po\u00e8tes, des femmes performeuses, des femmes traductrices, des femmes \u00e9ditrices de po\u00e9sie, des femmes critiques litt\u00e9raires. Mais ce qui est nouveau, c\u2019est que d\u2019ann\u00e9e en ann\u00e9e, elles sont de plus en plus nombreuses dans la po\u00e9sie \u00e0 tous les \u00e9tages : po\u00e8tes<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-2431\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/LutteMeToo.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"230\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/LutteMeToo.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/LutteMeToo-143x150.jpg 143w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/> mais aussi directrices de maison de po\u00e9sie, de section du CNL, programmatrices de festival, critiques, traductrices, \u00e9ditrices. Par ailleurs, il y a chez la plupart des po\u00e8tes femmes mais aussi chez de plus en plus d\u2019hommes en po\u00e9sie, un engagement, la conscience de devoir participer \u00e0 ce mouvement de d\u00e9s-invisibilisation, de prise au s\u00e9rieux de l\u2019\u00e9criture, de la voix et de la pens\u00e9e de femmes po\u00e8tes en traduisant, en r\u00e9\u00e9ditant des \u0153uvres pass\u00e9es sous silence, en invitant enfin les femmes \u00e0 d\u00e9battre de questions po\u00e9tologiques, politiques, \u00e9copo\u00e9tiques et philosophiques. Ne pas limiter la po\u00e9sie \u00e9crite par des femmes \u00e0 des questions relevant des femmes, m\u00eame si elles sont n\u00e9cessaires \u00e9galement, mais entendre la port\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale des livres et des voix. Tu vois, tu fais cet entretien, et autour de moi de nombreux hommes, loin d\u2019\u00eatre effray\u00e9s par cette coupe nette avec des si\u00e8cles d\u2019exclusion des artistes femmes, souhaitent aussi vivre par-del\u00e0 ces fronti\u00e8res de genres et participer \u00e0 ce mouvement. Pour r\u00e9pondre enfin \u00e0 la question de fa\u00e7on plus directe\u00a0: Que font les femmes \u00e0 la po\u00e9sie\u00a0? La m\u00eame chose que les hommes, mais justement, c\u2019est l\u00e0 que le b\u00e2t a bless\u00e9, c\u2019est cela qui \u00e9tait emp\u00each\u00e9. De pouvoir agir \u00e0 tous les niveaux\u00a0: \u00e9crire, penser, initier des projets collectifs et continuer chacune notre travail et qu\u2019il soit per\u00e7u avec la m\u00eame force, avec le m\u00eame s\u00e9rieux que le travail des po\u00e8tes hommes, qu\u2019il soit autant l\u2019objet de d\u00e9bats, de r\u00e9flexions, d\u2019\u00e9changes, m\u00eame de critiques. Que ce qui se passe dans un vers, dans une page, un r\u00e9cit ou une performance soit re\u00e7u avec la m\u00eame intensit\u00e9 que ce soit dans l\u2019approbation ou le rejet. Pris au s\u00e9rieux donc et non pas mis de c\u00f4t\u00e9 ou \u00ab\u00a0anodinis\u00e9\u00a0\u00bb. Cela \u00e9volue chaque jour en ce sens et je m\u2019en f\u00e9licite. Et un jour, cela sera une \u00e9vidence. Et nous n\u2019aurons plus \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 cette question.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>FT.<\/strong> Remise en question, la domination masculine est encore d\u2019actualit\u00e9 dans le milieu po\u00e9tique. Est-ce \u00e0 dire qu\u2019un #MeToo y serait \u00e9galement n\u00e9cessaire\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>LG. <\/strong>Jusqu\u2019\u00e0 tr\u00e8s r\u00e9cemment des pratiques violentes (abus, harc\u00e8lement ou viol appel\u00e9s, ce qui en dit long, \u00ab\u00a0droit de cuissage\u00a0\u00bb, etc.) se perp\u00e9traient encore de fa\u00e7on trop fr\u00e9quente partout o\u00f9 des hommes tenaient le pouvoir artistique de fa\u00e7on exclusive, et notamment l\u00e0 o\u00f9 le pouvoir symbolique \u00e9tait associ\u00e9 \u00e0 un pouvoir lucratif\u00a0: le cin\u00e9ma, la danse, la t\u00e9l\u00e9vision, le sport, l\u00e0 o\u00f9 la possibilit\u00e9 d\u2019une carri\u00e8re pouvait \u00e9chouer si on ne sacrifiait pas son corps au d\u00e9sir de l\u2019autre au pouvoir. Bien s\u00fbr, \u00e7a ne r\u00e9sume pas tout et ne doit pas porter \u00e0 des amalgames ni \u00e0 des g\u00e9n\u00e9ralisations, car fort heureusement bien d\u2019autres agissaient autrement. Et il ne s\u2019agit pas d\u2019essentialiser le d\u00e9bat mais de d\u00e9noncer des pratiques de pouvoir et d\u2019une culture, celle du patriarcat. Mais dans certains milieux, notamment au cin\u00e9ma, cela a \u00e9t\u00e9 un syst\u00e8me et tout le monde laissait faire. Le monde de la po\u00e9sie n\u2019est pas structur\u00e9 autour d\u2019institutions ou de lieux de pouvoir et d\u2019argent. La violence n\u2019a donc pas \u00e9t\u00e9 la m\u00eame, elle n\u2019a pas cette organisation institutionnelle et rel\u00e8ve, je pense, plus d\u2019abus individuels. En revanche, on peut se f\u00e9liciter que ces questions soulev\u00e9es par <strong>#<\/strong>MeToo interrogent tous les comportements d\u2019abus de pouvoir, ou de comportements pervers et destructeurs aussi dans la po\u00e9sie.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Par ailleurs, des femmes de toutes les couches sociales et aussi des po\u00e9tesses connaissent des<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-2805\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/Articide.jpg\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"225\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/Articide.jpg 225w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/Articide-150x150.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/Articide-144x144.jpg 144w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/Articide-75x75.jpg 75w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/> violences conjugales, et certaines femmes voient leur \u0153uvre d\u00e9truite, je pense \u00e0 la notion d\u2019\u00ab\u00a0articide\u00a0\u00bb et au collectif fond\u00e9 par la po\u00e9tesse Aur\u00e9lie Foglia qui a subi la destruction compl\u00e8te de son \u0153uvre plastique sans qu\u2019il n\u2019y ait eu de r\u00e9actions publiques dans le monde de la po\u00e9sie. De mon c\u00f4t\u00e9, c\u2019est \u00e0 l\u2019universit\u00e9, pendant mes \u00e9tudes, et, ensuite, dans le monde de la radio que j\u2019ai v\u00e9cu des pratiques harcelantes ou des chantages. A l\u2019\u00e9poque, c\u2019\u00e9tait l\u2019omerta.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-2802\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/MeTooAime.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"370\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/MeTooAime.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/MeTooAime-300x206.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/MeTooAime-150x103.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/MeTooAime-366x251.