{"id":351,"date":"2004-08-24T05:00:03","date_gmt":"2004-08-24T03:00:03","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=351"},"modified":"2021-05-04T06:12:14","modified_gmt":"2021-05-04T04:12:14","slug":"chronique-mon-binome-de-charles-pennequin-par-philippe-boisnard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2004\/08\/24\/chronique-mon-binome-de-charles-pennequin-par-philippe-boisnard\/","title":{"rendered":"[chronique] Mon bin\u00f4me de Charles Pennequin par Philippe Boisnard"},"content":{"rendered":"<div class=\"single-post \">\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon bin\u00f4me, de Charles Pennequin, s\u2019il poursuit l\u2019exploration d\u2019un d\u00e9soeuvrement profond de soi en soi \u00e0 partir de la critique du sujet humain occidental p\u00e9tri par des structures qui le phagocytent, c\u2019est que d\u2019abord et avant tout, il d\u00e9veloppe dans une radicalit\u00e9 qu\u2019il n\u2019avait pas encore atteint, la question de la constitution de soi \u00e0 partir d\u2019une schizophr\u00e9nie fondamentale, au sens o\u00f9 \u2013 comme je vais le montrer \u2013 elle serait \u00e9tablie ontologiquement comme condition m\u00eame de notre surgissement de conscience de soi au sein du monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Br\u00e8ves pr\u00e9cisions sur un cas de schizophr\u00e9nie<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La philosophie traditionnellement, disons, pour faire court, de Platon \u00e0 Heidegger, si on y pr\u00eate attention, semble faire une \u00ab\u00a0hantologie\u00a0\u00bb de la conscience. A savoir, elle para\u00eet \u00e9noncer la v\u00e9rit\u00e9 de la question de la conscience souvent sous la forme du fant\u00f4me de ce qui vient hanter, de ce qui appelle, interpelle, interdit, nous remet en cause, nous intime du dedans \u00e0 changer de cap. En effet, d\u00e8s Platon, tout appara\u00eet d\u00e9termin\u00e9, le chemin d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 de soi, ne na\u00eet pas de soi-m\u00eame, de notre conscience imm\u00e9diate, mais surgit comme Platon l\u2019a d\u00e9velopp\u00e9 \u00e0 partir du personnage conceptuel de Socrate, selon l\u2019effraction au-dedans de soi de ce qu\u2019il nomme le signe d\u00e9monique, ou encore le d\u00e9mon familier. Cette interpellation sera analys\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 Heidegger, dans son analytique existentiale du Dasein, o\u00f9 il montrera reprenant la question de la conscience morale, en quel sens la partie inauthentique du Dasein, de cet \u00eatre-l\u00e0 qu\u2019est l\u2019homme, est hant\u00e9e et appel\u00e9e par le sein authentique. Etrange tournure qu\u2019a prise la philosophie, et que l\u2019on pourrait v\u00e9ritablement pointer comme crise schizophr\u00e9nique de la v\u00e9rit\u00e9 de soi. Car derri\u00e8re cela, derri\u00e8re toutes les figures philosophiques qui reprennent cette typologie (Augustin, Thomas d\u2019Aquin, Descartes, Kant, etc\u2026) ce qui appara\u00eet fondamentalement, ce n\u2019est pas tant la certitude de notre \u00eatre authentique que le fait de devoir assumer en nous-m\u00eames une schiz, une schiz qui n\u2019est pas ici pathologique, autrement dit d\u00e9termin\u00e9e seulement selon des conditions empiriques et individuelles op\u00e9rant sur notre structure psychique, mais une schiz ontologique, le fait que l\u2019homme est homme, en tant qu\u2019il a la capacit\u00e9 schizophr\u00e9nique de se mettre \u00e0 distance de lui-m\u00eame en lui-m\u00eame et, d\u00e8s lors, de se tutoyer afin de pouvoir