{"id":3406,"date":"2022-12-11T11:40:48","date_gmt":"2022-12-11T10:40:48","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=3406"},"modified":"2022-12-11T17:14:23","modified_gmt":"2022-12-11T16:14:23","slug":"livres-jean-claude-pinson-libr-livres-de-fin-dannee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2022\/12\/11\/livres-jean-claude-pinson-libr-livres-de-fin-dannee\/","title":{"rendered":"[Livres] Jean-Claude Pinson, Libr-livres de fin d&rsquo;ann\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">\u2666 Yannick HAENEL, <strong><em>Le Tr\u00e9sorier-payeur<\/em><\/strong>, Gallimard, coll. \u00ab\u00a0L&rsquo;Infini\u00a0\u00bb, ao\u00fbt 2022, 416 pages, 21 \u20ac, ISBN :\u00a0978-2-07-299309-1.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jugeant de la litt\u00e9rature depuis la po\u00e9sie la plus inventive et l\u2019\u00e9criture narrative la moins complaisante (Pierre Michon et quelques autres), j\u2019appr\u00e9hende avec une m\u00e9fiance certaine les r\u00e9clames pour les romans qui surabondamment fleurissent avec la rentr\u00e9e litt\u00e9raire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La lecture du dernier roman de Yannick Haenel renvoie au n\u00e9ant ces miennes pr\u00e9ventions. Car c\u2019est assur\u00e9ment un grand roman.<br \/>\nUn roman philosophique o\u00f9 la pens\u00e9e la plus forte est constamment \u00e0 l\u2019\u0153uvre. En l\u2019occurrence celle de Georges Bataille (avec comme il se doit, mieux qu\u2019\u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan, Hegel et Koj\u00e8ve).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-3423\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/HaenelTresorier.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"320\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/HaenelTresorier.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/HaenelTresorier-206x300.jpg 206w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/HaenelTresorier-103x150.jpg 103w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>Un roman philosophique sans doute, exposant, plut\u00f4t que la naus\u00e9e sartrienne, l\u2019extase fa\u00e7on Bataille. Mais surtout sans que les philosoph\u00e8mes viennent encombrer la narration, conduite avec un sens aigu de l\u2019intrigue et du <em>drama<\/em> (le roman se lit aussi comme un polar). Car la philosophie, comme disait Mallarm\u00e9, il la faut, dans le po\u00e8me, \u00ab infuse \u00bb plut\u00f4t que trop explicitement d\u00e9pli\u00e9e. Dans le roman, ajouterons-nous, il la faut incarn\u00e9e (\u00e0 travers des personnages, des lieux et ces situations). Et, mieux encore peut-\u00eatre, il la faut \u00ab musicale \u00bb : les grandes choses, lit-on \u00e0 la page 300 de ce <strong><em>Tr\u00e9sorier-payeur<\/em><\/strong>, \u00ab cela ne peut se dire que d\u2019une mani\u00e8re volatile et musicale : l\u2019essentiel rel\u00e8ve du parfum d\u00e9sirable de la fiction \u00bb).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La philosophie ici incarn\u00e9e est celle de Georges Bataille, dont le h\u00e9ros du roman, un jeune employ\u00e9 de banque philosophe, est fort opportun\u00e9ment un homonyme. \u00c0 l\u2019instar de Koj\u00e8ve, qui \u00e9tait \u00e0 la fois un \u00ab penseur d\u00e9cisif \u00bb et un \u00ab fonctionnaire \u00bb (\u00e0 \u00ab la Direction des relations \u00e9conomiques ext\u00e9rieures \u00bb), le Tr\u00e9sorier-payeur est, en m\u00eame temps qu\u2019employ\u00e9 \u00e0 la succursale de la Banque de France \u00e0 B\u00e9thune, un grand lecteur f\u00e9ru de philosophie. Dr\u00f4le d\u2019id\u00e9e, dira-t-on, que d\u2019aller \u00ab s\u2019\u00e9tablir \u00bb dans une banque quand on se veut philosophe subversif (sinon anarchiste). Sauf que pour Bataille, comme il l\u2019explique \u00e0 un ami, \u00ab la banque, c\u2019est le savoir absolu \u00bb (n\u2019est-il pas d\u2019ailleurs comme un \u00ab Rimbaud \u00e0 la Banque de France \u00bb ?).