{"id":4159,"date":"2008-06-09T11:15:43","date_gmt":"2008-06-09T09:15:43","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=4159"},"modified":"2023-06-30T15:28:22","modified_gmt":"2023-06-30T13:28:22","slug":"chronique-yves-buraud-agonie-sous-bois-par-fabrice-thumerel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2008\/06\/09\/chronique-yves-buraud-agonie-sous-bois-par-fabrice-thumerel\/","title":{"rendered":"[Chronique] Yves Buraud, Agonie-sous-Bois, par Fabrice Thumerel"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Yves Buraud, <em><strong>Agonie-sous-Bois<\/strong><\/em>, Al dante, 2008, 128 pages, 17 \u20ac, \u00a0ISBN : 978-2-84761-995-9. [<a href=\"https:\/\/www.lespressesdureel.com\/ouvrage.php?id=6257&amp;menu=0\"><strong>Commander<\/strong><\/a> aux Presses du r\u00e9el pour 8,50 \u20ac]<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">Apr\u00e8s <em><strong>Petit atlas urbain illustr\u00e9 <\/strong><\/em>(Al dante \/ Lignes, 2005), \u00e0 quarante-quatre ans Yves Buraud poursuit son travail de r\u00e9invention du roman en cr\u00e9ant une forme pluridimensionnelle pour rendre compte d\u2019un monde spectacularis\u00e9-mondialis\u00e9.<\/p>\n<p align=\"justify\">\n<p align=\"right\">\u00ab\u00a0Les ma\u00eetres, au lieu de nous policer, nous ont rendus barbares\u00a0\u00bb (Babeuf)<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"justify\"><span style=\"background-color: #ff0000; color: #ffffff;\"><strong>ORNI (Objet R\u00e9flexif Non Identifi\u00e9 \/ Objet Romanesque Non Identifi\u00e9)<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">Cet <em>Objet R\u00e9flexif Non Identifi\u00e9 <\/em>va jusqu\u2019\u00e0 fournir ses outils intellectuels \u2013 sous la forme de deux courtes bibliographies savantes qui sont autant d\u2019invitations \u00e0 poursuivre la r\u00e9flexion (p. 46 et 79) \u2013 comme son <em>mode d\u2019emploi<\/em>. L\u2019explicitation de son titre, tout <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-4165\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2008\/06\/couv-agonie.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"315\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2008\/06\/couv-agonie.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2008\/06\/couv-agonie-210x300.jpg 210w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2008\/06\/couv-agonie-105x150.jpg 105w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>d\u2019abord : \u00ab\u00a0A.-sous-Bois, surnomm\u00e9e par la suite Agonie-sous-Bois par les journalistes en mal de gros titres\u00a0\u00bb (85). Sa d\u00e9finition \/ pr\u00e9sentation, ensuite : \u00ab <em>Agonie-sous-Bois <\/em>se pr\u00e9sente comme une fiction morcel\u00e9e. Ce r\u00e9cit retrace toutes les \u00e9tapes d\u2019une agonie. L\u2019agonie d\u2019un individu non identifi\u00e9, mort visiblement renvers\u00e9 sur la voie publique par un v\u00e9hicule ayant pris la fuite. Parfaitement inconnu de tous les services de police et des gens du quartier, cet anonyme avait pour particularit\u00e9 d\u2019\u00eatre visiblement (la couleur) d\u2019origine \u00e9trang\u00e8re, ce qui d\u00e9clencha dans ce \u00ab\u00a0quartier sensible\u00a0\u00bb une vive pol\u00e9mique entre quelques jeunes rassembl\u00e9s parmi les badauds et les services de police venus secourir celui qu\u2019en l\u2019absence de t\u00e9moins directs la population semblait consid\u00e9rer comme un habitant de leur cit\u00e9 \u00bb\u00a0(6). \u00c0 cette <strong>r\u00e9flexion (m\u00e9ta-)textuelle<\/strong> \u2013 puisque d\u00e9livrant le principe de fonctionnement du texte comme l\u2019imitation de ses caract\u00e9ristiques d\u2019\u00e9criture \u2013 s\u2019ajoutent ces <strong>mises en abyme fictionnelles <\/strong>(D\u00e4llenbach) que sont les deux jeux pratiqu\u00e9s dans la cit\u00e9, le \u00ab\u00a0jeu du commissariat\u00a0\u00bb et le \u00ab\u00a0jeu des cousins\u00a0\u00bb. Un syst\u00e8me de miroitements internes \u2013 au sein m\u00eame du livre comme entre <strong><em>Agonie-sous-Bois <\/em><\/strong>et <em><strong>Petit atlas urbain illustr\u00e9<\/strong><\/em> \u2013 ach\u00e8ve d\u2019en faire un objet autot\u00e9lique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">Cet objet autonme qui offre une double lecture, \u00e0 la fois syntagmatique et paradigmatique, est en fait r\u00e9gi par un mouvement de <strong>d\u00e9territorialisation<\/strong> \/ <strong>territorialisation<\/strong>, un jeu (dans les deux sens du terme) entre r\u00e9el et virtuel, r\u00e9alit\u00e9 et fiction. C\u2019est ainsi qu\u2019abondent les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 notre monde : on y retrouve des citations d\u2019analystes divers, un lexique (\u00ab\u00a0racaille\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0nettoyer