{"id":5254,"date":"2024-06-25T10:25:01","date_gmt":"2024-06-25T08:25:01","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=5254"},"modified":"2024-06-25T10:25:58","modified_gmt":"2024-06-25T08:25:58","slug":"chronique-francois-crosnier-paroles-poetiques-echappees-du-lycee-professionnel-a-propos-de-judith-wiart-pas-dequerre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2024\/06\/25\/chronique-francois-crosnier-paroles-poetiques-echappees-du-lycee-professionnel-a-propos-de-judith-wiart-pas-dequerre\/","title":{"rendered":"[Chronique] Fran\u00e7ois Crosnier, Paroles po\u00e9tiques \u00e9chapp\u00e9es du Lyc\u00e9e professionnel (\u00e0 propos de Judith Wiart, Pas d&rsquo;\u00e9querre)"},"content":{"rendered":"<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Judith Wiart, <strong><em>Pas d\u2019\u00e9querre<\/em><\/strong><strong>,<\/strong> \u00c9ditions Louise Bottu, automne 2023, 135 pages, 14 \u20ac, ISBN\u00a0: 979-10-92723-64-9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">La question que pose d\u2019embl\u00e9e le tr\u00e8s beau livre de Judith Wiart, d\u00e9di\u00e9 <em>Aux \u00e9l\u00e8ves du lyc\u00e9e professionnel<\/em>, est celle de son statut. D\u00e9coup\u00e9 selon une temporalit\u00e9 scolaire (Premier trimestre, Deuxi\u00e8me trimestre, Troisi\u00e8me trimestre), il pourrait s\u2019agir d\u2019une chronique de la vie d\u2019un lyc\u00e9e des m\u00e9tiers du b\u00e2timent et des travaux publics de la banlieue lyonnaise, l\u2019un de ces \u00e9tablissements qui scolarisent \u00ab\u00a0un tiers de notre jeunesse\u00a0\u00bb, chronique r\u00e9dig\u00e9e par une enseignante de lettres\/histoire dont les \u00e9l\u00e8ves sont, <em>nolens volens,<\/em> \u00ab\u00a0en\u00a0\u00bb CAP ma\u00e7onnerie ou menuiserie et qui les observe au quotidien, cite leurs paroles, rapporte les dialogues auxquels la situation d\u2019enseignement donne lieu. Il pourrait s\u2019agir aussi d\u2019un livre de combat, engag\u00e9 \u00ab\u00a0textes \u00e0 l\u2019appui\u00a0\u00bb contre la<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-5257\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/Linhardt_Etabli.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"320\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/Linhardt_Etabli.jpg 200w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/Linhardt_Etabli-188x300.jpg 188w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/Linhardt_Etabli-94x150.jpg 94w\" sizes=\"auto, (max-width: 200px) 100vw, 200px\" \/> r\u00e9forme du lyc\u00e9e professionnel qui change la finalit\u00e9 de l\u2019\u00e9cole en r\u00e9duisant drastiquement la place de la culture g\u00e9n\u00e9rale et en transformant l\u2019\u00e9l\u00e8ve en apprenti. Or, si l\u2019on ne peut nier cette dimension, elle n\u2019appara\u00eet pas, lecture achev\u00e9e, au c\u0153ur du projet.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Chacun des genres \u00e9voqu\u00e9s, chronique ou pamphlet, a sa l\u00e9gitimit\u00e9, dispose d\u2019un corpus d\u00e9j\u00e0 copieux constitu\u00e9, en gros, depuis les ann\u00e9es 80, et m\u00eame de ses lettres de noblesse, mais le lecteur prend tr\u00e8s vite conscience que, plut\u00f4t qu\u2019un n-i\u00e8me livre sur les carences de l\u2019institution et l\u2019\u00e9vocation des sc\u00e8nes pittoresques, dr\u00f4les ou affligeantes dont cette derni\u00e8re est par nature le th\u00e9\u00e2tre, il a entre les mains un texte d\u2019une toute autre force et qui m\u2019a souvent fait penser, dans un contexte diff\u00e9rent, \u00e0 <em>L\u2019\u00c9tabli <\/em>de Robert Linhart.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Cette force est li\u00e9e au montage de textes issus de champs diff\u00e9rents et dont la mise en relation produit un effet de non-orthogonalit\u00e9 (\u00ab\u00a0pas d\u2019\u00e9querre\u00a0\u00bb) proprement po\u00e9tique. Le champ du t\u00e9moignage, d\u2019abord, celui d\u2019une professeure qui assiste \u00e0 la mise en sc\u00e8ne de corps adolescents dans les lieux de la contrainte scolaire :<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Dans la cour, dans les couloirs, les gar\u00e7ons se donnent des coups de poing, s\u2019\u00e9tranglent, se battent et, s\u2019ils finissent par s\u2019enlacer, c\u2019est \u00e0 l\u2019image de ces boxeurs qui reprennent leur souffle avant le retour au combat.