{"id":4770,"date":"2024-01-05T10:38:12","date_gmt":"2024-01-05T09:38:12","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=4770"},"modified":"2024-01-05T11:25:05","modified_gmt":"2024-01-05T10:25:05","slug":"chronique-christophe-stolowicki-il-ny-a-pas-deux-celine-en-lisant-mort-a-credit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2024\/01\/05\/chronique-christophe-stolowicki-il-ny-a-pas-deux-celine-en-lisant-mort-a-credit\/","title":{"rendered":"[Chronique] Christophe Stolowicki, IL N\u2019Y A PAS DEUX C\u00c9LINE (en lisant Mort \u00e0 cr\u00e9dit)"},"content":{"rendered":"<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">La force de C\u00e9line, indiscutable, tient \u00e0 son d\u00e9ploiement, \u00e0 sa transfiguration, \u00e0 son raffinement du parler populaire, comme chacun sait. En cela authentique \u00e9crivain fran\u00e7ais adh\u00e9rant \u00e0 sa langue sans recul, comme un fusil charg\u00e9 \u00e0 grenaille \u00e0 l\u2019aplomb des si\u00e8cles. S\u2019est-on assez demand\u00e9 si son antis\u00e9mitisme virulent, d\u2019homme n\u00e9 en 1894, n\u2019est pas la m\u00eame expression sans recul d\u2019une opinion encore pr\u00e9valente dans sa jeunesse, presque autant chez les lettr\u00e9s que chez les incultes ? Qu\u2019un \u00e9crivain de qualit\u00e9 ait sombr\u00e9 \u00e0 ce degr\u00e9 z\u00e9ro de la pens\u00e9e en dit long sur le mill\u00e9naire d\u2019antis\u00e9mitisme dont il s\u2019est fait le h\u00e9rault, bient\u00f4t collabo.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Il n\u2019y a pas deux C\u00e9line, c\u2019est bien le m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter  wp-image-4778\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Celinekaleidoscope.jpg\" alt=\"\" width=\"520\" height=\"520\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Celinekaleidoscope.jpg 400w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Celinekaleidoscope-300x300.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Celinekaleidoscope-150x150.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Celinekaleidoscope-144x144.jpg 144w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Celinekaleidoscope-366x366.jpg 366w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Celinekaleidoscope-75x75.jpg 75w\" sizes=\"auto, (max-width: 520px) 100vw, 520px\" \/><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Cam\u00e9ra \u00e0 l\u2019\u00e9paule on se meurt \u00e0 cr\u00e9dit. Plus \u00e0 cr\u00e9dit l\u2019on meurt. Un an apr\u00e8s fleuriront des bagatelles pour un massacre. Il suffit de se baisser pour ramasser un d\u00e9tail de la deuxi\u00e8me guerre mondiale.<br \/>\nDes bagatelles pour un murmure, de longue phrase.<br \/>\nAlternent les \u00e9tats. Chevauchant avec le fisc, chaussant avec l\u2019ouvrier.<br \/>\nCela, sur fond de graillon.<br \/>\nJe passe \u00e0 la ligne quand C\u00e9line lance ses trois points fameux qui le lancent et l\u2019\u00e9lancent et dont Sollers s\u2019est \u00e9lanc\u00e9.<br \/>\nPuis-je n\u2019en pas vouloir \u00e0 Sollers ?<br \/>\nJe m\u2019\u00e9lance et des douleurs me lancent, entre Proust et Perec, entre Proust et Sollers.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Et si <em>Bagatelles, <\/em>comme annonc\u00e9 \u00e0 son pr\u00e9lude, n\u2019\u00e9tait qu\u2019un dada litt\u00e9raire\u00a0? Puis l\u2019on se prend au jeu\u2026<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Succ\u00e9dan\u00e9s succ\u00e8s damn\u00e9s succ\u00e8s d\u2019ann\u00e9es.<br \/>\nC\u00e9line dans <em>Mort \u00e0 cr\u00e9dit\u00a0<\/em>: du marigot de son enfance rendant la vie \u00e0 pleine gr\u00e2ce de sa crasse. Tel un envol de vers faux hors du crassier natal.