{"id":4512,"date":"2023-10-17T11:12:37","date_gmt":"2023-10-17T09:12:37","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=4512"},"modified":"2023-10-17T20:27:26","modified_gmt":"2023-10-17T18:27:26","slug":"chronique-francois-crosnier-mais-toujours-cest-calame-a-propos-de-guillon-balaguer-ou-couchee-sur-le-flanc","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2023\/10\/17\/chronique-francois-crosnier-mais-toujours-cest-calame-a-propos-de-guillon-balaguer-ou-couchee-sur-le-flanc\/","title":{"rendered":"[Chronique] Fran\u00e7ois Crosnier, \u00ab Mais toujours c\u2019est calame \u00bb (\u00e0 propos de Guillon Balaguer, Ou couch\u00e9e sur le flanc)"},"content":{"rendered":"<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Guillonne Balaguer, <strong><em>Ou couch\u00e9e sur le flanc<\/em><\/strong>, \u00e9ditions LansKine, mai 2023, 56 pages, 13 \u20ac, ISBN\u00a0: 978-2-35963-101-2.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">C\u2019est avec une certaine appr\u00e9hension qu\u2019on entreprend de r\u00e9diger cette chronique, tant le livre de Guillonne Balaguer est, en d\u00e9pit de sa bri\u00e8vet\u00e9, intimidant. Il me semble que cela tient au fait que rarement l\u2019attention et la sagacit\u00e9\u00a0du lecteur ont \u00e9t\u00e9 \u00e0 ce point sollicit\u00e9es\u00a0: la quatri\u00e8me de couverture est, une fois n\u2019est pas coutume, indispensable pour se rep\u00e9rer dans un texte tr\u00e8s stimulant intellectuellement mais \u00e9nigmatique, qui ne se livre qu\u2019avec r\u00e9ticence. J\u2019en extrais ces quelques phrases :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Deux femmes (et quelques b\u00eates), une rencontre amoureuse. La trace d\u2019une conversation (\u2026) Sous les inalt\u00e9rables r\u00e9sidus de phrases entendues, prononc\u00e9es, incomprises ou refus\u00e9es, l\u2019\u00e9criture soul\u00e8ve l\u2019ordinaire et brutale f\u00e9lonie de la parole, son impossible f\u00e9licit\u00e9 (selon l\u2019expression de J.L. Austin). Un acte de conjuration.<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-4519\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/Balaguer_portrait.jpg\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"225\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/Balaguer_portrait.jpg 225w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/Balaguer_portrait-150x150.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/Balaguer_portrait-144x144.jpg 144w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/Balaguer_portrait-75x75.jpg 75w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/>Est-il besoin de pr\u00e9ciser que de ces deux femmes, nous ne saurons rien\u00a0; des passions qui les animent, gu\u00e8re plus\u00a0; des b\u00eates, un peu davantage, au moins par leur nom, leurs attributs\u00a0; c\u2019est donc la parole qui est l\u2019objet de ce livre, et les actes <em>illocutoires <\/em>comme l\u2019indique la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Austin. Point n\u2019est besoin toutefois d\u2019\u00eatre linguiste comme l\u2019autrice pour appr\u00e9cier <em>po\u00e9tiquement <\/em>des \u00e9nonc\u00e9s comme celui-ci :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Principe de fleurement, selon voyelle, ou variations affixes\u00a0: cours et courbe, et par phon\u00e8mes entiers. A, E, rien discret. Sous\u00a0: d\u00e9sormais. Isole, et justement parla, mais par <\/em>effet de sens.