{"id":3345,"date":"2022-11-26T09:39:35","date_gmt":"2022-11-26T08:39:35","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=3345"},"modified":"2022-11-26T09:47:11","modified_gmt":"2022-11-26T08:47:11","slug":"chronique-mitiarjuk-nappaaluk-sanaaq-par-ahmed-slama","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2022\/11\/26\/chronique-mitiarjuk-nappaaluk-sanaaq-par-ahmed-slama\/","title":{"rendered":"[Chronique] Mitiarjuk Nappaaluk, Sanaaq, par Ahmed Slama"},"content":{"rendered":"<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Mitiarjuk Nappaaluk, <strong><em>Sanaaq<\/em><\/strong>, trad. et appareil critique, Bernard Saladin d\u2019Anglure, \u00e9ditions D\u00e9paysage, printemps 2022, 359 pages, 22\u20ac, ISBN\u00a0: 978-2-902039-24-1.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Avant m\u00eame de s\u2019attarder sur le texte, l\u2019\u0153uvre en elle-m\u00eame, pour elle-m\u00eame, il y aurait tant \u00e0 dire au sujet de l\u2019histoire de l\u2019\u00e9criture de <strong><em>Sanaaq<\/em><\/strong><em>. <\/em>Paru en mars dernier aux \u00e9ditions <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-3350\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/sanaaq.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"275\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/sanaaq.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/sanaaq-120x150.jpg 120w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>D\u00e9paysages, ce roman\u00a0est l\u2019\u0153uvre de Mitiarjuk Nappaaluk [1931-2007], une \u00e9crivaine Inuk, faisant partie des inuits ce groupe de peuples autochtones qui vivent dans les r\u00e9gions arctiques d\u2019Am\u00e9rique du nord. <strong><em>Sanaaq <\/em><\/strong>est pour ainsi dire la premi\u00e8re \u0153uvre litt\u00e9raire <strong><u>\u00e9crite<\/u><\/strong> du peuple Inuk et dont l\u2019autrice \u00e9tait analphab\u00e8te, elle ne savait ni lire ni \u00e9crire. Vous avez dit paradoxe, aporie\u00a0? Comment et dans quelles modalit\u00e9s \u00e9crire sans \u00e9criture\u00a0et qui plus est lorsque l\u2019autrice ou l\u2019auteur est analphab\u00e8te\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">En effet, pris dans des carcans s\u00e9culaires d\u2019une repr\u00e9sentation mythologique de la litt\u00e9rature \u2013 et ce plus particuli\u00e8rement en France \u2013 il est difficile de penser hors de ces cat\u00e9gories fig\u00e9es, pour ne pas dire r\u00e9ifi\u00e9es. Mais tr\u00eave de digressions\u00a0; revenons \u00e0 <strong><em>Sanaaq<\/em><\/strong><em>.<\/em> Cette \u0153uvre, Mitiarjuk Nappaaluk l\u2019a \u00e9crite en caract\u00e8res syllabiques cr\u00e9\u00e9s par des missionnaires \u00e0 la fin du 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle puis adapt\u00e9s \u00e0 la langue inuit. Maintenant que nous avons r\u00e9pondu \u00e0 la question de la<em> scripta<\/em>\u00a0; voici qu\u2019une autre surgit, comment \u00e9crit-on un \u00ab\u00a0roman\u00a0\u00bb lorsqu\u2019on n\u2019a jamais lu un roman, quand on ne sait pas m\u00eame ce que c\u2019est qu\u2019un roman\u00a0?