{"id":4420,"date":"2023-09-21T19:36:26","date_gmt":"2023-09-21T17:36:26","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=4420"},"modified":"2023-09-21T19:38:39","modified_gmt":"2023-09-21T17:38:39","slug":"4420","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2023\/09\/21\/4420\/","title":{"rendered":"[Chronique] Pascal Boulanger, En bleu adorable, par Annie Drimaracci"},"content":{"rendered":"<p style=\"font-weight: 400; text-align: right;\"><em>En quoi un livre me parle, et me parle d\u2019embl\u00e9e\u00a0?<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: right;\"><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/em>Pascal Boulanger, <em>En bleu adorable<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\"><strong><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">J\u2019ai lu <strong><em>En bleu adorable<\/em><\/strong><em>, <\/em>de Pascal Boulanger, carnets r\u00e9dig\u00e9s entre 2019 et 2022, r\u00e9cemment publi\u00e9s aux \u00e9ditions Tinbad.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Aucune <em>g\u00eane technique \u00e0 l\u2019\u00e9gard des fragments.<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ils nous constituent. Ils constituent le monde. Rien de moins d\u00e9cousu que ces notes au fil du temps, entre int\u00e9riorit\u00e9 et ouverture vers l\u2019ext\u00e9rieur\u00a0; entre \u00e9criture, essentiel point d\u2019ancrage, et lectures multiples\u00a0: celles des livres, indispensables compagnons de route, celles du monde\u00a0: celui qui d\u00e9raille, s\u2019effondre, et celui qui survit dans l\u2019\u00e9ternit\u00e9 du Beau. Les formes br\u00e8ves en litt\u00e9rature donnent \u00e0 entendre les silences, appellent le lecteur \u00e0 trouver une voie en creux au fil de la pens\u00e9e du po\u00e8te. La discontinuit\u00e9 fait sens, trouve son intime coh\u00e9rence lisible dans ces mots programmatiques de l\u2019ensemble du recueil\u00a0: \u00ab\u00a0(\u2026) j\u2019ai toujours \u00e9crit AVEC \u2013 la Biblioth\u00e8que, l\u2019existence, le monde (\u2026).\u00a0\u00bb Ainsi sont pos\u00e9s les trois sentiers d\u2019\u00e9criture qui vont se croiser, se tresser, se rejoindre et parfois s\u2019\u00e9carter, ainsi va se dessiner une architecture de ces <em>Carnets <\/em>qui, au-del\u00e0, peuvent se lire comme un v\u00e9ritable manifeste po\u00e9tique et au-del\u00e0 encore, comme l\u2019affirmation d\u2019une identit\u00e9, d\u2019une singularit\u00e9 humaine, parce que chez Pascal Boulanger, l\u2019homme et le po\u00e8te ne font qu\u2019un. D\u2019o\u00f9 l\u2019unit\u00e9 profonde par-del\u00e0 la discontinuit\u00e9 des fragments, que chacun de nous est appel\u00e9 \u00e0 chercher, avec ses propres bagages existentiels et culturels.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: center;\"><span style=\"background-color: #ff0000; color: #ffffff;\"><strong><em>\u00c9crire avec, mais aussi\u2026 contre\u00a0: monde et contre-monde<\/em><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Aussi, l\u2019auteur annonce la couleur de l\u2019un des chemins, celui d\u2019un \u00eatre au monde\u00a0po\u00e9tique, et cette couleur pr\u00e9cis\u00e9ment, comme l\u2019indique le texte de 4<sup>\u00e8me<\/sup> de couverture, \u00ab\u00a0fonde un contre-monde en <em>bleu adorable<\/em>\u00a0\u00bb, allume des contre-feux de r\u00e9sistance \u00e0 tout ordre \u00e9tabli, qu\u2019il soit politique, social, litt\u00e9raire, joue en contrepoint. \u00ab\u00a0AVEC\u00a0\u00bb, mais aussi contre. Il faut donc bien, pour faire exister l\u2019\u00e9criture, pour se trouver au plus pr\u00e8s de sa v\u00e9rit\u00e9, de sa nudit\u00e9, r\u00e9gler son compte \u00e0 ce qui tente de la prendre \u00e0 la gorge\u00a0: d\u00e9noncer, \u00e9noncer les falsifications, tous les m\u00e9canismes fonctionnant par \u00ab\u00a0manipulations et propagandes\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0la marchandisation sociale globale\u00a0\u00bb, et ses \u00ab\u00a0commis hors sol\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0agents du spectacle\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0des