{"id":3726,"date":"2023-02-26T20:01:11","date_gmt":"2023-02-26T19:01:11","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=3726"},"modified":"2023-02-26T20:30:32","modified_gmt":"2023-02-26T19:30:32","slug":"chronique-germain-tramier-fragment-dun-mythe-amoureux-a-propos-de-julia-lepere-par-elle-se-blesse","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2023\/02\/26\/chronique-germain-tramier-fragment-dun-mythe-amoureux-a-propos-de-julia-lepere-par-elle-se-blesse\/","title":{"rendered":"[Chronique] Germain Tramier, Fragment d\u2019un mythe amoureux (\u00e0 propos de Julia Lep\u00e8re, Par elle se blesse)"},"content":{"rendered":"<div>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify;\" align=\"center\">Julia Lep\u00e8re, <i>Par elle se blesse<\/i>, Flammarion, coll. \u00ab\u00a0Po\u00e9sie\u00a0\u00bb, 26 octobre 2022, 138 pages, 17 \u20ac, ISBN : 978-2-08-029155-4.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p class=\"Standard\">\n<\/div>\n<div>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify;\">Second recueil apr\u00e8s <i>Je ressemble \u00e0 une c\u00e9r\u00e9monie,<\/i> <strong><i>Par elle se blesse<\/i> <\/strong>est l\u2019occasion pour Julia Lep\u00e8re de creuser encore plus profond\u00e9ment le sillon trac\u00e9 par son premier livre. D\u00e9laissant progressivement le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb et l\u2019histoire personnelle, l\u2019\u00e9criture parvient \u00e0 transfigurer le sentiment amoureux, la brutalit\u00e9 de la condition des femmes dans l\u2019amour, pour prendre un ton plus g\u00e9n\u00e9ral, faire de cette mati\u00e8re v\u00e9cue une mati\u00e8re fondamentalement commune et po\u00e9tique.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p class=\"Standard\">\n<\/div>\n<div>\n<p class=\"Standard\" align=\"center\"><span style=\"background-color: #ff0000; color: #ffffff;\"><b>Cupidon chasseur<\/b><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify;\">La premi\u00e8re partie du livre, <i>Fragments de L.<\/i>, introduit trois personnages\u00a0: je (la narratrice), A. et L. qui pr\u00eate son nom \u00e0 cette s\u00e9quence. On comprend vite qu\u2019il s\u2019agit de deux histoires <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-3731\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/LeperElle.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"330\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/LeperElle.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/LeperElle-200x300.jpg 200w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/LeperElle-100x150.jpg 100w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>d\u2019amour v\u00e9cues successivement par le personnage f\u00e9minin, deux variations sur le th\u00e8me du couple dysfonctionnel. L\u2019un des deux amants\u00a0: L. est nomm\u00e9 d\u2019apr\u00e8s une lettre qui a l\u2019avantage de pouvoir se lire comme l\u2019homophone de plusieurs mots\u00a0: elle, aile, h\u00e8le, hell. Cette homophonie permet d\u2019\u00e9clairer un peu plus pr\u00e9cis\u00e9ment le titre du recueil\u00a0: <b><i>Par \u00ab\u00a0elle\u00a0\u00bb se blesse<\/i><\/b>. \u00ab\u00a0Elle\u00a0\u00bb se retrouve ainsi confondu au personnage masculin L.