{"id":4190,"date":"2023-07-05T18:18:19","date_gmt":"2023-07-05T16:18:19","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=4190"},"modified":"2023-07-05T19:48:40","modified_gmt":"2023-07-05T17:48:40","slug":"chronique-francois-crosnier-requiem-des-martyrs-a-propos-de-veronique-bergen-ecume","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2023\/07\/05\/chronique-francois-crosnier-requiem-des-martyrs-a-propos-de-veronique-bergen-ecume\/","title":{"rendered":"[Chronique] Fran\u00e7ois Crosnier, Requiem des martyrs (\u00e0 propos de V\u00e9ronique Bergen, \u00c9cume)"},"content":{"rendered":"<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">V\u00e9ronique Bergen, <strong><em>\u00c9cume<\/em><\/strong>, ONLIT \u00c9ditions, Bruxelles, printemps 2023, 416 pages, 24,99 \u20ac, ISBN\u00a0: 978-2-87560-159-9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">V\u00e9ronique Bergen <em>se lance hardiment sur l\u2019ab\u00eeme<\/em> (Melville, <em>Moby Dick<\/em>, chapitre XXII) avec ce livre \u00ab\u00a0\u00e0 vis\u00e9e mystique et rock\u2019n\u2019roll\u00a0\u00bb, po\u00e8me \u00e9cologique et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. Le projet d\u2019\u00e9criture : \u00ab ode \u00e0 l\u2019oc\u00e9an, aux \u00eatres qui le peuplent (\u2026), lettre d\u2019amour \u00e0 l\u2019une de ses cr\u00e9atures, se double d\u2019une plong\u00e9e introspective incarn\u00e9e par un personnage f\u00e9minin qui interagit avec le narrateur<\/p>\n<div id=\"attachment_4192\" style=\"width: 235px\" class=\"wp-caption alignright\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-4192\" class=\"size-full wp-image-4192\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/IllustrationMD.jpg\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"320\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/IllustrationMD.jpg 225w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/IllustrationMD-211x300.jpg 211w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/IllustrationMD-105x150.jpg 105w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/><p id=\"caption-attachment-4192\" class=\"wp-caption-text\">Illustration de Rockwell Kent pour Moby Dick<\/p><\/div>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">masculin. L\u2019anti-mod\u00e8le de ce projet est \u00e9nonc\u00e9 avec humour :\u00a0les podiums pour po\u00e8tes botox\u00e9s, pour toutous romanceros pass\u00e9s par des ateliers d\u2019\u00e9criture manne de dollars. \u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Formellement, le livre est pr\u00e9sent\u00e9 comme un roman, m\u00eame si quelques passages en versets s\u2019intercalent entre les pages de prose\u00a0: \u00ab\u00a0davantage qu\u2019un livre-amphibie, il me faut inventer un roman vortex\u00a0\u00bb. Le vortex est un tourbillon obtenu lors d\u2019un \u00e9coulement turbulent au voisinage d\u2019un obstacle. Nous formons l\u2019hypoth\u00e8se que l\u2019obstacle, ici, est constitu\u00e9 par le chef-d\u2019\u0153uvre de Melville, contre lequel le pr\u00e9sent texte, dont il constitue une variation, ne finit pas de lutter, tout en en reprenant certains \u00e9l\u00e9ments :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Herman Melville, tu n\u2019as rien compris \u00e0 la complexit\u00e9 des cachalots (\u2026) Dans les filets de ton \u00e9criture, tu n\u2019as remont\u00e9 que des corps morts<br \/>\nMelville \u2026 petit