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Mort \u00e0 cr\u00e9dit <\/em>(1937)\u00a0: celle d\u2019un ind\u00e9niablement grand \u00e9crivain qui a tout\u00a0juste atteint sa vitesse de croisi\u00e8re (43 ans) et dont la<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-4781\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/PleiadeCeline.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"320\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/PleiadeCeline.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/PleiadeCeline-206x300.jpg 206w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/PleiadeCeline-103x150.jpg 103w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/> profusion de langue, les \u00e9carts de registres, l\u2019\u00e9tendue de sa tessiture sont un d\u00e9fi pour chacun. Emport\u00e9 par sa mar\u00e9e de points de suspension il signale quand m\u00eame au passage que le p\u00e8re fort sur l\u2019honneur qui lui a flanqu\u00e9 tant de taloches \u00e9tait antidreyfusard.<br \/>\n<em>F\u00e9erie pour une autre fois<\/em> (1952), au titre d\u2019\u00e9gale puissance calqu\u00e9 en provocation sur <em>Bagatelles pour un massacre\u00a0<\/em>(1938). En abondant dans l\u2019odieux, C\u00e9line s\u2019est une fois pour toutes dispens\u00e9 de penser.<br \/>\nL\u2019antis\u00e9mitisme a deux mill\u00e9naires d\u2019Histoire, avec une tr\u00e8s forte reprise au second. Il ne s\u2019efface pas en un tournemain avec la cr\u00e9ation d\u2019Isra\u00ebl (je ne parle pas de son retour de flamme antisioniste dans les masses de barbares) chez les \u00e9crivains qu\u2019il impr\u00e8gne : C\u00e9line, Morand \u2013 un cran en dessous Anouilh, qui apr\u00e8s <em>Antigone<\/em> (1942), <em>Pauvre Bitos <\/em>(1958), donne encore en 1976 <em>Le Sc\u00e9nario <\/em>o\u00f9 un producteur juif est raill\u00e9 de clich\u00e9s d\u00e9suets.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00c0 force de grimper nous arriv\u00e2mes \u00e0 une petite fontaine o\u00f9 elle rin\u00e7a longuement ses seins g\u00e9n\u00e9reux avant de me branler avec. (Toujours <em>Mort \u00e0 cr\u00e9dit <\/em>dont le Narrateur d\u00e9gobilleur a d\u00e9barqu\u00e9 dans la f\u00eate populaire permanente comme moi bien plus jeune \u00e0 Folkestone ou \u00e0 Douvres, une petite Anglaise le prenant en charge. Ce qu\u2019a de rassurant cette langue que l\u2019on ne parle pas.)<br \/>\n\u00c0 la lecture au long cours des mirobolants d\u00e9boires d\u2019argent qui se succ\u00e8dent dans la digne mouise familiale et dans sa malchance personnelle, je commence \u00e0 mieux comprendre le titre \u2013 et combien l\u2019antis\u00e9mitisme de C\u00e9line lui vient indubitablement de famille.<br \/>\nTout ce que touche son personnage, tout ce qui touche \u00e0 son personnage part en d\u00e9bine conjuratoire forcen\u00e9e.<br \/>\nFors ce n\u00e9 je suis pris au jeu\u2026 <em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ce n\u2019est pas de la verve, c\u2019est de la fureur, un roc, un pic, une cascade, d\u00e8s qu\u2019elle se fixe un objet elle le d\u00e9mant\u00e8le en menues spirales, d\u00e9cha\u00eenement de ses vertus, alambic de ses vices, contorsions grimaci\u00e8res et flottantes, atteintes \u00e0 la ligne de flottaison des mots jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il sombre et remonte lest\u00e9 de tout son fond de cale, embaum\u00e9 de z\u00e9phyrs en haleine. \u00c0 l\u2019encontre de Bosch qui des mille d\u00e9tails d\u2019innocence colossale dont les accolades conjointes de corps d\u2019amants nus du panneau central, version de profil des pieds au mur, nous fait sombrer dans l\u2019Enfer de son<em> Jardin des d\u00e9lices, <\/em>d\u00e8s qu\u2019il eut bien d\u00e9gueul\u00e9 Ferdinand nous fit monter au treizi\u00e8me ciel.