\u00a0: l\u2019\u00e9criture les r\u00e9unit dans une m\u00eame lettre, une histoire commune en travaillant les images de la porosit\u00e9 des corps, comme des identit\u00e9s\u00a0: \u00ab\u00a0Je suis un volet entrouvert, une rayure de b\u00eate o\u00f9 tu t\u2019engouffres\u00a0\u00bb (p. 40). Que ce soit les brumes et l\u2019eau transperc\u00e9es par la lumi\u00e8re d\u2019un phare ou le retour r\u00e9gulier de l\u2019image de la fl\u00e8che (celle de Cupidon ou du chasseur) une grande partie des m\u00e9taphores comprennent cette id\u00e9e de porosit\u00e9 ou de vuln\u00e9rabilit\u00e9 du corps. La lettre L \u00e9voque \u00e9galement l\u2019aile de l\u2019oiseau, proie par excellence du chasseur, non plus ici symbole de libert\u00e9, mais victime violent\u00e9e. L\u2019amour appara\u00eet ainsi comme une r\u00e9surgence modernis\u00e9e de la chasse\u00a0:<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p class=\"Standard\">J\u2019attends qu\u2019il me touche, duvet d\u2019oiseau<br \/>\nQui s\u2019ent\u00eate \u00e0 la branche<br \/>\nJ\u2019attends que sorte la chouette effraie, je suis<br \/>\nEffray\u00e9e d\u2019amour (p. 29).<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify;\">L\u2019histoire d\u2019amour impose au personnage f\u00e9minin de sortir de sa situation initiale de proie pour retenir son amant sur le point de la quitter. L. \u00ab\u00a0c\u2019est pour loup\u00a0\u00bb (Lautr\u00e9amont, p. 50), condense cette part de violence animale qui s\u2019est peu \u00e0 peu civilis\u00e9e par la culture (on passe du loup \u00e0 Lautr\u00e9amont). Le personnage masculin s\u2019emp\u00eache de se montrer vuln\u00e9rable, se force \u00e0 n\u2019\u00e9prouver aucune empathie pour la narratrice, de m\u00eame qu\u2019il la culpabilise de ne pas correspondre \u00e0 ses attentes, d\u2019\u00eatre trop <i>sage<\/i>\u00a0:<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je te prends sans attendre. Nous roulons dans ce paysage interminable je me fais lisse tu me dis <i>sage<\/i> j\u2019essaie d\u2019\u00eatre sauvage violente comme elle que j\u2019imagine s\u00e8che et sexuelle je me transforme encore \u00e0 l\u2019aide du vent dans mes cheveux de lunettes de soleil d\u2019un grand chapeau sous et sur mes paupi\u00e8res des barbel\u00e9s du noir cendr\u00e9 je pourrais me percer nous fuyons \u00e0 pr\u00e9sent\u00a0\u00bb (p. 40).<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Standard\">Dans cette vision st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e de la relation, le rapprochement intime induit de se blesser contre l\u2019autre, ou de se faire soi-m\u00eame blessante. Dans cette premi\u00e8re partie, l\u2019amour est v\u00e9cu comme un suicide ou un meurtre. A. et L. sont deux faces d\u2019une m\u00eame faillite, celle de l\u2019amour passionnel, clich\u00e9 par excellente de la litt\u00e9rature ou du cin\u00e9ma romantique, mirage aux cons\u00e9quences r\u00e9elles, que les derni\u00e8res ann\u00e9es ont commenc\u00e9 \u00e0 d\u00e9construire, \u00e0 travers des moments comme <i>Me Too<\/i>ou des n\u00e9ologismes (male gaze, f\u00e9minicides, intersectionnalit\u00e9, mansplaning, etc.) :<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p class=\"Standard\">Sur la rive<br \/>\nJe suis entre deux<br \/>\nHommes comme sur un couteau j\u2019efface<br \/>\nTout. Pleine d\u2019eux (p. 51).<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p class=\"Standard\">\n<\/div>\n<div>\n<p class=\"Standard\" align=\"center\"><span style=\"background-color: #ff0000; color: #ffffff;\"><b>Le mythe de l\u2019amour pulsion<\/b><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify;\">Le deuxi\u00e8me chapitre, <i>Films d\u2019un train<\/i>, semble faire le lien entre la premi\u00e8re et la derni\u00e8re partie du recueil. Le train figure l\u2019espace de l\u2019entre-deux, celui de la rencontre, un moment vacant, c\u2019est \u00e0 dire un espace