petits t\u00e9l\u00e9graphistes et autres conseillers serviles en propagande du prince\u00a0\u00bb. Et l\u2019auteur, sur les traces de Guy Debord qu\u2019il convoque au besoin, met en joue ses cibles, les d\u00e9signe et leur d\u00e9coche ses fl\u00e8ches d\u2019une main s\u00fbre, calmement, r\u00e8gle leur compte aux tenants du pouvoir, \u00e0 leur gestion calamiteuse du covid, \u00ab\u00a0crise sanitaire (qui est en v\u00e9rit\u00e9, une crise m\u00e9taphysique) et sa gestion programm\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale\u00a0\u00bb. Le trait direct, pos\u00e9, atteint son but sans d\u00e9vier, sans craindre de nommer le \u00ab\u00a0n\u00e9ofascisme pr\u00e9sidentiel\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0le bouclage\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0la surveillance\u00a0\u00bb qui nous tiennent captifs, organisent notre \u00e9touffement, profitant de \u00ab\u00a0la passivit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale\u00a0\u00bb. Il est donc vital de r\u00e9sister et d\u2019exister ailleurs, autrement (\u00ab\u00a0le secret est comme un contre-poison au c\u0153ur du poison social, comme un silence au c\u0153ur du bavardage, il est l\u2019arme absolue contre la convoitise\u00a0\u00bb) et d\u2019ouvrir des espaces, des territoires de po\u00e9sie, dont les fronti\u00e8res seront infranchissables par ces fossoyeurs, sinistres acteurs de l\u2019effondrement qui poussent l\u2019individu au-del\u00e0 de la d\u00e9tresse\u00a0: jusqu\u2019\u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019absence de d\u00e9tresse comme d\u00e9tresse supr\u00eame\u00a0\u00bb. Il s\u2019agit en quelque sorte de d\u00e9sactiver leur pouvoir de nuisance en les renvoyant s\u00e8chement \u00e0 leur inanit\u00e9, en les an\u00e9antissant (Brigitte Macron se le tiendra pour dit, la po\u00e9sie n\u2019est pas du m\u00eame bord que le couple pr\u00e9sidentiel, c\u2019est un constat cinglant, dans un sarcasme sans appel). Et ces responsables-l\u00e0 ne m\u00e9ritent pas la haine du po\u00e8te, son m\u00e9pris suffit. Il a mieux \u00e0 faire, tout occup\u00e9 \u00e0 opposer \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019enfermement impos\u00e9\u00a0\u00bb l\u2019ouverture et l\u2019\u00e9cart.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: center;\"><span style=\"background-color: #ff0000; color: #ffffff;\"><strong><em>L\u2019existence<\/em><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong><em>\u00a0<\/em><\/strong>L\u2019\u00e9cart est donc un pr\u00e9alable, une condition <em>sine qua non, <\/em>une fois ces salutaires excommunications pos\u00e9es<em>, <\/em>pour qu\u2019advienne le po\u00e8me, qu\u2019il se lib\u00e8re de toute contrainte. Claude Mini\u00e8re caract\u00e9rise ainsi la po\u00e9sie de Pascal Boulanger\u00a0: \u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce qui fait <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-4423\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Boulanger_Carnets.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"297\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Boulanger_Carnets.jpg 200w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Boulanger_Carnets-111x150.jpg 111w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>l\u2019identit\u00e9 po\u00e9tique de sa po\u00e9sie\u00a0? L\u2019\u00e9cart. Cette po\u00e9sie se pose dans son \u00e9cart\u00a0\u00bb. Et s\u2019il est \u00e0 l\u2019\u00e9vidence ontologique, l\u2019\u00e9cart doit aussi s\u2019inscrire g\u00e9ographiquement\u00a0; l\u2019\u00e9loignement physique, dans l\u2019espace, est constitutif de l\u2019\u00e9loignement m\u00e9taphysique du po\u00e8te qui se situe magnifiquement d\u00e8s la premi\u00e8re page \u2013 en saluant Rimbaud d\u00e8s la premi\u00e8re ligne \u2013 en une phrase qui condense et cristallise toute la d\u00e9marche, \u00e0 la fois ailleurs et autre\u00a0: \u00ab\u00a0Depuis mars 2019, <em>je est un autre<\/em>, je suis l\u2019autre, celui qui vit pr\u00e8s de la baie du Mont Saint-Michel, \u00e0 proximit\u00e9 des plages de Saint-Malo et de Cancale, \u00e9chappant \u00e0 l\u2019injonction sociale et aux divers crachats sur l\u2019asphalte des villes qui sont dor\u00e9navant sous l\u2019\u0153il de la surveillance et de la violence \u00bb. Et si Claudie Bernard, qu\u2019il cite, d\u00e9signe le chouan comme l\u2019autre, \u00ab\u00a0l\u2019opposant, le d\u00e9viant, et le perdant\u00a0\u00bb, le po\u00e8te lui r\u00e9pond fi\u00e8rement\u00a0: \u00ab Sauf qu\u2019ici, le perdant gagne la gratuit\u00e9 temporelle, l\u2019\u00e9coulement ardent de l\u2019instant, la beaut\u00e9 d\u2019une immanence dans son extension (\u2026).