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-4772\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/FolioMortCredit.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"440\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/FolioMortCredit.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/FolioMortCredit-300x244.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/FolioMortCredit-150x122.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/FolioMortCredit-366x298.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ce n\u2019est pas pour l\u2019innocenter mais <em>Bagatelles<\/em>, \u00e9crit l\u2019ann\u00e9e suivante, m\u2019a laiss\u00e9 sur la m\u00eame impression \u2013 inverse. Apr\u00e8s maints t\u00e2tonnements abondant en d\u00e9licatesses sur cinquante pages, un auteur se d\u00e9cha\u00eene sur les quatre cents suivantes en vocif\u00e9rations prolixes comme \u00e0 un tir forain, comme si tout \u00e0 ses gogues en foire il avait oubli\u00e9 qu\u2019elles ne sont pas charg\u00e9es \u00e0 blanc.<br \/>\nPuis la guerre est venue, tant de fois la petite escarpe des d\u00e9buts de <em>Mort \u00e0 cr\u00e9dit <\/em>revenue.<br \/>\nInsolite pour moi que tout ce purgatoire d\u2019apprentissage de la duret\u00e9 des temps, cet enfer de pacotille de placier en n\u2019importe quoi, fils d\u2019une brocanteuse de dentelles sise dans une ruelle \u00e9gout de Paris, se situe principalement dans un quadrilat\u00e8re que je connais comme son quartier juif, Sentier, rue des Je\u00fbneurs, que j\u2019abominais comme un ghetto quand je travaillais en p\u00e9riph\u00e9rie du <em>schmattes.<br \/>\n<\/em>En mati\u00e8re d\u2019antis\u00e9mitisme C\u00e9line s\u2019y est forg\u00e9 quelque chose d\u2019analogue \u2013 dont je suis revenu, lui s\u2019y engouffrant \u00e0 marches forc\u00e9es. <em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/em><em>\u00a0 \u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab Salade ! Gruy\u00e8re ! Sapience ! Navets ! Tout ! Tu t\u2019\u00e9broues dans ta propre fange ! [\u2026] Tu passes \u00e0 travers les \u00e9toiles \u2026 comme \u00e0 travers les gouttes de mai ! \u2026 \u00bb Jubile tout ce que dans son <em>spleen <\/em>Baudelaire a ramass\u00e9 en \u00ab\u00a0la morne incuriosit\u00e9\u00a0\u00bb.<br \/>\n\u00ab Je m\u2019en donnais \u00e0 plein tuyau \u2026 [\u2026] la Transe \u2026 l\u2019Hyperbole \u2026 le gigotage anath\u00e9mique. C\u2019est vraiment pas concevable \u00e0 quel prodigieux paroxysme je parvenais \u00e0 me hausser dans la haine absolue. \u00bb Un programme qui l\u2019ann\u00e9e suivante, avec une inimaginable prescience, serait ex\u00e9cut\u00e9 pile poil.<br \/>\nIl existe en latin, puis en fran\u00e7ais, un superlatif relatif et un superlatif absolu. Mais pour le superlatif des superlatifs, celui de l\u2019h\u00e9breu biblique, nul ne surpassera C\u00e9line.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00ab Je me tenais comme un panaris, je n\u2019osais plus bouger ! \u00bb \u00ab J\u2019aurais bel et beau faire [\u2026] \u2026 \u00bb Deux vieux croquants si \u00e2g\u00e9s [\u2026] \u2026 Ils se pissaient tout le temps l\u2019un sur l\u2019autre\u2026 \u00bb<br \/>\n\u00ab\u00a0nos d\u00e9boires stratosph\u00e9riques\u00a0\u00bb [spectacles donn\u00e9s dans un ballon rafistol\u00e9 de partout]. \u00ab\u00a0Je pouvais pas croire qu\u2019il \u00e9tait mort mon vieux vice-broquin\u2026\u00a0\u00bb Une langue qui vous prend \u00e0 estomac. Le duc de Guermantes m\u00ealant un ou deux mots crus \u00e0 son discours aristocratique en reste tout \u00e9baubi. Ce jeu d\u2019accord\u00e9on, ces montagnes russes de tr\u00e9sors et d\u2019immondices, nul n\u2019avait jamais fait \u00e7a.