{"id":4358,"date":"2023-09-07T16:20:23","date_gmt":"2023-09-07T14:20:23","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=4358"},"modified":"2023-09-07T16:21:46","modified_gmt":"2023-09-07T14:21:46","slug":"libr-retour-marie-josee-desvignes-a-propos-de-marion-grebert-traverser-linvisible-enigmes-figuratives-de-francesca-woodman-et-vivian-maier-editions-latelier-contemporain","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2023\/09\/07\/libr-retour-marie-josee-desvignes-a-propos-de-marion-grebert-traverser-linvisible-enigmes-figuratives-de-francesca-woodman-et-vivian-maier-editions-latelier-contemporain\/","title":{"rendered":"[Libr-retour] Marie-Jos\u00e9e Desvignes, \u00e0 propos de Marion Gr\u00e9bert, Traverser l\u2019invisible. Enigmes figuratives de Francesca Woodman et Vivian Maier, \u00e9ditions L\u2019Atelier contemporain"},"content":{"rendered":"<div>\n<p class=\"Textbody\" style=\"text-align: justify;\">Marion Gr\u00e9bert, <span class=\"StrongEmphasis\"><i>Traverser l\u2019invisible.<\/i><\/span><i> <span class=\"StrongEmphasis\">Enigmes figuratives de Francesca Woodman et Vivian Maier<\/span><\/i>, \u00e9ditions L\u2019Atelier contemporain, octobre 2022, 256 pages, 25 \u20ac, ISBN\u00a0: 978-2-85035-84-9.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Textbody\">\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Textbody\">Les femmes, pendant des mill\u00e9naires, ont fait l\u2019objet de figurations pour et par les hommes, principalement prises pour mod\u00e8les d\u2019un peintre ou d\u2019un photographe. En ce d\u00e9but de vingti\u00e8me si\u00e8cle, on ne retenait encore de leur \u00ab pr\u00e9sence \u00bb dans les tableaux par exemple, que l\u2019image qu\u2019elles montraient, souvent m\u00e9lancoliques ou de dos, \u00e0 la fen\u00eatre, \u00ab r\u00eavant \u00e0 des vies moins douloureuses et plus excitantes \u00bb. Alors qu\u2019elles sont beaucoup repr\u00e9sent\u00e9es, on ne sait rien de leur existence r\u00e9elle. L\u2019invisibilit\u00e9 des femmes tenait \u00e0 leur \u00e9viction des sph\u00e8res du pouvoir. L\u2019av\u00e8nement de la photographie et celui de l\u2019autoportrait ont impuls\u00e9 une prise de conscience nouvelle chez les femmes. Tr\u00e8s rapidement, beaucoup de femmes de la bourgeoisie europ\u00e9enne, dans la m\u00eame p\u00e9riode, s\u2019\u00e9quipent rapidement d\u2019appareils photos et de chambres noires. Cependant qu\u2019\u0153uvrant pour leur visibilit\u00e9 par l\u2019image, les femmes pouvaient donc bien \u00eatre autrices, mais n\u2019ayant pas droit de vote, la citoyennet\u00e9 leur \u00e9taient refus\u00e9e. Elles demeuraient toujours, \u00e0 la fois existantes et inexistantes. Et cette inexistence s\u2019exprime dans la repr\u00e9sentation que feront de leur corps, \u00e0 la fois nu et cach\u00e9, expos\u00e9 et camoufl\u00e9, visage parfois dissimul\u00e9, les photographes Vivian Maier et Francesca Woodman.<\/p>\n<div id=\"attachment_4362\" style=\"width: 550px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-4362\" class=\"wp-image-4362 size-full\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Woodmann_danse.png\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"540\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Woodmann_danse.png 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Woodmann_danse-300x300.png 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Woodmann_danse-150x150.png 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Woodmann_danse-144x144.png 144w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Woodmann_danse-366x366.png 366w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Woodmann_danse-75x75.png 75w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><p id=\"caption-attachment-4362\" class=\"wp-caption-text\">\u00a9 Francesca Woodman<\/p><\/div>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Textbody\">En entrant dans le sanctuaire de l\u2019autrice, pench\u00e9e sur les \u0153uvres de ces femmes qui ont fait le choix de passer de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019objectif tout en en \u00e9tant le mod\u00e8le, nous p\u00e9n\u00e9trons au c\u0153ur de la notion d\u2019 \u00ab\u00a0invisibilit\u00e9 des femmes\u00a0\u00bb et de leurs voix singuli\u00e8res. Il sera question de celle d\u2019Emily Dickinson, per\u00e7ue \u00ab\u00a0dans un souffle\u00a0\u00bb, celle de Vivian Maier, la nourrice, qui a laiss\u00e9 derri\u00e8re elle des centaines de milliers de photographies non d\u00e9velopp\u00e9es, celle de Francesca Woodman, qui s\u2019est photographi\u00e9e durant dix ans, de treize \u00e0 vingt-deux ans avant de se suicider.