au k\u00e4rcher\u00a0\u00bb) et des faits abondamment rapport\u00e9s et comment\u00e9s par les m\u00e9dias en novembre 2005 (sur les \u00e9v\u00e9nements d\u2019Aulnay-sous-Bois, voir ci-dessous le document officiel du Centre d\u2019analyse strat\u00e9gique) ; la loi de <em>solidarit\u00e9 et de renouvellement urbain<\/em> (SRU) est mentionn\u00e9e\u00a0; qui plus est, le rapport du peintre Utrillo \u00e0 la ville d\u2019Aulnay-sous-Bois est attest\u00e9 et la topographie tripartite de la page 20 est conforme \u00e0 celle pr\u00e9sent\u00e9e dans l\u2019<a href=\"https:\/\/strategie.archives-spm.fr\/cas\/system\/files\/cas_violence_web.pdf\"><em>Enqu\u00eate sur les violences urbaines. Comprendre les \u00e9meutes de novembre<\/em> <\/a><em><a href=\"https:\/\/strategie.archives-spm.fr\/cas\/system\/files\/cas_violence_web.pdf\">2005<\/a> <\/em>\u2013 d\u2019o\u00f9 il ressort une assimilation digne d\u2019un autre temps (celui o\u00f9 l\u2019on voyait dans les \u00ab\u00a0classes laborieuses\u00a0\u00bb des<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-4166\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2008\/06\/int-agonie.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"310\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2008\/06\/int-agonie.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2008\/06\/int-agonie-213x300.jpg 213w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2008\/06\/int-agonie-106x150.jpg 106w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/> \u00ab\u00a0classes dangereuses\u00a0\u00bb) : \u00ab\u00a0quartiers populaires\u00a0\u00bb = \u00ab\u00a0quartiers \u00e0 probl\u00e8mes\u00a0\u00bb. Cet ancrage est renforc\u00e9 par un d\u00e9cryptage : la page 59 pr\u00e9cise que le \u00ab\u00a0ministre de la Police\u00a0\u00bb dont il est sans cesse question est en v\u00e9rit\u00e9 \u00ab\u00a0ministre de l\u2019Int\u00e9rieur et de l\u2019Am\u00e9nagement du territoire, \u00e9galement charg\u00e9 des cultes\u00a0\u00bb\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">Cependant, certaines d\u00e9formations-recr\u00e9ations fonctionnent comme des signes de d\u00e9marcation : \u00ab\u00a0Francie\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Lar\u00e9ol\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0groupe URP\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0maire de Beau-Reuilly\u00a0\u00bb dans les Hauts-de-Seine, \u00ab\u00a0Cr\u00e9dit Cultuel\u00a0\u00bb\u2026 Et si l\u2019adjectif \u00ab\u00a0fran\u00e7oise\u00a0\u00bb nous ram\u00e8ne des si\u00e8cles en arri\u00e8re, le titre de \u00ab\u00a0commissaire urbain\u00a0\u00bb, quant \u00e0 lui, nous emm\u00e8ne en Afrique noire \u2013 o\u00f9 il d\u00e9signe le premier magistrat de la cit\u00e9. Ces effets de brouillage aboutissent logiquement \u00e0 un antimonde, o\u00f9 s\u00e9vit un expert en \u00ab\u00a0d\u00e9sordres urbains\u00a0\u00bb nomm\u00e9 Ernst Enberd, s\u2019exerce l\u2019emprise des \u00ab\u00a0indices exon\u00e9rateurs de voisinage\u00a0\u00bb et o\u00f9\u00a0 r\u00e9sonnent les slogans publicitaires en faveur des <em>Cahiers de la s\u00e9curit\u00e9 civile <\/em>: \u00ab\u00a0CSC, nous parlons tous le langage de la s\u00e9curit\u00e9 !\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0CSC, un monde de s\u00e9curit\u00e9 !\u00a0\u00bb (43 et 46)\u2026 Cet univers anti-utopique est mati\u00e8re \u00e0 l\u2019all\u00e9gorie comme au genre de la science-fiction : \u00ab\u00a0Les r\u00e9gions industrielles, d\u00e9velopp\u00e9es et riches du continent am\u00e9ricain se sont regroup\u00e9es \u00e9conomiquement avec l\u2019\u00eele des Chacun-pour-Soi et la montagne de Dallos. [\u2026] Elles sont voisines de l\u2019archipel Pr\u00e9caire et de ses Compagnies carc\u00e9rales [\u2026]\u00a0\u00bb (41) ; \u00ab\u00a0Dans les ann\u00e9es 2010, le physiologiste John Carpenter \u00e9mit l\u2019hypoth\u00e8se que certaines phases de l\u2019agonie humaine pr\u00e9senteraient des caract\u00e9ristiques similaires au sommeil paradoxal\u00a0\u00bb (117).