\u00a0\u00bb Ainsi peut na\u00eetre et se d\u00e9ployer le verbe, comme \u00a0en osmose avec toute cette beaut\u00e9 qui l\u2019entoure, pour \u00ab\u00a0placer le lecteur face au spectacle des mots jouant le texte du monde et des choses qui le constituent\u00a0\u00bb,comme l\u2019indique Gilbert Bourson en \u00e9voquant Pascal Boulanger, et cit\u00e9 par ce dernier, belle mise en abyme qui saisit avec finesse l\u2019essence m\u00eame de l\u2019intertextualit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans ces carnets o\u00f9 incessamment s\u2019interpellent et se r\u00e9pondent les auteurs de \u00ab\u00a0la Biblioth\u00e8que\u00a0\u00bb, sous le regard \u00e0 la fois objectif et subjectif du po\u00e8te qui les met au pied du mur, en r\u00e9sonance ou en d\u00e9bat. En fin de compte, c\u2019est l\u2019\u00e9loignement qui permet d\u2019approcher ou d\u2019accrocher l\u2019essentiel.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>\u00ab\u00a0La Biblioth\u00e8que\u00a0\u00bb <\/em>n\u2019est d\u2019ailleurs pas dissociable de ce qui constitue l\u2019identit\u00e9 du po\u00e8te, elle fait \u00e0 l\u2019\u00e9vidence partie du bagage\u00a0; la tentative d\u2019envisager ces <em>Carnets <\/em>par cat\u00e9gorie ne peut donc servir que de balisage \u00e9ph\u00e9m\u00e8re que chacune de leurs pages peut modifier. On comprend d\u2019autant mieux que les livres et la vie ne font qu\u2019un, lorsqu\u2019on se souvient que Pascal Boulanger est po\u00e8te <strong>et <\/strong>critique litt\u00e9raire. Au fond, apr\u00e8s avoir \u00e9lu domicile une partie de sa vie dans des biblioth\u00e8ques, l\u2019auteur se d\u00e9place \u00e0 pr\u00e9sent avec sa biblioth\u00e8que int\u00e9rieure \u2013 sans doute v\u00e9cue non pas comme un <em>avoir <\/em>ou un bien (le principe m\u00eame des biblioth\u00e8ques n\u2019est-il pas d\u2019emprunter\u00a0?) mais comme un <em>\u00eatre, <\/em>un \u00e9tat \u2013 aussi tangible et vitale qu\u2019un organe.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Les r\u00e9f\u00e9rences aux auteurs et aux textes constituent donc aussi des sortes de balises mobiles et prot\u00e9iformes pr\u00e9sentes dans ces <em>Carnets<\/em> \u2013 on peut en relever quelques aspects, loin d\u2019\u00eatre exhaustifs\u00a0:<\/p>\n<ul style=\"text-align: justify;\">\n<li>Soit pour les confronter, comme par exemple l\u2019int\u00e9ressant rapprochement entre Pascal et Lautr\u00e9amont autour de l\u2019assertion pos\u00e9e en chiasme par Pascal Boulanger \u00ab\u00a0Un \u00e9crivain met de l\u2019ordre dans le d\u00e9sordre et du d\u00e9sordre dans l\u2019ordre\u00a0\u00bb, soit pour<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-4424\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/pascal-boulanger.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"230\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/pascal-boulanger.jpg 200w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/pascal-boulanger-130x150.jpg 130w\" sizes=\"auto, (max-width: 200px) 100vw, 200px\" \/> en d\u00e9coudre avec eux, comme il le fait avec Andr\u00e9 Breton, pass\u00e9 tout \u00e0 la fois \u00ab\u00a0\u00e0 c\u00f4t\u00e9\u00a0\u00bb de Rimbaud et Claudel. Ce dernier \u00e9tant lui-m\u00eame \u00e0 son tour pris en d\u00e9faut pour avoir m\u00e9jug\u00e9 \u00ab\u00a0Chateaubriand, grand magicien et grand enchanteur\u00a0\u00bb \u00e0 qui Claudel reprochait ironiquement d\u2019avoir v\u00e9cu sur \u00ab\u00a0la banquette arri\u00e8re\u00a0\u00bb. Ainsi l\u2019auteur met en miroir les points de vue et propose un arbitrage, jugeant les limites et erreurs des uns et des autres, se situant \u00e0 son tour par rapport \u00e0 eux. Et l\u2019intertextualit\u00e9 lance le lecteur vers des pistes absolument in\u00e9puisables.