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: center;\"><span style=\"background-color: #ff0000; color: #ffffff;\"><strong>The stream of realisness<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Une \u00e9criture de l\u2019instant, articul\u00e9e autour du pr\u00e9sent, traverse les 47 chapitres qui composent <strong><em>Sanaaq<\/em><\/strong>. <strong><em>Sanaaq<\/em><\/strong> c\u2019est aussi le nom du personnage principal du livre, une Inuk qui vit dans la r\u00e9gion Nunavik [faisant partie aujourd\u2019hui du Nord-Qu\u00e9bec]. Le quotidien de ce peuple nous sera donc racont\u00e9 \u00e0 la troisi\u00e8me personne, la mani\u00e8re dont ce peuple nomade parvient \u00e0 vivre (survivre ?) malgr\u00e9 des conditions extr\u00eames. \u00c0 la lecture de <em>Sanaaq<\/em>, ce qui marque d\u2019embl\u00e9e ce sont les descriptions, elles font partie int\u00e9grante de la narration, des descriptions qui ne s\u2019attachent que tr\u00e8s peu \u2013 voire marginalement \u2013 aux paysages, l\u00e0 o\u00f9 un scripteur europ\u00e9en aurait mis l\u2019accent sur le cadre qui l\u2019entoure. Au contraire, pour Mitiarjuk Nappaaluk, la faune et la flore de la r\u00e9gion de Nunavik fait partie de son quotidien, aucun besoin de s\u2019y attarder, ce sont avant tout les activit\u00e9s<a href=\"applewebdata:\/\/A6764170-0974-42E1-9EB3-3FB945B8E533#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> quotidiennes qui font l\u2019objet de la plus grande attention, la chasse bien s\u00fbr, les d\u00e9m\u00e9nagements successifs, le soin et l\u2019\u00e9ducation des enfants, les rituels et les coutumes, on notera \u00e9galement, le nombre important de dialogues qui font partie int\u00e9grante de la narration\u00a0; ainsi est-ce tout simplement la vie ordinaire de ce peuple qui nous est restitu\u00e9e. Et la mani\u00e8re dont Mitiarjuk Nappaaluk (d)\u00e9crit tout cela nous donne, \u00e0 nous lectrices et lecteurs, une impression d\u2019imm\u00e9diatet\u00e9, ce sentiment que les actions s\u2019effectuent dans le pr\u00e9sent de leur \u00e9nonciation. Qu\u2019il n\u2019y a pas r\u00e9ellement de distance entre le temps de la di\u00e9g\u00e8se et le temps de l\u2019\u00e9criture. Chaque chapitre donnant lieu un flux d\u2019actions, un flux de r\u00e9el. Illustration\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0La neige est en effet tr\u00e8s bonne et ils se mettent \u00e0 d\u00e9couper des blocs de neige en grand nombre pour construire leur iglou. Qalingu n\u2019a pas du tout froid en d\u00e9coupant les blocs\u00a0: quand il en a d\u00e9coup\u00e9 suffisamment, il met en place le premier cercle de blocs qui servira de base. Il en bouche les fissures ext\u00e9rieures et pi\u00e9tine de la neige, qu\u2019il tasse, \u00e0 la base ext\u00e9rieure des blocs pour les emp\u00eacher de glisser ou de pivoter. Une fois la base achev\u00e9e, il d\u00e9coupe de nouveau blocs et construit la spirale du d\u00f4me de neige. Puis il interrompt momentan\u00e9ment son travail pour aller prendre le th\u00e9 chez lui. Afin de pouvoir sortir de l\u2019iglou en construction, il pratique une ouverture dans la paroi et sort couvert de neige&#8230;\u00a0\u00bb (p. 94).<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ainsi la focalisation sur les activit\u00e9s quotidiennes du peuple Inuk prennent parfois des allures de manuel ou de mode d\u2019emploi de survie, de m\u00eame que pour ce court extrait concernant la construction d\u2019un iglou, il en sera de m\u00eame pour la chasse \u2013 omnipr\u00e9sente \u2013 la confection de v\u00eatements, d\u2019objets ou d\u2019accessoire, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-3351\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/sanaaqVerso.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"675\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/sanaaqVerso.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/sanaaqVerso-240x300.jpg 240w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/sanaaqVerso-120x150.jpg 120w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/sanaaqVerso-366x458.