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ayant tout faux comme Socrate \u00e0 force d\u2019avoir raison seul contre tous. Mais ha\u00efssant Socrate quand la philosophie est en vogue chez les incultes, de l\u00e0 chez les lettr\u00e9s. Ah que m\u2019a fait du bien <em>Mort \u00e0 cr\u00e9dit <\/em>dont le Narrateur \u00e9ructant court d\u2019\u00e9chec en \u00e9chec<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright  wp-image-4780\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Londres.jpg\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"320\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Londres.jpg 225w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Londres-211x300.jpg 211w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Londres-105x150.jpg 105w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/> formateurs, d\u2019\u00e9chec en \u00e9chec dont se remettent ses parents, d\u2019autres tragiques pour ses employeurs, avec une verve, une faconde f\u00e9conde (<em>sic<\/em>), un bagout de go\u00fbt haut pour la beaut\u00e9 f\u00e9minine qui caract\u00e9rise sa vie, et surtout cette langue dont l\u2019\u00e9lastique tir\u00e9 \u00e0 se rompre entre le foutraque et le m\u00e9ditatif, le patois tout-terrain et l\u2019idiome d\u00e9bordant de concr\u00e9tude et de savoir de l\u2019\u00e9crivain au long cours \u2013 \u00e0 force de se rompre \u00e0 chaque phrase ou presque en points de suspension assurant sa continuit\u00e9 plut\u00f4t que de passer \u00e0 la ligne, parfois d\u2019exclamation mais de simple sourdine, nous embraye, nous tient au plexus sur sept cents pages de malheurs si redondants qu\u2019y danse un po\u00e8te nous contraignant de nous y reconna\u00eetre.<br \/>\nCela dit. <em>F\u00e9erie pour une autre fois<\/em> m\u2019a horripil\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gal de <em>Bagatelles, <\/em>je regrette qu\u2019on n\u2019e\u00fbt pas fusill\u00e9 C\u00e9line pour parfaire son \u00e9ducation et pr\u00e9server son \u0153uvre br\u00e8ve qui tient en deux livres. Et qu\u2019on s\u2019emploie encore \u00e0 publier d\u2019infects in\u00e9dits.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La force de C\u00e9line, indiscutable, tient \u00e0 son d\u00e9ploiement, \u00e0 sa transfiguration, \u00e0 son raffinement du parler populaire, comme chacun sait. En cela authentique \u00e9crivain fran\u00e7ais adh\u00e9rant \u00e0 sa langue sans recul, comme un fusil charg\u00e9 \u00e0 grenaille \u00e0 l\u2019aplomb des si\u00e8cles. S\u2019est-on assez demand\u00e9 si son antis\u00e9mitisme virulent, d\u2019homme n\u00e9 en 1894, n\u2019est pas la m\u00eame expression sans recul d\u2019une opinion encore pr\u00e9valente dans sa jeunesse, presque autant chez les lettr\u00e9s que chez les incultes ? Qu\u2019un \u00e9crivain de qualit\u00e9 ait sombr\u00e9 \u00e0 ce degr\u00e9 z\u00e9ro de la pens\u00e9e en dit long sur le mill\u00e9naire d\u2019antis\u00e9mitisme dont il s\u2019est fait le h\u00e9rault, bient\u00f4t collabo.