<\/li>\n<li>Soit pour les faire dialoguer et rebondir entre elles. Ainsi les citations jettent des ponts entre po\u00e9sie et philosophie, litt\u00e9rature et politique, m\u00e9taphysique et religion ou spiritualit\u00e9, dans un principe de vases communicants, d\u2019\u00e9changes permanents o\u00f9 sont convoqu\u00e9s tour \u00e0 tour Heidegger, Sartre, Guillevic, les \u00e9vangiles, Nietzsche, Sollers, H\u00f6lderlin et tant d\u2019autres, sans que jamais leurs pr\u00e9sences ne p\u00e8sent comme un \u00ab\u00a0savoir savant\u00a0\u00bb, mais perceptibles comme un r\u00e9seau, un labyrinthe, une chambre d\u2019\u00e9chos ou un carrefour qui vont cr\u00e9er d\u2019autres r\u00e9sonances, ouvrir d\u2019autres horizons. \u00c0 lire ces <em>Carnets, <\/em>on sent que la litt\u00e9rature est un grand corps vibrant et bruissant de tous les atomes qui la composent.<\/li>\n<li>Soit pour saisir et mettre en exergue leurs fulgurances, comme il le fait en citant Van Gogh, lui-m\u00eame citant Walt Whitman, \u00e9crivant \u00ab\u00a0le grand firmament \u00e9toil\u00e9\u00a0\u00bb juste avant de le peindre\u00a0; Rimbaud, Julia Kristeva \u00ab\u00a0nous sommes s\u00e9par\u00e9s ensemble, ou H\u00f6lderlin \u00ab\u00a0La beaut\u00e9 est la toute pr\u00e9sence\u00a0\u00bb.<\/li>\n<li>Soit pour s\u2019associer \u00e0 elles, les int\u00e9grer, les ins\u00e9rer dans son propre cheminement afin d\u2019aller plus loin dans sa propre r\u00e9flexion. Car toutes ces r\u00e9f\u00e9rences prolongent la pens\u00e9e du po\u00e8te (et \u00e0 sa suite, la n\u00f4tre), lui permettent d\u2019acc\u00e9der \u00e0 une forme d\u2019ad\u00e9quation, de v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019\u00eatre et de l\u2019\u00e9criture. Ainsi, par exemple, \u00e0 la question pos\u00e9e par Giorgio Agamben\u00a0: \u00ab\u00a0Mais que voit-il, celui qui voit son temps, le sourire fou de son si\u00e8cle\u00a0?\u00a0\u00bb, il r\u00e9pond en po\u00e8te, en (d\u00e9)jouant la concession\u00a0: \u00ab\u00a0Oui, mais je sais voir aussi les yeux de l\u2019aim\u00e9e quand ils vont \u00e0 la mer\u00a0\u00bb. Et les citations multiplient les tremplins vers l\u2019infini de la po\u00e9sie, vers ce <em>bleu adorable <\/em>emprunt\u00e9 \u00e0 H\u00f6lderlin.<\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><strong><em>En bleu adorable<\/em><\/strong> est une sorte de qu\u00eate, un recueil (le mot prend avec ce livre tout son sens), ponctu\u00e9, travers\u00e9 de questions qui s\u2019approchent progressivement d\u2019un centre, qui est peut-\u00eatre le c\u0153ur battant de la po\u00e9sie. Avec l\u2019aide des \u00ab\u00a0alli\u00e9s substantiels\u00a0\u00bb, des passants consid\u00e9rables qui l\u2019accompagnent, Pascal Boulanger interroge tous azimuts. Les <em>carnets <\/em>sont une pens\u00e9e en mouvement, qui creuse son sillon :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce qu\u2019un amour d\u00e9finitif, absolu\u00a0?\u00a0\u00bb \u00c0 l\u2019\u00e9vidence, il le sait, et le dira plus tard, mais c\u2019est Claudel dans un premier temps, qui fondera sa r\u00e9ponse.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00a0\u00ab\u00a0J\u2019ai toujours cherch\u00e9 quelqu\u2019un \u2013 L\u00e0-bas \u2013 mais o\u00f9\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Aimer par habitude, est-ce encore aimer\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab Que savons-nous, en conscience, d\u2019une vie accomplie ? Qui peut juger de son accomplissement ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Avec leur aide, il arrive dans un miroitement <strong><em>vers le centre<\/em><\/strong> au mitan du livre, avec ces deux \u00e9toiles bleues qui diffusent leur clart\u00e9 sereine\u00a0; d\u00e9ploiement (Le Zhong Yong, cit\u00e9 au d\u00e9but des <em>Carnets\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0Quand