{"id":4925,"date":"2024-02-27T20:13:35","date_gmt":"2024-02-27T19:13:35","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=4925"},"modified":"2024-02-27T20:15:59","modified_gmt":"2024-02-27T19:15:59","slug":"chronique-jetais-la-telle-chose-madvint-a-propos-de-anne-roche-terrhistoire-par-marie-josee-desvignes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2024\/02\/27\/chronique-jetais-la-telle-chose-madvint-a-propos-de-anne-roche-terrhistoire-par-marie-josee-desvignes\/","title":{"rendered":"[Chronique] \u00ab J&rsquo;\u00e9tais-l\u00e0-telle-chose-m&rsquo;advint \u00bb (\u00e0 propos de Anne Roche, Terrhistoire), par Marie-Jos\u00e9e Desvignes"},"content":{"rendered":"<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify;\">Anne Roche, <b><i>TERRHISTOIRE<\/i><\/b>, \u00e9ditions Les Chemins de ronde, octobre 2023, 256 pages, 22 \u20ac, ISBN\u00a0: 978-2-905357-16-8.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify;\">Comment se construisent nos vies, nos paysages et nos imaginaires ?<br \/>\n<b><i>Terrhistoire<\/i><\/b><i> <\/i>s&rsquo;ouvre sur une citation de Benjamin dans<i> Chronique berlinoise,<\/i> o\u00f9 l&rsquo;auteur \u00e9voque l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une cartographie de la vie \u00e0 partir de la g\u00e9ographie, de territoires. \u00ab Depuis longtemps, je caresse l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;organiser graphiquement sur une carte, l&rsquo;espace de ma vie \u2013 bios&#8230; \u00bb<br \/>\nCette citation en exergue place l&rsquo;ouvrage sous l&rsquo;\u00e9gide de Walter Beniamin et annonce d\u2019embl\u00e9e, \u00e0 l&rsquo;instar du titre \u00e9nigmatique de<i> Terrhistoire, <\/i>l&rsquo;importance que vont occuper dans l&rsquo;ouvrage les lieux, l&rsquo;espace et le temps travers\u00e9s dans une vie.<\/p>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Standard\">Et si ce texte n&rsquo;est pas exactement une autobiographie comme le souligne l&rsquo;auteure, cette vie racont\u00e9e par \u00e9clats de souvenirs, plus <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-4928\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/Anne_Roche.jpg\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"210\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/Anne_Roche.jpg 225w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/Anne_Roche-150x140.jpg 150w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/>ou moins bien fix\u00e9s, et surtout de lieux, supports essentiels au d\u00e9roulement de la trame, c&rsquo;est bien celle de la narratrice. Et en effet, d\u00e8s les premi\u00e8res pages, le projet est \u00e9nonc\u00e9. L&rsquo;autrice, elle-m\u00eame sp\u00e9cialiste de l&rsquo;\u00e9criture de r\u00e9cits de vie, parle d&rsquo;un vaste projet qui, de fait, en contient plus d&rsquo;un. Il s&rsquo;agissait bien au d\u00e9part de raconter une histoire, plus exactement son histoire, \u00e0 partir des villes travers\u00e9es qui, plac\u00e9es dans une \u00e9poque, englobait celui de reproduire l&rsquo;imaginaire occidental des ann\u00e9es 40-50.<br \/>\nUn troisi\u00e8me projet se dessine et relie les deux, par l&rsquo;\u00e9nigme constitu\u00e9e de la r\u00e9v\u00e9lation d&rsquo;une toute premi\u00e8re phrase : \u00ab En 1934, mon oncle Andr\u00e9 a traduit Mein Kampf<i>\u00a0<\/i>\u00bb. Le lecteur attendra au fil de sa lecture une r\u00e9ponse \u00e0 cette \u00e9nigme qui s&rsquo;effacera et n&rsquo;en sera une que par le regard port\u00e9 par l&rsquo;enfant qu&rsquo;elle a \u00e9t\u00e9 sur celui surnomm\u00e9 \u00ab l&rsquo;ogre \u00bb pour lui avoir d\u00e9rob\u00e9 son cousin ador\u00e9 Paul.