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">En effet, l\u2019\u00e9nonciation de la fonction m\u00eame du livre comme <em>acte de conjuration<\/em> permet d\u2019y entendre comme une volont\u00e9 d\u2019\u00e9loigner de soi, par des formules \u00ab\u00a0magiques\u00a0\u00bb des influences mal\u00e9fiques\u00a0; non seulement les phrases form\u00e9es par emprunts \u00e0 divers champs lexicaux plus ou moins sp\u00e9cialis\u00e9s ou archa\u00efques, et dont la syntaxe s\u2019\u00e9loigne de la mani\u00e8re commune, peuvent se lire, si l\u2019on veut, comme de telles formules, mais par l\u00e0-m\u00eame une part <em>d\u2019autobiographique <\/em>peut faire retour, tout en restant opaque au lecteur.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">C\u2019est pourquoi il sera question ici d\u2019une exp\u00e9rience personnelle de lecture plut\u00f4t que d\u2019une \u00e9lucidation proprement dite\u00a0(<em>Mesure. Mais ne comprend) <\/em>; souhaitant n\u00e9anmoins donner envie d\u2019y aller voir soi-m\u00eame, car le trajet en vaut la peine.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Explorons encore un peu le paratexte\u00a0: deux exergues donnent le ton, le premier d\u00fb \u00e0 Caroline Sagot Duvauroux (<em>Aa journal d\u2019un po\u00e8me<\/em>), avec son m\u00e9lange de sophistication et de d\u00e9rision\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Clarification logique de la pens\u00e9e<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>tsoin tsoin (\u2026)<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">le second d\u00e9tournant un texte du 15<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, <em>Chanson du gui de l\u2019Agenais, <\/em>chanson d\u2019<em>aguilhon\u00e8r, <\/em>chant\u00e9e par un groupe de jeunes gens au cours de visites dans les maisons du voisinage pour r\u00e9clamer des \u00e9trennes, d\u00e9tournement op\u00e9r\u00e9 par l\u2019introduction de ces vers :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Donnez-lui la guillonn\u00e9e, Maseigneure, je vous prie, la guillonn\u00e9e<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Il faut donner, par les for\u00eats, \u00e0 qui l\u2019enfuie.<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">On voit ici, d\u2019une part, le passage au f\u00e9minin d\u2019un rite essentiellement masculin, et d\u2019autre part l\u2019allusion au pr\u00e9nom de l\u2019autrice (\u00ab\u00a0Guillonne\u00a0\u00bb). Cette variation sur un th\u00e8me pr\u00e9existant marque l\u2019investissement en nom propre de cette derni\u00e8re dans la <em>conjuration<\/em>.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Muni de ce triple viatique, le lecteur peut entrer dans le livre. L\u2019animalit\u00e9 est pr\u00e9sente d\u00e8s le premier po\u00e8me, qui explicite le titre du recueil\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Oubli\u00e9e,<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>un profil \u00e0 deux cornes, pivote. Un quart, de t\u00eate et notamment. Souffle, et pour finir se couche. \u00c0 flanc.<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Mais dans le m\u00eame mouvement, le th\u00e8me de la parole humaine est introduit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Suffit d\u2019articuler. Ou par mugissement bien qu\u2019elle.<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Est ainsi d\u00e8s l\u2019abord pos\u00e9 le lien entre ce qui est de l\u2019ordre de l\u2019animalit\u00e9 et ce qui est proprement humain. C\u2019est ainsi qu\u2019un<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-4514\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/Balaguer.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"310\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/Balaguer.