{"id":4529,"date":"2023-10-21T16:09:42","date_gmt":"2023-10-21T14:09:42","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=4529"},"modified":"2023-10-21T16:25:02","modified_gmt":"2023-10-21T14:25:02","slug":"chronique-annie-drimaracci-sous-le-pave-la-marge-ou-petite-incursion-en-terre-inconnue-a-propos-de-maurice-mourier-la-femme-bue-par-laube","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2023\/10\/21\/chronique-annie-drimaracci-sous-le-pave-la-marge-ou-petite-incursion-en-terre-inconnue-a-propos-de-maurice-mourier-la-femme-bue-par-laube\/","title":{"rendered":"[Chronique] Annie Drimaracci, Sous le pav\u00e9, la marge ! \u2026 ou petite incursion en terre inconnue (\u00e0 propos de Maurice Mourier, La Femme bue par l&rsquo;aube)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Maurice Mourier,<strong><em> La Femme bue par l\u2019aube<\/em><\/strong><em>,<\/em> PhB \u00e9ditions, printemps 2023, 690 pages, 25 euros, ISBN\u00a0: 979-10-93732-69-5.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Soit un roman, dont le titre, <strong><em>La Femme bue par l\u2019aube<\/em><\/strong>, aussi po\u00e9tique et myst\u00e9rieux que la superbe aquarelle qui l\u2019accompagne en premi\u00e8re de couverture, ne laisse pas d\u2019attiser la curiosit\u00e9 de la lectrice (qu\u2019il lui soit permis d\u2019utiliser le f\u00e9minin comme terme g\u00e9n\u00e9rique, pour \u00e9voquer un roman dans lequel la femme est souveraine).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Soit un roman, donc, et non des moindres, parce qu\u2019il comporte une infinit\u00e9 de facettes, d\u2019entr\u00e9es, sorties, angles d\u2019attaque, rebondissements, questionnements, \u00e9nigmes, niveaux de lecture. Et non des moindres, parce que oui, pav\u00e9 il y a, \u00e0 plus d\u2019un titre. Mais si magistralement \u00e9crit d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre, si \u00ab\u00a0merveilleusement vain, divers et ondoyant\u00a0\u00bb, \u00e0 l\u2019image de l\u2019Homme, si inattendu au d\u00e9tour des pages et chapitres, qu\u2019il devient rapidement \u00e9vident \u00e0 la lectrice (et elle gage qu\u2019il en est de m\u00eame pour le lecteur) qu\u2019il sera hors de question de le l\u00e2cher, et qu\u2019elle fera le voyage jusqu\u2019au bout, embarqu\u00e9e qu\u2019elle est dans un univers, un imaginaire, une pens\u00e9e hors du commun.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Caract\u00e9riser ce roman est une gageure, tant il \u00e9chappe \u00e0 toute tentative de classement, et s\u2019inscrit \u2013 ou ne s\u2019inscrit pas &#8211; dans des marges, des genres vari\u00e9s, et constitue peut-\u00eatre m\u00eame un genre \u00e0 part dont il serait d\u2019ailleurs \u00e0 ce jour l\u2019unique repr\u00e9sentant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019action se d\u00e9roule sur une \u00eele, <em>\u00ab\u00a0Backwards Island\u00a0\u00bb<\/em>, au milieu de nulle part, au septentrion de quoi, on ne sait pr\u00e9cis\u00e9ment. Une <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-4537\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/Mourier.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"250\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/Mourier.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/Mourier-132x150.jpg 132w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>petite soci\u00e9t\u00e9 d\u2019hommes, femmes et enfants y survit, et m\u00eame tente d\u2019y bien vivre \u2013 apr\u00e8s le grand cataclysme d\u2019une troisi\u00e8me guerre mondiale concomitant \u00e0 celui du climat &#8211; selon ses propres lois qui se rapprocheraient assez du <em>Fay ce que vouldras<\/em> de l\u2019abbaye de Th\u00e9l\u00e8me. Un id\u00e9al de Renaissance, en quelque sorte, puisqu\u2019apr\u00e8s la catastrophe, il faut bien rena\u00eetre de ses cendres, ou de celles du monde d\u2019avant. Et les survivants sont de bons vivants, <em>\u00ab\u00a0l\u2019utopie de l\u2019\u00eele avait \u00e9t\u00e9 fond\u00e9e sur l\u2019autogestion et le partage, et plus encore sur des convictions libertaires \u00e0 la base du recrutement amical de commensaux par Charchaluchat\u00a0\u00bb.<\/em> Les libert\u00e9s de ton, de pens\u00e9e, d\u2019action, de m\u0153urs sont v\u00e9cues dans une harmonie festive, sensuelle et baroque, et les protagonistes aiment \u00e0 se mettre en sc\u00e8ne dans des repr\u00e9sentations hautes en couleur\u00a0: puisque le monde est un th\u00e9\u00e2tre (en ruine), que la vie est un songe, que les humains sont si \u00e9ph\u00e9m\u00e8res et volatils, autant jouer \u00e0 fond la partition du spectacle\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les diff\u00e9rences sont scrut\u00e9es, respect\u00e9es, accept\u00e9es, dans ce microcosme insulaire o\u00f9 la tol\u00e9rance est une r\u00e8gle d\u2019or, sans pour autant \u00eatre brandie comme un \u00e9tendard. Le refus de toute id\u00e9ologie y est sans doute la condition <em>sine qua non <\/em>de la paix sociale. Contre vents et mar\u00e9es \u2013 car apr\u00e8s l\u2019effondrement, le