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Standard\">Le projet est ample. Il exige le rappel de souvenirs depuis l&rsquo;enfance \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un <i>Je me souviens <\/i>perecquien \u2013 objets, choses vues entendues, listes, sensations. Sensations sur lesquelles elle reviendra en toute fin\u00a0: \u00ab\u00a0La sensation ? Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;elle nous apprend\u00a0?<i> <\/i>Ou : Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;elle nous emp\u00eache d&rsquo;apprendre ? \u00bb<br \/>\nSont ainsi travers\u00e9s \u2013 \u00e0 travers images personnelles, voyages culturels et curiosit\u00e9 des choses, des gens, des lieux rest\u00e9s sans r\u00e9ponse \u2013 des espaces nombreux, des pays, tout autant o\u00f9 l&rsquo;autrice a d\u00e9ambul\u00e9, v\u00e9cu, qu&rsquo;elle a visit\u00e9s. Tous paysages urbains.<br \/>\nSont rappel\u00e9s le Danemark et sa langue \u00ab \u00e9trang\u00e8re \u00bb, celle de l&rsquo;oncle, l&rsquo;Allemagne \u2013 pourquoi l&rsquo;Allemagne ? Question rest\u00e9e en suspens et qui peut-\u00eatre trouve sa r\u00e9ponse dans le d\u00e9roul\u00e9 de l&rsquo;Histoire collective travers\u00e9 par la narratrice et son regard sur l&rsquo;oncle \u00e9nigmatique, la guerre v\u00e9cue et vue \u00e0 travers les yeux d&rsquo;une toute petite qui avait peur des bombardements mais qui plus tard \u00e9crit : \u00ab Mais je ne suis pas juive et je mange \u00e0 ma faim \u00bb.<br \/>\nBerlin ainsi occupe une place dominante avec des r\u00e9f\u00e9rences litt\u00e9raires, artistiques et politiques.<br \/>\nEt avec Berlin, Marseille tout aussi importante, cadre de l&rsquo;enfance, de l&rsquo;adolescence et jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui. Dans l&rsquo;imaginaire de la narratrice, ce sont villes apparent\u00e9es par la destruction et les bombardements dont elle garde pour souvenir ces mots de sa m\u00e8re : \u00ab Ta grand-m\u00e8re m&rsquo;a dit, la petite a eu trop peur, je l&#8217;emm\u00e8ne. \u00bb<br \/>\nVarsovie, Minsk la ville juive, Katy\u0144 ; Cracovie et Poznan, la Pologne vue comme un pays cruel \u00e0 cause des contes lus.<br \/>\nPuis Paris, celui de la Guerre d&rsquo;Alg\u00e9rie, Khorsabad, la Finlande, Prague, le Danemark encore, J\u00e9rusalem et la Russie \u00e0 diff\u00e9rentes \u00e9poques, Berlin Est, la Sib\u00e9rie, Londres mais aussi Carcassonne et Marignane. Elle y dit aussi d\u00e9tester les voyages et surtout : \u00ab je ne sais \u00e0 quoi me servent les voyages : \u00e0 me d\u00e9-rober, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;os, de ce que j&rsquo;appelle moi dans le temps ordinaire. \u00bb<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Standard\">Se raconter \u00e0 travers des villes, \u00ab c&rsquo;est bien toujours une histoire de traces. Je ne suis pas architecte ni paysagiste, je ne sais pas lire les traces de l&rsquo;histoire dans les pierres et les terres, mais malgr\u00e9 tout revenant de Berlin, j&rsquo;avais en m\u00e9moire fra\u00eeche, le champ de st\u00e8les d&rsquo;Eisenmann. Rencontr\u00e9 presque par hasard en allant vers la porte de Brandebourg. \u00bb<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Standard\">Au