presbyt\u00e9rien, tu es rest\u00e9 captif du jud\u00e9o-christianisme<br \/>\nSalet\u00e9 d\u2019Herman Melville ne t\u2019invite pas dans ma vie<br \/>\nIsma\u00ebl ta vie n\u2019imite pas les pages d\u2019un chef-d\u2019\u0153uvre\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Le narrateur, Isma\u00ebl, parcourt les mers du globe sur son voilier <em>La Mirabelle,<\/em> \u00e0 la recherche de la baleine \u00ab\u00a0Moby Dick\u00a0\u00bb qu\u2019il a pris l\u2019habitude de retrouver chaque ann\u00e9e depuis 20 ans<em>. <\/em>Le p\u00e9riple s\u2019effectue en solitaire ou en compagnie d\u2019Ana\u00efs, une jeune stripteaseuse, travailleuse du sexe masochiste et junkie, laquelle tient un journal dont les pages alternent, dans le livre, avec la voix d\u2019Isma\u00ebl. Si ce dernier, <em>militant lyrique<\/em>, est hant\u00e9 par la destruction de la plan\u00e8te et la mort des baleines, Ana\u00efs est plus joueuse. Elle a connu bien des vicissitudes, abandonn\u00e9e par son p\u00e8re, anorexique, d\u00e9laiss\u00e9e par une m\u00e8re accro aux tranquillisants, viol\u00e9e dans son enfance par l\u2019amant de celle-ci, trouvant son salut dans les substances notamment l\u2019h\u00e9ro\u00efne, mais <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-3911\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/BergenEcume.jpg\" alt=\"\" width=\"210\" height=\"320\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/BergenEcume.jpg 210w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/BergenEcume-197x300.jpg 197w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/BergenEcume-98x150.jpg 98w\" sizes=\"auto, (max-width: 210px) 100vw, 210px\" \/>aussi dans la litt\u00e9rature. Comme la baleine blanche dans le roman de Melville elle fuit, elle aussi, ce pr\u00e9dateur de jadis, \u00ab\u00a0Achab II\u00a0\u00bb. Mais tout en s\u2019y \u00e9tant incrust\u00e9e, elle ren\u00e2cle \u00e0 ce voyage. Capricieuse, instinctive, enfantine (elle ne se s\u00e9pare pas de son doudou), elle ne cesse de s\u2019\u00e9chapper du navire, aux escales, pour rejoindre telle ou telle amante, puis se livrer, avant de supplier Isma\u00ebl de la reprendre \u00e0 bord, \u00e0 ses activit\u00e9s d\u2019<em>escort <\/em>de luxe, <em>soumise sp\u00e9cialis\u00e9e SM, <\/em>\u00e0 Phuket ou ailleurs, dans des sc\u00e8nes d\u00e9crites cr\u00fbment, comme des moments de fantaisies sadiennes o\u00f9 les grands seigneurs des <em>120 journ\u00e9es<\/em> auraient \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9s par leurs \u00e9quivalents contemporains, <em>dealers du p\u00e9trole, pollueurs-massacreurs des \u00e9cosyst\u00e8mes.<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Les 72 chapitres d\u2019<em>\u00c9cume<\/em> forment ainsi une narration fugu\u00e9e, avec les voix altern\u00e9es d\u2019Isma\u00ebl et d\u2019Ana\u00efs. Celle du premier est apocalyptique, centr\u00e9e sur les destructions, les massacres, tenant tout au long du voyage (<em>p\u00e9riple dans l\u2019Atlantique Sud, mirages de l\u2019\u00eele de Sainte-H\u00e9l\u00e8ne, divagations en Namibie, errances dans l\u2019oc\u00e9an Indien<\/em>) un discours de d\u00e9ploration\u00a0: l\u2019homo sapiens, le dernier arriv\u00e9, d\u00e9truit m\u00e9thodiquement le grand \u0153uvre de Ga\u00efa, <em>le terminus pour l\u2019aventure humaine n\u2019est qu\u2019une question de temps<\/em>. Son mode favori est l\u2019invective, principalement \u00e0 l\u2019encontre de l\u2019<em>ennemi jur\u00e9, <\/em>le capitaine Achab\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Tu n\u2019as rien compris \u00e0 la vie, Achab. Tu as engendr\u00e9 des fils \u00e0 qui tu as l\u00e9gu\u00e9 ta rancune, ta malveillance, lesquels ont donn\u00e9 naissance \u00e0 des rejetons sanguinaires (\u2026) tu as propag\u00e9 des l\u00e9gions de descendants, fray\u00e9 la mode de centaines de millions d\u2019Achab qui pullulent de nos jours, d\u00e9truisant la plan\u00e8te.<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ana\u00efs, en revanche, fille au nom de parfum Cacharel, s\u2019attache \u00e0 la <em>remont\u00e9e de sensations infantiles, <\/em>son journal <em>rel\u00e8ve du d\u00e9p\u00f4t clandestin, du d\u00e9potoir pour souvenirs, <\/em>il exorcise les r\u00e9miniscences des s\u00e9vices v\u00e9cus dans l\u2019enfance, des soi-disant <em>secrets orphiques<\/em> r\u00e9v\u00e9l\u00e9s par le pr\u00e9dateur, Roi des Aulnes, ou plus exactement, comme le rappelle l\u2019autrice, des Elfes. Elle y place ce qu\u2019elle appelle son <em>\u0153uvre onirique, <\/em>ses<em> romans-r\u00eaves.<\/em> Dans les chapitres consacr\u00e9s \u00e0 cette cr\u00e9ature de papier, inconnue chez Melville, V\u00e9ronique Bergen introduit de nombreuses r\u00e9f\u00e9rences qu\u2019on peut supposer autobiographiques, notamment une r\u00e9jouissante topographie de Bruxelles et de ses environs, de ses \u00ab\u00a0faux coins\u00a0\u00bb, maisons formant un museau en triangle dont elle fournit une liste non exhaustive, tout en plaignant le <em>pauvre lecteur, surtout s\u2019il n\u2019est pas bruxellois, de se farcir cette page. Mais il a tout le loisir de la sauter. De cracher des glaviots qui en effacent les lettres.<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00c0 l\u2019instar des baleines, l\u2019autrice est aussi <em>ludique, fac\u00e9tieuse<\/em>, et \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019\u00e9pisodes angoissants, le Journal d\u2019Ana\u00efs ne manque pas, \u00e0 l\u2019occasion, d\u2019humour\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Pauvres lecteurs qui veulent nager avec Moby Dick et qui font trempette avec une escort qui se prend pour la Nana de Zola du XXIe si\u00e8cle<br \/>\norgasmes hydrocarbur\u00e9s<br \/>\nQu\u2019on leur donne des giclures de gaz, de m\u00e9thane et d\u2019\u00e9thane au petit d\u00e9jeuner, de propane, d\u2019hexane et de butane pour le d\u00eener\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Rel\u00e8ve \u00e9galement de cet humour le caract\u00e8re franchement composite des th\u00e8mes abord\u00e9s parall\u00e8lement au th\u00e8me principal. Le<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-4198\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/Bergen_Portrait.jpg\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"340\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/Bergen_Portrait.jpg 225w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/Bergen_Portrait-199x300.jpg 199w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/Bergen_Portrait-99x150.jpg 99w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/> lecteur passe en effet de la mythologie scandinave \u00e0 la conqu\u00eate spatiale, des r\u00e9flexions sur le transhumanisme \u00e0 l\u2019histoire de la cr\u00e9ation d\u2019Isra\u00ebl. Satur\u00e9 de r\u00e9f\u00e9rences