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Koj\u00e8ve toutefois, en dialecticien orthodoxe, professait, en m\u00eame temps qu\u2019une fin de l\u2019histoire (je simplifie beaucoup), une n\u00e9gation retourn\u00e9e en positivit\u00e9 seconde, une r\u00e9conciliation, une \u00ab satisfaction conformiste du sage h\u00e9g\u00e9lien \u00bb (p. 174 du roman), l\u00e0 o\u00f9 Bataille (le \u00ab vrai \u00bb comme le h\u00e9ros du roman) professe quant \u00e0 lui une \u00ab n\u00e9gation sans emploi \u00bb et \u00ab une exp\u00e9rience extatique du n\u00e9ant \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">S\u2019ensuit, dans le roman, toute une critique ravageuse du capitalisme financier d\u2019aujourd\u2019hui (sa \u00ab part inavouable \u00bb, maudite, consistant en la \u00ab mise \u00e0 mort \u00bb des plus pauvres). Une critique d\u2019autant plus incarn\u00e9e qu\u2019elle ne s\u2019op\u00e8re pas en surplomb, mais proc\u00e8de de situations et p\u00e9rip\u00e9ties o\u00f9 le h\u00e9ros se trouve <em>in medias res<\/em> (Bataille s\u2019est introduit dans le c\u0153ur du syst\u00e8me bancaire comme, jeune \u00e9tudiant, il s\u2019\u00e9tait introduit dans le c\u0153ur du Syst\u00e8me h\u00e9g\u00e9lien).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un des grands m\u00e9rites du roman est ainsi de se saisir \u00e0 pleines mains, \u00e0 travers sa fiction, de ce qui fait l\u2019\u00e9poque qui est n\u00f4tre (son \u00ab avoir lieu \u00bb), loin de toutes les facilit\u00e9s sociologisantes o\u00f9 se fourvoient tant de romans.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019emp\u00eache, c\u2019est aussi un grand roman balzacien (mais Balzac n\u2019\u00e9tait-il pas aussi philosophe ?), notamment quand il \u00e9voque, avec un r\u00e9alisme saisissant, la vie \u00e9tudiante \u00e0 Rennes, ou la vie de bureau (le chapitre \u00ab La gifle \u00bb fait ainsi penser au <em>Manteau<\/em> de Gogol).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais c\u2019est aussi, en d\u2019autres chapitres, un roman \u00ab hugolien \u00bb (plusieurs chapitres qui mettent en sc\u00e8ne un couple surendett\u00e9 n\u2019est pas sans \u00e9voquer <em>Les Mis\u00e9rables<\/em>).<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-3424\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/MichonHaenel.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"230\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/MichonHaenel.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/MichonHaenel-300x128.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/MichonHaenel-150x64.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/MichonHaenel-366x156.