{"id":3735,"date":"2023-02-28T18:43:39","date_gmt":"2023-02-28T17:43:39","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=3735"},"modified":"2023-02-28T19:43:38","modified_gmt":"2023-02-28T18:43:38","slug":"libr-relecture-olivier-apert-le-noir-du-dedans-a-propos-de-la-reedition-de-vladimir-pozner-espagne-premier-amour","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2023\/02\/28\/libr-relecture-olivier-apert-le-noir-du-dedans-a-propos-de-la-reedition-de-vladimir-pozner-espagne-premier-amour\/","title":{"rendered":"[Libr-relecture] Olivier Apert, Le noir du dedans (\u00e0 propos de la r\u00e9\u00e9dition de Vladimir Pozner, Espagne premier amour)"},"content":{"rendered":"<div>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vladimir Pozner, <b><i>Espagne premier amour <\/i><\/b>(1965), \u00e9ditions Julliard, \u00ab\u00a0Collection permanente\u00a0\u00bb, r\u00e9\u00e9dition de f\u00e9vrier 2022, 142 pages, 16 \u20ac, ISBN\u00a0: 978-2-260-05519-8.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a quelque temps, parcourant \u00e0 nouveau <i>Acid Test<\/i> de Tom Wolfe, paru en 1968, je songeais \u00e0 comment la critique litt\u00e9raire l&rsquo;avait \u00e9rig\u00e9 en ma\u00eetre du <i>New Journalism<\/i>, comment encore ce <i>New Journalism <\/i>dans le fond succ\u00e9dait \u00e0 la <i>non fiction novel<\/i>, invent\u00e9e par Truman Capote dans son incomparable chef-d&rsquo;oeuvre, paru en 1965, <i>In cool blood<\/i> \u2013 <i>De sang froid<\/i>. Le premier, Tom Wolfe, affirmait s&rsquo;\u00eatre empar\u00e9 de ce que les romanciers contemporains n\u00e9gligeaient alors : le r\u00e9el, l&rsquo;histoire et cette fa\u00e7on particuli\u00e8re de les rendre pr\u00e9sents par la fiction. Du <i>New Journalism<\/i>, concernant <i>Acid Test<\/i>, les critiques vantaient la facult\u00e9 de ce livre d&rsquo;\u00eatre \u00e0 la fois <b>dedans et dehors<\/b> puisqu&rsquo;en effet Wolfe avait narr\u00e9 l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e underground du \u00ab\u00a0Magic Tour\u00a0\u00bb apr\u00e8s coup \u2013 sur t\u00e9moignage <i>a posteriori<\/i> des acteurs d&rsquo;une \u00e9poque vou\u00e9e \u00e0 dispara\u00eetre. Par le second, Truman Capote, le r\u00e9el, au contraire, \u00e9tait saisi au plus pr\u00e8s, au plus exact des faits puisque Capote resta li\u00e9 \u00e0 Dick et Perry (les assassins de la famille Clutter) jusqu&rsquo;\u00e0 leur pendaison. <i>Non fiction novel<\/i>\u00a0; en traduction litt\u00e9rale\u00a0: roman non fictionnel \u2013 et pourtant roman quand m\u00eame.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>Or, voici qu&rsquo;entre temps, je re\u00e7ois <i>Espagne premier amour<\/i> de Vladimir Pozner et, je ne sais pourquoi, une \u00e9vidence intuitive empoigne ma lecture\u00a0: ne serait-il pas en quelque fa\u00e7on, le pr\u00e9curseur de ces deux conceptions contemporaines qui<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-3739\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/VPozner-1.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/VPozner-1.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/VPozner-1-110x150.jpg 110w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/> boulevers\u00e8rent tant la litt\u00e9rature que le journalisme\u00a0?<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>Faut-il rappeler la parution des <i>Etats d\u00e9sunis <\/i>d\u00e8s 1938, v\u00e9ritable enqu\u00eate sur l&rsquo;\u00e9tat de l&rsquo;Am\u00e9rique du Nord, comme seul le Dos Passos de <i>Manhattan transfert<\/i> sut le mettre en sc\u00e8ne\u00a0? Mais revenons \u00e0 <i>Espagne premier amour<\/i>. Tout \u00e0 la fois <b>dedans &amp; dehors<\/b>, disais-je \u00e0 l&rsquo;instant\u00a0: c&rsquo;est que ce r\u00e9cit, paru en 1965, repose sur une situation, tragique situation, qui se d\u00e9roula en 1939, alors que Pozner est charg\u00e9, avec des moyens d\u00e9risoires, de soulager le quotidien des r\u00e9fugi\u00e9s r\u00e9publicains de la Guerre d&rsquo;Espagne honteusement parqu\u00e9s du c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;Argel\u00e8s-sur-Mer. De cette exp\u00e9rience, de cet engagement, il collecte notes, photographies, t\u00e9moignages que les \u00e9ditions Claire Paulhan publieront opportun\u00e9ment en 2020 sous le titre <i>Un pays de barbel\u00e9s \u2013 <\/i>\u00e0 lire assur\u00e9ment pour mesurer le travail accompli avec <i>Espagne premier amour<\/i>, presque trente ans plus tard.