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Textbody\"><em><b>Traverser l\u2019invisible<\/b><\/em> propose une lecture sensible et fascinante de l\u2019\u00e9veil de ces femmes photographes sur la repr\u00e9sentation du f\u00e9minin, et ce faisant, Marion Gr\u00e9bert s\u2019emploie \u00e0 valoriser en particulier le travail de deux photographes qui ont inscrit la <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-4363\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Grebert_Atelier.jpg\" alt=\"\" width=\"210\" height=\"270\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Grebert_Atelier.jpg 210w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Grebert_Atelier-117x150.jpg 117w\" sizes=\"auto, (max-width: 210px) 100vw, 210px\" \/>disparition en creux dans leurs cr\u00e9ations-r\u00e9v\u00e9lations de leur corps de femmes, et ce qui frappe, par l\u2019interm\u00e9diaire de l\u2019autoportrait.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Textbody\">Insistant sur l\u2019ambivalence de leur pratique \u00e0 un moment d\u2019\u00e9piphanie, de prise de conscience de cette invisibilit\u00e9 visible, de cette visibilit\u00e9 dans l\u2019ombre, elle raconte comment Vivian Maier et Francesca Woodman ont fix\u00e9 leur corps de femme, \u00e0 la suite de celles qui ne furent que des mod\u00e8les, et leur inscription tangible dans le temps et l\u2019espace tout en se tenant \u00e0 l\u2019\u00e9cart. Leur \u0153uvre foisonnante propose quantit\u00e9 d\u2019autoportraits entre exhibition et effacement.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Textbody\">Ce qui fascine Marion Gr\u00e9bert dans les autoportraits de ces autrices c\u2019est donc ce processus d\u2019apparition\/disparition qui parcourt leurs clich\u00e9s. Comment faire \u0153uvre, \u00eatre visible en se cachant, laisser une trace en s\u2019effa\u00e7ant\u00a0? D\u00e8s lors qu\u2019on inscrit sa r\u00e9flexion, sa recherche, son questionnement pr\u00e9cis\u00e9ment sur la m\u00e9moire et l\u2019oubli, on instaure un mouvement qui laisse une trace. Le travail par transparence de F. Woodman r\u00e9v\u00e8le, en cette \u00e9poque nouvelle de la photographie par les femmes, autant un d\u00e9sir de se r\u00e9v\u00e9ler que de s\u2019effacer. Or, \u00ab\u00a0Condition premi\u00e8re \u00e0 l\u2019auctorialit\u00e9\u00a0: celle de pouvoir laisser apr\u00e8s soi non seulement une \u0153uvre mais aussi un visage.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Textbody\">L\u2019auteur de cet essai interroge donc \u00e0 la premi\u00e8re personne sa fascination pour ces autrices dont le travail a amorc\u00e9 \u00e0 la fois une r\u00e9volution dans la fa\u00e7on de repr\u00e9senter le f\u00e9minin et une fracture m\u00eame, \u00e0 la suite de la psychanalyse au XIXe si\u00e8cle dans l\u2019obsession pour la m\u00e9moire, l\u2019archivage, la conservation, la sauvegarde. Elle propose une analyse particuli\u00e8rement int\u00e9ressante de quelques \u0153uvres cibl\u00e9es et de cette r\u00e9volution qu\u2019est l\u2019entr\u00e9e particuli\u00e8re de ces femmes en photographie, non plus en tant que mod\u00e8les mais en tant qu\u2019autrices de leur propre figuration.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-4361 size-full\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Autoportrait_Vivian_arbre.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"540\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Autoportrait_Vivian_arbre.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Autoportrait_Vivian_arbre-300x300.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Autoportrait_Vivian_arbre-150x150.