o\u00f9 le temps se fige, o\u00f9 le particulier s\u2019\u00e9loigne et laisse place au g\u00e9n\u00e9ral\u00a0: les passagers sont nombreux, les vacances se prennent aux m\u00eames moments. Le mot \u00ab\u00a0Films\u00a0\u00bb rappelle, quant \u00e0 lui, l\u2019id\u00e9e d\u00e9j\u00e0 effleur\u00e9e dans la premi\u00e8re partie des st\u00e9r\u00e9otypes. Comme un bovarysme du XX\u00e8me si\u00e8cle, le cin\u00e9ma est devenu l\u2019un des moyens les plus efficaces de porter un discours fonctionnalis\u00e9 sur l\u2019amour, modifiant (comme la litt\u00e9rature avant lui) les repr\u00e9sentations du public. Et les films v\u00e9hiculent souvent des st\u00e9r\u00e9otypes impens\u00e9s, comportements toxiques ou \u00ab\u00a0romantiques\u00a0\u00bb fond\u00e9s sur la violence\u00a0:<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Standard\">\u00ab\u00a0Vision de 4 h du matin un po\u00e8te boit les longs cheveux d\u2019une nymphe aux l\u00e8vres noires aux pupilles troubles qui me ressemble, amours interchangeables cin\u00e9matographiques de bas de r\u00e9sille et d\u2019essuie-glaces dans des voitures vol\u00e9es on roule des cigarettes \u00e9crit des aventures jamais v\u00e9cues, des voyages arr\u00eat\u00e9s\u00a0\u00bb (p. 82).<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Standard\">La deuxi\u00e8me partie voit peu \u00e0 peu d\u2019autres paroles, d\u2019autres voix se lier \u00e0 celle du \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb po\u00e9tique. Ces discours formul\u00e9s par des \u00ab\u00a0elles\u00a0\u00bb viennent g\u00e9n\u00e9raliser l\u2019histoire d\u2019amour v\u00e9cue par la narratrice dans la premi\u00e8re s\u00e9quence. Comme de nouveaux st\u00e9r\u00e9otypes, toujours cin\u00e9matographiques car tr\u00e8s imag\u00e9s, mais cette fois plus r\u00e9alistes, ces discours t\u00e9moignent de faits concrets, tout en postulant un renversement du mythe romantique, son revers pour les femmes :<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify;\">Elles disent,<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Standard\">Nous avons trop aim\u00e9. Et avec cet amour, l\u2019odeur du bois mouill\u00e9 lorsqu\u2019il se fend, le bois trop vert sa s\u00e8ve pleurant les mains rouillant la hanche et les crayons tra\u00e7ant des rivages, des villes nucl\u00e9aires. [\u2026]<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Standard\">Les m\u00e8res qui attendent pr\u00e8s du t\u00e9l\u00e9phone les assiettes \u00e9br\u00e9ch\u00e9es qu\u2019elles vous tendent les regards \u00e9br\u00e9ch\u00e9s sur leurs fils la nourriture \u00e0 mordre morceaux de sucre sur la table et sucre sur le corps aussi, faim de ces jeux de ne rien laisser s\u2019\u00e9teindre les cicatrices racontant le muret la chute \u00e0 v\u00e9lo sur le cr\u00e2ne fragile il en est rest\u00e9 muet les vieilles photos \u00e0 l\u2019habit d\u2019Arlequin les cheveux pouss\u00e9s les cheveux retrouv\u00e9s dans les siphons, courts, longs, blanchis, arrach\u00e9s [\u2026] \/<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Standard\">Elles disent<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify;\">Par cet amour nous avons tout aim\u00e9 (p. 86\/87).<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify;\">Survient aussi la figure des enfants\u00a0: \u00ab\u00a0fils\u00a0\u00bb qu\u2019il faut prot\u00e9ger des pulsions et de la virilit\u00e9 trop appuy\u00e9e des p\u00e8res. Le r\u00e9gime discursif s\u2019ouvre sur une communaut\u00e9 de femmes qui reformulent la violence ressentie et les sacrifices qui leur sont impos\u00e9s. Comme pour renverser l\u2019invisibilisation des femmes dans le couple ou de la maternit\u00e9, la disparition de l\u2019identit\u00e9 personnelle dans un autre, les po\u00e8mes sont de plus en plus longs, ils d\u00e9bordent la forme des textes de la premi\u00e8re partie.