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Il n\u2019y a pas deux C\u00e9line, c\u2019est bien le m\u00eame. Cam\u00e9ra \u00e0 l\u2019\u00e9paule on se meurt \u00e0 cr\u00e9dit. Plus \u00e0 cr\u00e9dit l\u2019on meurt. Un an apr\u00e8s fleuriront des bagatelles pour un massacre. Il suffit de se baisser pour ramasser un d\u00e9tail de la deuxi\u00e8me guerre mondiale. Des bagatelles pour un murmure, de longue phrase. Alternent les \u00e9tats. Chevauchant avec le fisc, chaussant avec l\u2019ouvrier. Cela, sur fond de graillon. Je passe \u00e0 la ligne quand C\u00e9line lance ses trois points fameux qui le lancent et l\u2019\u00e9lancent et dont Sollers s\u2019est \u00e9lanc\u00e9. Puis-je n\u2019en pas vouloir \u00e0 Sollers ? Je m\u2019\u00e9lance et des douleurs me lancent, entre Proust et Perec, entre Proust et Sollers. Et si Bagatelles, comme annonc\u00e9 \u00e0 son pr\u00e9lude, n\u2019\u00e9tait qu\u2019un dada litt\u00e9raire\u00a0? Puis l\u2019on se prend au jeu\u2026 Succ\u00e9dan\u00e9s succ\u00e8s damn\u00e9s succ\u00e8s d\u2019ann\u00e9es. C\u00e9line dans Mort \u00e0 cr\u00e9dit\u00a0: du marigot de son enfance rendant la vie \u00e0 pleine gr\u00e2ce de sa crasse. Tel un envol de vers faux hors du crassier natal. Mort \u00e0 cr\u00e9dit (1937)\u00a0: celle d\u2019un ind\u00e9niablement grand \u00e9crivain qui a tout\u00a0juste atteint sa vitesse de croisi\u00e8re (43 ans) et dont la profusion de langue, les \u00e9carts de registres, l\u2019\u00e9tendue de sa tessiture sont un d\u00e9fi pour chacun. Emport\u00e9 par sa mar\u00e9e de points de suspension il signale quand m\u00eame au passage que le p\u00e8re fort sur l\u2019honneur qui lui a flanqu\u00e9 tant de taloches \u00e9tait antidreyfusard. F\u00e9erie pour une autre fois (1952), au titre d\u2019\u00e9gale puissance calqu\u00e9 en provocation sur Bagatelles pour un massacre\u00a0(1938). En abondant dans l\u2019odieux, C\u00e9line s\u2019est une fois pour toutes dispens\u00e9 de penser. L\u2019antis\u00e9mitisme a deux mill\u00e9naires d\u2019Histoire, avec une tr\u00e8s forte reprise au second. Il ne s\u2019efface pas en un tournemain avec la cr\u00e9ation d\u2019Isra\u00ebl (je ne parle pas de son retour de flamme antisioniste dans les masses de barbares) chez les \u00e9crivains qu\u2019il impr\u00e8gne : C\u00e9line, Morand \u2013 un cran en dessous Anouilh, qui apr\u00e8s Antigone (1942), Pauvre Bitos (1958), donne encore en 1976 Le Sc\u00e9nario o\u00f9 un producteur juif est raill\u00e9 de clich\u00e9s d\u00e9suets. \u00c0 force de grimper nous arriv\u00e2mes \u00e0 une petite fontaine o\u00f9 elle rin\u00e7a longuement ses seins g\u00e9n\u00e9reux avant de me branler avec. (Toujours Mort \u00e0 cr\u00e9dit dont le Narrateur d\u00e9gobilleur a d\u00e9barqu\u00e9 dans la f\u00eate populaire permanente comme moi bien plus jeune \u00e0 Folkestone ou \u00e0 Douvres, une petite Anglaise le prenant en charge. Ce qu\u2019a de rassurant cette langue que l\u2019on ne parle pas.) \u00c0 la lecture au long cours des mirobolants d\u00e9boires d\u2019argent qui se succ\u00e8dent dans la digne mouise familiale et dans sa malchance personnelle, je commence \u00e0 mieux comprendre le titre \u2013 et combien l\u2019antis\u00e9mitisme de C\u00e9line lui vient indubitablement de famille. Tout ce que touche son personnage, tout ce qui touche \u00e0 son personnage part en d\u00e9bine conjuratoire forcen\u00e9e. Fors ce n\u00e9 je suis pris au jeu\u2026 \u00a0 Ce n\u2019est pas de la verve, c\u2019est de la fureur, un roc, un pic, une cascade, d\u00e8s qu\u2019elle se fixe un objet elle le d\u00e9mant\u00e8le en menues spirales, d\u00e9cha\u00eenement de ses vertus, alambic de ses vices, contorsions grimaci\u00e8res et flottantes, atteintes \u00e0 la ligne de flottaison des mots jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il sombre et remonte lest\u00e9 de tout son fond de cale, embaum\u00e9 de z\u00e9phyrs en