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ce dont on peut se r\u00e9jouir, c\u2019est qu\u2019il y a depuis #MeToo un refus du patriarcat beaucoup plus net chez les jeunes autrices, aussi une solidarit\u00e9 nouvelle et une entraide quand quelqu\u2019un est victime de harc\u00e8lement et de violence. Il y a \u00e9galement un mouvement chez de nombreux po\u00e8tes hommes qui se sont construits ou se construisent en refusant cette part de pouvoir en eux et sont solidaires de cette \u00e9mancipation et pour la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration d\u2019artistes, les choses sont beaucoup plus esp\u00e9rantes. Je sais que j\u2019\u00e9change beaucoup \u00e0 ce sujet avec des po\u00e8tes de diff\u00e9rentes g\u00e9n\u00e9rations qui vont dans ce sens.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Dans les ann\u00e9es 1990 et au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, je vivais en partie en Allemagne, \u00e0 Hambourg, et j\u2019ai \u00e9t\u00e9 constern\u00e9e de voir la diff\u00e9rence entre la France et l\u2019Allemagne quant \u00e0 l\u2019importance accord\u00e9e aux \u00e9crivaines et aux po\u00e9tesses. En France, peu de femmes \u00e9taient publi\u00e9es dans ce que l\u2019on appelle les \u00ab\u00a0grandes\u00a0revues\u00a0\u00bb, souvent une par num\u00e9ro, et peu dans les \u00ab\u00a0grandes maisons\u00a0\u00bb d\u2019\u00e9dition ; j\u2019\u00e9tais stup\u00e9faite de voir combien elles \u00e9taient \u00e9clips\u00e9es des d\u00e9bats d\u00e8s lors que l\u2019on touchait \u00e0 la pens\u00e9e, \u00e0 la port\u00e9e philosophique ou politique de la po\u00e9sie. Parfois une femme \u00e9tait l\u00e0, en bout de table. La m\u00eame sid\u00e9ration me prenait quant \u00e0 la place restreinte des po\u00e9tesses dans les lectures publiques et \/ ou les performances. Bien s\u00fbr, on <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-3187\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/Kohler.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/Kohler.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/Kohler-110x150.jpg 110w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>trouve toujours des exceptions \u00e0 tous les si\u00e8cles, des femmes qui ont r\u00e9ussi \u00e0 la force du poignet \u00e0 vivre leurs vies et leurs \u0153uvres de po\u00e9tesses, d\u2019\u00e9ditrices ou de critiques et heureusement il y en a qui ont tenu bon. Dans les autres pays, en Allemagne, en Su\u00e8de, en Russie, aux Etats-Unis, ou encore en Angleterre, plus de femmes po\u00e8tes ont \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9es et soutenues au XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle qu\u2019en France. Qu\u2019on pense, pour les pays germanophones, \u00e0 la reconnaissance de la po\u00e9sie de Nelly Sachs, Rose Ausl\u00e4nder, Ilse Aichinger, Ingeborg Bachmann, Elke Erb, Sarah Kirsch, Barbara K\u00f6hler, Brigitte Oleschinski, Anne Duden, Friederike Mayr\u00f6cker, Helga Novak, Ulla Hahn et tant d\u2019autres, dont l\u2019\u0153uvre est re\u00e7ue au plus haut point. La France a vraiment maltrait\u00e9 ses autrices plus que d\u2019autres pays occidentaux. Mais, au fil des ann\u00e9es, le nombre de femmes publi\u00e9es et prises au s\u00e9rieux a augment\u00e9, on le voit par exemple dans l\u2019anthologie Flammarion, chaque ann\u00e9e elles sont un peu plus nombreuses. Mais les d\u00e9bats, les revues, le monde des festivals, des mus\u00e9es, des critiques, des maisons de la po\u00e9sie, tout ou presque \u00e9tait quasi exclusivement masculin. Par ailleurs, les \u0153uvres de femmes \u00e9taient moins d\u00e9battues, moins consid\u00e9r\u00e9es. On me dira peut-\u00eatre que je d\u00e9vie de passer du harc\u00e8lement sexuel \u00e0 la d\u00e9consid\u00e9ration po\u00e9tique et po\u00e9tologique, mais non\u00a0: il y a un lien entre le harc\u00e8lement du corps et la d\u00e9consid\u00e9ration de l\u2019\u0153uvre, la d\u00e9consid\u00e9ration de la femme comme \u00e0 m\u00eame de construire une \u0153uvre et de renouveler l\u2019\u00e9criture po\u00e9tique comme la pens\u00e9e du po\u00e8me. C\u2019est la d\u00e9consid\u00e9ration de l\u2019autre. Dans les ann\u00e9es 1990-2000, j\u2019ai not\u00e9 les sujets de th\u00e8se donn\u00e9s \u00e0 l\u2019universit\u00e9 fran\u00e7aise sur la po\u00e9sie, qu\u2019elle soit \u00e9crite ou sonore, et en dix ans, je n\u2019ai pas entendu un seul nom de femme propos\u00e9. Il a d\u00fb y en avoir, mais la recherche portait tr\u00e8s majoritairement sur l\u2019\u0153uvre d\u2019hommes, une chose impensable dans d\u2019autres pays europ\u00e9ens. Heureusement, cela a \u00e9volu\u00e9 depuis 2000 et encore davantage depuis une dizaine d\u2019ann\u00e9es, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019implication il faut le dire \u00e0 la fois de chercheurs et de chercheuses. Tout cela est bon signe.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">C\u2019est cet a priori contre lequel on est tr\u00e8s d\u00e9muni car il rel\u00e8ve d\u2019un syst\u00e8me de pens\u00e9e, et qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 le syst\u00e8me de toute une soci\u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9e comme \u00ab\u00a0\u00e9clair\u00e9e\u00a0\u00bb. Le corps malade \u00e9voqu\u00e9 dans les livres de femmes n\u2019\u00e9tait pas consid\u00e9r\u00e9 comme autant politique que le corps masculin, de m\u00eame, la pens\u00e9e po\u00e9tologique \u00e0 l\u2019\u0153uvre chez les femmes a \u00e9t\u00e9 moins consid\u00e9r\u00e9e ou d\u00e9battue <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-2187\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/LettresPoetesses.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"325\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/LettresPoetesses.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/LettresPoetesses-203x300.jpg 203w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/LettresPoetesses-102x150.jpg 102w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>que chez les \u00e9quivalents masculins, le corps sexuel ou la r\u00e9flexion sur la vie ou la mort \u00e9tait envisag\u00e9 de fa\u00e7on plus particulariste chez les \u00e9crivaines que chez Bataille ou d\u2019autres auteurs. Un jeune \u00e9diteur un jour me dit \u00ab\u00a0les femmes ont du talent, mais pas de g\u00e9nie\u00a0\u00bb. C\u2019\u00e9tait en 2015 en France\u00a0! Quelle violence. Par ailleurs, jamais dans mes \u00e9tudes de la 6<sup>e<\/sup> \u00e0 mon agr\u00e9gation, en passant par les s\u00e9minaires de master ou de doctorat dans les ann\u00e9es 2000, on ne nous a propos\u00e9 au programme d\u2019\u00e9tudier une \u0153uvre de femme. Un enseignant nous a donn\u00e9 un jour un texte de Duras \u00e0 traduire en nous disant, ravi\u00a0: \u00ab\u00a0elle \u00e9crit comme un homme\u00a0\u00bb, ce qui voulait dire qu\u2019elle \u00e9crit bien. Violence ordinaire. Heureusement, depuis les ann\u00e9es 2000, les choses ont \u00e9volu\u00e9. Les filiations revendiqu\u00e9es en France \u00e9taient syst\u00e9matiquement masculines, tandis qu\u2019ailleurs en Italie, en Angleterre, en Espagne ou en Italie et dans d\u2019autres pays, j\u2019\u00e9tais surprise de voir des po\u00e8tes revendiquer des filiations po\u00e9tiques avec des \u00e9crivaines. C\u2019est bien pour cela que les Anthologies <em>Lettres \u00e0 une jeune po\u00e9tesse<\/em> tout comme <em>Madame tout le monde <\/em>ont toute leur place, pour donner enfin le sentiment \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ration des jeunes autrices \u00e0 venir qu\u2019elles sont l\u00e9gitimes et attendues.