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p class=\"Standard\">\n<\/div>\n<div>\n<p class=\"Standard\" align=\"center\"><span style=\"background-color: #ff0000; color: #ffffff;\"><b>Les ba\u00efnes discursives<\/b><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify;\">Le titre de la derni\u00e8re partie du livre, <i>Lieux incertains<\/i>, semble \u00e9voquer un endroit-\u00e9v\u00e9nement o\u00f9, enfin d\u00e9barrass\u00e9e du st\u00e9r\u00e9otype viril, comme du couple traditionnel, la parole f\u00e9minine<\/p>\n<div id=\"attachment_3732\" style=\"width: 230px\" class=\"wp-caption alignright\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-3732\" class=\"size-full wp-image-3732\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/LeperePhoto-Julia-Lisa-Lesourd.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"220\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/LeperePhoto-Julia-Lisa-Lesourd.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/LeperePhoto-Julia-Lisa-Lesourd-150x150.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/LeperePhoto-Julia-Lisa-Lesourd-144x144.jpg 144w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/LeperePhoto-Julia-Lisa-Lesourd-75x75.jpg 75w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/><p id=\"caption-attachment-3732\" class=\"wp-caption-text\">Copyright : Lisa Lesourd<\/p><\/div>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify;\">atteint une forme d\u2019exutoire. Enfin revenues de ce qui pouvait s\u2019apparenter \u00e0 un cauchemar, les paroles continuent de se d\u00e9livrer, de s\u2019ouvrir \u00e0 leur propre porosit\u00e9, pour cr\u00e9er des lieux incertains o\u00f9 se m\u00e9langent les discours. Ces espaces pourraient \u00eatre figur\u00e9s par les ba\u00efnes, un terme gascon relatif aux plages, petit bassins naturels creus\u00e9s par les vagues, qui ne se remarquent qu\u2019\u00e0 mar\u00e9e basse. Les ba\u00efnes concentrent cette id\u00e9e de la porosit\u00e9 abord\u00e9e dans la premi\u00e8re partie. \u00c0 l\u2019image des ba\u00efnes, les discours se rejoignent en un creuset qui s\u2019\u00e9largit progressivement et permet la formulation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e du regard f\u00e9minin. Prolongeant <i>Me Too<\/i>, la parole lib\u00e9r\u00e9e, commune, aide enfin \u00e0 nommer de mani\u00e8re efficace, car structurelle, l\u2019innomm\u00e9 des amours pulsionnels, ces anciens mythes romantiques\u00a0:<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify;\">Elle dit<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Standard\">J\u2019ai connu des hommes pour diviser les heures<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Standard\">J\u2019ai connu des hommes jouissants sans demander et laissant le soleil m\u2019aveugler des hommes qui s\u2019\u00e9tranglaient pour jouer qui me giflaient pour jouer j\u2019ai connu des hommes qui n\u2019aimaient pas me faire l\u2019amour des hommes ensommeill\u00e9s avec de l\u2019ambition des choses \u00e0 faire et des pulsions de mort dans leurs masques de perles les d\u00e9fauts de leurs veines les faisaient se gonfler qui chantaient fort leur crime et appelaient leur m\u00e8re des hommes emprisonn\u00e9s et ils tra\u00e7aient chaque jour de leurs b\u00e2tons un trait apr\u00e8s la femme tu\u00e9e [\u2026] \/<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify;\">Quand je l\u2019ai vu, une lumi\u00e8re artificielle remplissait son visage dans un monde aquatique dont il semblait s\u00e9par\u00e9 (p. 107\/108).