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Autoportrait_Vivian_arbre-144x144.jpg 144w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Autoportrait_Vivian_arbre-366x366.jpg 366w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Autoportrait_Vivian_arbre-75x75.jpg 75w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Textbody\">Les photographes par leurs \u0153uvres auto-figuratives s\u2019inscrivent alors dans l\u2019histoire de l\u2019\u00e9mancipation f\u00e9minine, et du m\u00eame coup, leur r\u00e9volution (r\u00e9v\u00e9lation) se positionne entre inscription et effacement tout \u00e0 la fois de l\u2019existence des femmes et de la disparition programm\u00e9e de l\u2019esp\u00e8ce humaine, \u00ab\u00a0ou du moins [d]es soci\u00e9t\u00e9s occidentales qui sont confront\u00e9es au constat que leur hyper-visibilit\u00e9 au sein de l\u2019\u00e9coum\u00e8ne supposerait des initiatives et des strat\u00e9gies de repli, commencent \u00e0 vouloir limiter l\u2019ampleur de l\u2019occupation terrestre et de l\u2019exploitation des ressources\u00a0\u00bb. \u00c9minemment modernes et pr\u00e9curseures tandis que \u00ab la modernit\u00e9 s\u2019\u00e9labore ainsi dans l\u2019obsession de la trace\u00a0\u00bb, les autoportraits de femmes amorcent une c\u00e9sure avec la repr\u00e9sentation f\u00e9minine ancienne, d\u2019une part, en tant qu\u2019elles \u00e9taient jusque-l\u00e0 du seul fait des hommes et instaurent d\u2019autre part, \u00ab\u00a0un rapport au pr\u00e9sent et une relation \u00e0 l\u2019avenir marqu\u00e9s par l\u2019imp\u00e9ratif de dispara\u00eetre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Textbody\">\u00ab\u00a0C\u2019est en braquant un appareil photo sur soi que les femmes, \u00e0 partir de la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle et surtout \u00e0 partir du premier tiers du XXe, nous montrent enfin ce qu\u2019Orph\u00e9e a \u00e9t\u00e9 priv\u00e9 de voir \u00bb en posant un regard sur cette grande invisible qu\u2019est la mort.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Textbody\">Le rapport \u00e0 la disparition, \u00e0 la mort, \u00e0 la trace questionne toute cr\u00e9ation artistique. Le travail de ces femmes photographes a initi\u00e9 une v\u00e9ritable r\u00e9volution dans l\u2019art d\u2019appara\u00eetre et de dispara\u00eetre, \u00e0 la fois pr\u00e9sentes sur les clich\u00e9s et derri\u00e8re l\u2019appareil, \u00e0 la fois d\u00e9sireuses de prendre une place visible tout en s\u2019effa\u00e7ant dans la chambre noire, c\u2019est cette ambigu\u00eft\u00e9 que convoque<\/p>\n<div id=\"attachment_4364\" style=\"width: 230px\" class=\"wp-caption alignright\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-4364\" class=\"size-full wp-image-4364\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Vivian_Ombre_1953.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"220\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Vivian_Ombre_1953.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Vivian_Ombre_1953-150x150.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Vivian_Ombre_1953-144x144.jpg 144w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Vivian_Ombre_1953-75x75.jpg 75w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/><p id=\"caption-attachment-4364\" class=\"wp-caption-text\">\u00a9 Vivian Maier, Autoportrait, New York, 1953<\/p><\/div>\n<p class=\"Textbody\">\u00e9galement Marion Gr\u00e9bert.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Textbody\">\u00ab\u00a0Ces photographes ne conc\u00e8dent \u00e0 rendre leur propre figure visible qu\u2019\u00e0 condition de conserver \u00e0 celles-ci une part d\u2019invisibilit\u00e9\u00a0\u00bb. Marion Gr\u00e9bert revendique sa pr\u00e9f\u00e9rence pour \u00ab\u00a0l\u2019Art de dispara\u00eetre\u00a0\u00bb qu\u2019elle retrouve dans celle de la chambre noire de la photographie et celles de ces femmes\u00a0: \u00ab\u00a0Je me dis qu\u2019un tel art pourrait bien nous \u00eatre n\u00e9cessaire en un temps o\u00f9 nos pr\u00e9occupations de sixi\u00e8me extinction, de fin de notre esp\u00e8ce et de trag\u00e9die \u00e9cologique nous astreignent \u00e0 inventer des mani\u00e8res d\u2019\u00eatre au monde o\u00f9 le devoir de \u00ab\u00a0s\u2019effacer\u00a0\u00bb doit pourtant r\u00e9ussir \u00e0 s\u2019allier \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 culturelle d\u2019 \u00ab\u00a0\u0153uvrer\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb .<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Textbody\">L\u2019auteur partage ses recherches et ses r\u00e9flexions. Notes et extraits de carnets et journaux intimes de ces femmes initient sa r\u00e9flexion et celle du lecteur. Ces notes, outre qu\u2019elles sont int\u00e9ressantes pour comprendre leur d\u00e9marche r\u00e9v\u00e8lent une forme de po\u00e9sie dans la mani\u00e8re d\u2019approcher le corps et la question de son inscription dans l\u2019espace et le temps, \u00ab\u00a0mains de femmes courbant la gel\u00e9e\u00a0\u00bb, lit-on dans ceux de Woodman, ou encore \u00ab\u00a0film-miroir sur rivi\u00e8re, miroir sur mur avec femmes\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Textbody\">De la n\u00e9cessit\u00e9 de poss\u00e9der une chambre \u00e0 soi telle que le revendiquait Virginia Woolf \u00e0 celle de poss\u00e9der \u00ab\u00a0une chambre noire \u00e0 soi\u00a0\u00bb, Marion Gr\u00e9bert explique que, dans son rapport \u00e0 l\u2019espace, Vivian Maier utilise son bo\u00eetier photographique comme une m\u00e9taphore de l\u2019histoire des femmes et des \u0153uvres f\u00e9minines, en se mettant en sc\u00e8ne nue et invisible, c\u2019est-\u00e0-dire, visage cach\u00e9 ou sous une large toile plastifi\u00e9e, par exemple. Le bo\u00eetier lui-m\u00eame doit \u00eatre totalement clos mais \u00e9galement laisser passer la lumi\u00e8re. L\u2019ouvert et le clos, l\u2019intime et l\u2019extime, la vie et la mort. Apparition et disparition. Pr\u00e9sence r\u00e9elle et fantomatique.<\/p>\n<div id=\"attachment_4365\" style=\"width: 550px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-4365\" class=\"size-full wp-image-4365\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Woodmann_tableau.png\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"530\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Woodmann_tableau.png 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Woodmann_tableau-300x294.png 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Woodmann_tableau-150x147.png 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Woodmann_tableau-366x359.png 366w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Woodmann_tableau-75x75.png 75w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><p id=\"caption-attachment-4365\" class=\"wp-caption-text\">\u00a9 Francesca Woodman<\/p><\/div>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Textbody\">Int\u00e9ressante, l\u2019analogie \u00e9tablie entre l\u2019anorexie et l\u2019exp\u00e9rience photographique de ces femmes qui, dans un souci d\u2019\u00eatre reconnues, visibles, disparaissent, \u00ab\u00a0ainsi que le dit Lacan, l\u2019anorexie ne consiste pas \u00e0 ne pas manger mais \u00e0 \u00ab\u00a0manger rien\u00a0\u00bb, c\u2019est \u00e0 dire \u00e0 manger le \u00ab\u00a0rien\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb et celle avec le syndrome de Lasth\u00e9nie, qualifi\u00e9e de \u00ab\u00a0d\u00e9sir de vide\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0\u00e9tonnante expression-miroir du \u00ab\u00a0d\u00e9sir d\u2019\u00e9vasion\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb, nous dit l\u2019autrice qui en fait une analyse sym\u00e9trique : \u00ab\u00a0 Si ces femmes se photographient, pourquoi le font-elles\u00a0? Et pourquoi le font-elles en secret \u2013 alors m\u00eame qu\u2019elles font tout pour tirer l\u2019attention sur elles\u00a0? Et pourquoi demandent-elles \u00e0 \u00eatre reconnues \u2013 alors m\u00eame qu\u2019elles s\u2019arrangent pour que toute tentative de compr\u00e9hension et de critique de leur \u0153uvre soit inop\u00e9rante\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Textbody\">De m\u00eame, revenant sur l\u2019invisibilit\u00e9 des femmes dans les portraits jusqu\u2019alors, troublante est l\u2019\u00e9vocation des m\u00e8res cach\u00e9es \u00ab\u00a0Hiddens mothers\u00a0\u00bb des clich\u00e9s de la seconde moiti\u00e9 du 19e et jusqu\u2019en 1920. Afin de ne photographier que le nourrisson pourtant tenu par celle qui lui a donn\u00e9 la vie, la femme \u00e9tait totalement occult\u00e9e\u00a0; l\u2019enfant \u00ab\u00a0priv\u00e9 de son image-m\u00e8re r\u00e9duite \u00e0 une effrayante silhouette d\u2019arri\u00e8re-plan\u00a0\u00bb (qui n\u2019est pas sans rappeler am\u00e8rement l\u2019effacement des femmes de certains pays sous dictature, aujourd\u2019hui).<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Textbody\">Non moins troublante, la comparaison avec le tableau de Courbet, <i>La Toilette de la morte<\/i>, rebaptis\u00e9 par erreur \u00ab\u00a0la toilette de la mari\u00e9e\u00a0\u00bb apr\u00e8s la mort du peintre.