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Tout n\u2019est pas encore \u00e9galitaire, mais ce moule-l\u00e0 est cass\u00e9. Alors il faut se r\u00e9jouir de contribuer \u00e0 imaginer d\u2019autres horizons, ensemble. Les choses vont vite et il est bien qu\u2019on travaille ensemble par-del\u00e0 son genre. J\u2019ai l\u2019impression que la page se tourne progressivement, m\u00eame si bien s\u00fbr il faut de la vigilance encore. Il est important \u00e0 la fois que les femmes d\u00e9veloppent des projets ensemble pour sortir d\u2019une mise en concurrence qui \u00e9tait la marque de fabrique du patriarcat, et que des hommes po\u00e8tes accompagnent et soutiennent ces transformations\u00a0: l\u2019anthologie de Marie de Quatrebarbe est publi\u00e9e par Pierre Vinclair au Corridor bleu, toi-m\u00eame inities cette s\u00e9rie d\u2019entretiens, mais on ne compte plus, et fort heureusement, l\u2019implication de m\u00e9dias, de directions de r\u00e9sidence ou de festivals, du March\u00e9 de la po\u00e9sie, d\u2019\u00e9diteurs, de directeurs de revue, de critiques et bien \u00e9videmment de po\u00e8tes qui pratiquent au quotidien, parfois depuis bien longtemps, cette \u00e9galit\u00e9 et y d\u00e9ploient une \u00e9nergie incroyable.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>FT.<\/strong> En fin de compte, bien qu\u2019il n\u2019y ait pas d\u2019\u00e9criture f\u00e9minine (\u00e0 bas l\u2019essentialisme\u00a0!), en quoi peut consister cette \u00ab\u00a0langue \/ introuvable\u00a0\u00bb qui serait celle des femmes selon Liliane Giraudon\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>LG.<\/strong> C\u2019est une question infiniment complexe et l\u00e0 encore je ne peux qu\u2019avancer certaines hypoth\u00e8ses sans pouvoir pr\u00e9tendre y r\u00e9pondre. Poser des questions \u00e0 mon tour. Si l\u2019on dit \u00e9criture, parle-t-on strictement de la langue, et non de ce qu\u2019elle soul\u00e8ve, non des motifs qui la traversent ? En effet, dans beaucoup de livres de po\u00e9sie, on trouve des \u00e9l\u00e9ments qui peuvent \u00eatre li\u00e9s \u00e0 l\u2019expression de mouvements de corps, de pens\u00e9e ou de vie o\u00f9 le genre est en avant, o\u00f9 m\u00eame il est revendiqu\u00e9 comme un avant-poste d\u2019\u00e9criture et de pens\u00e9e. L\u00e0, bien s\u00fbr, on devine le genre car il est au centre du projet d\u2019\u00e9crire.<\/p>\n<div id=\"attachment_1380\" style=\"width: 550px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-1380\" class=\"size-full wp-image-1380\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/GauthierImposteurs-1.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"540\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/GauthierImposteurs-1.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/GauthierImposteurs-1-300x300.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/GauthierImposteurs-1-150x150.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/GauthierImposteurs-1-144x144.jpg 144w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/GauthierImposteurs-1-366x366.jpg 366w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/GauthierImposteurs-1-75x75.jpg 75w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><p id=\"caption-attachment-1380\" class=\"wp-caption-text\">Installation sonore de T. Saraceno (d\u00e9cembre 2018)<\/p><\/div>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Mais le plus souvent, si l\u2019on s\u2019en tient, comme tu dis, \u00e0 l\u2019\u00e9criture, je ne pense pas qu\u2019on puisse reconna\u00eetre, en tous les cas, pas facilement, le genre d\u2019une personne. Quand je lis un livre de po\u00e9sie, \u00e9crit par une femme ou un homme, je n\u2019y cherche pas une langue commune, mais un cosmos, forc\u00e9ment singulier, qui se d\u00e9ploie. Mais en m\u00eame temps, la langue toute singuli\u00e8re qu\u2019elle soit, est tourment\u00e9e, anim\u00e9e, nourrie, \u00e9clair\u00e9e, travers\u00e9e par des ph\u00e9nom\u00e8nes, des questions, des conflits sociaux et collectifs : nous sommes tous, toutes lav\u00e9s par une \u00e9poque et par nos vies, mais nous sommes par ailleurs aussi dans la continuit\u00e9 voulue ou non, revendiqu\u00e9e ou rejet\u00e9e, de questions du pass\u00e9 qui reviennent, qu\u2019on reformule et qu\u2019on propose en essayant d\u2019imaginer un avenir autre. On trouve toujours dans la langue des irisations de l\u2019\u00e9poque, des alluvions, des \u00e9l\u00e9ments qui nous hantent et aussi des attaques qu\u2019on traverse, et si on analyse finement la syntaxe, la ponctuation, les verbes, le rythme du vers, les c\u00e9sures, les blancs ou les blocs de prose, la fluidit\u00e9 du r\u00e9cit ou son arr\u00eat, les images, la m\u00e9taphorisation ou son rejet, on peut toujours d\u00e9celer quelque chose relevant de l\u2019inscription de l\u2019auteur ou de l\u2019autrice dans son \u00e9poque. Sans parler de ce que dit le po\u00e8me ou le r\u00e9cit. C\u2019est toujours plus simple r\u00e9trospectivement de voir certains traits de langue communs \u00e0 une g\u00e9n\u00e9ration, je pense par exemple \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ration romantique autour de 1800, \u00e0 celle des premi\u00e8res avant-gardes autour de 1914, \u00e0 celle qui a \u0153uvr\u00e9 au moment de l\u2019Apr\u00e8s-Catastrophe ou encore \u00e0 la mienne et \u00e0 celle d\u2019apr\u00e8s, travers\u00e9es par un capitalisme sauvage, une crise \u00e9cologique et politique majeure et une red\u00e9finition du genre.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">H\u00e9l\u00e8ne Cixous affirme qu\u2019\u00e9crire n\u2019est jamais neutre. Du point de vue du genre. Mais cette question est complexe. Alors o\u00f9 cela se situe-t-il\u00a0? Il me semble que la question est plus vaste encore que celle du genre, il me semble que ce sont certaines \u00ab\u00a0cultures\u00a0\u00bb ou certaines \u00ab\u00a0assignations\u00a0\u00bb que l\u2019on retrouve toujours dans l\u2019\u00e9criture sous une forme revendiqu\u00e9e ou cach\u00e9e, consciente ou inconsciente, ou plut\u00f4t certaines luttes contre ses assignations, certains mouvements contre ces cultures majoritaires ou dominatrices qui vont toucher \u00e0 une \u00e9poque donn\u00e9e davantage un groupe de la population, notamment des groupes stigmatis\u00e9s par la norme sociale.