se d\u00e9finir. L\u2019analyse kantienne du devoir et de son interpellation imp\u00e9rative par la forme du tutoiement est ici une de figures paradigmatiques de ce rapport \u00e0 soi. Toutefois, si la philosophie, a bien pos\u00e9 cette obsession de l\u2019autre-soi en soi, reste qu\u2019elle n\u2019interroge que tr\u00e8s peu cette figure, l\u2019ayant laiss\u00e9 interpr\u00e9t\u00e9e durablement au XX\u00e8me si\u00e8cle par la psychanalyse, notamment freudienne, qui pose qu\u2019il y a en nous une autre instance, \u00e7a, instance de la lettre (Lacan) qui articule, audiblement ou d\u2019une mani\u00e8re inou\u00efe, une autre pens\u00e9e que celle qui para\u00eet issue de notre propre effort de r\u00e9flexion. Et pourtant, c\u2019est bien cette question qu\u2019il faudrait poursuivre, de savoir, comment se d\u00e9termine en nous cette schiz ontologique, quelle en est la mat\u00e9rialit\u00e9 intentionnelle ou bien encore linguistique ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De la disjonction en soi de soi chez les \u00e9crivains contemporains<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019une des premi\u00e8res voies \u00e0 interroger v\u00e9ritablement cette schiz ontologique et \u00e0 la mettre en question quant \u00e0 ses formulations n\u2019est autre que celle ouverte par Nietzsche, qui sait qu\u2019il faut \u00ab traverser de sa main les fant\u00f4mes qui viennent nous hanter \u00bb (Ainsi parlait Zarathoustra). Autre voi(e\/x) au sens o\u00f9 s\u2019il ne rompt pas avec cette schiz, et m\u00eame en exp\u00e9rimente les ab\u00eemes et les circonvolutions psychopathologiques (cf. la schizophr\u00e9nie qui s\u2019amplifie dans ses derniers textes), il la d\u00e9place, il montre : 1) que celle-ci ne renvoie pas sp\u00e9cifiquement \u00e0 la morale, mais bien plus que ce qui s\u2019exprime en nous et qui trouve acc\u00e8s \u00e0 certaines formes d\u2019articulation est d\u2019abord et avant tout la vie se donnant dans le flux intensif de la volont\u00e9 de puissance, 2) que l\u2019intentionnalit\u00e9 de ce flux loin, de ne renvoyer qu\u2019\u00e0 la moralit\u00e9 et \u00e0 une authenticit\u00e9 purement intelligible \u2013 ce qui n\u2019est qu\u2019un des cas possibles de la vie -, peut se d\u00e9terminer selon d\u2019autres formes intentionnelles, ce qui avait \u00e9t\u00e9 pressenti auparavant par l\u2019un des premiers penseurs de la part maudite : Sade. Cette question de l\u2019autre en soi, si elle est ainsi peu approfondie en tant que telle, aussi bien par la philosophie \u2013 trop obs\u00e9d\u00e9e par une v\u00e9rit\u00e9 essentielle \u2013 que par la psychanalyse, qui \u00e9tablit sans doute trop la schiz sur des caract\u00e8res empirico-psycho-pathologiques issus du seul sujet particulier, est pourtant explor\u00e9e par une voie qui n\u2019est plus celle de la th\u00e9orie, mais celle de la litt\u00e9rature, de la litt\u00e9rature d\u2019avant-garde, notamment avec la modernit\u00e9 po\u00e9tique. On pourrait partir de Rimbaud (\u00ab je est un autre \u00bb) ou d\u2019Artaud pour comprendre certaines pistes d\u2019approfondissement de cette schiz , mais le cas qui nous int\u00e9resse ici, c\u2019est celui d\u00e9velopp\u00e9 dans la perspective de Mon bin\u00f4me de Charles Pennequin, en tant qu\u2019il peut dire que \u00ab l\u2019action humaine c\u2019est son \u00e9criture, sa seule r\u00e9alit\u00e9, on est confront\u00e9 \u00e0 elle, elle nous travaille \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La schiz ontologique chez Pennequin : le