on le d\u00e9roule, le livre emplit l\u2019univers dans toutes les directions, quand on l\u2019enroule, il se retire et s\u2019enfouit dans son secret\u00a0\u00bb) d\u00e9voilement qu\u2019annon\u00e7ait d\u00e9j\u00e0 dans la retenue la superbe premi\u00e8re de couverture du livre, le titre honorant un po\u00e8me \u00e9ponyme d\u2019H\u00f6lderlin, accompagn\u00e9 du somptueux tableau de Vermeer <em>La Femme en bleu lisant une lettre. <\/em>Ce point central, autre monde ou contre-monde, ce moment ou tournant d\u00e9cisif dans son mouvement de r\u00e9volution, se tient l\u00e0, dans la r\u00e9serve et dans l\u2019\u00e9cart, affirmation en une sorte de diffusion calme, par saturation de ce bleu adorable qui emplit l\u2019espace du texte, affirmation d\u2019une identit\u00e9 d\u2019homme et de po\u00e8te vers laquelle on le suivait depuis les premi\u00e8res pages. Ce centre est ontologique, on l\u2019a bien compris\u00a0; on pourrait l\u2019esquisser ainsi\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-4422\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Vermeer_Femme_bleu.jpg\" alt=\"\" width=\"475\" height=\"550\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Vermeer_Femme_bleu.jpg 475w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Vermeer_Femme_bleu-259x300.jpg 259w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Vermeer_Femme_bleu-130x150.jpg 130w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/Vermeer_Femme_bleu-366x424.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 475px) 100vw, 475px\" \/><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">&#8211; \u00ab\u00a0<strong><em>vie secr\u00e8te<\/em><\/strong>\u00a0\u00bb (d\u00e9j\u00e0 annonc\u00e9e au d\u00e9but des carnets par les mots d\u2019Imre Kert\u00e9sz\u00a0: <em>J\u2019ai toujours eu une vie secr\u00e8te qui \u00e9tait toujours ma vraie vie<\/em>)<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">&#8211; \u00ab\u00a0Faire entendre le <strong><em>silence<\/em><\/strong> qui est \u00e0 l\u2019origine de toute cr\u00e9ation\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0pr\u00eater l\u2019oreille (\u2026) \u00e0 l\u2019ouverture d\u2019une profondeur, \u00e0 la fois intime et souveraine\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">&#8211; \u00ab\u00a0<strong><em>L\u2019amour la po\u00e9sie\u00a0\u00bb<\/em><\/strong>, l\u2019absolu, la perfection de l\u2019amour sans question\u00a0: ces <em>Carnets <\/em>sont d\u00e9di\u00e9s \u00e0 Alma, sa \u00ab\u00a0<em>petite-fille, en pr\u00e9sence adorable\u00a0\u00bb. <\/em>Pascal Boulanger \u00e9crit un peu plus loin \u00e0 son sujet \u00ab\u00a0Que lui souhaiter, sinon des enchantements simples, dans la perp\u00e9tuelle enfance du monde \u00bb. L\u2019amour des femmes aussi, \u00ab\u00a0La pr\u00e9sence de l\u2019autre, dont on ne peut endiguer le flux, est en soi une habitation po\u00e9tique du monde\u00a0\u00bb, l\u2019amour de la femme aim\u00e9e dont les yeux se fondent dans le ciel ou la mer\u00a0: \u00ab la proximit\u00e9 aveugl\u00e9e par le tissu de la mer et le tissu des yeux\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Je reste silencieux par la pr\u00e9sence d\u2019un ciel dans l\u2019\u00e9clat de ses yeux\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Se baigner dans la profondeur bleut\u00e9e des yeux de l\u2019aim\u00e9e\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9motion sensuelle des baisers\u00a0: un rapt, une effraction dans l\u2019eau bleue de ses yeux\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab\u00a0La perfection de l\u2019amour\u00a0\u00bb \u2013 que le po\u00e8te illustre par quelques lignes qui lui \u00ab\u00a0ont \u00e9t\u00e9, un jour adress\u00e9es\u00a0\u00bb et qui perdraient de leur \u00e9clat \u00e0 \u00eatre cit\u00e9es ici, qu\u2019il faut laisser resplendir en silence dans leur myst\u00e8re \u2013 cette perfection de l\u2019amour et de l\u2019aim\u00e9e est sans doute la troisi\u00e8me \u00e9toile qui scintille au centre du livre <em>en bleu adorable, <\/em>aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019H\u00f6lderlin et se constitue aussi s\u00fbrement en<em>\u00a0femme en bleu lisant une lettre <\/em>que celle de Vermeer.