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: center;\"><span style=\"background-color: #ff0000; color: #ffffff;\"><strong>Des rapports sociaux, de la violence<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Il serait pourtant tout \u00e0 fait faux de ne r\u00e9duire <strong><em>Sanaaq<\/em><\/strong> qu\u2019\u00e0 cet aspect descriptif, nous est \u00e9galement montr\u00e9e une organisation sociale du peuple Inuk, les rapports qu\u2019entretiennent au quotidien ces personnages \u2013 et c\u2019est un potin sur lequel il faut insister, car m\u00eame si le texte est, comme toute \u0153uvre litt\u00e9raire, inspir\u00e9 de la vie de l\u2019autrice\u00a0; il n\u2019en reste pas moins que Mitiarjuk Nappaaluk met en sc\u00e8ne des personnages. Ainsi verra-t-on comment se tissent les rapports entre l\u2019ensemble des membres de cette petite soci\u00e9t\u00e9 essentiellement nomade, l\u2019entraide, mais \u00e9galement les moments de brouilles qui peuvent surgir. On verra \u00e9galement Sanaaq refuser des pr\u00e9tendants, \u00e9pouser un homme, Qalingu, la mani\u00e8re dont elle \u00e9duquera et prendra soin de ses deux enfants. La question de la violence \u2013 plus particuli\u00e8rement conjugale \u2013 est \u00e9voqu\u00e9e, notamment lorsque Sanaaq s\u2019enfuit avec son fils malade qu\u2019elle refuse de confier aux <em>Qallunaaq <\/em>[litt\u00e9ralement\u00a0: \u00ab\u00a0Grands sourcils\u00a0\u00bb, \u00e0 savoir les blancs] afin qu\u2019il se fasse soigner. Ce qui donne lieu \u00e0 une dispute entre Sanaaq et Qalingu au moment des retrouvailles.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Il commence \u00e0 frapper Sanaaq. Il lui donne des coups de poing en l\u2019invectivant\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2013 <em>Ivvilualik<a href=\"applewebdata:\/\/A6764170-0974-42E1-9EB3-3FB945B8E533#_ftn2\" name=\"_ftnref2\"><strong>[2]<\/strong><\/a>\u00a0! <\/em>Tu as compl\u00e8tement perdu la raison\u00a0! D\u00e8s que tu as vu que ton fils devait partir, tu es devenue une vraie furie\u00a0!<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2013 Mon fils est \u00e0 la maison, r\u00e9torque Sanaaq. Je suis partie \u00e0 ta recherche parce que je t\u2019aime et voil\u00e0 que lorsque je te retrouve, tu m\u2019accuses de toutes sortes de m\u00e9faits\u00a0! (\u2026)<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Tous deux prennent alors le chemin de leur demeure, Qalingu est tr\u00e8s malheureux d\u2019avoir bless\u00e9 sa femme. Tous deux marchent vers leur demeure mais comme Sanaaq a tr\u00e8s mal, elle doit s\u2019arr\u00eater. Qalingu regrette ce qui s\u2019est pass\u00e9, mais il est toujours en col\u00e8re et continue tout simplement sa route chez lui. Il abandonne sa femme pour rentrer chez lui, afin de revoir son fils.\u00a0\u00bb (p. 266).<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: center;\"><span style=\"background-color: #ff0000; color: #ffffff;\"><strong>Conditions mat\u00e9rielles d(e l)\u2019\u00e9criture<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Nous avons le tort de bien trop n\u2019envisager cette chose que nous nous nommons litt\u00e9rature seulement et uniquement par le biais des textes en eux-m\u00eames, par eux-m\u00eames sans nous soucier des conditions mat\u00e9rielles, sociales et historiques de leur production. Des \u0153uvres aussi singuli\u00e8res que <strong><em>Sanaaq<\/em><\/strong> nous donnent justement l\u2019occasion d\u2019op\u00e9rer un pas de c\u00f4t\u00e9 vis-\u00e0-vis de ce rapport socialement et historiquement construit, naturalis\u00e9 que nous entretenons avec la litt\u00e9rature. Ainsi, si