flux<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon bin\u00f4me de Pennequin semble en effet approfondir et d\u00e9voiler la schiz ontologique du sujet humain dans l\u2019\u00e9criture, celle-ci devenant l\u2019echo-somato-graphie de ce qui est appel\u00e9e par la philosophie conscience de soi. Cette radicalisation du d\u00e9doublement se constitue tout d\u2019abord selon l\u2019intensit\u00e9 du texte, son flux, ininterrompu. Alors que dans Bibi (POL), ou dans Dedans (Al Dante), ce qui constitue son langage, ce sont des micro-phrases qui soit se juxtaposent sans liaison logique ou grammaticale, soit selon des encha\u00eenements logico-linguistiques hypertrophi\u00e9s (ce qui renvoie certainement au travaille de tisserand de Beckett ou de Stein), dans Mon bin\u00f4me, la phrase est totale, elle est d\u2019une seule traite, sans interruption, elle se poursuit du commencement jusqu\u2019\u00e0 la fin, sans d\u00e9buter par une majuscule ni s\u2019arr\u00eater \u00e0 un point. Fragment d\u2019un flux qui avait toujours d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9, et qui par l\u00e0-m\u00eame se poursuit au-del\u00e0 de l\u2019horizon fix\u00e9 par le livre, comme si la virgule finale ne faisait que signer une ouverture. Insister sur cette question du flux, \u00e0 partir de la question pos\u00e9e, est n\u00e9cessaire, au sens, o\u00f9 le d\u00e9doublement de soi en soi, justement n\u2019ob\u00e9it pas \u00e0 un partage strict en soi de deux instances. Une telle hypoth\u00e8se, du d\u00e9doublement strict et d\u00e9limit\u00e9, hypoth\u00e8se propre \u00e0 la psychanalyse, a imm\u00e9diatement le tort de poser la conscience face \u00e0 une instance qui serait \u00e9trang\u00e8re, ou bien h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne \u00e0 la conscience r\u00e9flexive, d\u00e9limit\u00e9e en tant que destinateur de sens. Ce qui pouvait encore \u00eatre le cas dans les textes pr\u00e9c\u00e9dents de Pennequin, o\u00f9 la variation des sujets se trouvait indiqu\u00e9e selon le rythme de l\u2019encha\u00eenement des phrases. Or ici, n\u2019accomplissant plus aucune d\u00e9marcation grammaticale des instances qui s\u2019expriment, Pennequin rend flou, poreux, les rapports entre ces diff\u00e9rentes origines de la parole. Pris dans le sens du flux, par les passages rapides entre les diff\u00e9rents Je qui s\u2019adressent les uns aux autres, sont-ils m\u00eame v\u00e9ritablement 2 ?, 3 ?, 4 ?, nous ne pouvons plus discerner par moment quel serait celui qui repr\u00e9senterait la conscience de soi immanente au sujet et par un autre moment l\u2019instance d\u2019interpellation. La question du flux est ici essentielle, car elle est celle du temps et de la composition de l\u2019\u00eatre dans celui-ci. Pennequin, dans ce texte, explicite un peu plus qu\u2019auparavant ce qui a lieu avec le temps, temps qui n\u2019est d\u2019aucune mani\u00e8re objectif ou temps du monde, mais temps de soi, qui se situe \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de nos propres \u00eatres. C\u2019est ainsi, que si la mort reste \u00e0 l\u2019oeuvre dans ce nouveau livre, comme cette absence qui ronge du dedans notre \u00eatre, cette mort est issue du travail de putrefaction inh\u00e9rent au temps : \u00ab , qu\u2019est-ce qui travaille \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, qu\u2019est-ce qui peut autant me travailler, peut autant me donner du travail, qu\u2019est-ce qui vient pourrir \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, c\u2019est l\u2019int\u00e9rieur du temps, \u00bb Le flux est celui du