\u00a0 On y voit une jeune morte entour\u00e9e de femmes auxquelles revient, comme c\u2019\u00e9tait la tradition durant des si\u00e8cles, dans de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s et jusqu\u2019\u00e0 l\u2019apparition des thanatopracteurs, le soin de pr\u00e9parer les morts. Marion Gr\u00e9bert \u00e9voque ici la dualit\u00e9 toujours actuelle dans l\u2019imaginaire collectif, de la repr\u00e9sentation des femmes qui, de la vie \u00e0 la mort, ont toujours \u00e9t\u00e9 des \u00ab\u00a0veilleuses\u00a0\u00bb, entre \u00ab\u00a0incarnation et symbole de passages entre les mondes, ceux des grands gouffres de la naissance, du plaisir et de la mort\u00a0\u00bb. Et d\u2019ajouter\u00a0: \u00ab\u00a0Quel m\u00e9dium sinon la photographie pouvait permettre aux femmes de continuer d\u2019\u00eatre des veilleuses de morts tout en transformant cet art ancestral en un art personnel\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Textbody\">Encore plus int\u00e9ressante, la comparaison entre occultisme photographique et nu spirite, les myst\u00e8res de la nudit\u00e9 tout autant que celui de la mortalit\u00e9. Et c\u2019est aussi l\u2019\u00e9poque de toute une g\u00e9n\u00e9ration de femmes m\u00e9diums (ann\u00e9es 1910). Les clich\u00e9s de fant\u00f4mes et de nus de Francesca Woodman, sont autant d\u2019apparition fantomatique, pr\u00e9sence et absence, nue et couverte, comme sur la photo <em>My House<\/em>, o\u00f9 la photographe appara\u00eet v\u00eatue seulement d\u2019un gant noir et d\u2019un plastique occultant le reste de son corps, dans un angle mort de la pi\u00e8ce. Par sa position sous le linceul, elle est l\u00e0 sans \u00eatre l\u00e0.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Textbody\">Cette association de la photo spirite et du nu cr\u00e9e une \u00e9nigme et l\u2019addition des d\u00e9sirs, nous dit Marion Gr\u00e9bert. \u00ab\u00a0La revenance se transforme en \u00e9rotisme, et la nudit\u00e9, en hantise\u00a0\u00bb. Une r\u00e9currence dans les figurations f\u00e9minines au cours de l\u2019histoire et de la pr\u00e9histoire, o\u00f9 les corps de femmes sont \u00e9rotis\u00e9s dans la maternit\u00e9 en m\u00eame temps qu\u2019ils nous laissent dans l\u2019inconnaissance de la vie de celles-ci, ce durant des si\u00e8cles.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Textbody\">Entre d\u00e9voilement et manque, demeure un myst\u00e8re dans la mani\u00e8re d\u2019\u00eatre au monde. \u00ab\u00a0Ce d\u00e9faut de sources [\u2026] ne serait qu\u2019un moyen suppl\u00e9mentaire d\u2019appr\u00e9hender en miroir une capacit\u00e9 f\u00e9minine \u00e0 anticiper sa propre disparition\u00a0\u00bb, \u00e0 la fois sa mort et son oubli.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Textbody\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-4366\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Woodmann_miroir.jpg\" alt=\"\u00a9 Francesca Woodman\" width=\"220\" height=\"320\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Woodmann_miroir.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Woodmann_miroir-206x300.jpg 206w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Woodmann_miroir-103x150.jpg 103w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>L\u2019apparition\/disparition est d\u2019ailleurs pr\u00e9sente jusque dans l\u2019existence de ces deux femmes qui dans leur vie intime n\u2019ont cess\u00e9 d\u2019appara\u00eetre et de dispara\u00eetre. Ainsi Francesca Woodman par exemple, qui dispara\u00eet un jour pendant des mois, \u00e0 trois cents kilom\u00e8tres au sud de la capitale et ses multiples autres disparitions quelques mois avant sa mort.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Textbody\">De m\u00eame Vivian Maier a-t-elle renonc\u00e9 \u00e0 \u00eatre reconnue comme artiste \u00ab\u00a0elle qui sans arr\u00eat s\u2019est donn\u00e9e de faux noms partout o\u00f9 elle allait voulant semer qui chercherait \u00e0 suivre sa trace.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Textbody\">Selon Marion Gr\u00e9bert, il y a dans cette d\u00e9marche artistique, la volont\u00e9 pour ces femmes de cette p\u00e9riode auxquelles on n\u2019a pas donn\u00e9 de place dans la \u00ab\u00a0chose publique\u00a0\u00bb un d\u00e9sir \u00ab\u00a0d\u2019\u00eatre vue\u00a0\u00bb contre une \u00ab\u00a0d\u00e9termination profonde \u00e0 se maintenir introuvable\u00a0\u00bb dans les arcanes chimiques de la photographie d\u00e9limitant des cachettes imp\u00e9n\u00e9trables\u00a0\u00bb. Sans savoir\/vouloir la prendre, ont-elles jou\u00e9 \u00e0 cache-cache\u00a0? o\u00f9 se sont-elles mises hors jeu d\u00e8s le d\u00e9part\u00a0?