parfois allusives, le r\u00e9cit est tr\u00e8s inform\u00e9, que ce soit sur le plan de la biologie marine, de la culture pop, de la litt\u00e9rature, de la pr\u00e9histoire des camps de concentration en Afrique du Sud et en Namibie, du g\u00e9nocide des Hereros et des Namas en 1904-1908. Se dessine ici un panth\u00e9on personnel\u00a0: Ana\u00efs Nin, Artaud, Marianne Faithfull, Jean de Breteuil, Jim Morrison, Gris\u00e9lidis R\u00e9al (au passage, un \u00e9loge de la prostitution\u00a0: <em>une soci\u00e9t\u00e9 totalement priv\u00e9e de nous, soumise \u00e0 l\u2019\u00e9radication des fleurs de bordel, coulerait plus vite que le Titanic). <\/em>Et naturellement, en accord avec le th\u00e8me principal, Donna Haraway et Vinciane Despret dont <em>l\u2019Autobiographie d\u2019un poulpe<\/em> est \u00e9voqu\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Le chapitre <em>Absalom<\/em> nous semble m\u00e9riter une attention particuli\u00e8re, car il surgit au centre du livre\u00a0sans lien explicite avec ce qui le pr\u00e9c\u00e8de ou le suit, sinon le fait qu\u2019<em>Isma\u00ebl est un fils du d\u00e9sert \u00e9gar\u00e9 sur la mer <\/em>: il s\u2019agit, relay\u00e9 par la voix de ce dernier, d\u2019un discours tr\u00e8s \u00e9mouvant sur \u2013 et dans cet ordre \u2013 le r\u00eave sioniste et le premier Kibboutz (Degania), l\u2019histoire de la cr\u00e9ation d\u2019Isra\u00ebl et les conflits qui en d\u00e9coulent, l\u2019insurrection du ghetto de Varsovie et la r\u00e9sistance juive en Europe. \u00c9nigmatique, t\u00e9moignant d\u2019une \u00e9vidente sympathie pour les foyers la\u00efcs du juda\u00efsme, cette partie pourrait bien constituer, avec <em>Moby Dick, <\/em>la matrice de l\u2019\u0153uvre qui distille par ailleurs, de mani\u00e8re discr\u00e8te, des r\u00e9f\u00e9rences au monde Juif\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Massada aquatique\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Je devrais dire adieu \u00e0 la longue tradition interpr\u00e9tative dont nous avons h\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb \u2026<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Enfin, ce <em>tableau catastrophique de notre plan\u00e8te au XXIe si\u00e8cle<\/em> est soutenu par une conviction fortement exprim\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0la propension de l\u2019Occident \u00e0 idol\u00e2trer les grands transgresseurs, \u00e0 voir dans Faust, en ta personne [Achab], l\u2019incarnation de l\u2019homme qui s\u2019affranchit des dieux, des lois du monde, fut notre plus grande faiblesse (\u2026) Prom\u00e9th\u00e9e, Faust, de pauvres types qui, par une aberration de l\u2019esprit, ont incarn\u00e9 des figures h\u00e9ro\u00efques, en guerre contre la finitude humaine.\u00a0\u00bb<\/p>\n<div id=\"attachment_4194\" style=\"width: 550px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-4194\" class=\"size-full wp-image-4194\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/Ville-fantome.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"370\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/Ville-fantome.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/Ville-fantome-300x206.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/Ville-fantome-150x103.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/Ville-fantome-366x251.