temps, et le temps est un travail de composition de la d\u00e9composition. Autrement dit au niveau du langage, toute forme d\u2019articulation est la formulation de la d\u00e9-formation, de la dis-jonction en soi. Parler n\u2019est pas assembler mais montrer du d\u00e9sassembl\u00e9, du fragment\u00e9, et seul le flux dans la radicalit\u00e9 de ses \u00e9cartements, de ses phases h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes parvient \u00e0 formuler cette d\u00e9structuration de soi par la pens\u00e9e et le langage. La force de ce flux appara\u00eet ainsi comme la possibilit\u00e9 de m\u00ealer en un seul agr\u00e9gat la provenance des ph(r)ases de pens\u00e9e. Lorsque l\u2019auteur utilisait des points, par le marqueur syntaxique, pouvaient \u00eatre pos\u00e9es en \u00e9cart les diff\u00e9rentes s\u00e9quences linguistiques, et localiser leur provenance (\u00e9nonc\u00e9 d\u2019une s\u00e9rie t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e, adage populaire, paroles propres,\u2026 etc.). A partir du moment o\u00f9 Pennequin s\u2019\u00e9vertue \u00e0 ne plus abstraire syntaxiquement les s\u00e9ries de phrases les unes des autres, nous ne pouvons \u00eatre pris que dans une sorte de porosit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e de tous les \u00e9nonc\u00e9s, qui les am\u00e8nent \u00e0 n\u2019appartenir plus qu\u2019\u00e0 une seule source, \u00e0 \u00eatre le r\u00e9sultat intensif d\u2019un seul flux de pens\u00e9e, mais divis\u00e9 en instances en lui-m\u00eame. La pr\u00e9sence d\u2019\u00e9l\u00e9ments import\u00e9s n\u2019est pas ainsi moins pr\u00e9gnante dans Mon bin\u00f4me, mais elle est davantage situ\u00e9e dans l\u2019immanence de la pens\u00e9e monologu\u00e9e. En ce sens, ce qu\u2019affirme d\u2019autant plus ici Pennequin, c\u2019est \u00e0 quel point notre h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 int\u00e9rieure ne provient pas seulement de la projection\/imposition de pens\u00e9es qui seraient ext\u00e9rieures et identifiables en tant que telles, mais d\u2019une assimilation effa\u00e7ante de ces bribes, au point que nous nous d\u00e9terminions par nous-m\u00eames selon ces mat\u00e9riaux. Gr\u00e2ce au flux, Pennequin constitue davantage ainsi le fait que le propre ne soit que de l\u2019impropre, ne soit constitu\u00e9 que par cet impropre que nous croyons notre propre. Mais reste \u00e0 comprendre pourquoi, ces divisions du sujet en lui-m\u00eame ne renvoient pas \u00e0 la psychanalyse, mais essentiellement \u00e0 la schiz fondamentale de l\u2019homme, en tant qu\u2019il est homme ? En effet, comme cela a pu \u00eatre remarqu\u00e9, il me semble un peu trop caricaturalement par certains critiques, on retrouve ici une nouvelle fois les th\u00e8mes du p\u00e8re qui hante au-dedans la conscience, mais aussi la constante d\u2019une interrogation sur le d\u00e9sir, l\u2019amour et son rapport \u00e0 la sexualit\u00e9, \u00ab la bite \u00bb. Mai c\u2019est se tenir en porte-\u00e0-faux que de r\u00e9duire la prosodie de Pennequin dans les limites de questions psychanalytiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019interpellation de la schiz ontologique : variation des motifs<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Que cela soit la philosophie ou bien la psychanalyse, \u00e0 chaque fois, leur analyse tend \u00e0 se polariser sur des d\u00e9terminations pr\u00e9cises. La philosophie focalise la schiz en rapport avec la morale et son appel, voire la voix de Dieu comme chez Augustin. La psychanalyse, comme la justifiait Freud, par