<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Textbody\">\u00ab\u00a0Il n\u2019existe pas de tranquillit\u00e9 plus grande que celle que l\u2019on \u00e9prouve soudain lorsque l\u2019on s\u2019imagine renoncer en soi-m\u00eame \u00e0 tout d\u00e9sir de laisser la moindre trace\u00a0\u00bb, \u00e9crit Marion Gr\u00e9bert.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Textbody\">Comment alors r\u00e9concilier le d\u00e9sir d\u2019inscription et le d\u00e9sir voire l\u2019\u00e9vidence d\u2019une disparition inscrite fatalement\u00a0?<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Textbody\">Enfin, la question de l\u2019effacement fait r\u00e9f\u00e9rence aussi \u00e0 celle du temps qui passe et qui voit les marques du temps s\u2019inscrire sur les clich\u00e9s photographiques, m\u00eame si, comme le rel\u00e8ve l\u2019auteur, l\u2019apparence de Vivian Maier semble fig\u00e9e au fil des ann\u00e9es dans la m\u00eame repr\u00e9sentation.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Textbody\">Le temps, la m\u00e9moire, l\u2019oubli, le rapport \u00e0 la mort, tout comme chez Proust ou chez Barthes (cf. <i>La Chambre claire<\/i>, \u2013 \u00e9crit apr\u00e8s la mort de sa m\u00e8re \u2013 o\u00f9 Barthes s\u2019appuie davantage sur la \u00ab\u00a0m\u00e9moire du corps\u00a0\u00bb) marque le travail de repr\u00e9sentation de Vivian Maier dont l\u2019\u0153uvre d\u00e9marre apr\u00e8s la mort d\u2019un \u00eatre cher comme chez Proust. \u00c0 la recherche du temps perdu donc, la photographie ? Bien s\u00fbr.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Textbody\">\u00ab\u00a0Le temps v\u00e9ritable n\u2019est pas celui de la m\u00e9moire, ou celui de l\u2019\u00e9ternel retour, il est le temps de la pr\u00e9carit\u00e9 de la pr\u00e9sence [\u2026]\u00a0\u00bb (Ga\u00e9tan Picon, <em>Admirable tremblement du temps<\/em>, \u00e9ditions L\u2019atelier contemporain).<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Textbody\">Les r\u00e9f\u00e9rences, nombreuses, la densit\u00e9 des analyses en font un ouvrage particuli\u00e8rement captivant et qu\u2019on a envie de lire et de relire pour le plaisir de cette fr\u00e9quentation tout autant originale que fascinante.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p class=\"Textbody\" style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Cet ouvrage expose l\u2019hypoth\u00e8se que ce tiraillement entre une tr\u00e8s grande visibilit\u00e9 figurative et une tr\u00e8s grande invisibilit\u00e9 historique contiendrait la formule d\u2019un \u00eatre-au-monde f\u00e9minin que les femmes devenant auteurs d\u2019une \u0153uvre personnelle \u00e0 partir de la fin du XVIII si\u00e8cle r\u00e9cup\u00e9reraient et r\u00e9inventeraient sous la forme d\u2019un art de dispara\u00eetre. Celui-ci serait particuli\u00e8rement manifeste avec l\u2019av\u00e8nement de la photographie et l\u2019autoportrait.\u00a0\u00bb (extrait de la pr\u00e9sentation par l\u2019<a href=\"https:\/\/www.editionslateliercontemporain.net\/collections\/essais-sur-l-art\/article\/traverser-l-invisible\">\u00e9diteur<\/a> que je vous invite \u00e0 lire <a href=\"https:\/\/www.editionslateliercontemporain.net\/collections\/essais-sur-l-art\/article\/traverser-l-invisible\">ici<\/a>).<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Photo en arri\u00e8re-plan : \u00a9 Vivian Maier.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Marion Gr\u00e9bert, Traverser l\u2019invisible. Enigmes figuratives de Francesca Woodman et Vivian Maier, \u00e9ditions L\u2019Atelier contemporain, octobre 2022, 256 pages, 25 \u20ac, ISBN\u00a0: 978-2-85035-84-9. Les femmes, pendant des mill\u00e9naires, ont fait l\u2019objet de figurations pour et par les hommes, principalement prises pour mod\u00e8les d\u2019un peintre ou d\u2019un photographe. En ce d\u00e9but de vingti\u00e8me si\u00e8cle, on ne retenait encore de leur \u00ab pr\u00e9sence \u00bb dans les tableaux par exemple, que l\u2019image qu\u2019elles montraient, souvent m\u00e9lancoliques