<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify;\">Ce qui transperce le visage ici, ce n\u2019est plus la fl\u00e8che de Cupidon, mais la lumi\u00e8re d\u2019un phare. L\u2019identit\u00e9 est per\u00e7ue comme une eau, une ba\u00efne, dans laquelle se d\u00e9posent les couches de tous les impens\u00e9s de l\u2019amour pulsionnel. L\u2019\u00e9criture de Julia Lep\u00e8re devient ainsi plus expressive, plus palpable et plus violente qu\u2019auparavant, car elle se m\u00eale \u00e0 des discours r\u00e9alistes. Le recueil se termine par une opposition entre la fin du monde (th\u00e8me \u00e9cologique) et le renouveau de la place des femmes dans la communaut\u00e9, une forme de victoire am\u00e8re qui ouvre la prochaine s\u00e9quence historique, faite de tous ces lieux incertains \u00e0 venir\u00a0:<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0C\u2019\u00e9tait la fin des temps, la fin du monde, la fin de nous et pourtant, tout \u00e9tait \u00e0 sa place. C\u2019est-\u00e0-dire, seules quelques ombres jouaient encore, seul un cheval gravissait encore la montagne pour trouver le souffle. Nos enfants repartaient du centre des choses, des graines dans les mains nos enfants ranimaient les poissons fluorescents dans leurs filets.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Standard\">Leurs cranes \u00e9taient intacts, leurs dos murailles et entiers, ils portaient des ch\u00e2teaux de verre.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify;\">Notre amour n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9\u00a0\u00bb (p. 128).<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Julia Lep\u00e8re, Par elle se blesse, Flammarion, coll. \u00ab\u00a0Po\u00e9sie\u00a0\u00bb, 26 octobre 2022, 138 pages, 17 \u20ac, ISBN : 978-2-08-029155-4. Second recueil apr\u00e8s Je ressemble \u00e0 une c\u00e9r\u00e9monie, Par elle se blesse est l\u2019occasion pour Julia Lep\u00e8re de creuser encore plus profond\u00e9ment le sillon trac\u00e9 par son premier livre. D\u00e9laissant progressivement le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb et l\u2019histoire personnelle, l\u2019\u00e9criture parvient \u00e0 transfigurer le sentiment amoureux, la brutalit\u00e9 de la condition des femmes dans l\u2019amour, pour prendre un ton plus g\u00e9n\u00e9ral, faire de cette mati\u00e8re v\u00e9cue une mati\u00e8re fondamentalement commune et po\u00e9tique. Cupidon chasseur La premi\u00e8re partie du livre, Fragments de L., introduit trois personnages\u00a0: je (la narratrice), A. et L. qui pr\u00eate son nom \u00e0 cette s\u00e9quence. On comprend vite qu\u2019il s\u2019agit de deux histoires d\u2019amour v\u00e9cues successivement par le personnage f\u00e9minin, deux variations sur le th\u00e8me du couple dysfonctionnel. L\u2019un des deux amants\u00a0: L. est nomm\u00e9 d\u2019apr\u00e8s une lettre qui a l\u2019avantage de pouvoir se lire comme l\u2019homophone de plusieurs mots\u00a0: elle, aile, h\u00e8le, hell. Cette homophonie permet d\u2019\u00e9clairer un peu plus pr\u00e9cis\u00e9ment le titre du recueil\u00a0: Par \u00ab\u00a0elle\u00a0\u00bb se blesse. \u00ab\u00a0Elle\u00a0\u00bb se retrouve ainsi confondu au personnage masculin L.