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/Balaguer-213x300.jpg 213w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/Balaguer-106x150.jpg 106w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/> parall\u00e8le est \u00e9tabli, plus loin entre le langage et les pelotes de r\u00e9jection, ces agglom\u00e9rations de d\u00e9bris alimentaires indigestes que certains oiseaux (chouettes, hiboux\u2026) rejettent p\u00e9riodiquement par le bec. De m\u00eame, entre l\u2019\u00e9criture et la rumination, l\u2019\u00e9criture et la chasse \u00e0 la glu\u2026<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ce th\u00e8me est amplifi\u00e9 par l\u2019emploi altern\u00e9 de termes emprunt\u00e9s au vocabulaire de la grammaire et \u00e0 celui de la zoologie ou d\u2019autres sciences, ou encore d\u2019arts, comme l\u2019architecture. Cela finit par produire une certaine fascination sur le lecteur, sensible \u00e0 un humour qui jaillit de ces rapprochements apparemment incongrus\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Aucune\u00a0: rien grammaire (\u2026) Robe, apr\u00e8s robe, fait l\u2019\u00e2nesse, et ces mont\u00e9es d\u2019adverbe.<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Viens grammaire, sacre bon sang de nerf. Rabonde, ou d\u2019absolu ravale, multiplie et r\u00e9vulse, ce litage.<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">(Le litage est la disposition en couches ou lits parall\u00e8les des roches s\u00e9dimentaires. Rabonder signifie abonder de son c\u00f4t\u00e9).<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Au fur et \u00e0 mesure qu\u2019on avance dans le livre, l\u2019adverbe \u2013 et donc la d\u00e9termination \u2013 gagne en importance, mais c\u2019est pour \u00eatre pris en mauvaise part, au b\u00e9n\u00e9fice de l\u2019onomatop\u00e9e. En t\u00e9moignent ces occurrences du mot\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Te faire l\u2019adverbe (<\/em>comme \u00ab\u00a0te faire la peau\u00a0\u00bb)<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Va faire l\u2019adverbe\u00a0 <\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Toi GOLEM, et maintenant l\u2019adverbe, rappelle, rappela. D\u2019informe, va vers informula <\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Soit l\u2019adverbe, soit l\u2019onomatop\u00e9e <\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Une fois accoutum\u00e9 \u00e0 ces emplois lexicaux, le lecteur est confront\u00e9 \u00e0 une double difficult\u00e9 \u2013 ou d\u00e9fi personnel, \u00e9ventuellement envisageable comme jeu\u00a0: l\u2019analyse logique de la phrase et la (re)construction d\u2019un r\u00e9cit. S\u2019agissant de la premi\u00e8re, et au-del\u00e0 de la prise en consid\u00e9ration du caract\u00e8re de \u00ab\u00a0formule magique\u00a0\u00bb dont on a parl\u00e9 plus haut, le trait principal qui contribue, dans nombre de phrases, \u00e0 l\u2019\u00e9tranget\u00e9 est l\u2019absence de sujet, donc l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019attribuer l\u2019action \u00e0 une entit\u00e9 d\u00e9finie\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Afflue. R\u00e9gurgite, en tant qu\u2019inalt\u00e9rables\u00a0; poil, os, coquilles, et le beau <\/em>qui \u00e9tait\u00a0;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ou\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Promet. Se comme pronominale, et par le flanc.<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">En un sens, la difficult\u00e9 de recr\u00e9er un r\u00e9cit, en s\u2019appuyant sur les indices de la quatri\u00e8me de couverture, d\u00e9coule largement de cette impossibilit\u00e9. Mais ici, le lecteur dispose d\u2019autres pistes, \u00e0 savoir la mise en \u0153uvre de certaines images (la r\u00e9gurgitation, la b\u00eate couch\u00e9e sur le flanc) et leur r\u00e9p\u00e9tition, de renvois d\u2019un po\u00e8me \u00e0 l\u2019autre formant autant de \u00ab\u00a0rimes de sens\u00a0\u00bb, voire de \u00ab\u00a0dialogues\u00a0\u00bb en italiques et d\u2019une note de bas de page, exceptionnellement explicite\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Morose, longtemps disait\u00a0: d\u00e9lectation. Une relation soi-disante compliqu\u00e9e langue \u00e0 plaie (masochiste, par dictionnaire)<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">La relation amoureuse (<em>il s\u2019agit des passions, virgule) <\/em>s\u2019envisage comme un d\u00e9membrement par l\u2019acte de parole\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Par un supplice, de <\/em>locution<em>, commun\u00e9ment d\u00e9membre. Ex\u00e9cute. Questionne.