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et m\u00eame un roman\u00ab rimbaldien \u00bb (\u00ab les romans s\u2019\u00e9crivent pour t\u00e9moigner des sensations les plus rares \u00bb), notamment quand le livre \u00e9voque, dans un chapitre intitul\u00e9 \u00ab L\u2019extase \u00bb, la \u00ab vie sacr\u00e9e \u00bb que peut parfois \u00eatre l\u2019existence quand viennent \u00e0 s\u2019y rejoindre \u00ab l\u2019\u00e9conomie et la mystique \u00bb et qu\u2019elle se fait \u00ab f\u00e9erie \u00bb. Les th\u00e8mes sont \u00e9videmment batailliens, mais c\u2019est le Rimbaud de Pierre Michon qui sert de schibboleth au h\u00e9ros (\u00ab Bataille \u00e9tait combl\u00e9, il avait acc\u00e8s [\u2026] \u00e0 cette \u201cbr\u00e8che op\u00e9radique\u201c dont parle Rimbaud (il avait trouv\u00e9 cette formule dans le livre de Michon) \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les retrouvailles entre les deux \u00e9crivains, Pierre Michon et Yannick Haenel, ont eu lieu \u00e0 Gu\u00e9ret \u00e0 la fin de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 dernier, dans le cadre des \u00ab Rencontres de Chaminadour \u00bb. Ce qui m\u2019est l\u2019occasion de me souvenir qu\u2019ils se virent pour la premi\u00e8re fois lors d\u2019un d\u00eener que j\u2019avais organis\u00e9 \u00e0 Nantes, il y a maintenant plus de vingt-cinq ans.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">\u0394\u0394\u0394\u0394\u0394<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2666 Iegor GRAN, <strong><em>Z comme Zombie<\/em><\/strong>, P.O.L, septembre 2022, 176 pages, 16 \u20ac, ISBN : 978-2-8180-5621-9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un pamphlet o\u00f9 l&rsquo;auteur se livre \u00e0 une radiographie impitoyable de ce \u00ab\u00a0Zombieland\u00a0\u00bb qu&rsquo;est devenue une Russie sous emprise du poutino-fascisme. Une \u00ab\u00a0usine \u00e0 d\u00e9cerveler\u00a0\u00bb o\u00f9 la t\u00e9l\u00e9vision, la \u00ab\u00a0zombocaisse\u00a0\u00bb (\u0437\u043e\u043c\u0431\u043e\u044f\u0449\u0438\u043a) joue un r\u00f4le essentiel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Loin de tous les clich\u00e9s complaisants sur \u00ab\u00a0l&rsquo;\u00e2me slave\u00a0\u00bb, une invitation \u00e0 nous d\u00e9prendre de notre \u00ab\u00a0envie d&rsquo;id\u00e9aliser le peuple russe et sa mal\u00e9diction\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-3425\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/z-comme-zombie.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"330\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/z-comme-zombie.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/z-comme-zombie-200x300.jpg 200w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/z-comme-zombie-100x150.jpg 100w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>Le Z de l&rsquo;alphabet latin, rempla\u00e7ant le \u0417 de l&rsquo;alphabet cyrillique, est devenu une \u00ab\u00a0nouvelle croix gamm\u00e9e\u00a0\u00bb, qui infiltre partout sa gangr\u00e8ne et infecte la langue (Za Poutina, pour Poutine, Za rodinou, pour la patrie&#8230;).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0La Russie profonde est une bicoque d\u00e9molie\u00a0\u00bb, mais \u00ab\u00a0cette indigence honteuse, les Russes [pas tous, bien s\u00fbr] l&rsquo;acceptent, r\u00e9sign\u00e9s et fatalistes. Tant que nous sommes une grande puissance ! Tant que l&rsquo;OTAN nous craint ! \u00a0\u00bb (p. 113).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0On vomit l&rsquo;Occident (cette \u00ab\u00a0princesse au petit pois\u00a0\u00bb) et on bave devant ses produits\u00a0\u00bb.