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">De sorte que le lecteur oscille entre <em>fictionnalisation<\/em> et <em>d\u00e9r\u00e9alisation<\/em>, autonomisation fictionnelle (<em><strong>Agonie-sous-Bois <\/strong><\/em>est un <em>autre monde<\/em>, un <em>antimonde<\/em>) et distanciation critique (<em><strong>Agonie<\/strong><\/em>-sous-Bois est un <em>monde autre<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire un <em><strong>Aulnay<\/strong><\/em>-sous-Bois devenu objet d\u2019analyse). Ainsi le territoire buraldien est-il \u00e0 la fois a-gone, agonal et agonique : monde qui, con\u00e7u \u00e0 des fins <em>modernes<\/em>, est celui de la fin des temps urbains (au sens de \u00ab\u00a0civilis\u00e9s\u00a0\u00bb, bien entendu), espace sans fronti\u00e8res o\u00f9 l\u2019angoisse et la mort font partie du jeu social. La territorialisation buraldienne s\u2019effectue par la\u00a0 constitution d\u2019un objet romanesque pluridimensionnel. Lequel s\u2019av\u00e8re transg\u00e9n\u00e9rique, tout d\u2019abord : se pr\u00e9sentant comme un dictionnaire urbain, avec \u00ab\u00a0Liste des abr\u00e9viations\u00a0\u00bb, entr\u00e9es class\u00e9es par ordre alphab\u00e9tique et subdivis\u00e9es en rubriques, d\u00e9finitions, exemples, r\u00e9f\u00e9rences bibliographiques et citations \u2013 vaste mosa\u00efque citationnelle allant de Babeuf \u00e0 Verlaine, en passant par Bachelard, Baudelaire, Boisnard, Daudet, Duhamel, Flaubert, Foucault, Hugo, Jank\u00e9l\u00e9vitch, Jelinek, Nizan, Picabia, Rivarol, Sollers ou Troyat -, <em><strong>Agonie-sous-Bois <\/strong><\/em>est \u00e9galement un <em>dictionnaire des d\u00e9es re\u00e7ues <\/em>qui int\u00e8gre des images stylis\u00e9es (n\u2019oublions pas qu&rsquo;Yves Buraud est affichiste, photographe et plasticien), des analyses et r\u00e9flexions diverses, le texte d\u2019une petite annonce, sayn\u00e8tes, descriptions et micro-r\u00e9cits sur le mod\u00e8le du fait divers\u2026 Cet <em>ORNI <\/em>est encore polyphonique et polytonal, m\u00ealant archa\u00efsmes, argots et parlers officiels (langues journalistiques et scientifiques), pseudo-neutralit\u00e9 et humour, ironie, registres tragique et satirique.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"justify\"><span style=\"background-color: #ff0000; color: #ffffff;\"><strong>Un objet documental po\u00e9tique (ODP)<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">Cet objet qui conjugue r\u00e9flexion et r\u00e9flexivit\u00e9 se caract\u00e9rise \u00e9galement par sa transversalit\u00e9, ressortissant \u00e0 des sph\u00e8res distinctes : sociopolitique, \u00e9conomique, m\u00e9diatique, historique, esth\u00e9tique. C\u2019est que ses mat\u00e9riaux de base ne sont rien moins que les <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft  wp-image-4176\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2008\/06\/documents-poetiques_F.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"328\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2008\/06\/documents-poetiques_F.jpg 201w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2008\/06\/documents-poetiques_F-101x150.jpg 101w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>sociolectes dominants (politique, journalistique, publicitaire) : ces repr\u00e9sentations m\u00e9diatiques us\u00e9es sont reconfigur\u00e9es pour donner de nouvelles formes documentaires. Tel est le type de (re)cr\u00e9ation que <a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/chronique-recherche-a-propos-des-documents-poetiques-de-franck-leibovici\/\">Franck Leibovici<\/a> nomme <em>po\u00e9tique<\/em>\u00a0: le document po\u00e9tique est une <em>technologie intellectuelle <\/em>qui proc\u00e8de au red\u00e9coupage mod\u00e9lis\u00e9 et h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne du r\u00e9el m\u00e9diatiquement uniformis\u00e9 (r\u00e9alit\u00e9 spectaculaire uniforme) ; autrement dit, la transposition des discours et repr\u00e9sentations dominants dans cet autre mode de pr\u00e9sentation qu\u2019est le dictionnaire permet un transfert paradigmatique qui met \u00e0 nu la logique n\u00e9o-lib\u00e9rale. Cette d\u00e9construction \/ restructuration replace le processus \u00e9v\u00e9nementiel (probl\u00e8mes urbains et urbanistiques) dans le processus av\u00e8nementiel du mod\u00e8le ultra-lib\u00e9ral. Mais le retraitement des donn\u00e9es brutes de l\u2019actualit\u00e9 qui d\u00e9bouche sur la cartographie d\u2019un univers totalitaire-s\u00e9curitaire ne constitue qu\u2019un aspect de la dimension critique et cr\u00e9atrice ; l\u2019autre est li\u00e9 au mouvement d\u2019<em>input <\/em>\/ <em>output <\/em>selon lequel les nouveaux usages documentaires vont en retour influer sur l\u2019espace social contemporain. L\u2019activit\u00e9 po\u00e9tique se d\u00e9finit ainsi par le passage de la mod\u00e9lisation (sch\u00e8mes virtuels) \u00e0 l\u2019actualisation (sch\u00e8mes effectifs \u2013 \u00ab\u00a0r\u00e9els\u00a0\u00bb). Par exemple, le concept dominant de \u00ab\u00a0population flottante\u00a0\u00bb en vient \u00e0 d\u00e9signer \u00ab\u00a0de nombreux travailleurs ne repr\u00e9sentant plus un avantage fiscal ou de possibilit\u00e9s d\u2019exon\u00e9ration pour les entreprises\u2026\u00a0\u00bb (p. 89) \u2013 \u00e0 \u00eatre synonyme de \u00ab\u00a0nul\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0z\u00e9ro\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0sous-citoyen\u00a0\u00bb\u2026 Un tel travail po\u00e9tique est un autre moyen, sans doute plus efficace que le n\u00e9o-lyrisme, de r\u00e9aliser le v\u0153u de Jean-Claude Pinson dans son dernier essai,\u00a0 <a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/livre-chronique-jean-claude-pinson-pour-une-poesie-impure\/\"><em>\u00c0 Piatigorsk, sur la po\u00e9sie <\/em><\/a>: que la po\u00e9sie redevienne un paradigme existentiel !