on se r\u00e9f\u00e8re aux riches et tr\u00e8s \u00e9clairantes pr\u00e9face et postface compos\u00e9es par Bernard Saladin d\u2019Anglure, traducteur de cette \u0153uvre (\u00e0 qui nous devons l\u2019existence m\u00eame du livre), <strong><em>Sanaaq<\/em><\/strong> est d\u2019abord n\u00e9 de la demande d\u2019un r\u00e9v\u00e9rend, le p\u00e8re Lechat, qui \u00ab\u00a0confia des cahiers d\u2019\u00e9coliers lign\u00e9s en demandant [\u00e0 Mitiarjuk] d\u2019y \u00e9crire des phrases contenant le plus de mots possibles relevant de la vie quotidienne.\u00a0\u00bb [pr\u00e9face, p. 14].\u00a0 Mais loin de se contenter d\u2019\u00e9crire un vocabulaire dans le temps libre que lui laissaient ses activit\u00e9s quotidienne, Mitiarjuk Napaaluk a entrepris d\u2019\u00e9crire une histoire\u2026 <strong><em>Sanaaq<\/em><\/strong><em>\u00a0<\/em>! Celle que nous \u00e9voquons ici. Ainsi la diversit\u00e9 de vocabulaire utilis\u00e9 (pr\u00e8s de trois milles termes), selon Bernard Saladin d\u2019Anglure, s\u2019explique dans et par cette demande. On note \u00e9galement un changement des th\u00e9matiques abord\u00e9es \u00e0 partir du 38<sup>e<\/sup> chapitre\u00a0; en effet dans les pr\u00e9c\u00e9dents Mitiarjuk Napaaluk des sujets comme la sexualit\u00e9, la violence conjugale ou m\u00eame les croyances des Inuits n\u2019\u00e9taient pas abord\u00e9s, cela est d\u00fb au fait que ces \u00e9pisodes ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crits \u00e0 la demande des missionnaires. Le basculement s\u2019op\u00e8re lorsque Bernard Saladin d\u2019Anglure demande \u00e0 Mitiarjuk Napaaluk d\u2019\u00e9crire la suite du manuscrit, cette derni\u00e8re s\u2019\u00e9tant convertie au catholicisme, avait pratiqu\u00e9 dans ces premiers chapitres une sorte d\u2019autocensure. Quant \u00e0 ce que nous avons appel\u00e9 plus haut \u00ab\u00a0le flux de r\u00e9el\u00a0\u00bb, selon Bernard Saladin d\u2019Anglure, il d\u00e9coule de l\u2019\u00e9criture syllabique utilis\u00e9e par Mitiarjuk Napaaluk qui \u00ab\u00a0est une v\u00e9ritable st\u00e9nographie permettant d\u2019\u00e9crire ainsi que l\u2019on parle.\u00a0\u00bb [postface, p. 327].<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Il y aurait encore beaucoup \u00e0 dire et \u00e9crire au sujet de <strong><em>Sanaaq<\/em><\/strong>, mais le mieux reste de le lire, de d\u00e9couvrir, par soi-m\u00eame, cette \u0153uvre qui par plusieurs aspects permet de d\u00e9cloisonner notre repr\u00e9sentation du roman en particulier, de la litt\u00e9rature en g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A6764170-0974-42E1-9EB3-3FB945B8E533#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Nous parlerons ici d\u2019\u00ab\u00a0activit\u00e9s\u00a0\u00bb et non de travail, car comme l\u2019explique si justement Philippe Descola les activit\u00e9s ici d\u00e9crites ne sont pas (encore?) subsum\u00e9es par une organisation sociale capitaliste, ni le f\u00e9tichisme de la marchandise qui en d\u00e9coule. Voir Philippe Descola, <em>Par-del\u00e0 nature et culture<\/em>, Gallimard, coll. Folio Essai, p. 673.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"applewebdata:\/\/A6764170-0974-42E1-9EB3-3FB945B8E533#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> \u00ab\u00a0sorte d\u2019impr\u00e9cation de col\u00e8re \u00e0 l\u2019encontre de quelqu\u2019un\u00b7e \u00e0 qui l\u2019on s\u2019adresse, \u00e9quivalente, ici, \u00e0 \u00ab\u00a0sois maudite\u00a0!