d\u00e9r\u00e8glement, la d\u00e9gradation du climat et la plan\u00e8te se poursuivent in\u00e9luctablement <em>(\u00ab\u00a0il existe, en arri\u00e8re du Phare, trois sources \u00e0 mi-pente de la colline, que le r\u00e9chauffement climatique, qui continue ses ravages malgr\u00e9 la disparition de l\u2019homme, n\u2019a pas encore r\u00e9ussi \u00e0 tarir\u00a0\u00bb) \u2013 <\/em>il faut bien continuer d\u2019avancer malgr\u00e9 la trag\u00e9die sous-jacente, ou peut-\u00eatre en raison m\u00eame de sa pr\u00e9sence. Et ces d\u00e9sordres ne sont d\u2019ailleurs presque rien au regard de ce que les <em>\u00ab\u00a0\u00eelottins\u00a0\u00bb<\/em> doivent encore affronter\u00a0: les disparitions \u00e9tranges, inexpliqu\u00e9es, en particulier de celle qui r\u00e8gne sur les c\u0153urs de toutes et tous\u00a0: la divine \u00c9velyne, dont le pr\u00e9nom chuchote celui de la premi\u00e8re femme, \u00c8ve, celle de l\u2019aube des temps, l\u2019origine du monde sacralis\u00e9e sur l\u2019\u00eele, et qui est sans doute, pour l\u2019auteur, la derni\u00e8re femme de l\u2019histoire humaine, et de l\u2019histoire tout court, la sienne, retournant au monde des origines. Bue et absorb\u00e9e donc, par l\u2019aube d\u2019o\u00f9 elle vient, et par le titre m\u00eame du roman. Les ph\u00e9nom\u00e8nes d\u2019apparitions et de disparitions, d\u2019\u00e9tranges lueurs \u00e0 l\u2019horizon, les d\u00e9flagrations sont donc monnaie courante dans la vie des habitants de Backwards Island qui donne son titre \u00e0 la premi\u00e8re des sept parties du roman. Et pour tous ces joyeux d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s que sont les principaux protagonistes, Charchaluchat, L\u2019abb\u00e9 Takorn, Faux-Derche, Rabbi Dosh et tant d\u2019autres, il est naturel de rester t\u00eate haute et de se jouer des rigueurs de leur condition. Comment vivre, comment survivre, r\u00e9sister, exister, se tenir debout dans un monde ext\u00e9nu\u00e9, sur un \u00eelot hors du temps qui semble flotter au-dessus du n\u00e9ant, lorsque l\u2019on est probablement le jouet de forces adverses impond\u00e9rables\u00a0? C\u2019est la question pos\u00e9e tout au long du roman, et les r\u00e9ponses sont plurielles, on peut l\u2019imaginer, parmi lesquelles rire (l\u2019onomastique de leurs noms parfois d\u00e9lirants ne cesse de le rappeler), aimer, jouir de tous les plaisirs, d\u00e9battre, en d\u00e9coudre sur tous les terrains de la pens\u00e9e et s\u2019organiser, faire soci\u00e9t\u00e9. Les innombrables chausse-trappes rencontr\u00e9es par les personnages (tel le lac boueux, <em>\u00ab\u00a0effroyable pi\u00e8ge\u00a0\u00bb <\/em>tendu \u00e0 \u00c9velyne, dont elle r\u00e9chappe miraculeusement et pr\u00e8s duquel elle finira par survivre quelque temps\u00a0: <em>\u00ab\u00a0il faut avouer que l\u2019absence totale de vie dans cette abominable r\u00e9sidence avait aussi ses avantages\u00a0: l\u2019asepsie y \u00e9tait une donn\u00e9e imm\u00e9diate du n\u00e9ant\u00a0\u00bb<\/em>), entament gravement leurs forces, mais ne parviennent pas toujours \u00e0 les mettre \u00e0 terre, et si aux derni\u00e8res extr\u00e9mit\u00e9s, leur capitulation semble imminente, ils ne rateront pas leur sortie.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">\u2666\u2666\u2666\u2666\u2666<\/p>\n<p>Mais les grandes lignes de l\u2019argument \u00e9tant pos\u00e9es, revenons \u00e0 la question qui nous occupe\u00a0: <strong><em>qu\u00e8s aco<\/em><\/strong><em>\u00a0<strong>?<\/strong> <\/em>Comment caract\u00e9riser ce livre\u00a0? Roman d\u2019aventure\u00a0? De science-fiction\u00a0? D\u2019apprentissage\u00a0? Fantastique\u00a0? Roman ou conte philosophique\u00a0? De collapsologie\u00a0? Baroque\u00a0? Roman \u00e0 th\u00e8se\u00a0? M\u00e9taphysique\u00a0? Iconoclaste\u00a0? Utopie\u00a0? Dystopie\u00a0? Oui, oui, et oui, tout cela \u00e0 la fois et bien plus encore.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Une somme \u2026\u00a0?<\/strong> En quelque sorte. Et qui constitue un \u00e9tat des lieux grin\u00e7ant, dr\u00f4le et puissant de la situation de l\u2019Humanit\u00e9 en ce temps-l\u00e0, si proche de la n\u00f4tre que toute ressemblance avec elle est h\u00e9las plus qu\u2019\u00e9vidente. Maurice Mourier, \u00e0 travers ses personnages qui pratiquent volontiers le d\u00e9bat, \u00e0 l\u2019instar de la <em>disputatio <\/em>ch\u00e8re aux humanistes de la Renaissance, dresse en effet un constat implacable de tout ce qui a conduit l\u2019homme \u00e0 sa propre destruction. Ainsi, les causes de l\u2019effondrement sont pass\u00e9es en revue, approfondies\u00a0et d\u00e9nonc\u00e9es avec force : le capitalisme d\u00e9brid\u00e9, le pouvoir de l\u2019argent, les effets d\u00e9l\u00e9t\u00e8res de toutes les<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-4538\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/Femme_Mourier.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"320\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/Femme_Mourier.