{"id":3329,"date":"2022-11-15T20:48:54","date_gmt":"2022-11-15T19:48:54","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=3329"},"modified":"2022-11-15T20:49:53","modified_gmt":"2022-11-15T19:49:53","slug":"libr-relecture-jean-renaud-melancolie-du-neveu-de-rameau","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2022\/11\/15\/libr-relecture-jean-renaud-melancolie-du-neveu-de-rameau\/","title":{"rendered":"[Libr-relecture] Jean Renaud, M\u00e9lancolie du Neveu de Rameau"},"content":{"rendered":"<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Jean-Claude BOURDIN, <strong><em>Le Philosophe et le contre-philosophe<\/em><\/strong><em>. \u00c9tudes sur Le Neveu de Rameau<\/em>, \u00e9ditions Hermann, 2021, 299 pages, 45 \u20ac, ISBN\u00a0: 979-10-370-0876-3.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Voici un nouveau livre consacr\u00e9 au <em>Neveu de Rameau<\/em> et qui propose, de ce texte pourtant abondamment comment\u00e9, une forte lecture.<br \/>\nOn sait que lire <em>Le Neveu de Rameau<\/em> revient, le plus souvent, \u00e0 se demander lequel, des deux interlocuteurs, triomphe de l\u2019autre : ou bien le Neveu (la v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019impudence, du langage du d\u00e9chirement), ou bien le philosophe (arm\u00e9 de son savoir et de sa conscience morale). Soit, en n\u00e9gligeant les autres lectures, et pour simplifier, d\u2019un c\u00f4t\u00e9 Hegel, de l\u2019autre la tradition marxiste.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-3332\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/BourdinNeveu.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/BourdinNeveu.jpg 200w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/BourdinNeveu-100x150.jpg 100w\" sizes=\"auto, (max-width: 200px) 100vw, 200px\" \/>Jean-Claude Bourdin abandonne cette question et revient d\u2019abord \u00e0 notre \u00e9tonnement\u00a0: pourquoi Diderot donne-t-il une telle importance au personnage du Neveu\u00a0? Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette interrogation, il ne s\u2019agit pas de se demander qui est le Neveu (le pittoresque de sa vie, ses propos d\u00e9sordonn\u00e9s ou contradictoires), mais quel il est. Et ce qu\u2019il faut constater d\u2019embl\u00e9e, c\u2019est que le philosophe est incapable de comprendre son alt\u00e9rit\u00e9 troublante. Les propos que tient le Neveu ne sont pas une suite d\u2019objections dont l\u2019examen pourrait \u00eatre contenu dans l\u2019espace de la philosophie\u00a0: de fa\u00e7on bien plus profonde et plus grave, et sur un mode non philosophique, ils sont une mise en cause, un abandon global de la philosophie. Et le philosophe, dans son embarras, se rabat sur un jugement moral\u00a0: vous \u00eates abject. Mais ce jugement est vain puisque Rameau, constamment, le confirme ou l\u2019anticipe.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Mais ce n\u2019est pas tout. Rameau d\u00e9crit le monde dans lequel il vit, son fonctionnement\u00a0: la place<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-3333\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/diderot_neveu_accueil.jpg\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"340\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/diderot_neveu_accueil.jpg 225w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/diderot_neveu_accueil-199x300.jpg 199w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/diderot_neveu_accueil-99x150.jpg 99w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/> de l\u2019or, les jeux de pouvoir, la soumission \u00e9conomique, le parasitisme g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9, la faim, la vulgarit\u00e9 des plaisirs et de la pens\u00e9e, l\u2019abjection. C\u2019est ainsi qu\u2019on quitte la satire (en quelque sens qu\u2019on entende le mot) et qu\u2019on passe \u00e0 la critique \u2013 \u00e0 ce que le si\u00e8cle suivant pratiquera sous le nom de critique. Rameau ne juge pas ce monde au nom de valeurs, il d\u00e9voile ses r\u00e8gles et sa n\u00e9cessit\u00e9. Certes il n\u2019en fournit pas la th\u00e9orie, et son mat\u00e9rialisme n\u2019est pas r\u00e9volutionnaire. Mais il l\u2019enregistre tel qu\u2019il est, \u201csans adjonction \u00e9trang\u00e8re\u201c (Engels), quand le philosophe se contente \u2013 non par faiblesse priv\u00e9e, mais parce que telle est la philosophie elle-m\u00eame \u2013 de le condamner.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ainsi le Neveu est-il, pour reprendre la notion qu\u2019on doit \u00e0 Deleuze et Guattari, un puissant \u201dpersonnage conceptuel\u201c\u00a0: non pas anti-philosophe, mais contre-philosophe. Si ses pens\u00e9es prennent le contrepied de la vulgate des Lumi\u00e8res, il ne soutient pas pour autant celles de leurs adversaires. \u00c0 parler rigoureusement, il ne critique pas la philosophie\u00a0: il s\u2019en moque.