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">Nous sommes donc ici aux antipodes du <em>r\u00e9alisme illusionniste <\/em>(Maupassant) : il n\u2019est pas question \u00ab\u00a0d\u2019un texte fictionnel qui tenterait d\u2019exhiber des signes g\u00e9n\u00e9riques du documentaire afin de <em>faire croire <\/em>\u00e0 une parole de v\u00e9rit\u00e9, mais, \u00e0 l\u2019inverse, \u00e0 un texte empruntant des dispositifs fictionnels classiques pour r\u00e9\u00e9noncer des paroles de v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb (<em>Des documents po\u00e9tiques<\/em>, p. 36). Au reste, par la fictionnalisation et l\u2019inventoriage d\u2019une nouvelle r\u00e9alit\u00e9 socio-\u00e9conomique, le roman r\u00e9aliste a r\u00e9ussi une op\u00e9ration de construction et de plus-value symbolique, retirant un b\u00e9n\u00e9fice de sa contribution au d\u00e9chiffrement d\u2019un monde social dans lequel la litt\u00e9rature fait partie des biens culturels valoris\u00e9s. Ici, en revanche, il s\u2019agit d\u2019une op\u00e9ration de r\u00e9sistance \u00e0 la d\u00e9symbolisation ambiante par le d\u00e9montage \/ remontage critique d\u2019un monde devenu fiction.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">Comparons maintenant <strong><em>Agonie-sous-Bois <\/em><\/strong>\u00e0 d\u2019autres formes actuelles traitant des banlieues : les <a href=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/dossier-annie-ernaux-une-oeuvre-de-lentre-deux-5-par-elise-hugueny\/\"><em>journaux ext\u00e9rieurs <\/em><\/a>(<em>ethnotextes<\/em>) d\u2019Annie Ernaux et le r\u00e9cit critique de Pierre Jourde, <em>Carnets d\u2019un voyageur zoulou dans les banlieues en feu <\/em>(Gallimard, 2007). Si, dans les deux cas, le sujet \u00e9crivant appara\u00eet comme transcendantal, celui de cet <em>objet documental<\/em> est lieu d\u2019agencement des flux communicationnels. L\u2019auteur, qui n\u2019est plus source des\u00a0 savoirs, mais, pour recontextualiser l\u2019expression de La Fontaine, <em>d\u00e9positaire infid\u00e8le<\/em> des contenus informatifs et culturels, ne<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-4168\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2008\/06\/couv-jourde-carnet.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"315\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2008\/06\/couv-jourde-carnet.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2008\/06\/couv-jourde-carnet-210x300.jpg 210w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2008\/06\/couv-jourde-carnet-105x150.jpg 105w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/> cherche plus \u00e0 d\u00e9voiler une quelconque v\u00e9rit\u00e9 au moyen de la parodie ou d\u2019une ironie rh\u00e9torique-raisonneuse datant du XVIIIe si\u00e8cle. (Si ironie il y a, elle est objectiv\u00e9e dans le montage critique des mat\u00e9riaux discursifs). Or, c\u2019est dans cette tradition des Lumi\u00e8res que se situe Pierre Jourde dans ses <em>Carnets<\/em>. L\u2019inversion des r\u00f4les (ce sont les habitants de Nubie, \u00ab\u00a0vieille r\u00e9publique d\u2019Afrique\u00a0\u00bb, qui ont maille \u00e0 partir avec des <em>jeunes issus de l\u2019immigration<\/em> \u2013 en l\u2019occurrence, ici, de jeunes Belges surnomm\u00e9s \u00ab\u00a0<em>geubs<\/em>\u00ab\u00a0) permet \u00e0 l\u2019\u00e9crivain de recourir au bon vieux proc\u00e9d\u00e9 du regard \u00e9tranger afin de faire r\u00e9fl\u00e9chir sur l\u2019\u00e9tat de notre bonne vieille France : \u00ab\u00a0Le voyageur ne s\u2019y retrouve pas plus lorsqu\u2019il entend l\u2019expression : <em>jeune des quartiers sensibles<\/em>. Une sensibilit\u00e9 particuli\u00e8re porte-t-elle au viol ? Lynche-t-on les homos par d\u00e9licatesse ? Par susceptibilit\u00e9 ?