exemple dans Une difficult\u00e9 de psychanalyse, polarise la schiz en rapport avec la pulsion sexuelle (\u00e7a, l\u2019inconscient profond, la libido, etc\u2026). La force du flux que nous propose Pennequin, c\u2019est qu\u2019il ne d\u00e9veloppe pas un discours privil\u00e9gi\u00e9 en tant que tel. Bien au contraire, non seulement comme je l\u2019ai dit, il efface peu \u00e0 peu la d\u00e9limitation et la position pr\u00e9cise des voix, mais en plus, il va faire varier les motifs d\u2019adresse, les contenus de discours. Et c\u2019est \u00e0 travers cette variation des motifs de distance en soi de soi, que peut \u00eatre pr\u00e9cis\u00e9e la radicalit\u00e9 de la schiz ontologique. En effet, en balayant un large champ de division en soi (l\u2019autre, on, toi, je, la t\u00e9l\u00e9vision, le lieutenant, elle, papa, etc\u2026), ce n\u2019est pas tant \u00e0 des cas pr\u00e9cis qu\u2019il renvoie, mais \u00e0 un ensemble d\u2019op\u00e9rations de r\u00e9flexivit\u00e9 schizo\u00efde qui font partie int\u00e9grante de notre appareil psychique. C\u2019est pourquoi, comme je vais tenter de l\u2019expliquer, ce n\u2019est pas seulement un cas psychopathologique que nous observons, ce n\u2019est pas une petite histoire \u00e0 la mode subjectivo-occidentale genre Christine Angot ou un dernier avatar genre les petites n\u00e9vroses sentimentales \u00e0 la Justine L\u00e9vy. Si on ne consid\u00e8re que certaines possibilit\u00e9s d\u2019adresse r\u00e9flexive \u00e0 soi, alors on d\u00e9termine seulement certaines d\u00e9terminations de cette schizophr\u00e9nie. On \u00e9tudie certaines de ses polarisations. La voix de la raison, comme le mentionna Nietzsche n\u2019est qu\u2019une petite part de notre grande raison (la vie\/corps). De m\u00eame que la voix de la pulsion au sens de Freud n\u2019est qu\u2019une petite part, ou encore celle du surmoi en tant qu\u2019elle est aussi une instance d\u00e9terminante en nous. Pennequin, pour sa part, multiplie les diff\u00e9rents types d\u2019adresse. Tour \u00e0 tour r\u00e9probatrice, interrogative, constative\/descriptive, p\u00e9nitente, performative, rectificatrice, etc, et ceci en les reliant \u00e0 une multiplicit\u00e9 d\u2019instances \u00e9nonciatrices. Il les multiplie sans jamais donner \u00e0 une seule adresse une priorit\u00e9, ou bien en discriminer certaines par rapport \u00e0 d\u2019autres. Non, tout au contraire, nous sommes pris selon le flux, dans une variation sans hi\u00e9rarchie des possibilit\u00e9s de reprise de soi par soi, dans une sorte de dialogue sans interlocuteurs pr\u00e9cis\u00e9s, qui surgissent selon aucune logique d\u00e9termin\u00e9e du surgissement. Ceci lui permet de poser que c\u2019est au c\u0153ur de ces \u00e9changes int\u00e9rieurs multiples que se pose la question m\u00eame de savoir ce que l\u2019on est, qui l\u2019on est. Pennequin l\u2019\u00e9nonce, le \u00ab je \u00bb est ce rien qui accueille les paroles ext\u00e9rieures dans sa bouche comme les siennes propres : \u00ab c\u2019est moi mon lieu, mon centre, le lieu et au bout rien, au bout du lieu du centre, le centre de moi, c\u2019est moi au lieu de rien, c\u2019est le centre m\u00eame, oui c\u2019est moi qu\u2019il y a dans ce rien-l\u00e0 \u00bb. Ce rien, \u00e0 savoir cette place vacante et lisse o\u00f9 se gravent, se condensent et se fixent une multiplicit\u00e9 de paroles, dont on est plus ou moins conscient de la fixation\/\u00e9closion. Certes celle de la soci\u00e9t\u00e9, ou bien encore de la t\u00e9l\u00e9vision, comme il l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 