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u2013 \u00ab\u00a0<strong><em>Dans la beaut\u00e9 qui ne fait pas question<\/em><\/strong>\u00a0\u00bb, tout se rejoint finalement en une \u00ab\u00a0\u00e9piphanie\u00a0\u00bb, mot ch\u00e9ri par le po\u00e8te, parole clef performative dont l\u2019incantation suffit \u00e0 faire surgir l\u2019essence d\u2019un monde o\u00f9 la beaut\u00e9, la po\u00e9sie, l\u2019amour absolu, \u00ab\u00a0les livres et les l\u00e8vres\u00a0\u00bb, l\u2019\u00e9motion, l\u2019\u00e9moi, le moi, la nature dans sa permanence ne font qu\u2019un.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ainsi, <em>En bleu adorable<\/em> est un manifeste po\u00e9tique mais dessine dans le m\u00eame temps une sorte d\u2019autoportrait subtil, posant et r\u00e9pondant pas \u00e0 pas \u00e0 la question <em>qui suis-je\u00a0?<\/em> Parce que le po\u00e8te, trop pudique pour y r\u00e9pondre frontalement, se peint tout au long du livre par touches impressionnistes \u00e0 travers tous les autres, et comme travers\u00e9 par leur flux. La r\u00e9ponse \u00e0 cette question \u00e0 la fois singuli\u00e8re et universelle est \u00e0 lire surtout dans la parole po\u00e9tique essaim\u00e9e au fil du recueil, avec son humilit\u00e9 <em>J\u2019ai la chance de mener une vie tranquille, celle que chacun m\u00e9rite, en ce monde visible (\u2026)\u00a0<\/em>; sa fiert\u00e9 <em>(\u2026) On est prince et les jours sont nombreux comme le sable<\/em>\u00a0; ses fulgurances <em>(\u2026) la mer aux cheveux d\u00e9nou\u00e9s<\/em> <em>s\u2019offre \u00e0 l\u2019enfance matinale. <\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">D\u00e9pouillement, \u00e9pure, tout se condense dans les derni\u00e8res pages, c\u2019est la po\u00e9sie pure qui se d\u00e9ploie, d\u00e9tient le dernier mot, affirmant souverainement <em>une habitation po\u00e9tique\u00a0<\/em>de soi et du monde, que l\u2019on \u00e9puiserait \u00e0 citer ou expliciter.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00c0 chacune et chacun de faire advenir et vibrer cette po\u00e9sie dans le silence et la profondeur des pages.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\"><strong><em>\u00a0<\/em><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En quoi un livre me parle, et me parle d\u2019embl\u00e9e\u00a0? \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Pascal Boulanger, En bleu adorable \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 J\u2019ai lu En bleu adorable, de Pascal Boulanger, carnets r\u00e9dig\u00e9s entre 2019 et 2022, r\u00e9cemment publi\u00e9s aux \u00e9ditions Tinbad. Aucune g\u00eane technique \u00e0 l\u2019\u00e9gard des fragments. Ils nous constituent. Ils constituent le monde. Rien de moins d\u00e9cousu que ces notes au fil du temps, entre int\u00e9riorit\u00e9 et ouverture vers l\u2019ext\u00e9rieur\u00a0; entre \u00e9criture, essentiel point d\u2019ancrage, et lectures multiples\u00a0: celles des livres, indispensables compagnons de route, celles du monde\u00a0: celui qui d\u00e9raille, s\u2019effondre, et celui qui survit dans l\u2019\u00e9ternit\u00e9 du Beau. Les formes br\u00e8ves en litt\u00e9rature donnent \u00e0 entendre les silences, appellent le lecteur \u00e0 trouver une voie en creux au fil de la pens\u00e9e du po\u00e8te. La discontinuit\u00e9 fait sens, trouve son intime coh\u00e9rence lisible dans ces mots programmatiques de l\u2019ensemble du recueil\u00a0: \u00ab\u00a0(\u2026) j\u2019ai toujours \u00e9crit AVEC \u2013 la Biblioth\u00e8que, l\u2019existence, le monde (\u2026).