\u00a0\u00bb (18). Les interrogations faussement na\u00efves ici, le discours rapport\u00e9 ci-dessous n\u2019ont d\u2019autre but que de souligner des paradoxes qui peuvent aller jusqu\u2019\u00e0 l\u2019absurde : \u00ab\u00a0Il faut respecter les diff\u00e9rences et les cultures. Apr\u00e8s tout, si les femmes belges d\u00e9sirent \u00eatre soumises, [\u2026] c\u2019est leur droit. [\u2026] On ne voit pas au nom de quel imp\u00e9rialisme culturel les Nubiens leur refuseraient le droit \u00e0 l\u2019esclavage\u00a0\u00bb (73-74). Le point de vue de Jourde est celui de l\u2019ordre \u2013 narratif et moral. Profond\u00e9ment conservatrice, la perspective adopt\u00e9e est sym\u00e9triquement contraire \u00e0\u00a0 celle d&rsquo;Yves Buraud : il s\u2019agit, non pas de d\u00e9fendre des minorit\u00e9s contre une puissance molaire, mais, au nom du droit et d\u2019un moralisme humaniste, de fustiger la bien-pensance de gauche, d\u2019opposer la responsabilisation \u00e0 la victimisation, la fiert\u00e9 nationale \u00e0 la repentance, et de mettre en garde contre les dangers d\u2019une tol\u00e9rance devenue molle permissivit\u00e9\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">On le voit, les outils fournis par la pens\u00e9e postmoderne ont pris le relais de l\u2019approche moderne \u2013 preuve, s\u2019il en \u00e9tait besoin, que le critique doit sans cesse renouveler son appareillage th\u00e9orique s\u2019il veut se pr\u00e9munir contre ce travers fr\u00e9quent qui consiste \u00e0 fonder son \u00e9valuation sur un horizon litt\u00e9raire et intellectuel d\u00e9pass\u00e9. C\u2019est en ce sens qu\u2019il nous faut relire ce paragraphe synth\u00e9tique des <em>Documents po\u00e9tiques <\/em>: \u00ab\u00a0la question n\u2019est plus celle de la transitivit\u00e9 ou de l\u2019intransitivit\u00e9, de l\u2019autot\u00e9lie ou de la r\u00e9f\u00e9rencialit\u00e9, car les lignes de partage se tracent diff\u00e9remment : le document po\u00e9tique est transitif parce qu\u2019il est actif, c\u2019est-\u00e0-dire travers\u00e9 par des flux d\u2019informations entrant et sortant (<em>inputs<\/em>\u2013<em>outputs<\/em>), il ne cesse de convertir, traduire et reformuler des degr\u00e9s de r\u00e9alit\u00e9 h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes internalis\u00e9s, qu\u2019il r\u00e9externalise ensuite ; parce qu\u2019actif, le document po\u00e9tique est intransitif, c\u2019est-\u00e0-dire <em>irr\u00e9cup\u00e9rable<\/em>\u00a0\u00bb (76).<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"justify\"><span style=\"background-color: #ff0000; color: #ffffff;\"><strong>Agencement critique urbain (ACU)<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">En fin de compte, <em><strong>Agonie-sous-Bois <\/strong><\/em>\u2013 dont les deux bibliographies signal\u00e9es comportent des r\u00e9f\u00e9rences sociologiques \u2013 est un objet documental po\u00e9tique qui produit des effets sociographiques. Telle analyse sur les experts pourrait ainsi fort bien avoir \u00e9t\u00e9 <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-4172\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2008\/06\/couv-nouveau-pouv.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"320\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2008\/06\/couv-nouveau-pouv.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2008\/06\/couv-nouveau-pouv-206x300.jpg 206w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2008\/06\/couv-nouveau-pouv-103x150.jpg 103w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>pr\u00e9lev\u00e9e d\u2019un livre de Bourdieu : \u00a0\u00bb C\u2019est d\u2019abord par leur activit\u00e9 aupr\u00e8s de la presse, des radios et des t\u00e9l\u00e9visions que les experts assurent l\u2019efficience de leur discours. Leur succ\u00e8s aupr\u00e8s des responsables, des \u00e9lus et des journalistes tient beaucoup au mode de pr\u00e9sentation de leurs informations. \u00c0 partir d\u2019un questionnement essentiellement policier, ils d\u00e9livrent des grilles d\u2019analyse simples, carr\u00e9es, qui donnent l\u2019impression d\u2019\u00eatre le fruit d\u2019une longue enqu\u00eate de terrain ou d\u2019une recherche de type universitaire\u00a0\u00bb (45). On y trouve en outre le r\u00e9cit de vie, la perspective historique et l\u2019enqu\u00eate, qui sont pr\u00e9cis\u00e9ment les outils du sociologue. Enfin, il est impossible de ne pas rapprocher ce dictionnaire urbain de l\u2019<em>Ab\u00e9c\u00e9daire critique <\/em>entrepris par un collectif de sociologues sous la direction de Pascal Durand, <em>Les Nouveaux Mots du pouvoir <\/em>(Aden, Bruxelles, 2007), dont l\u2019objectif est de s\u2019appuyer sur une critique du langage et une approche g\u00e9n\u00e9alogique pour d\u00e9voiler la violence symbolique sous-jacente \u00e0 des termes ou cat\u00e9gories aussi connot\u00e9s que \u00ab\u00a0exclus\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0issus de l\u2019immigration\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0jeunes\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0quartier sensible\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0tol\u00e9rance z\u00e9ro\u00a0\u00bb\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">Seulement, <em><strong>Agonie-sous-Bois <\/strong><\/em>est r\u00e9gi par l\u2019invention, et non par l\u2019objectivation : les outils sociologiques sont d\u00e9tourn\u00e9s de leur fonction heuristique premi\u00e8re pour \u00eatre int\u00e9gr\u00e9s dans la fiction. En particulier, le discours savant (lexicographique, m\u00e9dical, historique) est subverti par contamination. Par exemple, le t\u00e9lescopage des discours lexicographique et journalistique peut aboutir \u00e0 une \u00e9criture m\u00e9taphorique aux accents tragiques :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">\u00ab\u00a0<strong>Voir <\/strong>\u00c9galement, gyrophares des forces de police, forces d\u00e9j\u00e0 sur place et se voyant brutalement reprocher d\u2019\u00eatre bien vite intervenues [\u2026].