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Et pourtant, cela ne dit pas tout. La langue elle-m\u00eame peut \u00eatre neutre, par-del\u00e0 masculin et f\u00e9minin, sans assignation de genre, c\u2019est ce que j\u2019\u00e9prouve le plus souvent. Ainsi, In\u00e8s de la Cruz est marqu\u00e9e par les questions po\u00e9tologiques de son si\u00e8cle, le cadre de la soci\u00e9t\u00e9 catholique au sein de laquelle elle \u00e9volue, mais peut-on deviner \u00e0 son \u00e9criture qu\u2019elle est une femme\u00a0? Je ne crois pas. Je pense la m\u00eame chose de la langue de Clarice Lispector ou de Gertrud Stein. Pourrait-on deviner en lisant par exemple Marie de Quatrebarbe ou Lucie Ta\u00efeb que ce sont des autrices\u00a0? Je ne crois pas.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Certaines autrices, au contraire, ont d\u00e9velopp\u00e9 une \u00e9criture qui pose l\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00ab\u00a0culture f\u00e9minine\u00a0\u00bb\u00a0; or celle-ci longtemps \u00e9tait marqu\u00e9e par la fragilisation et le corps invisibilis\u00e9, et donc une \u00e9vocation de la transparence. Ces textes \u00ab\u00a0jouent\u00a0\u00bb sur cette assignation pour d\u00e9s-assigner la langue. Pensons \u00e0 la po\u00e9tesse allemande Barbara K\u00f6hler et \u00e0 sa complexe r\u00e9flexion sur le sujet f\u00e9minin et son invisibilisation grammaticale. Mais c\u2019est un \u00e9l\u00e9ment dans une po\u00e9tique complexe qui comporte plusieurs centres et d\u00e9centrements. Par ailleurs, si, \u00e0 un<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-3188\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/DaucourtTransparaitre.jpg\" alt=\"\" width=\"210\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/DaucourtTransparaitre.jpg 210w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/DaucourtTransparaitre-105x150.jpg 105w\" sizes=\"auto, (max-width: 210px) 100vw, 210px\" \/> moment, on a trouv\u00e9, du fait de l\u2019absence de pouvoir et de vie publique de la plupart des femmes qui \u00e9crivaient, un retravail dans l\u2019expression po\u00e9tique de la faille, de la transparence, du corps menac\u00e9, il en reste des traces dans la langue, forc\u00e9ment. Des traces de cet effacement o\u00f9 des violences sur le corps, sur l\u2019exposition qui reste. Je pense aujourd\u2019hui \u00e0 des titres comme <em>Transpara\u00eetre <\/em>(LansKine, 2019) de S\u00e9verine Daucourt ou \u00e0 <em>Comment d\u00e9peindre\u00a0?<\/em> (Corti, 2020) d\u2019Aur\u00e9lie Foglia. Et ce travail de langue-l\u00e0, qui prend \u00e0 bras le corps de la langue l\u2019invisibilisation par les hommes, la tentative d\u2019effacement \u00e0 la fois du corps et de l\u2019\u0153uvre, est particuli\u00e8rement pr\u00e9sent chez de nombreuses autrices au XXI<sup>e <\/sup>si\u00e8cle. On peut trouver dans la langue des po\u00e8tes juifs en exil apr\u00e8s 1933 comme dans la langue de po\u00e8tes migrant.e.s ou racis\u00e9.e.s du commun quant \u00e0 la menace, \u00e0 l\u2019effacement, mais ce \u00ab\u00a0commun\u00a0\u00bb, cette pr\u00e9sence de menaces, ne doit jamais bien s\u00fbr entraver la lecture de la singularit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Dans un m\u00eame temps, parall\u00e8lement \u00e0 ce travail sur l\u2019effacement, on trouve aujourd\u2019hui dans la langue l\u2019\u00e9nergie de la r\u00e9bellion, du \u00ab\u00a0plus jamais \u00e7a\u00a0!\u00a0\u00bb. On trouve des langues puissantes dans les livres des po\u00e9tesses, qui puisent dans l\u2019\u00e9nergie du corps, qui jouent sur le mouvement, des formes d\u2019\u00e9mergences nouvelles pour aller chercher la lumi\u00e8re ailleurs, autrement. Des langues puissantes comme on a peut-\u00eatre pu en trouver dans une jeune g\u00e9n\u00e9ration en Allemagne \u00e0 l\u2019\u00e9poque du Sturm-und-Drang, des \u00e9critures qui se lib\u00e8rent alors de la g\u00e9n\u00e9ration des \u00ab\u00a0p\u00e8res\u00a0\u00bb, cela rappelle au cin\u00e9ma les d\u00e9buts de la Nouvelle Vague\u00a0: c\u2019est une forme d\u2019urgence \u00e0 prendre part \u00e0 la po\u00e9sie, \u00e0 mettre par-dessus bord un certain nombre de spectres, une urgence qui peut aussi \u00eatre joyeuse et d\u00e9bordante, une n\u00e9cessit\u00e9 \u00e0 prendre le virage au s\u00e9rieux et se dire qu\u2019il faut <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-2191\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/Polyphonie-PenthesileeRecto.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"290\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/Polyphonie-PenthesileeRecto.jpg 200w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/Polyphonie-PenthesileeRecto-103x150.jpg 103w\" sizes=\"auto, (max-width: 200px) 100vw, 200px\" \/>reposer toutes les questions, une fois que l\u2019on s\u2019est lib\u00e9r\u00e9 de certains jougs : il y a r\u00e9cemment le <em>Polyphonie<\/em> <em>Penth\u00e9sil\u00e9e<\/em> de Liliane Giraudon, le <em>Dehors dehors<\/em> d\u2019Anna Serra et tant d\u2019autres, je ne veux pas dresser de liste. Cette \u00e9nergie, cette force-fragilit\u00e9, cette langue tout \u00e0 la fois d\u00e9fective et guerri\u00e8re, en tension permanente, est peut-\u00eatre une langue qui caract\u00e9rise plus encore certaines femmes po\u00e8tes qui ont l\u2019\u00e9nergie des anciens parias comme l\u2019ont \u00e9t\u00e9 certains hommes bien s\u00fbr, comme l\u2019a \u00e9t\u00e9 Villon, comme l\u2019ont \u00e9t\u00e9 des hommes dans des situations d\u2019effacement ou de fragilit\u00e9, Kafka ou Nerval, on pense aujourd\u2019hui \u00e0 Dominique Qu\u00e9len ou Christophe Manon et d\u2019autres encore. Mais je me garderai de pr\u00e9tendre faire le tour de cette immense question. Et bien s\u00fbr, il faut toujours savoir que l\u2019on retrouve des hommes sur ces versants et des femmes sur l\u2019autre, que l\u2019on n\u2019est pas assign\u00e9 \u00e0 son genre. L\u2019important pour moi dans ce qui se passe aujourd\u2019hui n\u2019est pas la r\u00e9-assignation, mais bien la<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-1340\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Couv-Electriques-cites-laure-gauthier.jpg\" alt=\"\" width=\"230\" height=\"245\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Couv-Electriques-cites-laure-gauthier.jpg 230w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Couv-Electriques-cites-laure-gauthier-141x150.jpg 141w\" sizes=\"auto, (max-width: 230px) 100vw, 230px\" \/> possibilit\u00e9 du neutre, de pouvoir d\u00e9passer le genre. La capacit\u00e9 \u00e0 aller par-del\u00e0 les fronti\u00e8res du genre, \u00e0 se mouvoir sur les diff\u00e9rents versants par-del\u00e0 les cultures sociales, culturelles et politiques du masculin et du f\u00e9minin, est pour moi ce qui est le plus int\u00e9ressant dans les d\u00e9bats actuels. Mon album <em>Eclectiques Cit\u00e9s<\/em> est un album que j\u2019appelle transpo\u00e9tique pour d\u00e9jouer les assignations \u00e0 un genre po\u00e9tique comme \u00e0 un genre sexuel. Dans mes textes je dialogue avec des \u00e9critures amies\u00a0: G\u00e9rard de Nerval, Fran\u00e7ois Villon, Dante, Denis Roche, Novalis, Antonin Artaud, mais aussi avec Christine de Pizan, Sappho, In\u00e8s de la Cruz, Ingeborg Bachmann ou encore Nelly Sachs ainsi que bien des contemporain.e.s.