ou de dos, \u00e0 la fen\u00eatre, \u00ab r\u00eavant \u00e0 des vies moins douloureuses et plus excitantes \u00bb. Alors qu\u2019elles sont beaucoup repr\u00e9sent\u00e9es, on ne sait rien de leur existence r\u00e9elle. L\u2019invisibilit\u00e9 des femmes tenait \u00e0 leur \u00e9viction des sph\u00e8res du pouvoir. L\u2019av\u00e8nement de la photographie et celui de l\u2019autoportrait ont impuls\u00e9 une prise de conscience nouvelle chez les femmes. Tr\u00e8s rapidement, beaucoup de femmes de la bourgeoisie europ\u00e9enne, dans la m\u00eame p\u00e9riode, s\u2019\u00e9quipent rapidement d\u2019appareils photos et de chambres noires. Cependant qu\u2019\u0153uvrant pour leur visibilit\u00e9 par l\u2019image, les femmes pouvaient donc bien \u00eatre autrices, mais n\u2019ayant pas droit de vote, la citoyennet\u00e9 leur \u00e9taient refus\u00e9e. Elles demeuraient toujours, \u00e0 la fois existantes et inexistantes. Et cette inexistence s\u2019exprime dans la repr\u00e9sentation que feront de leur corps, \u00e0 la fois nu et cach\u00e9, expos\u00e9 et camoufl\u00e9, visage parfois dissimul\u00e9, les photographes Vivian Maier et Francesca Woodman. En entrant dans le sanctuaire de l\u2019autrice, pench\u00e9e sur les \u0153uvres de ces femmes qui ont fait le choix de passer de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019objectif tout en en \u00e9tant le mod\u00e8le, nous p\u00e9n\u00e9trons au c\u0153ur de la notion d\u2019 \u00ab\u00a0invisibilit\u00e9 des femmes\u00a0\u00bb et de leurs voix singuli\u00e8res. Il sera question de celle d\u2019Emily Dickinson, per\u00e7ue \u00ab\u00a0dans un souffle\u00a0\u00bb, celle de Vivian Maier, la nourrice, qui a laiss\u00e9 derri\u00e8re elle des centaines de milliers de photographies non d\u00e9velopp\u00e9es, celle de Francesca Woodman, qui s\u2019est photographi\u00e9e durant dix ans, de treize \u00e0 vingt-deux ans avant de se suicider. Traverser l\u2019invisible propose une lecture sensible et fascinante de l\u2019\u00e9veil de ces femmes photographes sur la repr\u00e9sentation du f\u00e9minin, et ce faisant, Marion Gr\u00e9bert s\u2019emploie \u00e0 valoriser en particulier le travail de deux photographes qui ont inscrit la disparition en creux dans leurs cr\u00e9ations-r\u00e9v\u00e9lations de leur corps de femmes, et ce qui frappe, par l\u2019interm\u00e9diaire de l\u2019autoportrait. Insistant sur l\u2019ambivalence de leur pratique \u00e0 un moment d\u2019\u00e9piphanie, de prise de conscience de cette invisibilit\u00e9 visible, de cette visibilit\u00e9 dans l\u2019ombre, elle raconte comment Vivian Maier et Francesca Woodman ont fix\u00e9 leur corps de femme, \u00e0 la suite de celles qui ne furent que des mod\u00e8les, et leur inscription tangible dans le temps et l\u2019espace tout en se tenant \u00e0 l\u2019\u00e9cart. Leur \u0153uvre foisonnante propose quantit\u00e9 d\u2019autoportraits entre exhibition et effacement. Ce qui fascine Marion Gr\u00e9bert dans les autoportraits de ces autrices c\u2019est donc ce processus d\u2019apparition\/disparition qui parcourt leurs clich\u00e9s. Comment faire \u0153uvre, \u00eatre visible en se cachant, laisser une trace en s\u2019effa\u00e7ant\u00a0? D\u00e8s lors qu\u2019on inscrit sa r\u00e9flexion, sa recherche, son questionnement pr\u00e9cis\u00e9ment sur la m\u00e9moire et l\u2019oubli, on instaure un mouvement qui laisse une trace. Le travail par transparence de F. Woodman r\u00e9v\u00e8le, en cette \u00e9poque nouvelle de la photographie par les femmes, autant un d\u00e9sir de se r\u00e9v\u00e9ler que de s\u2019effacer. Or, \u00ab\u00a0Condition premi\u00e8re \u00e0 l\u2019auctorialit\u00e9\u00a0: celle de pouvoir laisser apr\u00e8s soi non seulement une \u0153uvre mais aussi un visage.