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><p id=\"caption-attachment-4194\" class=\"wp-caption-text\">Ville-fant\u00f4me de Kolmanskop, Namibie<\/p><\/div>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Au terme d\u2019une lecture haletante, un peu submerg\u00e9 par les r\u00e9f\u00e9rences et les d\u00e9rives d\u2019un th\u00e8me \u00e0 l\u2019autre, le lecteur h\u00e9site finalement \u00e0 caract\u00e9riser ce livre. D\u00e9ploration de l\u2019\u00e9poque et de son <em>nouveau cat\u00e9chisme<\/em>, requiem pour les c\u00e9tac\u00e9s martyrs, cri de rage, cours de biologie marine, catalogue de toutes les catastrophes \u00e9cologiques des deux derniers si\u00e8cles, manifeste en faveur d\u2019une r\u00e9volte de Ga\u00efa \u2026 Il me semble toutefois plus int\u00e9ressant de le resituer dans la perspective d\u2019une tradition litt\u00e9raire bien \u00e9tablie, celle du voyage all\u00e9gorique qui, de Rabelais aux <em>Voyages extraordinaires en Translacanie<\/em> de Fran\u00e7ois Perrier en passant par Bunyan et le Jarry de <em>Faustroll (<\/em>pour citer des exemples extr\u00eames), prend pr\u00e9texte d\u2019un d\u00e9placement fictionnel dans l\u2019espace pour affirmer des positions intellectuelles ou spirituelles.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Plus subtilement, le lecteur attentif peut rep\u00e9rer au d\u00e9tour d\u2019un chapitre la voix en nom propre de l\u2019autrice, ayant \u00f4t\u00e9 le masque d\u2019Isma\u00ebl ou d\u2019Ana\u00efs\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Pas la peine de te rallier \u00e0 la mode us\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 la corde des po\u00e8tes du XXIe si\u00e8cle, \u00e9criture \u00e9clat\u00e9e parataxe, agencement typographique qui se croit r\u00e9volutionnaire, appositions sans ponctuation ni verbe \/ dispositifs us\u00e9s<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">La litt\u00e9rature, les arts pensent vivre alors qu\u2019ils sont morts depuis quelques d\u00e9cennies\u00a0; le paysage des Lettres sauvages, c\u2019est comme la banquise, il fond. Les Lettres domestiqu\u00e9es, pondues par des \u00e9crivains d\u2019\u00e9levage se portent par contre fort bien.\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>V\u00e9ronique Bergen, \u00c9cume, ONLIT \u00c9ditions, Bruxelles, printemps 2023, 416 pages, 24,99 \u20ac, ISBN\u00a0: 978-2-87560-159-9. &nbsp; V\u00e9ronique Bergen se lance hardiment sur l\u2019ab\u00eeme (Melville, Moby Dick, chapitre XXII) avec ce livre \u00ab\u00a0\u00e0 vis\u00e9e mystique et rock\u2019n\u2019roll\u00a0\u00bb, po\u00e8me \u00e9cologique et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. Le projet d\u2019\u00e9criture : \u00ab ode \u00e0 l\u2019oc\u00e9an, aux \u00eatres qui le peuplent (\u2026), lettre d\u2019amour \u00e0 l\u2019une de ses cr\u00e9atures, se double d\u2019une plong\u00e9e introspective incarn\u00e9e par un personnage f\u00e9minin qui interagit avec le narrateur masculin. L\u2019anti-mod\u00e8le de ce projet est \u00e9nonc\u00e9 avec humour :\u00a0les podiums pour po\u00e8tes botox\u00e9s, pour toutous romanceros pass\u00e9s par des ateliers d\u2019\u00e9criture manne de dollars. \u00bb Formellement, le livre est pr\u00e9sent\u00e9 comme un roman, m\u00eame si quelques passages en versets s\u2019intercalent entre les pages de prose\u00a0: \u00ab\u00a0davantage qu\u2019un livre-amphibie, il me faut inventer un roman vortex\u00a0\u00bb. Le vortex