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/Femme_Mourier-206x300.jpg 206w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/Femme_Mourier-103x150.jpg 103w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/> religions et de la violence, des massacres qu\u2019elles ont engendr\u00e9s. D\u2019o\u00f9 le refus cat\u00e9gorique des \u00eelottins \u2013 c\u2019est l\u00e0 la seule limite de leur tol\u00e9rance \u2013 de laisser la moindre chance dans leur communaut\u00e9 aux donneurs de le\u00e7ons et pros\u00e9lytes de tout poil qui entendraient venir pr\u00eacher la bonne parole, conscients qu\u2019ils sont du danger de toute intrusion id\u00e9ologique parmi eux. Hors de question sur l\u2019\u00eele de reproduire les conditions de ce qui a conduit l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 sa perte. Il en va de leur survie\u00a0! Ainsi, l\u2019inconnu d\u00e9barqu\u00e9 l\u00e0 on ne sait comment et se revendiquant <em>Saint <\/em>va se trouver face \u00e0 un comit\u00e9 d\u2019accueil attentif et pos\u00e9 mais radical, v\u00e9ritable tribunal qui ne s\u2019en laissera nullement conter et le mettra sans violence \u2013 c\u2019est la seule r\u00e8gle absolue que d\u2019en refuser tout usage \u2013 hors d\u2019\u00e9tat de nuire. Et si l\u2019analyse \u2013 ou l\u2019autopsie \u2013 des soci\u00e9t\u00e9s humaines convoque aussi bien la sociologie, que la philosophie, l\u2019histoire, la science, la m\u00e9taphysique ou la th\u00e9ologie, le roman \u00e9vite brillamment l\u2019\u00e9cueil d\u2019une didactique appuy\u00e9e qui enrayerait la dynamique fictionnelle. Nulle position de surplomb de l\u2019auteur qui ne se prive cependant pas de jouer parfois avec espi\u00e8glerie la carte du d\u00e9miurge. On est tous \u00ab\u00a0embarqu\u00e9s\u00a0\u00bb pour r\u00e9fl\u00e9chir et tenter de trouver ensemble une r\u00e9ponse \u00e0 la question centrale \u00ab\u00a0comment survivre\u00a0? \u00bb dans <em>\u00ab\u00a0L\u2019Hypermerdier\u00a0\u00bb <\/em>\u2013 lieu important du roman faisant l\u2019objet d\u2019un chapitre, <em>\u00ab\u00a0Maison Commode (\u2026) remplie au fil des ans d\u2019un bric-\u00e0-brac qui explique son nom actuel d\u2019Hypermerdier\u00a0\u00bb <\/em>\u2013 dont on comprend ais\u00e9ment qu\u2019il est une m\u00e9taphore de celui o\u00f9 nous nous trouvons tous, de fait\u00a0! Les d\u00e9bats et dialogues sont si remarquablement construits, vivants et pr\u00e9cis que l\u2019on est conduit \u00e0 se repr\u00e9senter personnages et situations<em>\u00a0<\/em>en images, \u00ab\u00a0comme au cin\u00e9ma\u00a0\u00bb. Ici, <em>l\u2019ekphrasis <\/em>est reine, et l\u2019on se prend \u00e0 penser que cette <em>Femme bue par l\u2019aube <\/em>ferait l\u2019objet d\u2019un tr\u00e8s beau film, si d\u2019aventure elle tombait entre les mains d\u2019un grand r\u00e9alisateur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Une Bible\u2026 ? <\/strong>Sans doute, dans la mesure o\u00f9 ce roman hors du temps et du monde, qui nous dit beaucoup de choses de nous-m\u00eames, pourrait constituer une sorte de manuel de survie ou de m\u00e9ditations \u00e0 usage des hommes par temps de crise. Les r\u00e9f\u00e9rences aux \u00c9critures sont nombreuses, on l\u2019observe d\u00e9j\u00e0 en parcourant la table des mati\u00e8res\u00a0: <em>\u00ab\u00a0L\u2019Annonce faite \u00e0 \u00c9velyne\u00a0\u00bb <\/em>(d\u2019ailleurs \u00c9velyne, au-del\u00e0 de la pr\u00e9sence d\u2019\u00c8ve en filigrane de son pr\u00e9nom, n\u2019est pas sans rapport avec la Vierge Marie\u00a0puisqu\u2019elle va finir par se trouver enceinte par l\u2019op\u00e9ration du Saint Esprit\u00a0! Il se pourrait aussi qu\u2019elle repr\u00e9sente une figure christique, si l\u2019on consid\u00e8re sa pr\u00e9sence\/absence, au fil du roman, entre incarnation et \u00e9vaporation, mais dans une version qui sacraliserait sa f\u00e9minit\u00e9),<em> \u00ab\u00a0Visitation\u00a0\u00bb,\u00a0\u00ab\u00a0\u00c9piphanie\u00a0\u00bb,\u00a0\u00ab\u00a0R\u00e9incarnation\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Transsubstantiation \u00bb,\u00a0\u00ab\u00a0R\u00e9surrection \u00bb \u2026 <\/em>Le seul Dieu acceptable serait donc une d\u00e9esse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En effet, si l\u2019on retient l\u2019id\u00e9e d\u2019une bible, il faut tr\u00e8s vite admettre qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une Bible (ou un manifeste) libertaire, qui n\u2019a de cesse de dynamiter consciencieusement toutes les croyances en exaltant une libre pens\u00e9e d\u00e9barrass\u00e9e de tout ce qui a pollu\u00e9 mat\u00e9riellement et id\u00e9ologiquement l\u2019Humanit\u00e9 aux si\u00e8cles des si\u00e8cles. L\u2019auteur n\u2019y va pas par quatre chemins, et c\u2019est tour \u00e0 tour par la voix ironique (comme la description hilarante du scapulaire au chapitre <em>\u00ab\u00a0Macabre d\u00e9couverte\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce que cette vari\u00e9t\u00e9 de d\u00e9potoir\u00a0?