<br \/>\nLe feu du regard de l\u2019inconnu, [\u2026] ses yeux, toupies oculaires qui lancent deux \u00e0 deux des grenades visuelles dans l\u2019espace alentour, [\u2026] regards qui semblent, en une incoordination tr\u00e8s nette des mouvements oculaires, s\u2019orbiter dans le vide. Vide o\u00f9 tournent, tournent, orange, bleus et rouges, les gyrophares des v\u00e9hicules de police\u00a0\u00bb (67-68).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">Plus loin, on retrouve les m\u00eames \u00e9l\u00e9ments pour un point de vue d\u00e9cal\u00e9 qui contraste avec la dramatisation m\u00e9diatique : \u00ab\u00a0Lors d\u2019arrestations ou de simples contr\u00f4les d\u2019identit\u00e9, tous [les banlieusards] participent, sans le savoir, \u00e0 la construction d\u2019une image moderne et color\u00e9e qu\u2019accentue l\u2019\u00e9clat insistant des lumi\u00e8res et des gyrophares des v\u00e9hicules de police, qui tournent, tournent, orange, bleus et rouges\u00a0\u00bb (117). Et lorsque le fait divers convoque le discours m\u00e9dical, on tombe dans l\u2019humour noir : \u00ab L\u2019auteur et quelques t\u00e9moins de la sc\u00e8ne voient dans les difficult\u00e9s \u00e0 se mouvoir du bless\u00e9 un signe avant-coureur de la rigidit\u00e9 cadav\u00e9rique, ce qui, en r\u00e9alit\u00e9, est compl\u00e8tement subjectif et non scientifique. L\u2019association Vivre sa mort t\u00e9moigne du fait que, dans les situations douloureuses de ce type o\u00f9 l\u2019on assiste impuissant \u00e0 la mort d\u2019une personne, l\u2019autosuggestion des t\u00e9moins fonctionne \u00e0 plein [\u2026]\u00a0\u00bb (109). Parfois la fantaisie bascule dans l\u2019absurde, comme dans ce passage o\u00f9 l\u2019entrelacement des isotopies religieuse, artistique et juridique peut se lire comme une critique de l\u2019actuelle confusion axiologique\/id\u00e9ologique : \u00ab\u00a0Un homme, sans permis de conduire et sans convictions religieuses, r\u00eave de construire et de personnaliser un prototype de \u201cvoiture-poignard\u201d, afin de commettre un attentat [\u2026]. Ses juges lui annoncent que son assassinat ne peut en aucun cas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un acte artistique con\u00e7u \u201cpour purifier au moyen de la terreur\u201d [\u2026] \u00bb\u00a0(111).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">Parmi les autres proc\u00e9d\u00e9s litt\u00e9raires notoires, retenons la boucle et la liste, qui transforment les effets de saturation engendr\u00e9s par les m\u00e9dias en leitmotive r\u00e9v\u00e9lateurs, voire en op\u00e9rateurs de fictionnalisation (cf. <em>Des documents po\u00e9tiques<\/em>, p. 69-70). Quant \u00e0 la transcription en pur script, elle traduit la syst\u00e9matisation de l\u2019ordre policier (<em>policrature<\/em>) : \u00ab\u00a0Quelques minutes plus tard, Police Secours arrive. Les assaillants ont d\u00e9guerpi. \u2013 Pr\u00e9fecture, commissariat, antenne de police. [\u2026] \u2013 Contr\u00f4le de police : contr\u00f4le d\u2019identit\u00e9 (papiers, passeport). Descente, interrogatoire, rapport de police\u00a0\u00bb (91).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">Ainsi, dans <em><strong>Agonie-sous-Bois<\/strong><\/em>, l\u2019hypomodalisation apparente est en fait une hypermodalisation qui vient faire imploser l\u2019hyperm\u00e9diatisation dominante.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Yves Buraud, Agonie-sous-Bois, Al dante, 2008, 128 pages, 17 \u20ac, \u00a0ISBN : 978-2-84761-995-9. [Commander aux Presses du r\u00e9el pour 8,50 \u20ac] Apr\u00e8s Petit atlas urbain illustr\u00e9 (Al dante \/ Lignes, 2005), \u00e0 quarante-quatre ans Yves Buraud poursuit son travail de r\u00e9invention du roman en cr\u00e9ant une forme pluridimensionnelle pour rendre compte d\u2019un monde spectacularis\u00e9-mondialis\u00e9. \u00ab\u00a0Les ma\u00eetres, au lieu de nous policer, nous ont rendus barbares\u00a0\u00bb (Babeuf) ORNI (Objet R\u00e9flexif Non Identifi\u00e9 \/ Objet Romanesque Non Identifi\u00e9) Cet Objet R\u00e9flexif Non Identifi\u00e9 va jusqu\u2019\u00e0 fournir ses outils intellectuels \u2013 sous la forme de deux courtes bibliographies savantes qui sont autant d\u2019invitations \u00e0 poursuivre la r\u00e9flexion (p. 46 et 79) \u2013 comme son mode d\u2019emploi. L\u2019explicitation de son titre, tout d\u2019abord : \u00ab\u00a0A.