\u00a0\u00bb L\u2019auteur de cet essai interroge donc \u00e0 la premi\u00e8re personne sa fascination pour ces autrices dont le travail a amorc\u00e9 \u00e0 la fois une r\u00e9volution dans la fa\u00e7on de repr\u00e9senter le f\u00e9minin et une fracture m\u00eame, \u00e0 la suite de la psychanalyse au XIXe si\u00e8cle dans l\u2019obsession pour la m\u00e9moire, l\u2019archivage, la conservation, la sauvegarde. Elle propose une analyse particuli\u00e8rement int\u00e9ressante de quelques \u0153uvres cibl\u00e9es et de cette r\u00e9volution qu\u2019est l\u2019entr\u00e9e particuli\u00e8re de ces femmes en photographie, non plus en tant que mod\u00e8les mais en tant qu\u2019autrices de leur propre figuration. Les photographes par leurs \u0153uvres auto-figuratives s\u2019inscrivent alors dans l\u2019histoire de l\u2019\u00e9mancipation f\u00e9minine, et du m\u00eame coup, leur r\u00e9volution (r\u00e9v\u00e9lation) se positionne entre inscription et effacement tout \u00e0 la fois de l\u2019existence des femmes et de la disparition programm\u00e9e de l\u2019esp\u00e8ce humaine, \u00ab\u00a0ou du moins [d]es soci\u00e9t\u00e9s occidentales qui sont confront\u00e9es au constat que leur hyper-visibilit\u00e9 au sein de l\u2019\u00e9coum\u00e8ne supposerait des initiatives et des strat\u00e9gies de repli, commencent \u00e0 vouloir limiter l\u2019ampleur de l\u2019occupation terrestre et de l\u2019exploitation des ressources\u00a0\u00bb. \u00c9minemment modernes et pr\u00e9curseures tandis que \u00ab la modernit\u00e9 s\u2019\u00e9labore ainsi dans l\u2019obsession de la trace\u00a0\u00bb, les autoportraits de femmes amorcent une c\u00e9sure avec la repr\u00e9sentation f\u00e9minine ancienne, d\u2019une part, en tant qu\u2019elles \u00e9taient jusque-l\u00e0 du seul fait des hommes et instaurent d\u2019autre part, \u00ab\u00a0un rapport au pr\u00e9sent et une relation \u00e0 l\u2019avenir marqu\u00e9s par l\u2019imp\u00e9ratif de dispara\u00eetre\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0C\u2019est en braquant un appareil photo sur soi que les femmes, \u00e0 partir de la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle et surtout \u00e0 partir du premier tiers du XXe, nous montrent enfin ce qu\u2019Orph\u00e9e a \u00e9t\u00e9 priv\u00e9 de voir \u00bb en posant un regard sur cette grande invisible qu\u2019est la mort. Le rapport \u00e0 la disparition, \u00e0 la mort, \u00e0 la trace questionne toute cr\u00e9ation artistique. Le travail de ces femmes photographes a initi\u00e9 une v\u00e9ritable r\u00e9volution dans l\u2019art d\u2019appara\u00eetre et de dispara\u00eetre, \u00e0 la fois pr\u00e9sentes sur les clich\u00e9s et derri\u00e8re l\u2019appareil, \u00e0 la fois d\u00e9sireuses de prendre une place visible tout en s\u2019effa\u00e7ant dans la chambre noire, c\u2019est cette ambigu\u00eft\u00e9 que convoque \u00e9galement Marion Gr\u00e9bert. \u00ab\u00a0Ces photographes ne conc\u00e8dent \u00e0 rendre leur propre figure visible qu\u2019\u00e0 condition de conserver \u00e0 celles-ci une part d\u2019invisibilit\u00e9\u00a0\u00bb. Marion Gr\u00e9bert revendique sa pr\u00e9f\u00e9rence pour \u00ab\u00a0l\u2019Art de dispara\u00eetre\u00a0\u00bb qu\u2019elle retrouve dans celle de la chambre noire de la photographie et celles de ces femmes\u00a0: \u00ab\u00a0Je me dis qu\u2019un tel art pourrait bien nous \u00eatre n\u00e9cessaire en un temps o\u00f9 nos pr\u00e9occupations de sixi\u00e8me extinction, de fin de notre esp\u00e8ce et de trag\u00e9die \u00e9cologique nous astreignent \u00e0 inventer des mani\u00e8res d\u2019\u00eatre au monde o\u00f9 le devoir de \u00ab\u00a0s\u2019effacer\u00a0\u00bb doit pourtant r\u00e9ussir \u00e0 s\u2019allier \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 culturelle d\u2019 \u00ab\u00a0\u0153uvrer\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb . L\u2019auteur partage ses recherches et&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":4360,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,7,2],"tags":[2135,709,2136,2133,1844,2137,2134],"class_list":["post-4358","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-livres-recus","category-une","tag-autoportrait-au-feminin","tag-editions-latelier-contemporain","tag-femmes-photographes","tag-francesca-woodman","tag-marie-josee-desvignes","tag-marion-grebert","tag-vivian-maier"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4358","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4358"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4358\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4367,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4358\/revisions\/4367"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4360"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4358"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4358"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4358"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}