\u00a0\u00bb <\/em>qui rassemble\u00a0<em>\u00ab\u00a0dans un bijou qui p\u00e8se une tonne\u00a0\u00bb <\/em>(\u2026)<em> \u00ab\u00a0tous les symboles des religions pr\u00e9tendument r\u00e9v\u00e9l\u00e9es\u00a0\u00bb <\/em>auxquels s\u2019ajoutent des croyances sectaires et superstitions populaires, jet\u00e9es p\u00eale-m\u00eale dans le m\u00eame sac en un syncr\u00e9tisme d\u00e9sopilant) ou par celle, tonitruante et irr\u00e9v\u00e9rencieuse, de ses personnages, qu\u2019il exprime sa d\u00e9nonciation des m\u00e9faits de toutes les religions\u00a0<em>\u00ab\u00a0C\u2019est donc un cr\u00e9ateur infirme, maladroit, bougon, rancunier, qui au mieux ne conna\u00eet que la m\u00e9thode des essais et des erreurs, au pire s\u2019emm\u00eale constamment les p\u00e9dales quand il s\u2019agit pourtant de son m\u00e9tier de base, cr\u00e9er. \u00c0 moins que ce fouteur de merde r\u00e9cidiviste prenne un malin plaisir \u00e0 monter des ch\u00e2teaux de cartes puis \u00e0 les d\u00e9truire \u00e0 coups de pieds comme un m\u00f4me qui m\u00e9rite des claques (\u2026)\u00a0\u00bb. <\/em>Mourier, on le voit, s\u2019amuse beaucoup \u00e0 cette subversion iconoclaste, et pour reprendre le titre de l\u2019un de ses chapitres <em>\u00ab\u00a0Un peu d\u2019ath\u00e9ologie amusante\u00a0\u00bb, <\/em>on pourrait \u00e9galement caract\u00e9riser son roman comme un trait\u00e9 d\u2019ath\u00e9ologie assum\u00e9, mais ouvert au d\u00e9bat bienveillant puisque plusieurs personnages viennent en cours de route apporter la contradiction aux th\u00e8ses de la non-existence de Dieu. Et si l\u2019\u00e9rudition (a)th\u00e9ologique de l\u2019auteur lui permet d\u2019aborder en conscience la question ontologique de l\u2019existence de Dieu, il ne craint pas de faire voler en \u00e9clats (de rire) tout l\u2019arsenal d\u00e9monstratif de la pens\u00e9e religieuse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Un architexte\u2026 ?<\/strong> En tout \u00e9tat de cause, on est en pr\u00e9sence d\u2019un monument litt\u00e9raire, dont l\u2019architecture (l\u2019architexture\u2026\u00a0?) \u00e0 la fois savante, d\u00e9jant\u00e9e et \u00e9minemment baroque, transpos\u00e9e \u00e0 celle des b\u00e2timents, ne serait pas sans rappeler celle d\u2019un Gaud\u00ed\u00a0: la singularit\u00e9 absolue du roman, comme celle des \u00e9difices du g\u00e9nial architecte catalan, se nourrit n\u00e9anmoins du patrimoine qui lui a permis d\u2019exister, et lui rend hommage tout en le d\u00e9tournant brillamment. Bref, l\u2019auteur et son \u0153uvre constitueraient donc une sorte d\u2019architexte, et pas seulement pour l\u2019analogie ou le jeu de mot \u2013 bien que les pirouettes et clins d\u2019\u0153il lexicaux, s\u00e9mantiques ne cessent de ponctuer le roman, et y soient non seulement permis mais hautement revendiqu\u00e9s, depuis <em>\u00ab\u00a0l\u2019anthropobsc\u00e8ne\u00a0\u00bb <\/em>jusqu\u2019\u00e0 <em>\u00ab\u00a0Nausica\u00efn-Nausicaa\u00a0\u00bb <\/em>en passant par la <em>\u00ab\u00a0parth\u00e9nog\u00eaneuse\u00a0\u00bb<\/em> \u2013 mais surtout pour reprendre le concept d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0architexte\u00a0\u00bb qui peut apporter une nouvelle piste de lecture de <em>La Femme bue par l\u2019aube,<\/em> et d\u00e9fini par Genette dans <em>Palimpsestes <\/em>comme \u00ab l\u2019ensemble des cat\u00e9gories g\u00e9n\u00e9rales, ou transcendantes \u2013 types de discours, modes d\u2019\u00e9nonciation, genres litt\u00e9raires, etc. \u2013 dont rel\u00e8ve chaque texte singulier\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0Ainsi, au-del\u00e0 de l\u2019univers onirique, du territoire d\u2019aventures incroyable qu\u2019offre <em>\u00ab\u00a0Backwards Island\u00a0\u00bb <\/em>\u00e0 ses habitants, mais aussi aux lectrices et lecteurs (nous sommes tous des <em>\u00ab\u00a0\u00eelottins\u00a0\u00bb\u00a0<\/em>!) le roman peut se lire \u00e0 l\u2019infini comme un jeu de pistes, un <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-4536\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/Boulgakov.jpg\" alt=\"\" width=\"210\" height=\"315\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/Boulgakov.jpg 200w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/Boulgakov-100x150.jpg 100w\" sizes=\"auto, (max-width: 210px) 100vw, 210px\" \/>labyrinthe ou une tour de Babel litt\u00e9raires absolument in\u00e9puisables. D\u2019ailleurs, les r\u00e9f\u00e9rences mythologiques ne manquent pas de signaler l\u2019aspect labyrinthique et sibyllin du texte, avec <em>\u00ab\u00a0Monsieur Minosse\u00a0\u00bb <\/em>ou la <em>\u00ab\u00a0Sibylle d\u2019\u00e9cume\u00a0\u00bb<\/em>, par exemple qui font\u00a0chacun l\u2019objet d\u2019un chapitre. On peut aussi au fil du texte percevoir l\u2019ombre de nombreux fant\u00f4mes litt\u00e9raires, mais chaque lecture est singuli\u00e8re, et l\u2019on arrive l\u00e0 avec ses propres bagages. J\u2019ai eu la sensation fugace de croiser des personnages de Steinbeck, Faulkner, de Jules Verne ou Poe, de voyager tour \u00e0 tour avec Rabelais ou Henri Michaux, de me trouver projet\u00e9e dans le roman noir anglais du XVIII\u00e8me