\u00a0\u00bb Ainsi sont pos\u00e9s les trois sentiers d\u2019\u00e9criture qui vont se croiser, se tresser, se rejoindre et parfois s\u2019\u00e9carter, ainsi va se dessiner une architecture de ces Carnets qui, au-del\u00e0, peuvent se lire comme un v\u00e9ritable manifeste po\u00e9tique et au-del\u00e0 encore, comme l\u2019affirmation d\u2019une identit\u00e9, d\u2019une singularit\u00e9 humaine, parce que chez Pascal Boulanger, l\u2019homme et le po\u00e8te ne font qu\u2019un. D\u2019o\u00f9 l\u2019unit\u00e9 profonde par-del\u00e0 la discontinuit\u00e9 des fragments, que chacun de nous est appel\u00e9 \u00e0 chercher, avec ses propres bagages existentiels et culturels. \u00c9crire avec, mais aussi\u2026 contre\u00a0: monde et contre-monde Aussi, l\u2019auteur annonce la couleur de l\u2019un des chemins, celui d\u2019un \u00eatre au monde\u00a0po\u00e9tique, et cette couleur pr\u00e9cis\u00e9ment, comme l\u2019indique le texte de 4\u00e8me de couverture, \u00ab\u00a0fonde un contre-monde en bleu adorable\u00a0\u00bb, allume des contre-feux de r\u00e9sistance \u00e0 tout ordre \u00e9tabli, qu\u2019il soit politique, social, litt\u00e9raire, joue en contrepoint. \u00ab\u00a0AVEC\u00a0\u00bb, mais aussi contre. Il faut donc bien, pour faire exister l\u2019\u00e9criture, pour se trouver au plus pr\u00e8s de sa v\u00e9rit\u00e9, de sa nudit\u00e9, r\u00e9gler son compte \u00e0 ce qui tente de la prendre \u00e0 la gorge\u00a0: d\u00e9noncer, \u00e9noncer les falsifications, tous les m\u00e9canismes fonctionnant par \u00ab\u00a0manipulations et propagandes\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0la marchandisation sociale globale\u00a0\u00bb, et ses \u00ab\u00a0commis hors sol\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0agents du spectacle\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0des petits t\u00e9l\u00e9graphistes et autres conseillers serviles en propagande du prince\u00a0\u00bb. Et l\u2019auteur, sur les traces de Guy Debord qu\u2019il convoque au besoin, met en joue ses cibles, les d\u00e9signe et leur d\u00e9coche ses fl\u00e8ches d\u2019une main s\u00fbre, calmement, r\u00e8gle leur compte aux tenants du pouvoir, \u00e0 leur gestion calamiteuse du covid, \u00ab\u00a0crise sanitaire (qui est en v\u00e9rit\u00e9, une crise m\u00e9taphysique) et sa gestion programm\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale\u00a0\u00bb. Le trait direct, pos\u00e9, atteint son but sans d\u00e9vier, sans craindre de nommer le \u00ab\u00a0n\u00e9ofascisme pr\u00e9sidentiel\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0le bouclage\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0la surveillance\u00a0\u00bb qui nous tiennent captifs, organisent notre \u00e9touffement, profitant de \u00ab\u00a0la passivit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale\u00a0\u00bb. Il est donc vital de r\u00e9sister et d\u2019exister ailleurs, autrement (\u00ab\u00a0le secret est comme un contre-poison au c\u0153ur du poison social, comme un silence au c\u0153ur du bavardage, il est l\u2019arme absolue contre la convoitise\u00a0\u00bb) et d\u2019ouvrir des espaces, des territoires de po\u00e9sie, dont les fronti\u00e8res seront infranchissables par ces fossoyeurs, sinistres acteurs de l\u2019effondrement qui poussent l\u2019individu au-del\u00e0 de la d\u00e9tresse\u00a0: jusqu\u2019\u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019absence de d\u00e9tresse comme d\u00e9tresse supr\u00eame\u00a0\u00bb. Il s\u2019agit en quelque sorte de d\u00e9sactiver leur pouvoir de nuisance en les renvoyant s\u00e8chement \u00e0 leur inanit\u00e9, en les an\u00e9antissant (Brigitte Macron se le tiendra pour dit, la po\u00e9sie n\u2019est pas du m\u00eame bord que le couple pr\u00e9sidentiel, c\u2019est un constat cinglant, dans un sarcasme sans appel). Et ces responsables-l\u00e0 ne m\u00e9ritent pas la haine du po\u00e8te, son m\u00e9pris suffit. Il a mieux \u00e0 faire, tout occup\u00e9 \u00e0 opposer \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019enfermement impos\u00e9\u00a0\u00bb l\u2019ouverture et l\u2019\u00e9cart. L\u2019existence \u00a0L\u2019\u00e9cart est donc un pr\u00e9alable, une condition sine qua non, une fois ces salutaires excommunications pos\u00e9es, pour qu\u2019advienne le po\u00e8me, qu\u2019il se lib\u00e8re de toute contrainte. Claude Mini\u00e8re caract\u00e9rise ainsi la po\u00e9sie de Pascal Boulanger\u00a0: \u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce qui fait l\u2019identit\u00e9 