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p><b>Dedans-dehors<\/b>\u00a0: 1939-1965\u00a0: nous pouvons nous demander pourquoi tout ce temps de latence, d&rsquo;incubation a-t-il \u00e9t\u00e9 n\u00e9cessaire\u00a0: c&rsquo;est que l&rsquo;Histoire, <i>a contrario<\/i> de ce qui a pu s&rsquo;\u00e9crire, ne conna\u00eet pas de fin en soi et que Pozner est l\u00e0, toujours au plus pr\u00e8s\u00a0; la d\u00e9route de 1940, avec <i>Deuil en 24 heures<\/i> paru en 1942\u00a0; la Guerre d&rsquo;Alg\u00e9rie, avec <i>le Lieu du supplice<\/i> chez Julliard en 1959.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p><b>Dedans-dehors<\/b>\u00a0: 1939-1965\u00a0: o\u00f9 comment faire entrer le r\u00e9el dans la fiction\u00a0? Ou comment le r\u00e9el peut-il <i>faire effraction <\/i>par l&rsquo;intercession de la fiction\u00a0? Car la force incisive de ce r\u00e9cit r\u00e9side dans le fait qu&rsquo;il repose essentiellement sur l&rsquo;aventure du personnage principal, Pierre (un peintre catalan fran\u00e7ais vivant en Espagne), lui-m\u00eame en qu\u00eate absolue d&rsquo;une femme, Pilar, qu&rsquo;il a soutenue et peut-\u00eatre aim\u00e9e une nuit mais dont \u00e0 la fin nous ignorons si elle n&rsquo;est pas elle-m\u00eame une cr\u00e9ature fictionnelle que <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-3741\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Espagne-premier-amour.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Espagne-premier-amour.jpg 200w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Espagne-premier-amour-100x150.jpg 100w\" sizes=\"auto, (max-width: 200px) 100vw, 200px\" \/>Pierre s&rsquo;est cr\u00e9\u00e9e de toutes pi\u00e8ces afin de narrer cet exode interminable des r\u00e9publicains espagnols vers la terre fran\u00e7aise \u2013 en en faisant du m\u00eame coup la m\u00e9tonymie du r\u00e9cit lui-m\u00eame\u00a0: fiction n\u00e9cessaire pour que le r\u00e9el fasse effraction dans la chair \u2013 tout comme Pierre, persuad\u00e9 <i>au-dedans<\/i> de l&rsquo;existence de Pilar la cherche sans fin <i>au-dehors<\/i>&#8230;<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>Quelques mots sur la t\u00e9nacit\u00e9 de ce r\u00e9cit\u00a0: sa langue\u00a0: sa langue qui traverse le noir, <i>qui voit dans le noir<\/i>, si j&rsquo;ose dire. D\u00e8s les premi\u00e8res pages, Pierre s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 quitter son village de p\u00eacheurs catalans espagnols \u2013 mais c&rsquo;est la nuit et voici comment Pozner nous la donne \u00e0 voir\u00a0:<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>\u00ab\u00a0La nuit d\u00e9vorait tout, \u00e9cumes et galets, sables et vagues\u00a0; \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 d\u2019une terre d\u2019ombre, la M\u00e9diterran\u00e9e \u00e9tait la plus noire des mers.\u00a0Les yeux ne servaient \u00e0 rien. Pierre aurait \u00e9t\u00e9 aveugle qu\u2019il n\u2019aurait pas moins vu. Il attendit avec impatience un \u00e9clair qu\u2019il esp\u00e9rait \u00e9norme et biscornu, pareil aux racines d\u2019un vieil olivier plant\u00e9 dans le ciel, mais d\u2019un \u00e9clat insoutenable et fixant \u00e0 jamais l\u2019image d\u2019un mode violet. Un troisi\u00e8me coup de tonnerre retentit, plus profond, plus vaste que les pr\u00e9c\u00e9dents, mais Pierre ne vit rien, \u00e0 croire qu\u2019il existe en hiver d\u2019invisibles explosions de froid comme il y a en \u00e9t\u00e9 des \u00e9clairs de chaleur silencieux\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>Et