si\u00e8cle, chez <em>Le Moine, <\/em>de Lewis, ou dans le romantisme noir d\u2019Aloysius Bertrand, l\u2019onirisme fragile de Nerval, la folie de Boulgakov ou de traverser les <em>M\u00e9tamorphoses <\/em>d\u2019Ovide. L\u2019\u00e9criture, jouant brillamment sur les genres, les registres et les st\u00e9r\u00e9otypies, est profond\u00e9ment baroque, avec toutes les nuances du comique, du dramatique, du r\u00e9alisme, du fantastique. Les registres de langue tourbillonnent aussi du savant, pr\u00e9cieux, soutenu au familier voire argotique. Mais on ne dirait rien de ce livre si l\u2019on ne s\u2019arr\u00eatait un peu sur les instants suspendus de sa po\u00e9sie, versifi\u00e9e parfois\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00ab\u00a0Du souvenir fl\u00e9chi\u2026laisse l\u00e0 le travail<br \/>\n<\/em><em>Qui noiera de courroux l\u2019arc pur de ton d\u00e9sir<br \/>\n<\/em><em>L\u2019espoir d\u00e9mantel\u00e9 use le souvenir \u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0<\/em>(<em>\u00ab\u00a0Treize sonnets d\u2019amour fr\u00eale\u00a0\u00bb <\/em>Quel titre\u00a0!<em>)<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026 et le plus souvent prose po\u00e9tique o\u00f9 l\u2019on entre comme par effraction dans une autre dimension, celle d\u2019un lyrisme doux, m\u00e9lancolique ou parfois sauvage et capiteux, pause musicale harmonique dans le tempo soutenu de la fiction, tels <em>\u00ab\u00a0le sourire \u00e0 secrets\u00a0\u00bb <\/em>d\u2019Evelyne, ou encore po\u00e9sie en prose, avec les pages somptueuses de la derni\u00e8re partie, texte 3, <em>\u00ab\u00a0Derniers jours \u00e0 Gn\u00f4thi-la-Ronde\u00a0\u00bb\u00a0<\/em>:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00ab\u00a0La danse des heures la cadence la caducit\u00e9 tout ce qui flue tout ce qui bouge le fluet en brins en herbe en f\u00e9tus en riens Gn\u00f4thi<\/em> <em>conna\u00eet pas.<br \/>\n<\/em><em>C\u2019est calme.<br \/>\n<\/em><em>L\u2019or\u00e9e des bois l\u2019or des neiges la rose perp\u00e9tue il fut autrefois du vent a balay\u00e9 les miasmes.<br \/>\n<\/em><em>Le gris.<br \/>\n<\/em><em>Le nul.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0<\/em>Mais on ne peut\u00a0faire le tour\u00a0d\u2019un tel \u00e9difice ou le survoler en quelques pages, le r\u00e9sumer \u00e0 quelques lignes et l\u2019\u00e9pingler comme un papillon rare sur une planche d\u2019entomologiste. Le maelstr\u00f6m romanesque r\u00e9siste, emporte, demande du temps. S\u2019apprivoise peut-\u00eatre, mais ne d\u00e9livrera sans doute pas tous ses secrets et \u00e9nigmes, m\u00eame s\u2019il laisse volontiers tra\u00eener quelques cl\u00e9s et outils m\u00e9taphysiques ou litt\u00e9raires (<em>\u00ab\u00a0Backwards Island est par hasard situ\u00e9e dans une mani\u00e8re de no man\u2019s land r\u00e9gressif tout \u00e0 fait singulier o\u00f9 on se croit seul parce qu\u2019on ne voit rien autour de soi\u00a0\u00bb<\/em>). Acceptons de visiter, d\u2019explorer en tous sens cette <em>terra incognita, <\/em>d\u2019avancer sur des sables mouvants, d\u2019\u00eatre d\u00e9rang\u00e9s, propuls\u00e9s, stopp\u00e9s ou d\u00e9sorient\u00e9s, \u00e0 l\u2019instar des protagonistes du roman. Acceptons l\u2019id\u00e9e de parcourir, sous le pav\u00e9, des marges infinies et myst\u00e9rieuses qui ouvrent sur des univers insondables. De rester sur des questions sans r\u00e9ponse. Qui se joue des \u00eelottins de Backwards Island et tire les ficelles de leurs existences\u00a0? Que reste-t-il du monde d\u2019avant, de cet ext\u00e9rieur d\u00e9sormais interdit dont ils ne per\u00e7oivent que d\u2019inqui\u00e9tants \u00e9piph\u00e9nom\u00e8nes\u00a0? Quel <em>Deus ex machina<\/em> \u2013 ou quel diable \u2013 r\u00e9git leur microcosme\u00a0? Et surtout qui raconte cette \u00e9trange histoire\u00a0? Qui est ce narrateur, d\u2019abord invisible, signalant peu \u00e0 peu sa pr\u00e9sence discr\u00e8te par un <em>\u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb<\/em> singulier ou collectif, qui le place en t\u00e9moin, observateur, partie prenante de l\u2019action (mais \u00e0 quel titre\u00a0?), et dont on sait seulement qu\u2019il appartient \u00e0 la jeune g\u00e9n\u00e9ration des \u00eelottins\u00a0? Qui est cet <em>\u00ab\u00a0archiviste \u00e9diteur, perplexe\u00a0\u00bb <\/em>qui signe ironiquement le texte de 4<sup>\u00e8me<\/sup> de couverture et appara\u00eet juste avant la derni\u00e8re partie dans un ajout hors-texte absolument g\u00e9nial de quatre pages, en marge justement des sept parties du livre, comme en suspens, intitul\u00e9 \u00ab\u00a0<em>Dramatis personae\u00a0\u00bb <\/em>pour commenter et pointer non moins ironiquement les failles du r\u00e9cit et ses zones d\u2019ombre\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-4532\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/Metamorphoses_Ovide.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"360\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/Metamorphoses_Ovide.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/Metamorphoses_Ovide-300x200.