-sous-Bois, surnomm\u00e9e par la suite Agonie-sous-Bois par les journalistes en mal de gros titres\u00a0\u00bb (85). Sa d\u00e9finition \/ pr\u00e9sentation, ensuite : \u00ab Agonie-sous-Bois se pr\u00e9sente comme une fiction morcel\u00e9e. Ce r\u00e9cit retrace toutes les \u00e9tapes d\u2019une agonie. L\u2019agonie d\u2019un individu non identifi\u00e9, mort visiblement renvers\u00e9 sur la voie publique par un v\u00e9hicule ayant pris la fuite. Parfaitement inconnu de tous les services de police et des gens du quartier, cet anonyme avait pour particularit\u00e9 d\u2019\u00eatre visiblement (la couleur) d\u2019origine \u00e9trang\u00e8re, ce qui d\u00e9clencha dans ce \u00ab\u00a0quartier sensible\u00a0\u00bb une vive pol\u00e9mique entre quelques jeunes rassembl\u00e9s parmi les badauds et les services de police venus secourir celui qu\u2019en l\u2019absence de t\u00e9moins directs la population semblait consid\u00e9rer comme un habitant de leur cit\u00e9 \u00bb\u00a0(6). \u00c0 cette r\u00e9flexion (m\u00e9ta-)textuelle \u2013 puisque d\u00e9livrant le principe de fonctionnement du texte comme l\u2019imitation de ses caract\u00e9ristiques d\u2019\u00e9criture \u2013 s\u2019ajoutent ces mises en abyme fictionnelles (D\u00e4llenbach) que sont les deux jeux pratiqu\u00e9s dans la cit\u00e9, le \u00ab\u00a0jeu du commissariat\u00a0\u00bb et le \u00ab\u00a0jeu des cousins\u00a0\u00bb. Un syst\u00e8me de miroitements internes \u2013 au sein m\u00eame du livre comme entre Agonie-sous-Bois et Petit atlas urbain illustr\u00e9 \u2013 ach\u00e8ve d\u2019en faire un objet autot\u00e9lique. Cet objet autonme qui offre une double lecture, \u00e0 la fois syntagmatique et paradigmatique, est en fait r\u00e9gi par un mouvement de d\u00e9territorialisation \/ territorialisation, un jeu (dans les deux sens du terme) entre r\u00e9el et virtuel, r\u00e9alit\u00e9 et fiction. C\u2019est ainsi qu\u2019abondent les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 notre monde : on y retrouve des citations d\u2019analystes divers, un lexique (\u00ab\u00a0racaille\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0nettoyer au k\u00e4rcher\u00a0\u00bb) et des faits abondamment rapport\u00e9s et comment\u00e9s par les m\u00e9dias en novembre 2005 (sur les \u00e9v\u00e9nements d\u2019Aulnay-sous-Bois, voir ci-dessous le document officiel du Centre d\u2019analyse strat\u00e9gique) ; la loi de solidarit\u00e9 et de renouvellement urbain (SRU) est mentionn\u00e9e\u00a0; qui plus est, le rapport du peintre Utrillo \u00e0 la ville d\u2019Aulnay-sous-Bois est attest\u00e9 et la topographie tripartite de la page 20 est conforme \u00e0 celle pr\u00e9sent\u00e9e dans l\u2019Enqu\u00eate sur les violences urbaines. Comprendre les \u00e9meutes de novembre 2005 \u2013 d\u2019o\u00f9 il ressort une assimilation digne d\u2019un autre temps (celui o\u00f9 l\u2019on voyait dans les \u00ab\u00a0classes laborieuses\u00a0\u00bb des \u00ab\u00a0classes dangereuses\u00a0\u00bb) : \u00ab\u00a0quartiers populaires\u00a0\u00bb = \u00ab\u00a0quartiers \u00e0 probl\u00e8mes\u00a0\u00bb. Cet ancrage est renforc\u00e9 par un d\u00e9cryptage : la page 59 pr\u00e9cise que le \u00ab\u00a0ministre de la Police\u00a0\u00bb dont il est sans cesse question est en v\u00e9rit\u00e9 \u00ab\u00a0ministre de l\u2019Int\u00e9rieur et de l\u2019Am\u00e9nagement du territoire, \u00e9galement charg\u00e9 des cultes\u00a0\u00bb\u2026 Cependant, certaines d\u00e9formations-recr\u00e9ations fonctionnent comme des signes de d\u00e9marcation : \u00ab\u00a0Francie\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Lar\u00e9ol\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0groupe URP\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0maire de Beau-Reuilly\u00a0\u00bb dans les Hauts-de-Seine, \u00ab\u00a0Cr\u00e9dit Cultuel\u00a0\u00bb\u2026 Et si l\u2019adjectif \u00ab\u00a0fran\u00e7oise\u00a0\u00bb nous ram\u00e8ne des si\u00e8cles en arri\u00e8re, le titre de \u00ab\u00a0commissaire urbain\u00a0\u00bb, quant \u00e0 lui, nous emm\u00e8ne en Afrique noire \u2013 o\u00f9 il d\u00e9signe le premier magistrat de la cit\u00e9. Ces effets de brouillage aboutissent logiquement \u00e0 un antimonde, o\u00f9 s\u00e9vit un expert en \u00ab\u00a0d\u00e9sordres urbains\u00a0\u00bb nomm\u00e9 Ernst Enberd, s\u2019exerce l\u2019emprise des \u00ab\u00a0indices exon\u00e9rateurs de voisinage\u00a0\u00bb et o\u00f9\u00a0 r\u00e9sonnent les slogans publicitaires en faveur des Cahiers de la s\u00e9curit\u00e9 civile : \u00ab\u00a0CSC, nous parlons tous le langage de la s\u00e9curit\u00e9 !