<br \/>\nMais Pouchkine, dira-t-on ? Il est, comme la langue russe, instrumentalis\u00e9 par les \u00ab\u00a0sinistres clowns du Kremlin\u00a0\u00bb : \u00ab\u00a0\u00c0 lui seul Pouchkine est une preuve manifeste de l&rsquo;unicit\u00e9 des Russes. D&rsquo;ailleurs sa po\u00e9sie est r\u00e9put\u00e9e intraduisible. En go\u00fbter les subtiles merveilles n&rsquo;est accessible qu&rsquo;aux Russes, ce qui montre que le bon Dieu leur a r\u00e9serv\u00e9 un statut \u00e0 part\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est un pamphlet, redisons-le. Il est salubre en ce qu&rsquo;il aide \u00e0 mieux comprendre les rouages de cette folie qu&rsquo;est la guerre de Poutine contre l&rsquo;Ukraine.<br \/>\nDe notre c\u00f4t\u00e9, vaille que vaille, nous continuons \u00e0 lire Pouchkine et \u00e0 traduire des po\u00e8tes russes contemporains.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">\u0394\u0394\u0394\u0394\u0394<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2666 Michel Murat, <strong><em>La Po\u00e9sie de l&rsquo;Apr\u00e8s-guerre : 1945-1960<\/em><\/strong>, Jos\u00e9 Corti, mai 2022, 285 pages, 22 \u20ac, ISBN :\u00a0978-2-7143-1272-3.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand r\u00e8gne le \u00ab\u00a0pr\u00e9sentisme\u00a0\u00bb, il n&rsquo;est pas mauvais de s&rsquo;inqui\u00e9ter d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;on vient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ecosyst\u00e8me particulier\u00a0\u00bb, la po\u00e9sie, nous dit Michel Murat dans un essai aussi passionnant que tranchant, a connu, dans la p\u00e9riode d&rsquo;Apr\u00e8s-guerre qu&rsquo;il \u00e9tudie,des mutations importantes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En cette p\u00e9riode d&rsquo;interr\u00e8gne entre le surr\u00e9alisme et le renouveau th\u00e9orique des ann\u00e9es soixante, le champ litt\u00e9raire en effet se r\u00e9organise et, dans le domaine propre de la po\u00e9sie, toutes les cartes sont rebattues.<br \/>\nL&rsquo;auteur insiste sur le r\u00f4le jou\u00e9 par Paulhan et l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement capital, par ailleurs, constitu\u00e9 par ce que Sartre appela l'\u00a0\u00bbOrph\u00e9e noir\u00a0\u00bb (Senghor, C\u00e9saire, mais aussi, beaucoup moins connu, le po\u00e8te malgache Rabearivelo, auteur d&rsquo;une singuli\u00e8re \u0153uvre bilingue).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-3426\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/MuratPoesie45.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"340\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/MuratPoesie45.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/MuratPoesie45-194x300.jpg 194w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/MuratPoesie45-97x150.jpg 97w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>L&rsquo;essai s&rsquo;attache \u00e0 mettre en lumi\u00e8re le r\u00f4le de quelques \u0153uvres particuli\u00e8rement d\u00e9terminantes, selon l&rsquo;auteur, dans ces mutations. Saint-John Perse qu&rsquo;un prix vient couronner \u00ab\u00a0au moment o\u00f9 l&rsquo;id\u00e9e de l&rsquo;id\u00e9e de l&#8217;empire se convertit en id\u00e9e de la francophonie\u00a0\u00bb. Bonnefoy, quant \u00e0 lui, est \u00e0 la source d&rsquo;une tentative de \u00ab\u00a0restauration\u00a0\u00bb o\u00f9 la po\u00e9sie trouve son vrai lieu et sa patrie dans la tradition \u00ab\u00a0essentiellement litt\u00e9raire\u00a0\u00bb de la po\u00e9sie fran\u00e7aise, tandis que Ponge, finissant en \u00ab\u00a0po\u00e8te