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/Metamorphoses_Ovide-150x100.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/Metamorphoses_Ovide-366x244.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les pi\u00e8ges tendus aux habitants de Backwards Island, les machinations surnaturelles dans l\u2019\u00eele sont \u00e0 l\u2019image des subterfuges narratifs et du dispositif romanesque, jusqu\u2019\u00e0 <em>\u00ab\u00a0LA COMMOTION, est-il un autre mot\u00a0?\u00a0\u00bb <\/em>\u2013 un autre mot\u00a0? Le d\u00e9nouement\u00a0! pourrait-on sugg\u00e9rer au personnage\u00a0! \u2013 qui va pr\u00e9cipiter l\u2019effacement ou la disparition des protagonistes, conscients de l\u2019imminence de leur extinction, qui continuent n\u00e9anmoins \u00e0 deviser : <em>\u00ab\u00a0<\/em>\u2013<em> Tu<\/em> <em>penses que de toute fa\u00e7on il n\u2019y a plus rien \u00e0 faire\u00a0?<\/em> <em>\u2013 C\u2019est bien possible.\u00a0\u00bb<\/em> La lectrice ou le lecteur ne s\u2019en tireront pas plus facilement que les \u00eelottins, bien qu\u2019ils soient les uns comme les autres, de fait, pouss\u00e9s vers la sortie et appel\u00e9s \u00e0 dispara\u00eetre du champ fictionnel ou romanesque. Alors que se passe-t-il apr\u00e8s l\u2019in\u00e9vitable disparition, l\u2019effacement ou la perte des traces\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Un d\u00e9nouement\u2026\u00a0? <\/strong>Pas exactement. Et l\u2019on n\u2019en attendait pas moins de ce roman. Ce serait trop simple et abrupt\u00a0; une chute libre dans le blanc de la derni\u00e8re page, une coquille vide qui renverrait au n\u00e9ant. L\u2019id\u00e9e d\u2019<em>\u00ab un c\u00e9notaphe\u00a0\u00bb<\/em>,envisag\u00e9e par les \u00eelottins en qu\u00eate de leur propre fin, travaillant, collaborant presque de bonne gr\u00e2ce \u00e0 leur d\u00e9nouement, est d\u2019ailleurs rapidement abandonn\u00e9e parce qu\u2019interdite\u00a0: \u00ab <em>les seules lois universellement valables et compl\u00e8tement infrangibles s\u2019y opposent, celles de la s\u00e9mantique <\/em>(\u2026)<em>\u00a0\u00bb<\/em>. Disons qu\u2019ils sont plus avis\u00e9s que des personnages beckettiens\u00a0; ils pr\u00e9parent leur sortie plut\u00f4t que de la subir.<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-4534\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/Chimeres.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"310\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/Chimeres.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/Chimeres-213x300.jpg 213w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2023\/10\/Chimeres-106x150.jpg 106w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/> La singularit\u00e9 du d\u00e9nouement, impond\u00e9rable, r\u00e9side dans le fait qu\u2019il n\u2019y a pas vraiment de dernier mot. Apr\u00e8s ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler \u00ab\u00a0la fin\u00a0\u00bb, s\u2019ouvre un autre coffre aux tr\u00e9sors, celui de la Septi\u00e8me partie, \u00e9videmment compos\u00e9e de sept textes, extr\u00eamement divers, traces extraordinaires pr\u00e9tendument laiss\u00e9es par les protagonistes devenus \u00e0 leur tour auteurs, archives de l\u2019\u00eele exhum\u00e9es, on l\u2019imagine, par le myst\u00e9rieux <em>\u00ab\u00a0archiviste\u00a0\u00bb<\/em>, qui ouvrent d\u2019autres portes, d\u2019autres mondes infinis, d\u2019autres possibles, d\u2019autres vies, \u00a0nous emportant jusqu\u2019au vertige dans un nouveau voyage d\u2019\u00e9criture aux confins du r\u00eave et de la r\u00e9alit\u00e9. Il n\u2019est d\u2019ailleurs pas anodin que l\u2019illustration de la 1<sup>\u00e8re<\/sup> de couverture s\u2019intitule <em>Chim\u00e8res<\/em>, tandis que le livre se cl\u00f4t (et sans point final, s\u2019il vous pla\u00eet\u00a0!) par une suite de treize sonnets faisant manifestement \u00e9cho aux <em>Chim\u00e8res <\/em>de Nerval, comme pour rendre hommage au po\u00e8te maudit, \u00ab\u00a0Prince d\u2019Aquitaine \u00e0 la Tour abolie\u00a0\u00bb, <em>El Desdichado<\/em>, d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9 de tout sauf de la richesse de ses mots, comme pour dire \u00e0 la lectrice, au lecteur, que seules l\u2019\u00e9criture, la po\u00e9sie, \u00abla r\u00eaverie super-naturaliste\u00a0\u00bb permettent de r\u00e9sister au temps et au n\u00e9ant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi, <strong><em>La Femme bue par l\u2019aube<\/em><\/strong>, malgr\u00e9 la situation tragique des protagonistes si tristement proph\u00e9tique de ce qui est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u0153uvre sur notre plan\u00e8te, malgr\u00e9 les \u00e9nigmes irr\u00e9solues du roman, en miroir de tous les myst\u00e8res existentiels avec lesquels nous devons vivre et mourir, ne nous envoie paradoxalement pas un message de d\u00e9sespoir. Comment survivre au bord de l\u2019apocalypse, mais aussi comment \u00e9crire dans ces conditions extr\u00eames\u00a0? C\u2019est aussi la question qui traverse et