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-3184\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/la-cite-dolente-1.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"400\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/la-cite-dolente-1.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/la-cite-dolente-1-300x222.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/la-cite-dolente-1-150x111.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/la-cite-dolente-1-366x271.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Je ne peux pas caract\u00e9riser moi-m\u00eame mon \u00e9criture. Je laisse \u00e0 d\u2019autres le soin de le faire. J\u2019ai choisi \u00e0 un moment de m\u2019inscrire dans la tradition, jusque-l\u00e0 exclusivement masculine, d\u2019un hommage \u00e0 Fran\u00e7ois Villon. J\u2019ai \u00e9crit \u00e0 ma fa\u00e7on un livre \u00ab\u00a0villon\u00a0\u00bb, <strong><em>je neige (entre les mots<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-3185\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/Je-neige-1ere-de-couverture-Laure-Gauthier.jpg\" alt=\"\" width=\"210\" height=\"280\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/Je-neige-1ere-de-couverture-Laure-Gauthier.jpg 210w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/Je-neige-1ere-de-couverture-Laure-Gauthier-113x150.jpg 113w\" sizes=\"auto, (max-width: 210px) 100vw, 210px\" \/> de villon)<\/em><\/strong><em> (LansKine, 2018)<\/em>, ce qui s\u2019est fait de Rabelais \u00e0 Rimbaud, de Tzara \u00e0 Manon. Mon livre cherche davantage \u00e0 continuer une musique philanthropique, \u00e0 chercher dans l\u2019\u00e9nergie des vers de Villon une capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9sister aux assignations et n\u2019entend pas le r\u00e9installer en po\u00e8te buveur et paillard\u00a0; je tente de dialoguer avec ce que soul\u00e8ve son \u00e9criture, la force transgressive de ses vers. <strong><em>Kaspar de pierre<\/em><\/strong> (La lettre vol\u00e9e, 2017) pose autrement la question de la violence de notre soci\u00e9t\u00e9 positiviste \u00e0 partir du sort tragique de Kaspar Hauser\u00a0dont le moi est effac\u00e9, ouvert \u00e0 tout vent, comme un sympt\u00f4me de notre soci\u00e9t\u00e9 capitaliste et positiviste ; dans <strong><em>La Cit\u00e9 dolente<\/em><\/strong><em>, <\/em>que Catherine Tourn\u00e9 va r\u00e9\u00e9diter chez LansKine en mars 2023, s\u2019\u00e9crit un dialogue avec l\u2019Enfer de Dante\u00a0; on trouve une remise en question de la \u00ab\u00a0litt\u00e9rature comme tauromachie\u00a0\u00bb, et un sauvetage de ce que Leiris, pr\u00e9f\u00e9rant le mythe, appelait avec d\u00e9dain \u00ab\u00a0les vaines gr\u00e2ces de ballerine\u00a0\u00bb. C\u2019est un livre qui traverse diff\u00e9rents m\u00e9canismes de violence aujourd\u2019hui, qui touche au statut de l\u2019image, du langage, des faits divers dans lequel on retrouve un f\u00e9minicide, mais pas seulement. On y fr\u00f4le bien des m\u00e9canismes de la violence individuelle et collective et en ce sens le livre est politique.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-3182\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/KasparLG.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"390\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/KasparLG.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/KasparLG-300x217.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/KasparLG-150x108.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/KasparLG-366x264.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Je finis d\u2019\u00e9crire en ce moment un long r\u00e9cit po\u00e9tique <em>M\u00e9lusine reloaded<\/em> et ce texte s\u2019inscrit dans le prolongement d\u2019<em>Outrechanter<\/em> (La lettre vol\u00e9e, \u00e0 para\u00eetre 2023), \u00e0 savoir d\u2019un retour vers le conte, comme genre non-national, ouvert, hybride, cosmopolite, transgressif, \u00e0 l\u2019encontre de l\u2019\u00e9pop\u00e9e qui serait un fantasme r\u00e9trograde, celui d\u2019une terre, d\u2019un ancrage, d\u2019une grandeur perdue. Je plaide pour le courage du vers libre et pour ne pas resservir les plats du pass\u00e9, ne pas refaire sonnet. M\u00e9lusine est pour moi la figure litt\u00e9raire f\u00e9minine par excellence, <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-2148\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/LAURE-GAUTHIER-COUV-LES-CORPS-CAVERNEUX.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"320\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/LAURE-GAUTHIER-COUV-LES-CORPS-CAVERNEUX.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/LAURE-GAUTHIER-COUV-LES-CORPS-CAVERNEUX-206x300.jpg 206w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/LAURE-GAUTHIER-COUV-LES-CORPS-CAVERNEUX-103x150.jpg 103w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>objet de fantasmes. Catholicis\u00e9e dans le r\u00e9cit de Jean d\u2019Arras, rendue m\u00e8re de dix fils partis faire la guerre, notamment dans le cadre des croisades, femme-enfant et objet de fantasme pour Andr\u00e9 Breton, ou pseudo-sorci\u00e8re aujourd\u2019hui. J\u2019essaie de remettre en circulation ce qu\u2019elle est\u00a0: une image de la transgression, qui \u00e9chappe aux normes, \u00e0 toutes les fixations. La po\u00e9sie comme \u00e9chapp\u00e9e belle. Je m\u2019int\u00e9resse particuli\u00e8rement aux \u00ab\u00a0lieux communs\u00a0\u00bb culturels que sont Kaspar Hauser, Dante, Villon ou M\u00e9lusine, des figures historiques ou fictives ou des r\u00e9cits qui traversent les si\u00e8cles et donnent lieu \u00e0 de nombreuses r\u00e9\u00e9critures, ou encore les cavernes pr\u00e9historiques, les EHPAD, les asiles, la vieillesse, l\u2019adolescence, le d\u00e9sir ou la mort, qui sont des lieux de d\u00e9p\u00f4t de toutes nos questions, de nos libert\u00e9s, qui nous touchent tous et toutes, des lieux qui abritent des questions tues et portent des germes d\u2019avenir. Je cherche \u00e0 remettre en mouvement et en question des <em>sujets <\/em>qui sont ou sont devenus des images d\u2019Epinal, inertes \u00e0 force d\u2019habituation.