c&rsquo;est la longue fuite du peintre sauvage, solitaire, taciturne qui s&rsquo;en va rejoindre le drame collectif, le partager, l&rsquo;\u00e9prouver\u00a0: l&rsquo;exode. Notre drame collectif\u00a0: l&rsquo;exode des r\u00e9publicains espagnols, l&rsquo;exode des Fran\u00e7ais de 1940 et si ce n&rsquo;\u00e9tait incongru de le dire, l&rsquo;exode des ukrainiennes et ukrainiens d&rsquo;aujourd&rsquo;hui m\u00eame &#8211; et toujours, comme en 1939, sous les yeux de Pozner, des femmes, des enfants, des vieillards. Voici comment intemporellement il nous les donne \u00e0 voir\u00a0:<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>\u00ab\u00a0Pierre regarda \u00e0 sa droite. A quelques pas devant lui il aper\u00e7ut une femme qui avait d\u00e9pass\u00e9 la jeunesse. Elle avait des cheveux noirs sous un vaste fichu noir qui lui enveloppait la t\u00eate et les \u00e9paules, formant les plis des v\u00eatements que portent les statues antiques. Dans une main elle tenait une pomme, de l\u2019autre elle serrait les doigts d\u2019un enfant, v\u00eatu de noir, lui aussi. Ils avan\u00e7aient lentement, les yeux par terre, comme si la marche \u00e9tait p\u00e9nible ou la tristesse grande\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-3743\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/DesastresGuerre.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"400\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/DesastresGuerre.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/DesastresGuerre-300x222.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/DesastresGuerre-150x111.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/DesastresGuerre-366x271.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a ici \u00e0 louer le style\u00a0: nul appesantissement, nulle complaisance larmoyante \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la mis\u00e8re ; pas d&rsquo;adverbe portant \u00e0 la surench\u00e8re, nulle m\u00e9taphore excessive et pourtant, pour recourir \u00e0 une expression convenue, il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;une \u00ab\u00a0\u00e9criture \u00e0 l&rsquo;os\u00a0\u00bb parce que le factuel est comme enrob\u00e9 par la tendresse distante du narrateur. De m\u00eame, dans cette travers\u00e9e du noir que la langue donne \u00e0 voir, la r\u00e9f\u00e9rence picturale du peintre Pierre, au fil de cet exode, demeure le Goya des \u00ab\u00a0D\u00e9sastres de la Guerre\u00a0\u00bb\u00a0: l\u00e0 encore, pas de descriptions des atroces et sublimes gravures\u00a0: rien que l&rsquo;\u00e9vocation des titres suffit \u00e0 faire concorder l&rsquo;\u00e9pouvante d&rsquo;hier \u00e0 celle d&rsquo;aujourd&rsquo;hui\u00a0: <i>y no hay remedio<\/i> (il n&rsquo;y a pas de rem\u00e8de)\u00a0; <i>no hay quien les socorra<\/i> (personne pour venir \u00e0 leur secours)\u00a0; <i>para eso habeis nacido\u00a0?<\/i> (\u00eates-vous n\u00e9s pour cela?)\u00a0? Et page 69, Vladimir Pozner conclut\u00a0: \u00ab\u00a0Mieux valait se taire\u00a0\u00bb, ce que je fais pour mieux l&rsquo;entendre.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vladimir Pozner, Espagne premier amour (1965), \u00e9ditions Julliard, \u00ab\u00a0Collection permanente\u00a0\u00bb, r\u00e9\u00e9dition de f\u00e9vrier 2022, 142 pages, 16 \u20ac, ISBN\u00a0: 978-2-260-05519-8. &nbsp; Il y a quelque temps, parcourant \u00e0 nouveau Acid Test de Tom Wolfe, paru en 1968, je songeais \u00e0 comment la critique litt\u00e9raire l&rsquo;avait \u00e9rig\u00e9 en ma\u00eetre du New Journalism, comment encore ce New Journalism dans le fond succ\u00e9dait \u00e0 la non fiction novel, invent\u00e9e par Truman Capote dans son incomparable chef-d&rsquo;oeuvre, paru en 1965, In cool blood \u2013 De sang froid. Le premier, Tom Wolfe, affirmait s&rsquo;\u00eatre empar\u00e9 de ce que les romanciers contemporains n\u00e9gligeaient alors : le r\u00e9el, l&rsquo;histoire et cette fa\u00e7on particuli\u00e8re de les rendre pr\u00e9sents