structure le roman, \u00e0 laquelle Maurice Mourier r\u00e9pond avec vitalit\u00e9 et humanit\u00e9 par un grand texte de litt\u00e9rature. Par un pav\u00e9 dans la mare de la bien-pensance, de nos habitudes et de nos fausses urgences\u00a0: ici on ne zappe pas, on joue sur le temps long. <em>L\u2019\u00e9criture du d\u00e9sastre, <\/em>pour reprendre une formulation de Blanchot, ne nous exp\u00e9die pas dans une impasse ou droit dans un mur, n\u2019est nullement en d\u00e9composition, ou en perte de sens. Elle est alti\u00e8re, elle prend son temps, malgr\u00e9 l\u2019imminence de l\u2019effondrement, ouvre encore des voies, des pistes possibles. Elle est \u00e0 l\u2019image du monde, prot\u00e9iforme, en mouvement, en perp\u00e9tuelle m\u00e9tamorphose. Et si l\u2019on a clairement fait fausse route, au fil du fameux <em>\u00ab\u00a0anthropobsc\u00e8ne\u00a0\u00bb,<\/em>tout n\u2019est peut-\u00eatre pas perdu. Il reste la raison, la d\u00e9raison, la joie, l\u2019amour, l\u2019humour, l\u2019amiti\u00e9 ind\u00e9fectible, et surtout, surtout, la passion inextinguible des mots et de l\u2019aventure de l\u2019\u00e9criture.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Maurice Mourier, La Femme bue par l\u2019aube, PhB \u00e9ditions, printemps 2023, 690 pages, 25 euros, ISBN\u00a0: 979-10-93732-69-5. \u00a0 Soit un roman, dont le titre, La Femme bue par l\u2019aube, aussi po\u00e9tique et myst\u00e9rieux que la superbe aquarelle qui l\u2019accompagne en premi\u00e8re de couverture, ne laisse pas d\u2019attiser la curiosit\u00e9 de la lectrice (qu\u2019il lui soit permis d\u2019utiliser le f\u00e9minin comme terme g\u00e9n\u00e9rique, pour \u00e9voquer un roman dans lequel la femme est souveraine). Soit un roman, donc, et non des moindres, parce qu\u2019il comporte une infinit\u00e9 de facettes, d\u2019entr\u00e9es, sorties, angles d\u2019attaque, rebondissements, questionnements, \u00e9nigmes, niveaux de lecture. Et non des moindres, parce que oui, pav\u00e9 il y a, \u00e0 plus d\u2019un titre. Mais si magistralement \u00e9crit d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre, si \u00ab\u00a0merveilleusement vain, divers et ondoyant\u00a0\u00bb, \u00e0 l\u2019image de l\u2019Homme, si inattendu au d\u00e9tour des pages et chapitres, qu\u2019il devient rapidement \u00e9vident \u00e0 la lectrice (et elle gage qu\u2019il en est de m\u00eame pour le lecteur) qu\u2019il sera hors de question de le l\u00e2cher, et qu\u2019elle fera le voyage jusqu\u2019au bout, embarqu\u00e9e qu\u2019elle est dans un univers, un imaginaire, une pens\u00e9e hors du commun. Caract\u00e9riser ce roman est une gageure, tant il \u00e9chappe \u00e0 toute tentative de classement, et s\u2019inscrit \u2013 ou ne s\u2019inscrit pas &#8211; dans des marges, des genres vari\u00e9s, et constitue peut-\u00eatre m\u00eame un genre \u00e0 part dont il serait d\u2019ailleurs \u00e0 ce jour l\u2019unique repr\u00e9sentant. L\u2019action se d\u00e9roule sur une \u00eele, \u00ab\u00a0Backwards Island\u00a0\u00bb, au milieu de nulle part, au septentrion de quoi, on ne sait pr\u00e9cis\u00e9ment. Une petite soci\u00e9t\u00e9 d\u2019hommes, femmes et enfants y survit, et m\u00eame tente d\u2019y bien vivre \u2013 apr\u00e8s le grand cataclysme d\u2019une troisi\u00e8me guerre mondiale concomitant \u00e0 celui du climat &#8211; selon ses propres lois qui se rapprocheraient assez du Fay ce que vouldras de l\u2019abbaye de Th\u00e9l\u00e8me. Un id\u00e9al de Renaissance, en quelque sorte, puisqu\u2019apr\u00e8s la catastrophe, il faut bien rena\u00eetre de ses cendres, ou de celles du monde d\u2019avant. Et les survivants sont de bons vivants, \u00ab\u00a0l\u2019utopie de l\u2019\u00eele avait \u00e9t\u00e9 fond\u00e9e sur l\u2019autogestion et le partage, et plus encore sur des convictions libertaires \u00e0 la base du recrutement amical de commensaux par Charchaluchat\u00a0\u00bb. Les libert\u00e9s de ton, de pens\u00e9e, d\u2019action, de m\u0153urs sont v\u00e9cues dans une harmonie festive, sensuelle et baroque, et les protagonistes aiment \u00e0 se mettre en sc\u00e8ne dans des repr\u00e9sentations hautes en couleur\u00a0: puisque le monde est un th\u00e9\u00e2tre (en ruine), que la vie est un songe, que les humains sont si \u00e9ph\u00e9m\u00e8res et volatils, autant jouer \u00e0 fond la partition du spectacle\u00a0! Les diff\u00e9rences sont scrut\u00e9es, respect\u00e9es, accept\u00e9es, dans ce microcosme insulaire o\u00f9 la tol\u00e9rance est une r\u00e8gle d\u2019or, sans pour autant \u00eatre brandie comme un \u00e9tendard. Le refus de toute id\u00e9ologie y est sans doute la condition sine qua non de la paix sociale. Contre vents et mar\u00e9es \u2013 car apr\u00e8s l\u2019effondrement, le d\u00e9r\u00e8glement, la d\u00e9gradation du climat et la plan\u00e8te se poursuivent in\u00e9luctablement (\u00ab\u00a0il existe, en arri\u00e8re du Phare, trois sources \u00e0 mi-pente de la colline, que le r\u00e9chauffement climatique, qui continue ses ravages malgr\u00e9 la disparition de l\u2019homme, n\u2019a pas