\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0CSC, un monde de s\u00e9curit\u00e9 !\u00a0\u00bb (43 et 46)\u2026 Cet univers anti-utopique est mati\u00e8re \u00e0 l\u2019all\u00e9gorie comme au genre de la science-fiction : \u00ab\u00a0Les r\u00e9gions industrielles, d\u00e9velopp\u00e9es et riches du continent am\u00e9ricain se sont regroup\u00e9es \u00e9conomiquement avec l\u2019\u00eele des Chacun-pour-Soi et la montagne de Dallos. [\u2026] Elles sont voisines de l\u2019archipel Pr\u00e9caire et de ses Compagnies carc\u00e9rales [\u2026]\u00a0\u00bb (41) ; \u00ab\u00a0Dans les ann\u00e9es 2010, le physiologiste John Carpenter \u00e9mit l\u2019hypoth\u00e8se que certaines phases de l\u2019agonie humaine pr\u00e9senteraient des caract\u00e9ristiques similaires au sommeil paradoxal\u00a0\u00bb (117). De sorte que le lecteur oscille entre fictionnalisation et d\u00e9r\u00e9alisation, autonomisation fictionnelle (Agonie-sous-Bois est un autre monde, un antimonde) et distanciation critique (Agonie-sous-Bois est un monde autre, c\u2019est-\u00e0-dire un Aulnay-sous-Bois devenu objet d\u2019analyse). Ainsi le territoire buraldien est-il \u00e0 la fois a-gone, agonal et agonique : monde qui, con\u00e7u \u00e0 des fins modernes, est celui de la fin des temps urbains (au sens de \u00ab\u00a0civilis\u00e9s\u00a0\u00bb, bien entendu), espace sans fronti\u00e8res o\u00f9 l\u2019angoisse et la mort font partie du jeu social. La territorialisation buraldienne s\u2019effectue par la\u00a0 constitution d\u2019un objet romanesque pluridimensionnel. Lequel s\u2019av\u00e8re transg\u00e9n\u00e9rique, tout d\u2019abord : se pr\u00e9sentant comme un dictionnaire urbain, avec \u00ab\u00a0Liste des abr\u00e9viations\u00a0\u00bb, entr\u00e9es class\u00e9es par ordre alphab\u00e9tique et subdivis\u00e9es en rubriques, d\u00e9finitions, exemples, r\u00e9f\u00e9rences bibliographiques et citations \u2013 vaste mosa\u00efque citationnelle allant de Babeuf \u00e0 Verlaine, en passant par Bachelard, Baudelaire, Boisnard, Daudet, Duhamel, Flaubert, Foucault, Hugo, Jank\u00e9l\u00e9vitch, Jelinek, Nizan, Picabia, Rivarol, Sollers ou Troyat -, Agonie-sous-Bois est \u00e9galement un dictionnaire des d\u00e9es re\u00e7ues qui int\u00e8gre des images stylis\u00e9es (n\u2019oublions pas qu&rsquo;Yves Buraud est affichiste, photographe et plasticien), des analyses et r\u00e9flexions diverses, le texte d\u2019une petite annonce, sayn\u00e8tes, descriptions et micro-r\u00e9cits sur le mod\u00e8le du fait divers\u2026 Cet ORNI est encore polyphonique et polytonal, m\u00ealant archa\u00efsmes, argots et parlers officiels (langues journalistiques et scientifiques), pseudo-neutralit\u00e9 et humour, ironie, registres tragique et satirique. Un objet documental po\u00e9tique (ODP) Cet objet qui conjugue r\u00e9flexion et r\u00e9flexivit\u00e9 se caract\u00e9rise \u00e9galement par sa transversalit\u00e9, ressortissant \u00e0 des sph\u00e8res distinctes : sociopolitique, \u00e9conomique, m\u00e9diatique, historique, esth\u00e9tique. C\u2019est que ses mat\u00e9riaux de base ne sont rien moins que les sociolectes dominants (politique, journalistique, publicitaire) : ces repr\u00e9sentations m\u00e9diatiques us\u00e9es sont reconfigur\u00e9es pour donner de nouvelles formes documentaires. Tel est le type de (re)cr\u00e9ation que Franck Leibovici nomme po\u00e9tique\u00a0: le document po\u00e9tique&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":4164,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,7,2],"tags":[110,2051,12,1672,2053,796,60,862,2054,2056,148,2057,2058,2055,1590,2059,2052],"class_list":["post-4159","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-livres-recus","category-une","tag-annie-ernaux","tag-banlieues","tag-fabrice-thumerel","tag-franck-leibovici","tag-ironie","tag-jean-claude-pinson","tag-philippe-boisnard","tag-pierre-bourdieu","tag-pierre-jourde","tag-postmoderne","tag-presses-du-reel-al-dante","tag-realisme","tag-reflexivite","tag-revue-talkie-walkie","tag-roman-critique","tag-sociologie","tag-yves-buraud"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4159","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4159"}],"version-history":[{"count":11,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4159\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4177,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4159\/revisions\/4177"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4164"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4159"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4159"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4159"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}