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Je m\u2019int\u00e9resse aussi particuli\u00e8rement au conte, \u00e0 notre capacit\u00e9 \u00e0 apporter des variantes aux contes s\u00e9culaires car \u00e7a touche \u00e0 notre capacit\u00e9 \u00e0 transformer les grands r\u00e9cits, \u00e0 les interroger et aussi \u00e0 transformer notre vision de la soci\u00e9t\u00e9. Il ne s\u2019agit pas seulement pour moi de citer des contes, mais v\u00e9ritablement de continuer leur \u00e9criture. Sans chercher \u00e0 revenir \u00e0 des mythes. D\u00e9mythifier la langue, c\u2019est la d\u00e9barrasser des restes patriarcaux, mais c\u2019est aussi inventer de nouveaux chemins de po\u00e9sie, de pens\u00e9e et aussi de soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Je ressens assur\u00e9ment cette n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00eatre vive, cet imp\u00e9ratif du contemporain (pas de l\u2019actuel, du contemporain, Agamben l\u2019a bien dit), pr\u00e9sent bien s\u00fbr pour les hommes po\u00e8tes mais tout particuli\u00e8rement pour les femmes po\u00e8tes chez qui l\u2019avenir \u00e0 encore plus \u00e0 dire que le pass\u00e9, puisque presque tout est pour elles est \u00e0 construire.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: center;\"><span style=\"background-color: #ff0000; color: #ffffff;\"><strong>ghostwriter<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Charles sentait la pr\u00e9sence de m\u00e9lusine s\u2019immiscer\u00a0; il sentait de nouveau les fibres de sa chemise exister, un corps r\u00e9el tenir debout.\u00a0 \u00ab\u00a0Christine aurait d\u00fb \u00e9crire ton histoire\u00a0\u00bb, lui dit-il, comme s\u2019ils avaient entretenu depuis des ann\u00e9es une conversation. Il le lui dit avec sa voix non d\u00e9raill\u00e9e, avec sa voix confiante et douce, \u00e0 peine perch\u00e9e, sachant qu\u2019elle ne chercherait ni le lys ni le lit, qu\u2019elle venait le rencontrer de c\u00f4t\u00e9. Christine p. aurait su t\u2019\u00e9crire un chemin et ne pas fixer ton mouvement de pens\u00e9e, continua charles d\u2019un souffle. \u00ab\u00a0Elle savait pertinemment les boniments de la rose et les d\u00e9bordements des contes, elle savait s\u2019arracher \u00e0 l\u2019histoire et tenait bon dans sa solitude dress\u00e9e. Le soir je m\u2019imagine \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, nous sommes deux poumons o\u00f9 respirer.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Elle a bien fait de me laisser dans la marge.\u00a0\u00bb C\u2019est ce que m\u00e9lusine r\u00e9pondit. \u00ab\u00a0Elle a bien fait de r\u00e9pondre au roman plein de roses et de s\u2019attaquer aux faits d\u2019armes pour exister.\u00a0 Mais je crois aux fant\u00f4mes du pass\u00e9, je crois aux r\u00e9cits prolong\u00e9s, \u00e0 cette marge continu\u00e9e, depuis hier jusqu\u2019\u00e0 demain, un autre horizon trac\u00e9\u00a0: ni l\u2019acte ni l\u2019id\u00e9al mais un entre-deux avou\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Charles fuyait le lys et les chroniques, comme m\u00e9lusine fuyait les f\u00e9es et les contes r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s. Ils \u00e9taient faits pour se rencontrer. De biais.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab Je suis venue voir de pr\u00e8s comment l\u2019on m\u2019a immobilis\u00e9e, comment l\u2019on m\u2019a greff\u00e9 une histoire empierr\u00e9e et d\u00e9pass\u00e9e, comment jean de berry a fix\u00e9 mon sort en demandant \u00e0 l\u2019autre jean de m\u2019attacher \u00e0 une lign\u00e9e, de me coller une famille sur le dos. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 attach\u00e9e au poitou, aux lusignan, \u00e0 la croix m\u00eame, ficel\u00e9e, saucissonn\u00e9e l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 tu as transperc\u00e9 le lys royal \u00e0 coup d\u2019\u00e9p\u00e9e en d\u00e9posant ton nom au pied des cadavres accumul\u00e9s, l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 tu as entendu la plainte venant des bas-c\u00f4t\u00e9s.\u00a0 1392, la chasse au papillon. Papillon monarque, papillon sphinx enferm\u00e9s. Sous la vitrine versifi\u00e9e ou narr\u00e9e. Comment \u00e9chapper\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Je veux faire l\u2019amour \u00e0 ton corps de\u00a01392, je veux sentir sous mes doigts l\u2019ao\u00fbt terrifiant, je veux le traverser autrement, je veux en d\u00e9sirer l\u2019oubli\u00e9. Oublions ensemble l\u2019enluminure froiss\u00e9e, la for\u00eat du monde\u00a0; je veux entendre autrement ton chant de bataille, la peine que tu ne voulais pas infliger, l\u2019\u00e9nergie de vivre dans ton fessier, tout ce qui s\u2019est cabr\u00e9 dans ta pens\u00e9e au m\u00eame moment que ton cheval\u00a0r\u00e9vuls\u00e9\u00a0; je veux accueillir et embrasser le cabr\u00e9 obtur\u00e9, la chambre noire \u00e9vinc\u00e9e. Je veux percer des microsillons dans ton histoire, d\u2019o\u00f9 jaillirait l\u2019in\u00e9cout\u00e9. Pas de quoi en faire un lais. Je te d\u00e9sire jusqu\u2019au rein, jusqu\u2019\u00e0 la peau de c\u00f4t\u00e9, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019odeur \u00e2cre, je te d\u00e9sire jusqu\u2019\u00e0 ton blanc sur mes cheveux, sur mes yeux, je te d\u00e9sire jusqu\u2019\u00e0 \u00eatre tremp\u00e9s, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019odeur de bosquet et la douleur chevill\u00e9e. Je te d\u00e9sire entre-deux. Loin d\u2019\u00c9pinal.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">1392, pensait charles. \u00ab\u00a0Qui sait 1392\u00a0?\u00a0\u00bb, continua charles. \u00ab\u00a026 000 cadavres de hollandais, l\u2019histoire le certifie. Moi, \u00e0 cheval, non loin de la bataille, c\u2019est av\u00e9r\u00e9, estampill\u00e9. Mais l\u2019odeur des cadavres faisand\u00e9s, la peur au ventre du cheval qui n\u2019aime pas plus que moi l\u2019odeur du sang frais m\u00eal\u00e9 \u00e0 la diarrh\u00e9e des soldats, \u00e0 la brume \u00e9paisse et grasse, et cette suzerainet\u00e9 empoisonn\u00e9e \u2013 une diarrh\u00e9e g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. Quelques hommes lettr\u00e9s \u00e9crivent l\u2019ordre de bataille, j\u2019ai 13 ans, je tra\u00eene avec moi l\u2019absence de mon p\u00e8re qui me sert de manteau froid\u00a0; l\u2019orphelin couvert d\u2019un manteau de lys attend \u00e0 cheval, nimb\u00e9 de brouillard \u00e9pais et cercl\u00e9 d\u2019une nappe d\u2019agonie\u00a0: \u00e9taient-ce des sons ou des images\u00a0? Une pens\u00e9e\u00a0? Au front, ils poursuivent les pens\u00e9es de quelques lettr\u00e9s, portent une id\u00e9e du pays, un id\u00e9al peu partag\u00e9 mais scell\u00e9. Toi, m\u00e9lusine qui me viens\u00a0: tu es de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, le versant \u00e9clair\u00e9, le r\u00eave en pointill\u00e9, l\u2019\u00e9chapp\u00e9e belle, enferm\u00e9e\u00a0; moi je suis du c\u00f4t\u00e9 du fait act\u00e9, prisonnier, consign\u00e9. Christine savait, elle a fait un pas de c\u00f4t\u00e9, une