est un tourbillon obtenu lors d\u2019un \u00e9coulement turbulent au voisinage d\u2019un obstacle. Nous formons l\u2019hypoth\u00e8se que l\u2019obstacle, ici, est constitu\u00e9 par le chef-d\u2019\u0153uvre de Melville, contre lequel le pr\u00e9sent texte, dont il constitue une variation, ne finit pas de lutter, tout en en reprenant certains \u00e9l\u00e9ments : \u00ab\u00a0Herman Melville, tu n\u2019as rien compris \u00e0 la complexit\u00e9 des cachalots (\u2026) Dans les filets de ton \u00e9criture, tu n\u2019as remont\u00e9 que des corps morts Melville \u2026 petit presbyt\u00e9rien, tu es rest\u00e9 captif du jud\u00e9o-christianisme Salet\u00e9 d\u2019Herman Melville ne t\u2019invite pas dans ma vie Isma\u00ebl ta vie n\u2019imite pas les pages d\u2019un chef-d\u2019\u0153uvre\u00a0\u00bb Le narrateur, Isma\u00ebl, parcourt les mers du globe sur son voilier La Mirabelle, \u00e0 la recherche de la baleine \u00ab\u00a0Moby Dick\u00a0\u00bb qu\u2019il a pris l\u2019habitude de retrouver chaque ann\u00e9e depuis 20 ans. Le p\u00e9riple s\u2019effectue en solitaire ou en compagnie d\u2019Ana\u00efs, une jeune stripteaseuse, travailleuse du sexe masochiste et junkie, laquelle tient un journal dont les pages alternent, dans le livre, avec la voix d\u2019Isma\u00ebl. Si ce dernier, militant lyrique, est hant\u00e9 par la destruction de la plan\u00e8te et la mort des baleines, Ana\u00efs est plus joueuse. Elle a connu bien des vicissitudes, abandonn\u00e9e par son p\u00e8re, anorexique, d\u00e9laiss\u00e9e par une m\u00e8re accro aux tranquillisants, viol\u00e9e dans son enfance par l\u2019amant de celle-ci, trouvant son salut dans les substances notamment l\u2019h\u00e9ro\u00efne, mais aussi dans la litt\u00e9rature. Comme la baleine blanche dans le roman de Melville elle fuit, elle aussi, ce pr\u00e9dateur de jadis, \u00ab\u00a0Achab II\u00a0\u00bb. Mais tout en s\u2019y \u00e9tant incrust\u00e9e, elle ren\u00e2cle \u00e0 ce voyage. Capricieuse, instinctive, enfantine (elle ne se s\u00e9pare pas de son doudou), elle ne cesse de s\u2019\u00e9chapper du navire, aux escales, pour rejoindre telle ou telle amante, puis se livrer, avant de supplier Isma\u00ebl de la reprendre \u00e0 bord, \u00e0 ses activit\u00e9s d\u2019escort de luxe, soumise sp\u00e9cialis\u00e9e SM, \u00e0 Phuket ou ailleurs, dans des sc\u00e8nes d\u00e9crites cr\u00fbment, comme des moments de fantaisies sadiennes o\u00f9 les grands seigneurs des 120 journ\u00e9es auraient \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9s par leurs \u00e9quivalents contemporains, dealers du p\u00e9trole, pollueurs-massacreurs des \u00e9cosyst\u00e8mes. Les 72 chapitres d\u2019\u00c9cume forment ainsi une narration fugu\u00e9e, avec les voix altern\u00e9es d\u2019Isma\u00ebl et d\u2019Ana\u00efs. Celle du premier est apocalyptique, centr\u00e9e sur les destructions, les massacres, tenant tout au long du voyage (p\u00e9riple dans l\u2019Atlantique Sud, mirages de l\u2019\u00eele de Sainte-H\u00e9l\u00e8ne, divagations en Namibie, errances dans l\u2019oc\u00e9an Indien) un discours de d\u00e9ploration\u00a0: l\u2019homo sapiens, le dernier arriv\u00e9, d\u00e9truit m\u00e9thodiquement le grand \u0153uvre de Ga\u00efa, le terminus pour l\u2019aventure humaine n\u2019est qu\u2019une question de temps. Son mode favori est l\u2019invective, principalement \u00e0 l\u2019encontre de l\u2019ennemi jur\u00e9, le capitaine Achab\u00a0: \u00ab\u00a0Tu n\u2019as rien compris \u00e0 la vie, Achab. Tu as engendr\u00e9 des fils \u00e0 qui tu as l\u00e9gu\u00e9 ta rancune, ta malveillance, lesquels ont donn\u00e9 naissance \u00e0 des rejetons sanguinaires (\u2026) tu as propag\u00e9 des l\u00e9gions de descendants, fray\u00e9 la mode de centaines de millions d\u2019Achab qui pullulent de nos jours, d\u00e9truisant la plan\u00e8te.