<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">et \u00e9volue vers la mort\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>C\u0153ur mort<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Aux tissus comme niell\u00e9e<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">De mani\u00e8re encore plus subtile, dans le texte reproduit int\u00e9gralement ci-dessous, l\u2019autrice donne une autre indication, capitale, pour aborder l\u2019\u0153uvre\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Par chevrons ou crochets, accole, si on peut dire\u00a0: [Vibra vite et de fi\u00e8vre, vibra loin trembla telle, si vite que voil\u00e0]<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Temps, aspect <\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">On pourrait donc en conclure que c\u2019est de mani\u00e8re grammaticale que le r\u00e9cit se construit, puisque l\u2019aspect repr\u00e9sente le d\u00e9roulement du proc\u00e8s dans le temps.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Cet aspect du moment, faut oser.<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Par une sorte d\u2019ironie, lorsqu\u2019on a r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9mettre ces hypoth\u00e8ses sur un texte dont la qualit\u00e9 litt\u00e9raire saute aux yeux, Guillonne Balaguer, qui par une savoureuse fausse \u00e9tymologie rapproche le calame (roseau utilis\u00e9 pour \u00e9crire sur le papyrus) de la calamit\u00e9, semble vouloir se d\u00e9prendre de la langue\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Langue, ASSEZ<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">et laisser (<em>CATACLOP CATACLOP CATACLOP)<\/em> le dernier mot \u00e0 l\u2019onomatop\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Guillonne Balaguer, Ou couch\u00e9e sur le flanc, \u00e9ditions LansKine, mai 2023, 56 pages, 13 \u20ac, ISBN\u00a0: 978-2-35963-101-2. C\u2019est avec une certaine appr\u00e9hension qu\u2019on entreprend de r\u00e9diger cette chronique, tant le livre de Guillonne Balaguer est, en d\u00e9pit de sa bri\u00e8vet\u00e9, intimidant. Il me semble que cela tient au fait que rarement l\u2019attention et la sagacit\u00e9\u00a0du lecteur ont \u00e9t\u00e9 \u00e0 ce point sollicit\u00e9es\u00a0: la quatri\u00e8me de couverture est, une fois n\u2019est pas coutume, indispensable pour se rep\u00e9rer dans un texte tr\u00e8s stimulant intellectuellement mais \u00e9nigmatique, qui ne se livre qu\u2019avec r\u00e9ticence. J\u2019en extrais ces quelques phrases : Deux femmes (et quelques b\u00eates), une rencontre amoureuse. La trace d\u2019une conversation (\u2026) Sous les inalt\u00e9rables r\u00e9sidus de phrases entendues, prononc\u00e9es, incomprises ou refus\u00e9es, l\u2019\u00e9criture soul\u00e8ve l\u2019ordinaire et brutale f\u00e9lonie de la parole, son impossible f\u00e9licit\u00e9 (selon l\u2019expression de J.L. Austin). Un acte de conjuration. Est-il besoin de pr\u00e9ciser que de ces deux femmes, nous ne saurons rien\u00a0; des passions qui les animent, gu\u00e8re plus\u00a0; des b\u00eates, un peu davantage, au moins par leur nom, leurs attributs\u00a0; c\u2019est donc la parole qui est l\u2019objet de ce livre, et les actes illocutoires comme l\u2019indique