par la fiction. Du New Journalism, concernant Acid Test, les critiques vantaient la facult\u00e9 de ce livre d&rsquo;\u00eatre \u00e0 la fois dedans et dehors puisqu&rsquo;en effet Wolfe avait narr\u00e9 l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e underground du \u00ab\u00a0Magic Tour\u00a0\u00bb apr\u00e8s coup \u2013 sur t\u00e9moignage a posteriori des acteurs d&rsquo;une \u00e9poque vou\u00e9e \u00e0 dispara\u00eetre. Par le second, Truman Capote, le r\u00e9el, au contraire, \u00e9tait saisi au plus pr\u00e8s, au plus exact des faits puisque Capote resta li\u00e9 \u00e0 Dick et Perry (les assassins de la famille Clutter) jusqu&rsquo;\u00e0 leur pendaison. Non fiction novel\u00a0; en traduction litt\u00e9rale\u00a0: roman non fictionnel \u2013 et pourtant roman quand m\u00eame. Or, voici qu&rsquo;entre temps, je re\u00e7ois Espagne premier amour de Vladimir Pozner et, je ne sais pourquoi, une \u00e9vidence intuitive empoigne ma lecture\u00a0: ne serait-il pas en quelque fa\u00e7on, le pr\u00e9curseur de ces deux conceptions contemporaines qui boulevers\u00e8rent tant la litt\u00e9rature que le journalisme\u00a0? Faut-il rappeler la parution des Etats d\u00e9sunis d\u00e8s 1938, v\u00e9ritable enqu\u00eate sur l&rsquo;\u00e9tat de l&rsquo;Am\u00e9rique du Nord, comme seul le Dos Passos de Manhattan transfert sut le mettre en sc\u00e8ne\u00a0? Mais revenons \u00e0 Espagne premier amour. Tout \u00e0 la fois dedans &amp; dehors, disais-je \u00e0 l&rsquo;instant\u00a0: c&rsquo;est que ce r\u00e9cit, paru en 1965, repose sur une situation, tragique situation, qui se d\u00e9roula en 1939, alors que Pozner est charg\u00e9, avec des moyens d\u00e9risoires, de soulager le quotidien des r\u00e9fugi\u00e9s r\u00e9publicains de la Guerre d&rsquo;Espagne honteusement parqu\u00e9s du c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;Argel\u00e8s-sur-Mer. De cette exp\u00e9rience, de cet engagement, il collecte notes, photographies, t\u00e9moignages que les \u00e9ditions Claire Paulhan publieront opportun\u00e9ment en 2020 sous le titre Un pays de barbel\u00e9s \u2013 \u00e0 lire assur\u00e9ment pour mesurer le travail accompli avec Espagne premier amour, presque trente ans plus tard. Dedans-dehors\u00a0: 1939-1965\u00a0: nous pouvons nous demander pourquoi tout ce temps de latence, d&rsquo;incubation a-t-il \u00e9t\u00e9 n\u00e9cessaire\u00a0: c&rsquo;est que l&rsquo;Histoire, a contrario de ce qui a pu s&rsquo;\u00e9crire, ne conna\u00eet pas de fin en soi et que Pozner est l\u00e0, toujours au plus pr\u00e8s\u00a0; la d\u00e9route de 1940, avec Deuil en 24 heures paru en 1942\u00a0; la Guerre d&rsquo;Alg\u00e9rie, avec le Lieu du supplice chez Julliard en 1959. Dedans-dehors\u00a0: 1939-1965\u00a0: o\u00f9 comment faire entrer le r\u00e9el dans la fiction\u00a0? Ou comment le r\u00e9el peut-il faire effraction par l&rsquo;intercession de la fiction\u00a0? Car la force incisive de ce r\u00e9cit r\u00e9side dans le fait qu&rsquo;il repose essentiellement sur l&rsquo;aventure du personnage principal, Pierre (un peintre catalan fran\u00e7ais vivant en Espagne), lui-m\u00eame en qu\u00eate absolue d&rsquo;une femme, Pilar, qu&rsquo;il a soutenue et peut-\u00eatre aim\u00e9e une nuit mais dont \u00e0 la fin nous ignorons si elle n&rsquo;est pas elle-m\u00eame une cr\u00e9ature fictionnelle que Pierre s&rsquo;est cr\u00e9\u00e9e de toutes pi\u00e8ces afin de narrer cet exode interminable des r\u00e9publicains espagnols vers la terre fran\u00e7aise \u2013 en en faisant du m\u00eame coup la m\u00e9tonymie du r\u00e9cit lui-m\u00eame\u00a0: fiction n\u00e9cessaire pour que le r\u00e9el fasse effraction dans la chair \u2013 tout comme Pierre, persuad\u00e9 au-dedans de l&rsquo;existence de Pilar la cherche sans fin au-dehors&#8230; Quelques mots sur la t\u00e9nacit\u00e9 de ce r\u00e9cit\u00a0: sa langue\u00a0: sa langue qui traverse le noir, qui voit dans le noir, si j&rsquo;ose dire. D\u00e8s les premi\u00e8res pages, Pierre s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 quitter son village de p\u00eacheurs catalans espagnols \u2013 mais c&rsquo;est la nuit et voici comment Pozner nous la donne \u00e0 voir\u00a0: \u00ab\u00a0La nuit d\u00e9vorait tout, \u00e9cumes et galets, sables et vagues\u00a0; \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 d\u2019une terre d\u2019ombre, la M\u00e9diterran\u00e9e \u00e9tait la plus noire des mers.