travers\u00e9e des roses, elle savait le roman myth\u00e9. L\u2019\u00e9pop\u00e9e vici\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Quand j\u2019ai entendu les armes blanches en for\u00eat du mans et aper\u00e7u mes camarades en lambeaux \u00e0 23 ans, quand j\u2019ai su pr\u00e9voir la bataille, deviner son prix, on m\u2019a enferm\u00e9. On m\u2019a ressorti \u00e0 temps pour voir les restes calcin\u00e9s des danseurs et des princes charivari\u00e9s, un soir de f\u00eate feinte. Et quand on a envoy\u00e9 les m\u00e9decins m\u2019observer, me saigner, esp\u00e9rant voir l\u2019angoisse s\u2019atrophier, en vain, on les a d\u00e9bit\u00e9s par quartiers, on en a \u00e9cartel\u00e9 pensant m\u2019apaiser. Et ton sabbat peut-il accueillir ces odeurs, ces craintes accumul\u00e9es\u00a0? Toi qui viens du pays aseptis\u00e9 qui se croit hors de port\u00e9e\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Les arbres de la for\u00eat du mans ont vu les restes oubli\u00e9s, ce qui n\u2019a pas fait chronique, il faudrait leur demander. La m\u00e9moire ne sait se souvenir\u00a0; pourras-tu faire appara\u00eetre l\u2019oubli\u00e9\u00a0? \u2018Le roi de france prend le commandement de l\u2019arm\u00e9e et quitte le mans pour la bretagne le\u00a05 ao\u00fbt 1392\u2019\u00a0: c\u2019est ce que tu as lu, n\u2019est-ce pas\u00a0? On va te dire la couleur de mon chaperon, rouge, \u00e9galement, la couleur, noire, du velours de ma robe et de mes chausses\u00a0; on sait, cette fois que je cheminais en avant. En fi\u00e8vre, pouss\u00e9 par mes marmusets, par les oncles, press\u00e9s d\u2019aller venger olivier le premier. Mais je charriais les 26 000 cadavres, je les tra\u00eenais avec moi\u00a0; le bruit du m\u00e9tal, comme une composition infernale, rythm\u00e9e, en contre-bas\u00a0; on m\u2019avait pi\u00e9g\u00e9 en voulant m\u2019\u00e9pargner\u00a0; \u00e0 cheval, enfi\u00e9vr\u00e9, je tenais derri\u00e8re moi le fr\u00e8re qui voudrait peut-\u00eatre me faire cramer\u00a0; le fr\u00e8re que j\u2019ai ensuite menac\u00e9. Ils voulurent mettre mon corps en t\u00eate d\u2019une arm\u00e9e pour venger celui que j\u2019ai aim\u00e9, celui qui, \u00e0 treize ans, m\u2019a offert son aine, sa hanche forte et bonne, sa nuque d\u00e9gag\u00e9e, celui auquel j\u2019ai donn\u00e9 mes l\u00e8vres imberbes, ma foi de c\u00f4t\u00e9. Inexp\u00e9riment\u00e9. Qu\u2019est-ce que la france, cette entit\u00e9 gouvern\u00e9e par mes oncles plusieurs fois meurtriers\u00a0? J\u2019ai tent\u00e9 de gouverner avec des hommes sans titre, des hommes denses qui m\u2019aidaient \u00e0 r\u00e9gner sans terreur, qui savaient s\u2019emparer d\u2019une ville sans trop lourd tribu \u00e0 payer, sans t\u00eates d\u00e9capit\u00e9es, sans les t\u00eates exhib\u00e9es, pieuses. Se passer du f\u00e9roce. C\u2019\u00e9tait fou de le d\u00e9sirer. Accul\u00e9 par le d\u00e9sir avunculaire. Abandonn\u00e9 aux gr\u00e9gaires. Le bel encul\u00e9 courageux qui pouvait aimer olivier pour sa justice et m\u00e9lusine pour sa justesse. Je naviguais dans un entre-deux qu\u2019ils ont saccag\u00e9. Quelles \u00e9tincelles dans un pas de c\u00f4t\u00e9\u00a0? Qu\u2019ai-je br\u00fbl\u00e9 si ce n\u2019est moi\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je suis venue te d\u00e9gager\u00a0\u00bb, dit m\u00e9lusine. \u00ab\u00a0Sans lais, sans id\u00e9al appr\u00eat\u00e9, j\u2019ai suivi ta trace calcin\u00e9e, j\u2019ai su te trouver, un roi sans promesses qui a essay\u00e9\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Tu m\u2019as regard\u00e9 et j\u2019ai lev\u00e9 les yeux vers toi\u00a0\u00bb, dit charles. \u00ab Tu t\u2019es immisc\u00e9e dans l\u2019histoire, loin de la neige qui seule m\u2019\u00e9coutait. Viens \u00e0 mon contact, m\u00e9lusine, viens me l\u00e9cher, viens me transformer, hors des lais, toi seule qui peut \u00e9ventrer l\u2019Histoire. La renouveler.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">La fonte des peurs, pourl\u00e9ch\u00e9es.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Si l\u2019on devait mouler l\u2019instant, en resterait-il un chant ? Un fant\u00f4me \u00e9crit toujours. On ne peut que le d\u00e9sirer, sans se faire avaler, un pas de c\u00f4t\u00e9 fera tomber l\u2019ordre des choses dissimul\u00e9\u00a0; fera tomber le masque, la grimace des id\u00e9aux avou\u00e9s ou du cynisme dissimul\u00e9.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0L\u2019interdit du monde est une bo\u00eete \u00e0 musique qui le fait danser\u00a0\u00bb, dit m\u00e9lusine alors. D\u2019une voix claire. Puis, elle continua\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019habite un monde boug\u00e9\u00a0qui ne sait plus danser, un monde emprunt\u00e9, affect\u00e9, o\u00f9 chaque geste est \u00e9pi\u00e9, chaque geste te suit sans pens\u00e9e. On est tous \u00e9vid\u00e9 de pens\u00e9e. Les marmousets sont loin et il est toujours des oncles tapis quelque part, on ne sait plus par quel bout commencer, par o\u00f9 les attraper. On ne meurt plus dans des clairi\u00e8res d\u00e9gag\u00e9es, la plainte est fractur\u00e9e, atomis\u00e9e. D\u2019un monde qui meurt d\u2019une fausse complexit\u00e9. Notre peine est perdue. Je suis venue chercher un chemin sous tes reins. Un chemin pour pouvoir la nommer.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">On m\u2019a fait entrer en paysage pour m\u2019y enfermer. On m\u2019a noy\u00e9e dans une soupe bucolique, genr\u00e9e. Je suis venue te rechercher. christine et toi allaient me sauver \u2013 vous qui savez l\u2019ordre invers\u00e9, vous qui aviez perc\u00e9 les suzerainet\u00e9s, qui savez vous balader entre les lais.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Je suis venue voir ta peau r\u00e9elle, je suis la veuve clisson, je porterai ton deuil autrement, transporterai tes bourgeons oubli\u00e9s sous ma peau, les ferai pousser tous les samedis\u00a0; \u00e0 m\u00eame l\u2019interdit, parmi les amandiers imagin\u00e9s.\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Suite \u00e0 la parution en d\u00e9cembre dernier de Polyphonie Penth\u00e9sil\u00e9e (P.O.L, 144 pages), mais \u00e9galement, en ce d\u00e9but janvier 2022, d\u2019une anthologie propos\u00e9e par Marie de Quatrebarbes aux \u00e9ditions du Corridor bleu, Madame tout le monde, ce dossier qui emprunte son titre \u00e0 l\u2019une\u00a0des sections de Polyphonie Penth\u00e9sil\u00e9e\u00a0pour r\u00e9unir entretiens, extraits (in\u00e9dits pour la plupart) et chroniques, vise \u00e0 donner un aper\u00e7u compl\u00e9mentaire de la cr\u00e9ation actuelle au f\u00e9minin, tout en donnant la parole \u00e0 des po\u00e9tesses sur leurs pratiques comme sur les conditions qui leur sont faites dans cet espace \u00e9ditorial de circulation restreinte : environ deux tiers d\u2019entre elles (61,5% exactement) ont particip\u00e9 \u00e0 l\u2019une ou l\u2019autre de ces deux aventures collectives cruciales que sont Lettres aux jeunes po\u00e9tesses\u00a0(L\u2019Arche, 2021) et Madame tout le monde\u00a0 ; ajoutons deux autres variables, l\u2019\u00e2ge (pour l\u2019instant : une septuag\u00e9naire, une sexag\u00e9naire, une quinquag\u00e9naire, six quadrag\u00e9naires et quatre trentenaires) et les lieux d\u2019\u00e9dition (une petite trentaine).