la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Austin. Point n\u2019est besoin toutefois d\u2019\u00eatre linguiste comme l\u2019autrice pour appr\u00e9cier po\u00e9tiquement des \u00e9nonc\u00e9s comme celui-ci : Principe de fleurement, selon voyelle, ou variations affixes\u00a0: cours et courbe, et par phon\u00e8mes entiers. A, E, rien discret. Sous\u00a0: d\u00e9sormais. Isole, et justement parla, mais par effet de sens. En effet, l\u2019\u00e9nonciation de la fonction m\u00eame du livre comme acte de conjuration permet d\u2019y entendre comme une volont\u00e9 d\u2019\u00e9loigner de soi, par des formules \u00ab\u00a0magiques\u00a0\u00bb des influences mal\u00e9fiques\u00a0; non seulement les phrases form\u00e9es par emprunts \u00e0 divers champs lexicaux plus ou moins sp\u00e9cialis\u00e9s ou archa\u00efques, et dont la syntaxe s\u2019\u00e9loigne de la mani\u00e8re commune, peuvent se lire, si l\u2019on veut, comme de telles formules, mais par l\u00e0-m\u00eame une part d\u2019autobiographique peut faire retour, tout en restant opaque au lecteur. C\u2019est pourquoi il sera question ici d\u2019une exp\u00e9rience personnelle de lecture plut\u00f4t que d\u2019une \u00e9lucidation proprement dite\u00a0(Mesure. Mais ne comprend) ; souhaitant n\u00e9anmoins donner envie d\u2019y aller voir soi-m\u00eame, car le trajet en vaut la peine. Explorons encore un peu le paratexte\u00a0: deux exergues donnent le ton, le premier d\u00fb \u00e0 Caroline Sagot Duvauroux (Aa journal d\u2019un po\u00e8me), avec son m\u00e9lange de sophistication et de d\u00e9rision\u00a0: Clarification logique de la pens\u00e9e tsoin tsoin (\u2026) le second d\u00e9tournant un texte du 15e si\u00e8cle, Chanson du gui de l\u2019Agenais, chanson d\u2019aguilhon\u00e8r, chant\u00e9e par un groupe de jeunes gens au cours de visites dans les maisons du voisinage pour r\u00e9clamer des \u00e9trennes, d\u00e9tournement op\u00e9r\u00e9 par l\u2019introduction de ces vers : Donnez-lui la guillonn\u00e9e, Maseigneure, je vous prie, la guillonn\u00e9e Il faut donner, par les for\u00eats, \u00e0 qui l\u2019enfuie. On voit ici, d\u2019une part, le passage au f\u00e9minin d\u2019un rite essentiellement masculin, et d\u2019autre part l\u2019allusion au pr\u00e9nom de l\u2019autrice (\u00ab\u00a0Guillonne\u00a0\u00bb). Cette variation sur un th\u00e8me pr\u00e9existant marque l\u2019investissement en nom propre de cette derni\u00e8re dans la conjuration. * Muni de ce triple viatique, le lecteur peut entrer dans le livre. L\u2019animalit\u00e9 est pr\u00e9sente d\u00e8s le premier po\u00e8me, qui explicite le titre du recueil\u00a0: Oubli\u00e9e, un profil \u00e0 deux cornes, pivote. Un quart, de t\u00eate et notamment. Souffle, et pour finir se couche. \u00c0 flanc. Mais dans le m\u00eame mouvement, le th\u00e8me de la parole humaine est introduit\u00a0: Suffit d\u2019articuler. Ou par mugissement bien qu\u2019elle. Est ainsi d\u00e8s l\u2019abord pos\u00e9 le lien entre ce qui est de l\u2019ordre de l\u2019animalit\u00e9 et ce qui est proprement humain. C\u2019est ainsi qu\u2019un parall\u00e8le est \u00e9tabli, plus loin entre le langage et les pelotes de r\u00e9jection, ces agglom\u00e9rations de d\u00e9bris alimentaires indigestes que certains oiseaux (chouettes, hiboux\u2026) rejettent p\u00e9riodiquement par le bec. De m\u00eame, entre l\u2019\u00e9criture et la rumination, l\u2019\u00e9criture et la chasse \u00e0 la glu\u2026 Ce th\u00e8me est amplifi\u00e9 par l\u2019emploi altern\u00e9 de termes emprunt\u00e9s au vocabulaire de la grammaire et \u00e0 celui de la zoologie ou d\u2019autres sciences, ou encore d\u2019arts, comme l\u2019architecture. Cela finit par produire une certaine fascination sur le lecteur, sensible \u00e0 un humour qui jaillit de