national\u00a0\u00bb, se d\u00e9finit lui-m\u00eame comme \u00ab\u00a0patriote fran\u00e7ais et patriote de la civilisation gr\u00e9co-latine-fran\u00e7aise\u00a0\u00bb. Enfin Jab\u00e8s, comment\u00e9 par Derrida (et Blanchot) et associ\u00e9 \u00e0 la &lsquo;french theory&rsquo;, appara\u00eet \u00e0 l&rsquo;auteur \u00ab\u00a0comme le dernier avatar (ou la reconversion tardive) de l&rsquo;universalisme fran\u00e7ais\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;ouvrage se termine par un \u00ab\u00a0Epilogue\u00a0\u00bb qui rend justice, analyses de superbes po\u00e8mes \u00e0 l&rsquo;appui, \u00e0 quelques figures trop n\u00e9glig\u00e9es, celles, notamment, d&rsquo;Armand Robin et de Jean-Paul de Dadelsen.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces mutations ont eu lieu; il est bon de les conna\u00eetre. D&rsquo;autres bien s\u00fbr, qui viennent dans les ann\u00e9es suivantes, restent \u00e0 analyser, et d&rsquo;autres encore qui concernent ce pr\u00e9sent m\u00eame qui est le n\u00f4tre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u2666 Yannick HAENEL, Le Tr\u00e9sorier-payeur, Gallimard, coll. \u00ab\u00a0L&rsquo;Infini\u00a0\u00bb, ao\u00fbt 2022, 416 pages, 21 \u20ac, ISBN :\u00a0978-2-07-299309-1. Jugeant de la litt\u00e9rature depuis la po\u00e9sie la plus inventive et l\u2019\u00e9criture narrative la moins complaisante (Pierre Michon et quelques autres), j\u2019appr\u00e9hende avec une m\u00e9fiance certaine les r\u00e9clames pour les romans qui surabondamment fleurissent avec la rentr\u00e9e litt\u00e9raire. La lecture du dernier roman de Yannick Haenel renvoie au n\u00e9ant ces miennes pr\u00e9ventions. Car c\u2019est assur\u00e9ment un grand roman. Un roman philosophique o\u00f9 la pens\u00e9e la plus forte est constamment \u00e0 l\u2019\u0153uvre. En l\u2019occurrence celle de Georges Bataille (avec comme il se doit, mieux qu\u2019\u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan, Hegel et Koj\u00e8ve). Un roman philosophique sans doute, exposant, plut\u00f4t que la naus\u00e9e sartrienne, l\u2019extase fa\u00e7on Bataille. Mais surtout sans que les philosoph\u00e8mes viennent encombrer la narration, conduite avec un sens aigu de l\u2019intrigue et du drama (le roman se lit aussi comme un polar). Car la philosophie, comme disait Mallarm\u00e9, il la faut, dans le po\u00e8me, \u00ab infuse \u00bb plut\u00f4t que trop explicitement d\u00e9pli\u00e9e. Dans le roman, ajouterons-nous, il la faut incarn\u00e9e (\u00e0 travers des personnages, des lieux et ces situations). Et, mieux encore peut-\u00eatre, il la faut \u00ab musicale \u00bb : les grandes choses, lit-on \u00e0 la page 300 de ce Tr\u00e9sorier-payeur, \u00ab cela ne peut se dire que d\u2019une mani\u00e8re volatile et musicale : l\u2019essentiel rel\u00e8ve du parfum d\u00e9sirable de la fiction \u00bb). La philosophie ici incarn\u00e9e est celle de Georges Bataille, dont le h\u00e9ros du roman, un jeune employ\u00e9 de banque philosophe, est fort opportun\u00e9ment un homonyme. \u00c0 l\u2019instar de Koj\u00e8ve, qui \u00e9tait \u00e0 la fois un \u00ab penseur d\u00e9cisif \u00bb et un \u00ab fonctionnaire \u00bb (\u00e0 \u00ab la Direction des relations \u00e9conomiques ext\u00e9rieures \u00bb), le Tr\u00e9sorier-payeur est, en m\u00eame temps qu\u2019employ\u00e9 \u00e0 la succursale de la Banque de France \u00e0 B\u00e9thune, un grand lecteur f\u00e9ru de philosophie. Dr\u00f4le