encore r\u00e9ussi \u00e0 tarir\u00a0\u00bb) \u2013 il faut bien continuer d\u2019avancer malgr\u00e9 la trag\u00e9die sous-jacente, ou peut-\u00eatre en raison m\u00eame de sa pr\u00e9sence. Et ces d\u00e9sordres ne sont d\u2019ailleurs presque rien au regard de ce que les \u00ab\u00a0\u00eelottins\u00a0\u00bb doivent encore affronter\u00a0: les disparitions \u00e9tranges, inexpliqu\u00e9es, en particulier de celle qui r\u00e8gne sur les c\u0153urs de toutes et tous\u00a0: la divine \u00c9velyne, dont le pr\u00e9nom chuchote celui de la premi\u00e8re femme, \u00c8ve, celle de l\u2019aube des temps, l\u2019origine du monde sacralis\u00e9e sur l\u2019\u00eele, et qui est sans doute, pour l\u2019auteur, la derni\u00e8re femme de l\u2019histoire humaine, et de l\u2019histoire tout court, la sienne, retournant au monde des origines. Bue et absorb\u00e9e donc, par l\u2019aube d\u2019o\u00f9 elle vient, et par le titre m\u00eame du roman. Les ph\u00e9nom\u00e8nes d\u2019apparitions et de disparitions, d\u2019\u00e9tranges lueurs \u00e0 l\u2019horizon, les d\u00e9flagrations sont donc monnaie courante dans la vie des habitants de Backwards Island qui donne son titre \u00e0 la premi\u00e8re des sept parties du roman. Et pour tous ces joyeux d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s que sont les principaux protagonistes, Charchaluchat, L\u2019abb\u00e9 Takorn, Faux-Derche, Rabbi Dosh et tant d\u2019autres, il est naturel de rester t\u00eate haute et de se jouer des rigueurs de leur condition. Comment vivre, comment survivre, r\u00e9sister, exister, se tenir debout dans un monde ext\u00e9nu\u00e9, sur un \u00eelot hors du temps qui semble flotter au-dessus du n\u00e9ant, lorsque l\u2019on est probablement le jouet de forces adverses impond\u00e9rables\u00a0? C\u2019est la question pos\u00e9e tout au long du roman, et les r\u00e9ponses sont plurielles, on peut l\u2019imaginer, parmi lesquelles rire (l\u2019onomastique de leurs noms parfois d\u00e9lirants ne cesse de le rappeler), aimer, jouir de tous les plaisirs, d\u00e9battre, en d\u00e9coudre sur tous les terrains de la pens\u00e9e et s\u2019organiser, faire soci\u00e9t\u00e9. Les innombrables chausse-trappes rencontr\u00e9es par les personnages (tel le lac boueux, \u00ab\u00a0effroyable pi\u00e8ge\u00a0\u00bb tendu \u00e0 \u00c9velyne, dont elle r\u00e9chappe miraculeusement et pr\u00e8s duquel elle finira par survivre quelque temps\u00a0: \u00ab\u00a0il faut avouer que l\u2019absence totale de vie dans cette abominable r\u00e9sidence avait aussi ses avantages\u00a0: l\u2019asepsie y \u00e9tait une donn\u00e9e imm\u00e9diate du n\u00e9ant\u00a0\u00bb), entament gravement leurs forces, mais ne parviennent pas toujours \u00e0 les mettre \u00e0 terre, et si aux derni\u00e8res extr\u00e9mit\u00e9s, leur capitulation semble imminente, ils ne rateront pas leur sortie. \u2666\u2666\u2666\u2666\u2666 Mais les grandes lignes de l\u2019argument \u00e9tant pos\u00e9es, revenons \u00e0 la question qui nous occupe\u00a0: qu\u00e8s aco\u00a0? Comment caract\u00e9riser ce livre\u00a0? Roman d\u2019aventure\u00a0? De science-fiction\u00a0? D\u2019apprentissage\u00a0? Fantastique\u00a0? Roman ou conte philosophique\u00a0? De collapsologie\u00a0? Baroque\u00a0? Roman \u00e0 th\u00e8se\u00a0? M\u00e9taphysique\u00a0? Iconoclaste\u00a0? Utopie\u00a0? Dystopie\u00a0? Oui, oui, et oui, tout cela \u00e0 la fois et bien plus encore. Une somme \u2026\u00a0? En quelque sorte. Et qui constitue un \u00e9tat des lieux grin\u00e7ant, dr\u00f4le et puissant de la situation de l\u2019Humanit\u00e9 en ce temps-l\u00e0, si proche de la n\u00f4tre que toute ressemblance avec elle est h\u00e9las plus qu\u2019\u00e9vidente. Maurice Mourier, \u00e0 travers ses personnages qui pratiquent volontiers le d\u00e9bat, \u00e0 l\u2019instar de la disputatio ch\u00e8re aux humanistes de la Renaissance, dresse en effet un constat implacable de tout ce qui a conduit&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":4533,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,7,2],"tags":[2123,633,2199,2198,56,361,223,2197,2196,227,384,2195],"class_list":["post-4529","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-livres-recus","category-une","tag-annie-drimaracci","tag-boulgakov","tag-collapsologie","tag-ecriture-et-apocalypse","tag-henri-michaux","tag-maurice-blanchot","tag-maurice-mourier","tag-mourier-dystopie","tag-nerval","tag-phb-editions","tag-samuel-beckett","tag-utopie-renaissance"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4529","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4529"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4529\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4540,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4529\/revisions\/4540"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4533"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4529"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4529"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4529"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}