\u00a0: l\u2019\u00e9criture les r\u00e9unit dans une m\u00eame lettre, une histoire commune en travaillant les images de la porosit\u00e9 des corps, comme des identit\u00e9s\u00a0: \u00ab\u00a0Je suis un volet entrouvert, une rayure de b\u00eate o\u00f9 tu t\u2019engouffres\u00a0\u00bb (p. 40). Que ce soit les brumes et l\u2019eau transperc\u00e9es par la lumi\u00e8re d\u2019un phare ou le retour r\u00e9gulier de l\u2019image de la fl\u00e8che (celle de Cupidon ou du chasseur) une grande partie des m\u00e9taphores comprennent cette id\u00e9e de porosit\u00e9 ou de vuln\u00e9rabilit\u00e9 du corps. La lettre L \u00e9voque \u00e9galement l\u2019aile de l\u2019oiseau, proie par excellence du chasseur, non plus ici symbole de libert\u00e9, mais victime violent\u00e9e. L\u2019amour appara\u00eet ainsi comme une r\u00e9surgence modernis\u00e9e de la chasse\u00a0: J\u2019attends qu\u2019il me touche, duvet d\u2019oiseau Qui s\u2019ent\u00eate \u00e0 la branche J\u2019attends que sorte la chouette effraie, je suis Effray\u00e9e d\u2019amour (p. 29). L\u2019histoire d\u2019amour impose au personnage f\u00e9minin de sortir de sa situation initiale de proie pour retenir son amant sur le point de la quitter. L. \u00ab\u00a0c\u2019est pour loup\u00a0\u00bb (Lautr\u00e9amont, p. 50), condense cette part de violence animale qui s\u2019est peu \u00e0 peu civilis\u00e9e par la culture (on passe du loup \u00e0 Lautr\u00e9amont). Le personnage masculin s\u2019emp\u00eache de se montrer vuln\u00e9rable, se force \u00e0 n\u2019\u00e9prouver aucune empathie pour la narratrice, de m\u00eame qu\u2019il la culpabilise de ne pas correspondre \u00e0 ses attentes, d\u2019\u00eatre trop sage\u00a0: \u00ab\u00a0Je te prends sans attendre. Nous roulons dans ce paysage interminable je me fais lisse tu me dis sage j\u2019essaie d\u2019\u00eatre sauvage violente comme elle que j\u2019imagine s\u00e8che et sexuelle je me transforme encore \u00e0 l\u2019aide du vent dans mes cheveux de lunettes de soleil d\u2019un grand chapeau sous et sur mes paupi\u00e8res des barbel\u00e9s du noir cendr\u00e9 je pourrais me percer nous fuyons \u00e0 pr\u00e9sent\u00a0\u00bb (p. 40). Dans cette vision st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e de la relation, le rapprochement intime induit de se blesser contre l\u2019autre, ou de se faire soi-m\u00eame blessante. Dans cette premi\u00e8re partie, l\u2019amour est v\u00e9cu comme un suicide ou un meurtre. A. et L. sont deux faces d\u2019une m\u00eame faillite, celle de l\u2019amour passionnel, clich\u00e9 par excellente de la litt\u00e9rature ou du cin\u00e9ma romantique, mirage aux cons\u00e9quences r\u00e9elles, que les derni\u00e8res ann\u00e9es ont commenc\u00e9 \u00e0 d\u00e9construire, \u00e0 travers des moments comme Me Tooou des n\u00e9ologismes (male gaze, f\u00e9minicides, intersectionnalit\u00e9, mansplaning, etc.) : Sur la rive Je suis entre deux Hommes comme sur un couteau j\u2019efface Tout. Pleine d\u2019eux (p. 51). Le mythe de l\u2019amour pulsion Le deuxi\u00e8me chapitre, Films d\u2019un train, semble faire le lien entre la premi\u00e8re et la derni\u00e8re partie du recueil. Le train figure l\u2019espace de l\u2019entre-deux, celui de la rencontre, un moment vacant, c\u2019est \u00e0 dire un espace o\u00f9 le temps se fige, o\u00f9 le particulier s\u2019\u00e9loigne et laisse place au g\u00e9n\u00e9ral\u00a0: les passagers sont nombreux, les vacances se prennent aux m\u00eames moments. Le mot \u00ab\u00a0Films\u00a0\u00bb rappelle, quant \u00e0 lui, l\u2019id\u00e9e d\u00e9j\u00e0 effleur\u00e9e dans la premi\u00e8re partie des st\u00e9r\u00e9otypes. Comme un bovarysme du XX\u00e8me si\u00e8cle, le cin\u00e9ma est devenu l\u2019un