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-3334\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/Illustration_Rameau-1.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"315\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/Illustration_Rameau-1.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/Illustration_Rameau-1-210x300.jpg 210w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/Illustration_Rameau-1-105x150.jpg 105w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>Diderot, dans ce livre qu\u2019il a tenu secret, enregistre l\u2019\u00e9mergence d\u2019une cat\u00e9gorie d\u2019hommes qui ne correspondent pas \u00e0 l\u2019anthropologie des Lumi\u00e8res \u2013 non seulement le singulier Rameau, mais la soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle il vit et qui est toute la soci\u00e9t\u00e9, \u00e0 laquelle nul n\u2019\u00e9chappe, si ce n\u2019est, par vaine hypoth\u00e8se, le philosophe lui-m\u00eame. Il constate qu\u2019une \u00e9poque vient o\u00f9 la valeur de l\u2019argent rendra futiles la pr\u00e9occupation du vrai et le souci du bien. La philosophie, telle que la pratiquent, la d\u00e9sirent les Lumi\u00e8res, est arriv\u00e9e \u00e0 un terme, \u00e0 un \u00e9puisement. Les affirmations, les jugements arrogants du philosophe sont d\u00e9pourvus de force, d\u2019effets. \u201dOn comprend, \u00e9crit Jean-Claude Bourdin, que se d\u00e9gage du <em>Neveu de Rameau<\/em> un parfum de m\u00e9lancolie.\u201c<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: right;\">[Version plus longue de ce compte-rendu dans <em>Critique<\/em>, n\u00b0 905, octobre 2022].<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jean-Claude BOURDIN, Le Philosophe et le contre-philosophe. \u00c9tudes sur Le Neveu de Rameau, \u00e9ditions Hermann, 2021, 299 pages, 45 \u20ac, ISBN\u00a0: 979-10-370-0876-3. &nbsp; Voici un nouveau livre consacr\u00e9 au Neveu de Rameau et qui propose, de ce texte pourtant abondamment comment\u00e9, une forte lecture. On sait que lire Le Neveu de Rameau revient, le plus souvent, \u00e0 se demander lequel, des deux interlocuteurs, triomphe de l\u2019autre : ou bien le Neveu (la v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019impudence, du langage du d\u00e9chirement), ou bien le philosophe (arm\u00e9 de son savoir et de sa conscience morale). Soit, en n\u00e9gligeant les autres lectures, et pour simplifier, d\u2019un c\u00f4t\u00e9 Hegel, de l\u2019autre la tradition marxiste. Jean-Claude Bourdin abandonne cette question et revient d\u2019abord \u00e0 notre \u00e9tonnement\u00a0: pourquoi Diderot donne-t-il une telle importance au personnage du Neveu\u00a0? Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette interrogation, il ne s\u2019agit pas de se demander qui est le Neveu (le pittoresque de sa vie, ses propos d\u00e9sordonn\u00e9s ou contradictoires), mais quel il est. Et ce qu\u2019il faut constater d\u2019embl\u00e9e, c\u2019est que le philosophe est incapable de comprendre son alt\u00e9rit\u00e9 troublante. Les propos que tient le Neveu ne sont pas une suite d\u2019objections dont l\u2019examen pourrait \u00eatre contenu dans l\u2019espace de la philosophie\u00a0: de fa\u00e7on bien plus profonde et plus grave, et sur un mode non philosophique, ils sont une mise en cause, un abandon global de la philosophie. Et le philosophe, dans son embarras, se rabat sur un jugement moral\u00a0: vous \u00eates abject. Mais ce jugement est vain puisque Rameau, constamment, le confirme ou l\u2019anticipe. Mais ce n\u2019est pas tout. Rameau d\u00e9crit le monde dans lequel il vit, son fonctionnement\u00a0: la place de l\u2019or, les jeux de pouvoir, la soumission \u00e9conomique, le parasitisme g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9, la faim, la vulgarit\u00e9 des plaisirs et de la pens\u00e9e, l\u2019abjection. C\u2019est ainsi qu\u2019on quitte la satire (en quelque sens qu\u2019on entende le mot) et qu\u2019on passe \u00e0 la critique \u2013 \u00e0 ce que le si\u00e8cle suivant pratiquera sous le nom de critique. Rameau ne juge pas ce monde au nom de valeurs, il d\u00e9voile ses r\u00e8gles et sa n\u00e9cessit\u00e9. Certes il n\u2019en fournit pas la th\u00e9orie, et son mat\u00e9rialisme n\u2019est pas r\u00e9volutionnaire. Mais il l\u2019enregistre tel qu\u2019il est, \u201csans adjonction \u00e9trang\u00e8re\u201c (Engels), quand le philosophe se contente \u2013 non par faiblesse priv\u00e9e, mais parce que telle est la philosophie elle-m\u00eame \u2013 de le condamner. Ainsi le Neveu est-il, pour reprendre la notion qu\u2019on doit \u00e0 Deleuze et Guattari, un puissant \u201dpersonnage conceptuel\u201c\u00a0: non pas anti-philosophe, mais contre-philosophe. Si ses pens\u00e9es prennent le contrepied de la vulgate des Lumi\u00e8res, il ne soutient pas pour autant celles de leurs adversaires. \u00c0 parler rigoureusement, il ne critique pas la philosophie\u00a0: il s\u2019en moque. 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