d\u2019id\u00e9e, dira-t-on, que d\u2019aller \u00ab s\u2019\u00e9tablir \u00bb dans une banque quand on se veut philosophe subversif (sinon anarchiste). Sauf que pour Bataille, comme il l\u2019explique \u00e0 un ami, \u00ab la banque, c\u2019est le savoir absolu \u00bb (n\u2019est-il pas d\u2019ailleurs comme un \u00ab Rimbaud \u00e0 la Banque de France \u00bb ?). Koj\u00e8ve toutefois, en dialecticien orthodoxe, professait, en m\u00eame temps qu\u2019une fin de l\u2019histoire (je simplifie beaucoup), une n\u00e9gation retourn\u00e9e en positivit\u00e9 seconde, une r\u00e9conciliation, une \u00ab satisfaction conformiste du sage h\u00e9g\u00e9lien \u00bb (p. 174 du roman), l\u00e0 o\u00f9 Bataille (le \u00ab vrai \u00bb comme le h\u00e9ros du roman) professe quant \u00e0 lui une \u00ab n\u00e9gation sans emploi \u00bb et \u00ab une exp\u00e9rience extatique du n\u00e9ant \u00bb. S\u2019ensuit, dans le roman, toute une critique ravageuse du capitalisme financier d\u2019aujourd\u2019hui (sa \u00ab part inavouable \u00bb, maudite, consistant en la \u00ab mise \u00e0 mort \u00bb des plus pauvres). Une critique d\u2019autant plus incarn\u00e9e qu\u2019elle ne s\u2019op\u00e8re pas en surplomb, mais proc\u00e8de de situations et p\u00e9rip\u00e9ties o\u00f9 le h\u00e9ros se trouve in medias res (Bataille s\u2019est introduit dans le c\u0153ur du syst\u00e8me bancaire comme, jeune \u00e9tudiant, il s\u2019\u00e9tait introduit dans le c\u0153ur du Syst\u00e8me h\u00e9g\u00e9lien). Un des grands m\u00e9rites du roman est ainsi de se saisir \u00e0 pleines mains, \u00e0 travers sa fiction, de ce qui fait l\u2019\u00e9poque qui est n\u00f4tre (son \u00ab avoir lieu \u00bb), loin de toutes les facilit\u00e9s sociologisantes o\u00f9 se fourvoient tant de romans. Il n\u2019emp\u00eache, c\u2019est aussi un grand roman balzacien (mais Balzac n\u2019\u00e9tait-il pas aussi philosophe ?), notamment quand il \u00e9voque, avec un r\u00e9alisme saisissant, la vie \u00e9tudiante \u00e0 Rennes, ou la vie de bureau (le chapitre \u00ab La gifle \u00bb fait ainsi penser au Manteau de Gogol). Mais c\u2019est aussi, en d\u2019autres chapitres, un roman \u00ab hugolien \u00bb (plusieurs chapitres qui mettent en sc\u00e8ne un couple surendett\u00e9 n\u2019est pas sans \u00e9voquer Les Mis\u00e9rables). Et m\u00eame un roman\u00ab rimbaldien \u00bb (\u00ab les romans s\u2019\u00e9crivent pour t\u00e9moigner des sensations les plus rares \u00bb), notamment quand le livre \u00e9voque, dans un chapitre intitul\u00e9 \u00ab L\u2019extase \u00bb, la \u00ab vie sacr\u00e9e \u00bb que peut parfois \u00eatre l\u2019existence quand viennent \u00e0 s\u2019y rejoindre \u00ab l\u2019\u00e9conomie et la mystique \u00bb et qu\u2019elle se fait \u00ab f\u00e9erie \u00bb. Les th\u00e8mes sont \u00e9videmment batailliens, mais c\u2019est le Rimbaud de Pierre Michon qui sert de schibboleth au h\u00e9ros (\u00ab Bataille \u00e9tait combl\u00e9, il avait acc\u00e8s [\u2026] \u00e0 cette \u201cbr\u00e8che op\u00e9radique\u201c dont parle Rimbaud (il avait trouv\u00e9 cette formule dans le livre de Michon) \u00bb. Les retrouvailles entre les deux \u00e9crivains, Pierre Michon et Yannick Haenel, ont eu lieu \u00e0 Gu\u00e9ret \u00e0 la fin de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 dernier, dans le cadre des \u00ab Rencontres de Chaminadour \u00bb. Ce qui m\u2019est l\u2019occasion de me souvenir qu\u2019ils se virent pour la premi\u00e8re fois lors d\u2019un