\u00a0\u00bb Ana\u00efs, en revanche, fille au nom de parfum Cacharel, s\u2019attache \u00e0 la remont\u00e9e de sensations infantiles, son journal rel\u00e8ve du d\u00e9p\u00f4t clandestin, du d\u00e9potoir pour souvenirs, il exorcise les r\u00e9miniscences des s\u00e9vices v\u00e9cus dans l\u2019enfance, des soi-disant secrets orphiques r\u00e9v\u00e9l\u00e9s par le pr\u00e9dateur, Roi des Aulnes, ou plus exactement, comme le rappelle l\u2019autrice, des Elfes. Elle y place ce qu\u2019elle appelle son \u0153uvre onirique, ses romans-r\u00eaves. Dans les chapitres consacr\u00e9s \u00e0 cette cr\u00e9ature de papier, inconnue chez Melville, V\u00e9ronique Bergen introduit de nombreuses r\u00e9f\u00e9rences qu\u2019on peut supposer autobiographiques, notamment une r\u00e9jouissante topographie de Bruxelles et de ses environs, de ses \u00ab\u00a0faux coins\u00a0\u00bb, maisons formant un museau en triangle dont elle fournit une liste non exhaustive, tout en plaignant le pauvre lecteur, surtout s\u2019il n\u2019est pas bruxellois, de se farcir cette page. Mais il a tout le loisir de la sauter. De cracher des glaviots qui en effacent les lettres. \u00c0 l\u2019instar des baleines, l\u2019autrice est aussi ludique, fac\u00e9tieuse, et \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019\u00e9pisodes angoissants, le Journal d\u2019Ana\u00efs ne manque pas, \u00e0 l\u2019occasion, d\u2019humour\u00a0: \u00ab\u00a0Pauvres lecteurs qui veulent nager avec Moby Dick et qui font trempette avec une escort qui se prend pour la Nana de Zola du XXIe si\u00e8cle orgasmes hydrocarbur\u00e9s Qu\u2019on leur donne des giclures de gaz, de m\u00e9thane et d\u2019\u00e9thane au petit d\u00e9jeuner, de propane, d\u2019hexane et de butane pour le d\u00eener\u00a0\u00bb Rel\u00e8ve \u00e9galement de cet humour le caract\u00e8re franchement composite des th\u00e8mes abord\u00e9s parall\u00e8lement au th\u00e8me principal. Le lecteur passe en effet de la mythologie scandinave \u00e0 la conqu\u00eate spatiale, des r\u00e9flexions sur le transhumanisme \u00e0 l\u2019histoire de la cr\u00e9ation d\u2019Isra\u00ebl. Satur\u00e9 de r\u00e9f\u00e9rences parfois allusives, le r\u00e9cit est tr\u00e8s inform\u00e9, que ce soit sur le plan de la biologie marine, de la culture pop, de la litt\u00e9rature, de la pr\u00e9histoire des camps de concentration en Afrique du Sud et en Namibie, du g\u00e9nocide des Hereros et des Namas en 1904-1908. Se dessine ici un panth\u00e9on personnel\u00a0: Ana\u00efs Nin, Artaud, Marianne Faithfull, Jean de Breteuil, Jim Morrison, Gris\u00e9lidis R\u00e9al (au passage, un \u00e9loge de la prostitution\u00a0: une soci\u00e9t\u00e9 totalement priv\u00e9e de nous, soumise \u00e0 l\u2019\u00e9radication des fleurs de bordel, coulerait plus vite que le Titanic). Et naturellement, en accord avec le th\u00e8me principal, Donna Haraway et Vinciane Despret dont l\u2019Autobiographie d\u2019un poulpe est \u00e9voqu\u00e9e. 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