\u00a0\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mitiarjuk Nappaaluk, Sanaaq, trad. et appareil critique, Bernard Saladin d\u2019Anglure, \u00e9ditions D\u00e9paysage, printemps 2022, 359 pages, 22\u20ac, ISBN\u00a0: 978-2-902039-24-1. &nbsp; Avant m\u00eame de s\u2019attarder sur le texte, l\u2019\u0153uvre en elle-m\u00eame, pour elle-m\u00eame, il y aurait tant \u00e0 dire au sujet de l\u2019histoire de l\u2019\u00e9criture de Sanaaq. Paru en mars dernier aux \u00e9ditions D\u00e9paysages, ce roman\u00a0est l\u2019\u0153uvre de Mitiarjuk Nappaaluk [1931-2007], une \u00e9crivaine Inuk, faisant partie des inuits ce groupe de peuples autochtones qui vivent dans les r\u00e9gions arctiques d\u2019Am\u00e9rique du nord. Sanaaq est pour ainsi dire la premi\u00e8re \u0153uvre litt\u00e9raire \u00e9crite du peuple Inuk et dont l\u2019autrice \u00e9tait analphab\u00e8te, elle ne savait ni lire ni \u00e9crire. Vous avez dit paradoxe, aporie\u00a0? Comment et dans quelles modalit\u00e9s \u00e9crire sans \u00e9criture\u00a0et qui plus est lorsque l\u2019autrice ou l\u2019auteur est analphab\u00e8te\u00a0? En effet, pris dans des carcans s\u00e9culaires d\u2019une repr\u00e9sentation mythologique de la litt\u00e9rature \u2013 et ce plus particuli\u00e8rement en France \u2013 il est difficile de penser hors de ces cat\u00e9gories fig\u00e9es, pour ne pas dire r\u00e9ifi\u00e9es. Mais tr\u00eave de digressions\u00a0; revenons \u00e0 Sanaaq. Cette \u0153uvre, Mitiarjuk Nappaaluk l\u2019a \u00e9crite en caract\u00e8res syllabiques cr\u00e9\u00e9s par des missionnaires \u00e0 la fin du 19e si\u00e8cle puis adapt\u00e9s \u00e0 la langue inuit. Maintenant que nous avons r\u00e9pondu \u00e0 la question de la scripta\u00a0; voici qu\u2019une autre surgit, comment \u00e9crit-on un \u00ab\u00a0roman\u00a0\u00bb lorsqu\u2019on n\u2019a jamais lu un roman, quand on ne sait pas m\u00eame ce que c\u2019est qu\u2019un roman\u00a0? The stream of realisness Une \u00e9criture de l\u2019instant, articul\u00e9e autour du pr\u00e9sent, traverse les 47 chapitres qui composent Sanaaq. Sanaaq c\u2019est aussi le nom du personnage principal du livre, une Inuk qui vit dans la r\u00e9gion Nunavik [faisant partie aujourd\u2019hui du Nord-Qu\u00e9bec]. Le quotidien de ce peuple nous sera donc racont\u00e9 \u00e0 la troisi\u00e8me personne, la mani\u00e8re dont ce peuple nomade parvient \u00e0 vivre (survivre ?) malgr\u00e9 des conditions extr\u00eames. \u00c0 la lecture de Sanaaq, ce qui marque d\u2019embl\u00e9e ce sont les descriptions, elles font partie int\u00e9grante de la narration, des descriptions qui ne s\u2019attachent que tr\u00e8s peu \u2013 voire marginalement \u2013 aux paysages, l\u00e0 o\u00f9 un scripteur europ\u00e9en aurait mis l\u2019accent sur le cadre qui l\u2019entoure. Au contraire, pour Mitiarjuk Nappaaluk, la faune et la flore de la r\u00e9gion de Nunavik fait partie de son quotidien, aucun besoin de s\u2019y attarder, ce sont avant tout les activit\u00e9s[1] quotidiennes qui font l\u2019objet de la plus grande attention, la chasse bien s\u00fbr, les d\u00e9m\u00e9nagements successifs, le soin et l\u2019\u00e9ducation des enfants, les rituels et les coutumes, on notera \u00e9galement, le nombre important de dialogues qui font partie int\u00e9grante de la narration\u00a0; ainsi est-ce tout simplement la vie ordinaire de ce peuple qui nous est restitu\u00e9e. Et la mani\u00e8re dont Mitiarjuk Nappaaluk (d)\u00e9crit tout cela nous donne, \u00e0 nous lectrices et lecteurs, une impression d\u2019imm\u00e9diatet\u00e9, ce sentiment que les actions s\u2019effectuent dans le pr\u00e9sent de leur \u00e9nonciation. Qu\u2019il n\u2019y a pas r\u00e9ellement de distance entre le temps de la di\u00e9g\u00e8se et le temps de