d\u00eener que j\u2019avais organis\u00e9 \u00e0 Nantes, il y a maintenant plus de vingt-cinq ans. \u0394\u0394\u0394\u0394\u0394 \u2666 Iegor GRAN, Z comme Zombie, P.O.L, septembre 2022, 176 pages, 16 \u20ac, ISBN : 978-2-8180-5621-9. Un pamphlet o\u00f9 l&rsquo;auteur se livre \u00e0 une radiographie impitoyable de ce \u00ab\u00a0Zombieland\u00a0\u00bb qu&rsquo;est devenue une Russie sous emprise du poutino-fascisme. Une \u00ab\u00a0usine \u00e0 d\u00e9cerveler\u00a0\u00bb o\u00f9 la t\u00e9l\u00e9vision, la \u00ab\u00a0zombocaisse\u00a0\u00bb (\u0437\u043e\u043c\u0431\u043e\u044f\u0449\u0438\u043a) joue un r\u00f4le essentiel. Loin de tous les clich\u00e9s complaisants sur \u00ab\u00a0l&rsquo;\u00e2me slave\u00a0\u00bb, une invitation \u00e0 nous d\u00e9prendre de notre \u00ab\u00a0envie d&rsquo;id\u00e9aliser le peuple russe et sa mal\u00e9diction\u00a0\u00bb. Le Z de l&rsquo;alphabet latin, rempla\u00e7ant le \u0417 de l&rsquo;alphabet cyrillique, est devenu une \u00ab\u00a0nouvelle croix gamm\u00e9e\u00a0\u00bb, qui infiltre partout sa gangr\u00e8ne et infecte la langue (Za Poutina, pour Poutine, Za rodinou, pour la patrie&#8230;). \u00ab\u00a0La Russie profonde est une bicoque d\u00e9molie\u00a0\u00bb, mais \u00ab\u00a0cette indigence honteuse, les Russes [pas tous, bien s\u00fbr] l&rsquo;acceptent, r\u00e9sign\u00e9s et fatalistes. Tant que nous sommes une grande puissance ! Tant que l&rsquo;OTAN nous craint ! \u00a0\u00bb (p. 113). \u00ab\u00a0On vomit l&rsquo;Occident (cette \u00ab\u00a0princesse au petit pois\u00a0\u00bb) et on bave devant ses produits\u00a0\u00bb. Mais Pouchkine, dira-t-on ? Il est, comme la langue russe, instrumentalis\u00e9 par les \u00ab\u00a0sinistres clowns du Kremlin\u00a0\u00bb : \u00ab\u00a0\u00c0 lui seul Pouchkine est une preuve manifeste de l&rsquo;unicit\u00e9 des Russes. D&rsquo;ailleurs sa po\u00e9sie est r\u00e9put\u00e9e intraduisible. En go\u00fbter les subtiles merveilles n&rsquo;est accessible qu&rsquo;aux Russes, ce qui montre que le bon Dieu leur a r\u00e9serv\u00e9 un statut \u00e0 part\u00a0\u00bb. C&rsquo;est un pamphlet, redisons-le&#8230;.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3418,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[7,2],"tags":[746,264,41,383,1838,1175,791,355,796,1840,871,1213,1176,1836,1837,1173,1597,1839,1835],"class_list":["post-3406","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-livres-recus","category-une","tag-arthur-rimbaud","tag-editions-gallimard","tag-editions-p-o-l","tag-georges-bataille","tag-gogol","tag-hegel","tag-honore-balzac","tag-iegor-gran","tag-jean-claude-pinson","tag-jean-paul-de-dadelsen","tag-jean-paul-sartre","tag-jose-corti","tag-kojeve","tag-michel-murat","tag-musique-et-philosophie","tag-pierre-michon","tag-stephane-mallarme","tag-victor-hugo","tag-yannick-haenel"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3406","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3406"}],"version-history":[{"count":10,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3406\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3427,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3406\/revisions\/3427"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/3418"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3406"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3406"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3406"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}