milieu des souvenirs \u00e9parpill\u00e9s, jaillit alors la m\u00e9moire intime, les souvenirs de la petite fille puis ceux de la jeune fille (mode, etc), les \u00e9tudes et les arts. La composition de l&rsquo;ouvrage, de fait, est musicale. Des partitions \u00e9clat\u00e9es jusque dans l&rsquo;usage de la<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-4929\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/TERRHISTOIRE.jpg\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/TERRHISTOIRE.jpg 225w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/TERRHISTOIRE-113x150.jpg 113w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/> langue. On se laisse surprendre par les incises famili\u00e8res au milieu de passages \u00e9rudits, qui ajoutent une \u00e9motion particuli\u00e8re au r\u00e9cit, nous le rend plus proche, surtout quand on n&rsquo;a connu ni l&rsquo;\u00e9poque ni les lieux.<br \/>\nSe raconter donc \u00e0 travers les lieux pour \u00e9viter l&rsquo;\u00e9cueil autobiographique et retrouver une m\u00e9moire, sinon la sienne, celle du monde pour la transmettre. Un beau projet r\u00e9ussi m\u00eame si&#8230;<br \/>\n\u00ab J&rsquo;ai cherch\u00e9 les traces des autres, parcouru des ruines. J&rsquo;ai cherch\u00e9 des traces : au m\u00eame endroit mais dans des temps diff\u00e9rents, il y en avait trop, elles s&rsquo;effa\u00e7aient les unes les autres, je n&rsquo;avais pas l&rsquo;outil d\u00e9licat de l&rsquo;arch\u00e9ologue qui fr\u00f4le \u00e0 peine l&rsquo;objet de terre pour faire appara\u00eetre les contours, les teintes. \u00bb<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p class=\"Standard\">Qu&rsquo;avons-nous trouv\u00e9 finalement quand on a fait retour sur les souvenirs que la m\u00e9moire a conserv\u00e9s de mani\u00e8re parcellaire ? Seulement des traces, des sensations, des images que l&rsquo;imaginaire a parfois reconstruit de mani\u00e8re \u00e0 en dig\u00e9rer l&rsquo;absence ou la violence.<br \/>\n\u00ab J&rsquo;ai cru que collecter des images, des histoires finirait par faire sens. Les images sont l\u00e0, et les histoires, mais elles ne me disent plus rien. Elles sont \u00e0 moi pourtant, ou elles ont \u00e9t\u00e9 \u00e0 moi, mais devant elles, je suis comme le visiteur du temple d&rsquo;une religion perdue, sans signification&#8230; \u00bb<br \/>\nPour tous ceux qui tentent de laisser trace, recr\u00e9er un univers, des \u00eatres disparus, des \u00e9poques r\u00e9volues, tout projet biographique men\u00e9 \u00e0 son terme convoque ce questionnement, me semble-t-il. Voil\u00e0 tout de m\u00eame une belle id\u00e9e que celle de rappeler la m\u00e9moire par les lieux.<br \/>\nEn sp\u00e9cialiste de l&rsquo;\u0153uvre de Georges Perec, Anne Roche ne pouvait en ignorer l&rsquo;issue.<br \/>\nD\u00e9passant le seul projet de se raconter, <i>Terrhistoire <\/i>constitue un beau document \u00e0 la fois personnel et collectif qui relie les mondes entre eux, celui d&rsquo;hier et celui d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, convoquant l&rsquo;histoire et la g\u00e9ographie. Terre et histoire tout ensemble.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify;\">\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Anne Roche, TERRHISTOIRE, \u00e9ditions Les Chemins de ronde, octobre 2023, 256 pages, 22 \u20ac, ISBN\u00a0: 978-2-905357-16-8. &nbsp; Comment se construisent nos vies, nos paysages et nos imaginaires ? 