pleinement d\u00e9velopp\u00e9 dans ses textes ant\u00e9rieurs, notamment Ecrans (VOIX\u00e9ditions) : \u00ab je ne suis pas le m\u00eame qui parle, je parle dans ma bouche mais je ne suis pas le m\u00eame, on est jamais le m\u00eame quand on est la t\u00e9l\u00e9 \u00bb, mais aussi celle qui contredit ces \u00e9nonc\u00e9s, et encore celle du p\u00e8re, de l\u2019amante, de la m\u00e8re, de l\u2019ami, etc\u2026 Appara\u00eet que la sc\u00e8ne de la conscience intime et immanente est grouillante de sujets plus ou moins perceptibles et distincts qui, par contradiction et articulation, se fondent dans un seul \u00e9lan. Et c\u2019est l\u00e0 que s\u2019\u00e9claire par ce grossissement par le prisme litt\u00e9raire, le caract\u00e8re d\u00e9cousu ontologiquement de la conscience. Nous ne sommes conscience r\u00e9flexive que dans le mouvement de ses boucles qui entrent en friction. D\u00e8s lors, si Alain a raison de dire, que la pens\u00e9e authentique c\u2019est celle qui se dit non, qui se contredit, parfois m\u00eame sans savoir pourquoi, pour rien, il reste \u00e0 comprendre que le non n\u2019a pas pour origine seulement une conscience pleine et transparente \u00e0 elle-m\u00eame, qui serait r\u00e9solue dans la v\u00e9rit\u00e9 qui la d\u00e9termine, mais que tout au contraire ce non, qui d\u00e9termine la possibilit\u00e9 de la d\u00e9marcation du sujet, est le jeu des diff\u00e9rentes instances qui se cr\u00e9ent en nous et qui par opposition, association, r\u00e9pulsion ou bien attirance, cr\u00e9ent la synth\u00e8se d\u2019un sens, d\u2019une direction d\u2019existence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi, pour conclure, il est \u00e9vident que Pennequin, par mon Bin\u00f4me approfondit encore la voie d\u2019une introspection ontologique du sujet humain. Retirant tout artifice de la repr\u00e9sentation fictionnelle, condensant son \u00e9criture dans le seul flux immanent de la r\u00e9flexivit\u00e9 de la conscience, il montre sans fard, sans recours au th\u00e9orique, comment notre propre \u00eatre est le cousu d\u2019une multiplicit\u00e9 d\u00e9cousue et contradictoire, et en quel sens cette schiz fondamentale est ce qui anime originellement notre propre inqui\u00e9tude d\u2019\u00eatre.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mon bin\u00f4me, de Charles Pennequin, s\u2019il poursuit l\u2019exploration d\u2019un d\u00e9soeuvrement profond de soi en soi \u00e0 partir de la critique du sujet humain occidental p\u00e9tri par des structures qui le phagocytent, c\u2019est que d\u2019abord et avant tout, il d\u00e9veloppe dans une radicalit\u00e9 qu\u2019il n\u2019avait pas encore atteint, la question de la constitution de soi \u00e0 partir d\u2019une schizophr\u00e9nie fondamentale, au sens o\u00f9 \u2013 comme je vais le montrer \u2013 elle serait \u00e9tablie ontologiquement comme condition m\u00eame de notre surgissement de conscience de soi au sein du monde. Br\u00e8ves pr\u00e9cisions sur un cas de schizophr\u00e9nie La philosophie traditionnellement, disons, pour faire court, de Platon \u00e0 Heidegger, si on y pr\u00eate attention, semble faire une \u00ab\u00a0hantologie\u00a0\u00bb de la conscience. A savoir, elle para\u00eet \u00e9noncer la v\u00e9rit\u00e9 de la question de la conscience souvent sous la forme du fant\u00f4me de ce qui vient hanter, de ce qui appelle, interpelle, interdit, nous remet en cause, nous intime du dedans \u00e0 changer de cap. En effet, d\u00e8s Platon, tout appara\u00eet d\u00e9termin\u00e9, le chemin d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 