des moyens les plus efficaces de porter un discours fonctionnalis\u00e9 sur l\u2019amour, modifiant (comme la litt\u00e9rature avant lui) les repr\u00e9sentations du public. Et les films v\u00e9hiculent souvent des st\u00e9r\u00e9otypes impens\u00e9s, comportements toxiques ou \u00ab\u00a0romantiques\u00a0\u00bb fond\u00e9s sur la violence\u00a0: \u00ab\u00a0Vision de 4 h du matin un po\u00e8te boit les longs cheveux d\u2019une nymphe aux l\u00e8vres noires aux pupilles troubles qui me ressemble, amours interchangeables cin\u00e9matographiques de bas de r\u00e9sille et d\u2019essuie-glaces dans des voitures vol\u00e9es on roule des cigarettes \u00e9crit des aventures jamais v\u00e9cues, des voyages arr\u00eat\u00e9s\u00a0\u00bb (p. 82). La deuxi\u00e8me partie voit peu \u00e0 peu d\u2019autres paroles, d\u2019autres voix se lier \u00e0 celle du \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb po\u00e9tique. Ces discours formul\u00e9s par des \u00ab\u00a0elles\u00a0\u00bb viennent g\u00e9n\u00e9raliser l\u2019histoire d\u2019amour v\u00e9cue par la narratrice dans la premi\u00e8re s\u00e9quence. Comme de nouveaux st\u00e9r\u00e9otypes, toujours cin\u00e9matographiques car tr\u00e8s imag\u00e9s, mais cette fois plus r\u00e9alistes, ces discours t\u00e9moignent de faits concrets, tout en postulant un renversement du mythe romantique, son revers pour les femmes : Elles disent, Nous avons trop aim\u00e9. Et avec cet amour, l\u2019odeur du bois mouill\u00e9 lorsqu\u2019il se fend, le bois trop vert sa s\u00e8ve pleurant les mains rouillant la hanche et les crayons tra\u00e7ant des rivages, des villes nucl\u00e9aires. [\u2026] Les m\u00e8res qui attendent pr\u00e8s du t\u00e9l\u00e9phone les assiettes \u00e9br\u00e9ch\u00e9es qu\u2019elles vous tendent les regards \u00e9br\u00e9ch\u00e9s sur leurs fils la nourriture \u00e0 mordre morceaux de sucre sur la table et sucre sur le corps aussi, faim de ces jeux de ne rien laisser s\u2019\u00e9teindre les cicatrices racontant le muret la chute \u00e0 v\u00e9lo sur le cr\u00e2ne fragile il en est rest\u00e9 muet les vieilles photos \u00e0 l\u2019habit d\u2019Arlequin les cheveux pouss\u00e9s les cheveux retrouv\u00e9s dans les siphons, courts, longs, blanchis, arrach\u00e9s [\u2026] \/ Elles disent Par cet amour nous avons tout aim\u00e9 (p. 86\/87). Survient aussi la figure des enfants\u00a0: \u00ab\u00a0fils\u00a0\u00bb qu\u2019il faut prot\u00e9ger des pulsions et de la virilit\u00e9 trop appuy\u00e9e des p\u00e8res. Le r\u00e9gime discursif s\u2019ouvre sur une communaut\u00e9 de femmes qui reformulent la violence ressentie et les&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3729,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,2],"tags":[1905,603,1903,1904,212,1008],"class_list":["post-3726","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-une","tag-baines-discursives","tag-germain-tramier","tag-julia-lepere","tag-lepere-lyrisme","tag-poesie-flammarion","tag-poesie-lyrique"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3726","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3726"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3726\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3733,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3726\/revisions\/3733"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/3729"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3726"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3726"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3726"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}