\u00a0Les trois m\u00eames questions sont pos\u00e9es \u00e0 chacune afin de construire un \u00e9ventail de r\u00e9ponses qui, \u00e0 d\u00e9faut de constituer une enqu\u00eate conforme \u00e0 tous les crit\u00e8res propres aux sciences sociales, n\u2019en est pas moins significative. Apr\u00e8s l\u2019entretien de Liliane Giraudon,\u00a0de Sandra MOUSSEMP\u00c8S,\u00a0d\u2019Aur\u00e9lie Olivier, qui a dirig\u00e9 le volume Lettres aux jeunes po\u00e9tesses\u00a0(L\u2019Arche, 2021), de Virginie Lalucq, d\u2019Elsa Boyer,\u00a0de A.C. Hello, de Marina SKALOVA, voici celui de Laure Gauthier. Laure Gauthier est une \u00e9crivaine et po\u00e9tesse qui vit et \u00e9crit \u00e0 Paris. Elle con\u00e7oit ses textes comme des espaces de vigilance. Elle y interroge \u00e0 la fois la place de la sensibilit\u00e9, notamment de la voix et du toucher, dans un monde ultra-rationalis\u00e9, et la place du document et de l\u2019archive dans l\u2019exp\u00e9rience de la violence individuelle et politique. Elle a r\u00e9cemment publi\u00e9 Kaspar de pierre (La Lettre vol\u00e9e, 2017), je neige (entre les mots de villon) (LansKine, 2018), Les Corps caverneux (LansKine 2022) et l\u2019essai D\u2019un lyrisme l\u2019autre (MF 2022). En mars 2023, repara\u00eet La Cit\u00e9 dolente chez LansKine. En ce temps de chasse au \u00ab\u00a0wokisme\u00a0\u00bb, comment traiter encore les rapports de domination ? Sans tomber dans l\u2019id\u00e9ologie et en maintenant le cap : LIBR-CRITIQUE s\u2019est toujours inscrite dans le prolongement de la pens\u00e9e critique des Modernes, ce qui suppose le refus de tout identitarisme. Dans Soi-m\u00eame comme un roi. Essai sur les d\u00e9rives identitaires(Seuil, 2021), \u00c9lisabeth Roudinesco montre lumineusement en quoi diff\u00e8rent les luttes \u00e9mancipatrices du si\u00e8cle dernier et celles men\u00e9es actuellement au nom de telle ou telle soi-disant \u00ab\u00a0identit\u00e9\u00a0\u00bb (raciale, nationale ou sexuelle) : les premi\u00e8res visent un universel singulier (Sartre) ; les secondes, un particularisme sectaire. \/FT\/ &nbsp; Entretien de Laure Gauthier avec Fabrice Thumerel FT. Aujourd\u2019hui, que font les femmes \u00e0 la po\u00e9sie\u00a0? LG. Il m\u2019est tr\u00e8s difficile de r\u00e9pondre \u00e0 une question aussi vaste et complexe. Je vais n\u2019aborder que certains aspects. En partant de biais. Chaque po\u00e8te, quel que soit son genre, homme, femme, trans- ou intergenre, cr\u00e9e une \u0153uvre singuli\u00e8re qui fait quelque chose \u00e0 la po\u00e9sie, n\u00e9cessairement. Par ailleurs, il y a toujours l\u2019inscription dans une conjoncture \u00ab\u00a0g\u00e9n\u00e9rale\u00a0\u00bb, historique, politique et culturelle, et la n\u00f4tre est non seulement celle de la soci\u00e9t\u00e9 lib\u00e9rale, mais aussi, ce qui est plus heureux, celle de l\u2019effondrement progressif du mod\u00e8le patriarcal qui touche toutes les sph\u00e8res de la soci\u00e9t\u00e9, de la pens\u00e9e et bien \u00e9videmment la vie artistique qui n\u2019est pas coup\u00e9e du monde dans lequel elle s\u2019inscrit. Il faut donc prendre acte d\u2019une part de la singularit\u00e9, ne pas mettre dans un m\u00eame sac toutes les femmes po\u00e8tes, ce qu\u2019on ne fait pas avec les hommes po\u00e8tes, et d\u2019autre part d\u2019un mouvement collectif qui cherche \u00e0 inventer un nouveau mod\u00e8le de pens\u00e9e et de soci\u00e9t\u00e9 post-patriarcal. Et ce mouvement marque aussi le champ de l\u2019\u00e9criture. Depuis une dizaine d\u2019ann\u00e9es en France se produit un grand et large mouvement \u00e9mancipateur, une (r)\u00e9volution des pratiques, des \u00e9critures, des collaborations, de la pens\u00e9e critique en m\u00eame temps que la question du genre et la place de la femme \u00e9voluent dans la soci\u00e9t\u00e9. Certes, cela fait un si\u00e8cle que le mur de l\u2019invisibilisation des femmes artistes commence \u00e0 vaciller, mais l\u00e0 il s\u2019effondre enfin dans ses fondements, et on commence \u00e0 apercevoir la possibilit\u00e9 d\u2019une vie sans ce mur. Evidemment certain.e.s le vivent comme une guerre des sexes, mais cela va pourtant vers l\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00e9galit\u00e9 possible, pratiqu\u00e9e. La guerre s\u2019adresse aux pans du mur encore debout, \u00e0 des m\u00e9canismes de pouvoir. Alors comme dans toute forme de \u00ab\u00a0r\u00e9volution\u00a0\u00bb, cela lib\u00e8re \u00e0 la fois des exc\u00e8s certes, mais aussi le plus souvent des \u00e9nergies cr\u00e9atrices particuli\u00e8res, des intensit\u00e9s et des points de vue qui \u00e9mergent, un renouveau qui va se construire avec le temps. J\u2019appr\u00e9cie le point de vue de Marie de Quatrebarbes qui, dans son anthologie Madame tout le monde, \u00e0 laquelle je suis heureuse d\u2019avoir particip\u00e9, donne \u00e0 voir des constellations, des projets collectifs vari\u00e9s \u00e9manant d\u2019autrices aujourd\u2019hui qui repr\u00e9sentent de multiples versants de la cr\u00e9ation po\u00e9tique\u00a0: elle donne ainsi une id\u00e9e, un survol de cette diversit\u00e9 cr\u00e9ative, montre les projets dans leur singularit\u00e9 tout en rendant compte de la pouss\u00e9e collective. La concomitance des deux domaines est importante. La misogynie comme le racisme fonctionne par amalgames, en essentialisant, en g\u00e9n\u00e9ralisant, donc il est n\u00e9cessaire de montrer combien sont nombreuses les autrices, combien elles existent collectivement, et en m\u00eame temps combien leur champ d\u2019action, de pens\u00e9e et d\u2019\u00e9criture est vari\u00e9 et \u00e9tendu, d\u2019une singularit\u00e9 non assignable. Par ailleurs, cette anthologie donne un exemple de solidarit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre, en illustrant des collaborations entre \u00e9crivaines, alors que le patriarcat profitait de la division et de la concurrence entre femmes. C\u2019est \u00e9galement en ce sens que va l\u2019action de Chlo\u00e9 Delaume, par exemple dans l\u2019organisation de ses Petites veill\u00e9es\u00a0chez Mona \u00e0 Paris o\u00f9 elle pr\u00e9sente des autrices confirm\u00e9es ou d\u00e9butantes, celle aussi des Parleuses qui propage les livres et les voix d\u2019autrices ou encore celle de nouvelles revues comme celle de L\u00e9naig Cariou qui, dans Point de chute, accueille des \u00e9crivaines d\u00e9butantes dont on sait que, longtemps, elles se sont censur\u00e9es. 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