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Berlin ainsi occupe une place dominante avec des r\u00e9f\u00e9rences litt\u00e9raires, artistiques et politiques. Et avec Berlin, Marseille tout aussi importante, cadre de l&rsquo;enfance, de l&rsquo;adolescence et jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui. Dans l&rsquo;imaginaire de la narratrice, ce sont villes apparent\u00e9es par la destruction et les bombardements dont elle garde pour souvenir ces mots de sa m\u00e8re : \u00ab Ta grand-m\u00e8re m&rsquo;a dit, la petite a eu trop peur, je l&#8217;emm\u00e8ne. \u00bb Varsovie, Minsk la ville juive, Katy\u0144 ; Cracovie et Poznan, la Pologne vue comme un pays cruel \u00e0 cause des contes lus. Puis Paris, celui de la Guerre d&rsquo;Alg\u00e9rie, Khorsabad, la Finlande, Prague, le Danemark encore, J\u00e9rusalem et la Russie \u00e0 diff\u00e9rentes \u00e9poques, Berlin Est, la Sib\u00e9rie, Londres mais aussi Carcassonne et Marignane. Elle y dit aussi d\u00e9tester les voyages et surtout : \u00ab je ne sais \u00e0 quoi me servent les voyages : \u00e0 me d\u00e9-rober, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;os, de ce que j&rsquo;appelle moi dans le temps ordinaire. \u00bb Se raconter \u00e0 travers des villes, \u00ab c&rsquo;est bien toujours une histoire de traces. Je ne suis pas architecte ni paysagiste, je ne sais pas lire les traces de l&rsquo;histoire dans les pierres et les terres, mais malgr\u00e9 tout revenant de Berlin, j&rsquo;avais en m\u00e9moire fra\u00eeche, le champ de st\u00e8les d&rsquo;Eisenmann. Rencontr\u00e9 presque par hasard en allant vers la porte de Brandebourg. \u00bb Au milieu des souvenirs \u00e9parpill\u00e9s, jaillit alors la m\u00e9moire intime, les souvenirs de la petite fille puis ceux de la jeune fille (mode, etc), les \u00e9tudes et les arts. La composition de l&rsquo;ouvrage, de fait, est musicale. Des partitions \u00e9clat\u00e9es jusque dans l&rsquo;usage de la langue. On se laisse surprendre par les incises famili\u00e8res au milieu de passages \u00e9rudits, qui ajoutent une \u00e9motion particuli\u00e8re au r\u00e9cit, nous le rend plus proche, surtout quand on n&rsquo;a connu ni l&rsquo;\u00e9poque ni les lieux. Se raconter donc \u00e0 travers les lieux pour \u00e9viter l&rsquo;\u00e9cueil autobiographique et retrouver une m\u00e9moire, sinon la sienne, celle du monde pour la transmettre. Un beau projet r\u00e9ussi m\u00eame si&#8230; \u00ab J&rsquo;ai cherch\u00e9 les traces des autres, parcouru des ruines. J&rsquo;ai cherch\u00e9 des traces : au m\u00eame endroit mais dans des temps diff\u00e9rents, il y en avait trop, elles s&rsquo;effa\u00e7aient les unes les autres, je n&rsquo;avais pas l&rsquo;outil d\u00e9licat de l&rsquo;arch\u00e9ologue qui fr\u00f4le \u00e0 peine l&rsquo;objet de terre pour faire appara\u00eetre les contours, les teintes. \u00bb Qu&rsquo;avons-nous trouv\u00e9 finalement quand on a fait retour sur les souvenirs que la m\u00e9moire a conserv\u00e9s de mani\u00e8re parcellaire ? Seulement des traces, des sensations, des images que l&rsquo;imaginaire a parfois reconstruit de mani\u00e8re \u00e0 en dig\u00e9rer l&rsquo;absence ou la violence. \u00ab J&rsquo;ai cru que collecter des images, des histoires finirait par faire sens. Les images sont l\u00e0, et les histoires, mais elles ne me disent plus rien. 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