l\u2019\u00e9criture. Chaque chapitre donnant lieu un flux d\u2019actions, un flux de r\u00e9el. Illustration\u00a0: \u00ab\u00a0La neige est en effet tr\u00e8s bonne et ils se mettent \u00e0 d\u00e9couper des blocs de neige en grand nombre pour construire leur iglou. Qalingu n\u2019a pas du tout froid en d\u00e9coupant les blocs\u00a0: quand il en a d\u00e9coup\u00e9 suffisamment, il met en place le premier cercle de blocs qui servira de base. Il en bouche les fissures ext\u00e9rieures et pi\u00e9tine de la neige, qu\u2019il tasse, \u00e0 la base ext\u00e9rieure des blocs pour les emp\u00eacher de glisser ou de pivoter. Une fois la base achev\u00e9e, il d\u00e9coupe de nouveau blocs et construit la spirale du d\u00f4me de neige. Puis il interrompt momentan\u00e9ment son travail pour aller prendre le th\u00e9 chez lui. Afin de pouvoir sortir de l\u2019iglou en construction, il pratique une ouverture dans la paroi et sort couvert de neige&#8230;\u00a0\u00bb (p. 94). Ainsi la focalisation sur les activit\u00e9s quotidiennes du peuple Inuk prennent parfois des allures de manuel ou de mode d\u2019emploi de survie, de m\u00eame que pour ce court extrait concernant la construction d\u2019un iglou, il en sera de m\u00eame pour la chasse \u2013 omnipr\u00e9sente \u2013 la confection de v\u00eatements, d\u2019objets ou d\u2019accessoire, etc. &nbsp; Des rapports sociaux, de la violence Il serait pourtant tout \u00e0 fait faux de ne r\u00e9duire Sanaaq qu\u2019\u00e0 cet aspect descriptif, nous est \u00e9galement montr\u00e9e une organisation sociale du peuple Inuk, les rapports qu\u2019entretiennent au quotidien ces personnages \u2013 et c\u2019est un potin sur lequel il faut insister, car m\u00eame si le texte est, comme toute \u0153uvre litt\u00e9raire, inspir\u00e9 de la vie de l\u2019autrice\u00a0; il n\u2019en reste pas moins que Mitiarjuk Nappaaluk met en sc\u00e8ne des personnages. Ainsi verra-t-on comment se tissent les rapports entre l\u2019ensemble des membres de cette petite soci\u00e9t\u00e9 essentiellement nomade, l\u2019entraide, mais \u00e9galement les moments de brouilles qui peuvent surgir. On verra \u00e9galement Sanaaq refuser des pr\u00e9tendants, \u00e9pouser un homme, Qalingu, la mani\u00e8re dont elle \u00e9duquera et prendra soin de ses deux enfants. La question de la violence \u2013 plus particuli\u00e8rement conjugale \u2013 est \u00e9voqu\u00e9e, notamment lorsque Sanaaq s\u2019enfuit avec son fils malade qu\u2019elle refuse de confier aux Qallunaaq [litt\u00e9ralement\u00a0: \u00ab\u00a0Grands sourcils\u00a0\u00bb, \u00e0 savoir les blancs] afin qu\u2019il se fasse soigner. Ce qui donne lieu \u00e0 une dispute entre Sanaaq et Qalingu au moment des retrouvailles. \u00ab\u00a0Il commence \u00e0 frapper Sanaaq. Il lui donne des coups de poing en l\u2019invectivant\u00a0: \u2013 Ivvilualik[2]\u00a0! Tu as compl\u00e8tement perdu la raison\u00a0! D\u00e8s que tu as vu que ton fils devait partir, tu es devenue une vraie furie\u00a0! \u2013 Mon fils est \u00e0 la maison, r\u00e9torque Sanaaq. Je suis partie \u00e0 ta recherche parce que je t\u2019aime et voil\u00e0 que lorsque je te retrouve, tu m\u2019accuses de toutes sortes de m\u00e9faits\u00a0! (\u2026) Tous deux prennent alors le chemin de leur demeure, Qalingu est tr\u00e8s malheureux d\u2019avoir bless\u00e9 sa femme. Tous deux marchent vers leur demeure mais comme Sanaaq a tr\u00e8s mal, elle doit s\u2019arr\u00eater. Qalingu regrette ce qui s\u2019est pass\u00e9, mais il est toujours en col\u00e8re et continue tout simplement sa route chez lui. 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