de soi, ne na\u00eet pas de soi-m\u00eame, de notre conscience imm\u00e9diate, mais surgit comme Platon l\u2019a d\u00e9velopp\u00e9 \u00e0 partir du personnage conceptuel de Socrate, selon l\u2019effraction au-dedans de soi de ce qu\u2019il nomme le signe d\u00e9monique, ou encore le d\u00e9mon familier. Cette interpellation sera analys\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 Heidegger, dans son analytique existentiale du Dasein, o\u00f9 il montrera reprenant la question de la conscience morale, en quel sens la partie inauthentique du Dasein, de cet \u00eatre-l\u00e0 qu\u2019est l\u2019homme, est hant\u00e9e et appel\u00e9e par le sein authentique. Etrange tournure qu\u2019a prise la philosophie, et que l\u2019on pourrait v\u00e9ritablement pointer comme crise schizophr\u00e9nique de la v\u00e9rit\u00e9 de soi. Car derri\u00e8re cela, derri\u00e8re toutes les figures philosophiques qui reprennent cette typologie (Augustin, Thomas d\u2019Aquin, Descartes, Kant, etc\u2026) ce qui appara\u00eet fondamentalement, ce n\u2019est pas tant la certitude de notre \u00eatre authentique que le fait de devoir assumer en nous-m\u00eames une schiz, une schiz qui n\u2019est pas ici pathologique, autrement dit d\u00e9termin\u00e9e seulement selon des conditions empiriques et individuelles op\u00e9rant sur notre structure psychique, mais une schiz ontologique, le fait que l\u2019homme est homme, en tant qu\u2019il a la capacit\u00e9 schizophr\u00e9nique de se mettre \u00e0 distance de lui-m\u00eame en lui-m\u00eame et, d\u00e8s lors, de se tutoyer afin de pouvoir se d\u00e9finir. L\u2019analyse kantienne du devoir et de son interpellation imp\u00e9rative par la forme du tutoiement est ici une de figures paradigmatiques de ce rapport \u00e0 soi. Toutefois, si la philosophie, a bien pos\u00e9 cette obsession de l\u2019autre-soi en soi, reste qu\u2019elle n\u2019interroge que tr\u00e8s peu cette figure, l\u2019ayant laiss\u00e9 interpr\u00e9t\u00e9e durablement au XX\u00e8me si\u00e8cle par la psychanalyse, notamment freudienne, qui pose qu\u2019il y a en nous une autre instance, \u00e7a, instance de la lettre (Lacan) qui articule, audiblement ou d\u2019une mani\u00e8re inou\u00efe, une autre pens\u00e9e que celle qui para\u00eet issue de notre propre effort de r\u00e9flexion. Et pourtant, c\u2019est bien cette question qu\u2019il faudrait poursuivre, de savoir, comment se d\u00e9termine en nous cette schiz ontologique, quelle en est la mat\u00e9rialit\u00e9 intentionnelle ou bien encore linguistique ? De la disjonction en soi de soi chez les \u00e9crivains contemporains L\u2019une des premi\u00e8res voies \u00e0 interroger v\u00e9ritablement cette schiz ontologique et \u00e0 la mettre en question quant \u00e0 ses formulations n\u2019est autre que celle ouverte par Nietzsche, qui sait qu\u2019il faut \u00ab traverser de sa main les fant\u00f4mes qui viennent nous hanter \u00bb (Ainsi parlait Zarathoustra). Autre voi(e\/x) au sens o\u00f9 s\u2019il ne rompt pas avec cette schiz, et m\u00eame en exp\u00e9rimente les ab\u00eemes et les circonvolutions psychopathologiques (cf. la schizophr\u00e9nie qui s\u2019amplifie dans ses derniers textes), il la d\u00e9place, il montre : 1) que celle-ci ne renvoie pas sp\u00e9cifiquement \u00e0 la morale, mais bien plus que ce qui s\u2019exprime en nous et qui trouve acc\u00e8s \u00e0 certaines formes d\u2019articulation est d\u2019abord et avant tout la vie se donnant dans le flux intensif de la volont\u00e9 de puissance, 2) que l\u2019intentionnalit\u00e9 