\u00a0Les yeux ne servaient \u00e0 rien. Pierre aurait \u00e9t\u00e9 aveugle qu\u2019il n\u2019aurait pas moins vu. Il attendit avec impatience un \u00e9clair qu\u2019il esp\u00e9rait \u00e9norme et biscornu, pareil aux racines d\u2019un vieil olivier plant\u00e9 dans le ciel, mais d\u2019un \u00e9clat insoutenable et fixant \u00e0 jamais l\u2019image d\u2019un mode violet. Un troisi\u00e8me coup de tonnerre retentit, plus profond, plus vaste que les pr\u00e9c\u00e9dents, mais Pierre ne vit rien, \u00e0 croire qu\u2019il existe en hiver d\u2019invisibles explosions de froid comme il y a en \u00e9t\u00e9 des \u00e9clairs de chaleur silencieux\u00a0\u00bb. Et c&rsquo;est la longue fuite du peintre sauvage, solitaire, taciturne qui s&rsquo;en va rejoindre le drame collectif, le partager, l&rsquo;\u00e9prouver\u00a0: l&rsquo;exode. Notre drame collectif\u00a0: l&rsquo;exode des r\u00e9publicains espagnols, l&rsquo;exode des Fran\u00e7ais de 1940 et si ce n&rsquo;\u00e9tait incongru de le dire, l&rsquo;exode des ukrainiennes et ukrainiens d&rsquo;aujourd&rsquo;hui m\u00eame &#8211; et toujours, comme en 1939, sous les yeux de Pozner, des femmes, des enfants, des vieillards. Voici comment intemporellement il nous les donne \u00e0 voir\u00a0: \u00ab\u00a0Pierre regarda \u00e0 sa droite. A quelques pas devant lui il aper\u00e7ut une femme qui avait d\u00e9pass\u00e9 la jeunesse. Elle avait des cheveux noirs sous un vaste fichu noir qui lui enveloppait la t\u00eate et les \u00e9paules, formant les plis des v\u00eatements que portent les statues antiques. Dans une main elle tenait une pomme, de l\u2019autre elle serrait les doigts d\u2019un enfant, v\u00eatu de noir, lui aussi. Ils avan\u00e7aient lentement, les yeux par terre, comme si la marche \u00e9tait p\u00e9nible ou la tristesse grande\u00a0\u00bb. Il y a ici \u00e0 louer le style\u00a0: nul appesantissement, nulle complaisance larmoyante \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la mis\u00e8re ; pas d&rsquo;adverbe portant \u00e0 la surench\u00e8re, nulle m\u00e9taphore excessive et pourtant, pour recourir \u00e0 une expression convenue, il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;une \u00ab\u00a0\u00e9criture \u00e0 l&rsquo;os\u00a0\u00bb parce que le factuel est comme enrob\u00e9 par la tendresse distante du narrateur. De m\u00eame, dans cette travers\u00e9e du noir que la langue donne \u00e0 voir, la r\u00e9f\u00e9rence picturale du peintre Pierre, au fil de cet exode, demeure le Goya des \u00ab\u00a0D\u00e9sastres de la&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3742,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,7,2],"tags":[1910,1907,1911,1912,1427,1908,1909,1906],"class_list":["post-3735","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-livres-recus","category-une","tag-dedans-dehors","tag-editions-julliard","tag-new-journalism","tag-non-fiction-novel","tag-olivier-apert","tag-tom-wolfe","tag-truman-capote","tag-vladimir-pozner"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3735","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3735"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3735\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3744,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3735\/revisions\/3744"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/3742"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3735"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3735"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3735"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}