po\u00e9tique de sa po\u00e9sie\u00a0? L\u2019\u00e9cart. Cette po\u00e9sie se pose dans son \u00e9cart\u00a0\u00bb. Et s\u2019il est \u00e0 l\u2019\u00e9vidence ontologique, l\u2019\u00e9cart doit aussi s\u2019inscrire g\u00e9ographiquement\u00a0; l\u2019\u00e9loignement physique, dans l\u2019espace, est constitutif de l\u2019\u00e9loignement m\u00e9taphysique du po\u00e8te qui se situe magnifiquement d\u00e8s la premi\u00e8re page \u2013 en saluant Rimbaud d\u00e8s la premi\u00e8re ligne \u2013 en une phrase qui condense et cristallise toute la d\u00e9marche, \u00e0 la fois ailleurs et autre\u00a0: \u00ab\u00a0Depuis mars 2019, je est un autre, je suis l\u2019autre, celui qui vit pr\u00e8s de la baie du Mont Saint-Michel, \u00e0 proximit\u00e9 des plages de Saint-Malo et de Cancale, \u00e9chappant \u00e0 l\u2019injonction sociale et aux divers crachats sur l\u2019asphalte des villes qui sont dor\u00e9navant sous l\u2019\u0153il de la surveillance et de la violence \u00bb. Et si Claudie Bernard, qu\u2019il cite, d\u00e9signe le chouan comme l\u2019autre, \u00ab\u00a0l\u2019opposant, le d\u00e9viant, et le perdant\u00a0\u00bb, le po\u00e8te lui r\u00e9pond fi\u00e8rement\u00a0: \u00ab Sauf qu\u2019ici, le perdant gagne la gratuit\u00e9 temporelle, l\u2019\u00e9coulement ardent de l\u2019instant, la beaut\u00e9 d\u2019une immanence dans son extension (\u2026).\u00a0\u00bb Ainsi peut na\u00eetre et se d\u00e9ployer le verbe, comme \u00a0en osmose avec toute cette beaut\u00e9 qui l\u2019entoure, pour \u00ab\u00a0placer le lecteur face au spectacle des mots jouant le texte du monde et des choses qui le constituent\u00a0\u00bb,comme l\u2019indique Gilbert Bourson en \u00e9voquant Pascal Boulanger, et cit\u00e9 par ce dernier, belle mise en abyme qui saisit avec finesse l\u2019essence m\u00eame de l\u2019intertextualit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans ces carnets o\u00f9 incessamment s\u2019interpellent et se r\u00e9pondent les auteurs de \u00ab\u00a0la Biblioth\u00e8que\u00a0\u00bb, sous le regard \u00e0 la fois objectif et subjectif du po\u00e8te qui les met au pied du mur, en r\u00e9sonance ou en d\u00e9bat. En fin de compte, c\u2019est l\u2019\u00e9loignement qui permet d\u2019approcher ou d\u2019accrocher l\u2019essentiel. \u00ab\u00a0La Biblioth\u00e8que\u00a0\u00bb n\u2019est d\u2019ailleurs pas dissociable de ce qui constitue l\u2019identit\u00e9 du po\u00e8te, elle fait \u00e0 l\u2019\u00e9vidence partie du bagage\u00a0; la tentative d\u2019envisager ces Carnets par cat\u00e9gorie ne peut donc servir que de balisage \u00e9ph\u00e9m\u00e8re que chacune de leurs pages peut modifier. On comprend d\u2019autant mieux que les livres et la vie ne font qu\u2019un, lorsqu\u2019on se souvient que Pascal Boulanger est po\u00e8te et critique litt\u00e9raire. Au fond, apr\u00e8s avoir \u00e9lu domicile une partie de sa vie dans des biblioth\u00e8ques, l\u2019auteur se d\u00e9place&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":4421,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,7,2],"tags":[968,2123,746,142,28,934,1196,154,1093,1739,694,1733,2163,2162],"class_list":["post-4420","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-livres-recus","category-une","tag-andre-breton","tag-annie-drimaracci","tag-arthur-rimbaud","tag-claude-miniere","tag-editions-tinbad","tag-gilbert-bourson","tag-giorgio-agamben","tag-guy-debord","tag-holderlin","tag-imre-kertesz","tag-lautreamont","tag-pascal-boulanger","tag-paul-claudel","tag-vermeer"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4420","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4420"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4420\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4427,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4420\/revisions\/4427"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4421"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4420"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4420"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4420"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}