de ce flux loin, de ne renvoyer qu\u2019\u00e0 la moralit\u00e9 et \u00e0 une authenticit\u00e9 purement intelligible \u2013 ce qui n\u2019est qu\u2019un des cas possibles de la vie -, peut se d\u00e9terminer selon d\u2019autres formes intentionnelles, ce qui avait \u00e9t\u00e9 pressenti auparavant par l\u2019un des premiers penseurs de la part maudite : Sade. Cette question de l\u2019autre en soi, si elle est ainsi peu approfondie en tant que telle, aussi bien par la philosophie \u2013 trop obs\u00e9d\u00e9e par une v\u00e9rit\u00e9 essentielle \u2013 que par la psychanalyse, qui \u00e9tablit sans doute trop la schiz sur des caract\u00e8res empirico-psycho-pathologiques issus du seul sujet particulier, est pourtant explor\u00e9e par une voie qui n\u2019est plus celle de la th\u00e9orie, mais celle de la litt\u00e9rature, de la litt\u00e9rature d\u2019avant-garde, notamment avec la modernit\u00e9 po\u00e9tique. On pourrait partir de Rimbaud (\u00ab je est un autre \u00bb) ou d\u2019Artaud pour comprendre certaines pistes d\u2019approfondissement de cette schiz , mais le cas qui nous int\u00e9resse ici, c\u2019est celui d\u00e9velopp\u00e9 dans la perspective de Mon bin\u00f4me de Charles Pennequin, en tant qu\u2019il peut dire que \u00ab l\u2019action humaine c\u2019est son \u00e9criture, sa seule r\u00e9alit\u00e9, on est confront\u00e9 \u00e0 elle, elle nous travaille \u00bb. La schiz ontologique chez Pennequin : le flux Mon bin\u00f4me de Pennequin semble en effet approfondir et d\u00e9voiler la schiz ontologique du sujet humain dans l\u2019\u00e9criture, celle-ci devenant l\u2019echo-somato-graphie de ce qui est appel\u00e9e par la philosophie conscience de soi. Cette radicalisation du d\u00e9doublement se constitue tout d\u2019abord selon l\u2019intensit\u00e9 du texte, son flux, ininterrompu. Alors que dans Bibi (POL), ou dans Dedans (Al Dante), ce qui constitue son langage, ce sont des micro-phrases qui soit se juxtaposent sans liaison logique ou grammaticale, soit selon des encha\u00eenements logico-linguistiques hypertrophi\u00e9s (ce qui renvoie certainement au travaille de tisserand de Beckett ou de Stein), dans Mon bin\u00f4me, la phrase est totale, elle est d\u2019une seule traite, sans interruption, elle se poursuit du commencement jusqu\u2019\u00e0 la fin, sans d\u00e9buter par une majuscule ni s\u2019arr\u00eater \u00e0 un point. Fragment d\u2019un flux qui avait toujours d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9, et qui par l\u00e0-m\u00eame se poursuit au-del\u00e0 de l\u2019horizon fix\u00e9 par le livre, comme si la virgule finale ne faisait que signer&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":352,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,7,2],"tags":[338,298,334,60,339],"class_list":["post-351","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-livres-recus","category-une","tag-al-dante","tag-charles-pennequin","tag-chronique-poesie","tag-philippe-boisnard","tag-pol"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/351","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=351"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/351\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":353,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/351\/revisions\/353"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/352"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=351"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=351"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=351"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}