ces rapprochements apparemment incongrus\u00a0: Aucune\u00a0: rien grammaire (\u2026) Robe, apr\u00e8s robe, fait l\u2019\u00e2nesse, et ces mont\u00e9es d\u2019adverbe. Viens grammaire, sacre bon sang de nerf. Rabonde, ou d\u2019absolu ravale, multiplie et r\u00e9vulse, ce litage. (Le litage est la disposition en couches ou lits parall\u00e8les des roches s\u00e9dimentaires. Rabonder signifie abonder de son c\u00f4t\u00e9). Au fur et \u00e0 mesure qu\u2019on avance dans le livre, l\u2019adverbe \u2013 et donc la d\u00e9termination \u2013 gagne en importance, mais c\u2019est pour \u00eatre pris en mauvaise part, au b\u00e9n\u00e9fice de l\u2019onomatop\u00e9e. En t\u00e9moignent ces occurrences du mot\u00a0: Te faire l\u2019adverbe (comme \u00ab\u00a0te faire la peau\u00a0\u00bb) Va faire l\u2019adverbe\u00a0 Toi GOLEM, et maintenant l\u2019adverbe, rappelle, rappela. D\u2019informe, va vers informula Soit l\u2019adverbe, soit l\u2019onomatop\u00e9e Une fois accoutum\u00e9 \u00e0 ces emplois lexicaux, le lecteur est confront\u00e9 \u00e0 une double difficult\u00e9 \u2013 ou d\u00e9fi personnel, \u00e9ventuellement envisageable comme jeu\u00a0: l\u2019analyse logique de la phrase et la (re)construction d\u2019un r\u00e9cit. S\u2019agissant de la premi\u00e8re, et au-del\u00e0 de la prise en consid\u00e9ration du caract\u00e8re de \u00ab\u00a0formule magique\u00a0\u00bb dont on a parl\u00e9 plus haut, le trait principal qui contribue, dans nombre de phrases, \u00e0 l\u2019\u00e9tranget\u00e9 est l\u2019absence de sujet, donc l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019attribuer l\u2019action \u00e0 une entit\u00e9 d\u00e9finie\u00a0: Afflue. R\u00e9gurgite, en tant qu\u2019inalt\u00e9rables\u00a0; poil, os, coquilles, et le beau qui \u00e9tait\u00a0; Ou\u00a0: Promet. Se comme pronominale, et par le flanc. En un sens, la difficult\u00e9 de recr\u00e9er un r\u00e9cit, en s\u2019appuyant sur les indices de la quatri\u00e8me de couverture, d\u00e9coule largement de cette impossibilit\u00e9. Mais ici, le lecteur dispose d\u2019autres pistes, \u00e0 savoir la mise en \u0153uvre de certaines images (la r\u00e9gurgitation, la b\u00eate couch\u00e9e sur le flanc) et leur r\u00e9p\u00e9tition, de renvois d\u2019un po\u00e8me \u00e0 l\u2019autre formant autant de \u00ab\u00a0rimes de sens\u00a0\u00bb, voire de \u00ab\u00a0dialogues\u00a0\u00bb en italiques et d\u2019une note de bas de page, exceptionnellement explicite\u00a0: Morose, longtemps disait\u00a0: d\u00e9lectation. Une relation soi-disante compliqu\u00e9e langue \u00e0 plaie (masochiste, par dictionnaire) La relation amoureuse (il s\u2019agit des passions, virgule) s\u2019envisage comme un d\u00e9membrement par l\u2019acte de parole\u00a0: Par un supplice,&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":4513,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,7,2],"tags":[2191,36,152,2190,1976,2188,2189],"class_list":["post-4512","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-livres-recus","category-une","tag-caroline-sagot-duvauroux","tag-editions-lanskine","tag-francois-crosnier","tag-golem","tag-guillonne-balaguer","tag-jl-austin","tag-poesie-et-linguistique"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4512","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4512"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4512\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4520,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4512\/revisions\/4520"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4513"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4512"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4512"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4512"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}