haleine. \u00c0 l\u2019encontre de Bosch qui des mille d\u00e9tails d\u2019innocence colossale dont les accolades conjointes de corps d\u2019amants nus du panneau central, version de profil des pieds au mur, nous fait sombrer dans l\u2019Enfer de son Jardin des d\u00e9lices, d\u00e8s qu\u2019il eut bien d\u00e9gueul\u00e9 Ferdinand nous fit monter au treizi\u00e8me ciel. Ce n\u2019est pas pour l\u2019innocenter mais Bagatelles, \u00e9crit l\u2019ann\u00e9e suivante, m\u2019a laiss\u00e9 sur la m\u00eame impression \u2013 inverse. Apr\u00e8s maints t\u00e2tonnements abondant en d\u00e9licatesses sur cinquante pages, un auteur se d\u00e9cha\u00eene sur les quatre cents suivantes en vocif\u00e9rations prolixes comme \u00e0 un tir forain, comme si tout \u00e0 ses gogues en foire il avait oubli\u00e9 qu\u2019elles ne sont pas charg\u00e9es \u00e0 blanc. Puis la guerre est venue, tant de fois la petite escarpe des d\u00e9buts de Mort \u00e0 cr\u00e9dit revenue. Insolite pour moi que tout ce purgatoire d\u2019apprentissage de la duret\u00e9 des temps, cet enfer de pacotille de placier en n\u2019importe quoi, fils d\u2019une brocanteuse de dentelles sise dans une ruelle \u00e9gout de Paris, se situe principalement dans un quadrilat\u00e8re que je connais comme son quartier juif, Sentier, rue des Je\u00fbneurs, que j\u2019abominais comme un ghetto quand je travaillais en p\u00e9riph\u00e9rie du schmattes. En mati\u00e8re d\u2019antis\u00e9mitisme C\u00e9line s\u2019y est forg\u00e9 quelque chose d\u2019analogue \u2013 dont je suis revenu, lui s\u2019y engouffrant \u00e0 marches forc\u00e9es. \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00a0 \u00ab Salade ! Gruy\u00e8re ! Sapience ! Navets ! Tout ! Tu t\u2019\u00e9broues dans ta propre fange ! [\u2026] Tu passes \u00e0 travers les \u00e9toiles \u2026 comme \u00e0 travers les gouttes de mai ! \u2026 \u00bb Jubile tout ce que dans son spleen Baudelaire a ramass\u00e9 en \u00ab\u00a0la morne incuriosit\u00e9\u00a0\u00bb. \u00ab Je m\u2019en donnais \u00e0 plein tuyau \u2026 [\u2026] la Transe \u2026 l\u2019Hyperbole \u2026 le gigotage anath\u00e9mique. C\u2019est vraiment pas concevable \u00e0 quel prodigieux paroxysme je parvenais \u00e0 me hausser dans la haine absolue. \u00bb Un programme qui l\u2019ann\u00e9e suivante, avec une inimaginable prescience, serait ex\u00e9cut\u00e9 pile poil. Il existe en latin, puis en fran\u00e7ais, un superlatif relatif et un superlatif absolu. Mais pour le superlatif des superlatifs, celui de l\u2019h\u00e9breu biblique, nul ne surpassera C\u00e9line.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab Je me tenais comme un panaris, je n\u2019osais plus bouger ! \u00bb \u00ab J\u2019aurais&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":4776,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,2],"tags":[2296,2295,71,2294],"class_list":["post-4770","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-une","tag-celine-antisemitisme","tag-celine-inedits","tag-christophe-stolowicki","tag-louis-ferdinand-celine"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4770","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4770"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4770\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4782,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4770\/revisions\/4782"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4776"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4770"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4770"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4770"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}