<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>(\u2026)<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Comment Bryan tient-il sur une chaise\u00a0? Son avachissement est une curiosit\u00e9 sans cesse renouvel\u00e9e, son corps \u00e9lastique un myst\u00e8re formidable. Le buste n\u2019est pas seulement rel\u00e2ch\u00e9, il coule litt\u00e9ralement sous la table, s\u2019\u00e9tale, se r\u00e9pand, s\u2019allonge, comme d\u00e9soss\u00e9. Chat sans vert\u00e8bre.<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Celui de la \u00ab\u00a0mati\u00e8re administrative\u00a0\u00bb, ensuite. Des extraits du texte de loi de 2019, du projet de r\u00e9forme de 2023, sont introduits comme des \u00e9l\u00e9ments constitutifs de la narration, \u00e0 m\u00eame hauteur que les autres, sans privil\u00e8ge ni m\u00e9pris. Cette \u00ab\u00a0litt\u00e9rature grise\u00a0\u00bb est parfois cit\u00e9e sous la forme m\u00e9diatis\u00e9e du commentaire qui en est fait par le site<em> Le caf\u00e9 p\u00e9dagogique<\/em>. On peut le regretter, car ce choix produit involontairement un jugement de valeur qui aurait gagn\u00e9 \u00e0 \u00eatre laiss\u00e9 au lecteur, et une forme d\u2019\u00ab\u00a0indignation\u00a0\u00bb, qui n\u2019est pas, on le verra, contrairement aux apparences, le mode principal sur lequel le livre est construit.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">En effet, l\u2019essentiel r\u00e9side ici dans l\u2019\u00e9coute de la parole des \u00e9l\u00e8ves et dans la transcription de leur production \u00e9crite, \u00e9labor\u00e9e en classe ou \u00e0 l\u2019occasion \u00ab\u00a0d\u2019ateliers d\u2019\u00e9criture avec le po\u00e8te Patrick Laupin entre 2011 et 2019\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: center;\">\u2666\u2666\u2666\u2666\u2666<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Les paroles rapport\u00e9es sont celles d\u2019adolescents qui ont parfois v\u00e9cu des situations terrifiantes et connaissent une vie difficile, marqu\u00e9e par la fatigue. Cela les rapproche des ouvriers de Robert Linhart. Comme ces derniers, ils sont capables de fulgurances verbales\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>L\u2019\u00e9l\u00e8ve afghan dit\u00a0: \u00ab\u00a0Chez nous, tout le monde \u00e9crit de la po\u00e9sie. Les riches et les pauvres. Chez nous, on est tous po\u00e8tes.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p><em>Vous pouvez repasser, s\u2019il vous plait\u00a0? On est en train d\u2019\u00e9crire.<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Les productions \u00e9crites sont au centre du livre et Judith Wiart ne cache pas son \u00e9motion devant certaines d\u2019entre elles\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-5258\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/Wiart_equerre.jpg\" alt=\"\" width=\"215\" height=\"320\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/Wiart_equerre.jpg 215w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/Wiart_equerre-202x300.jpg 202w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/Wiart_equerre-101x150.jpg 101w\" sizes=\"auto, (max-width: 215px) 100vw, 215px\" \/>Elle a 16 ans, vient du Soudan, vit en France depuis deux ans. Sa ma\u00eetrise du fran\u00e7ais est encore approximative et pourtant, je d\u00e9couvre un texte comme je n\u2019en ai pas lu depuis longtemps. Je ne parle pas de textes d\u00e9couverts en classe, \u00e9crits par d\u2019autres \u00e9l\u00e8ves, non, je parle de litt\u00e9rature en g\u00e9n\u00e9ral. Elle utilise des mots simples, ceux qu\u2019elle conna\u00eet en fran\u00e7ais, des tournures syntaxiques bancales, peu de ponctuation, mais son regard est celui d\u2019une auteure, d\u2019une po\u00e8te, je le sais d\u00e8s la deuxi\u00e8me ligne.<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Nadir \u00ab\u00a0a le sens des mots\u00a0\u00bb, Fa\u00efssoil \u00e9crit un roman, Mohamed r\u00e9cite des ann\u00e9es apr\u00e8s des vers de Mahmoud Darwich appris \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une sortie au Th\u00e9\u00e2tre de la Croix-Rousse des ann\u00e9es auparavant, Damien et Habil citent La Fontaine, Malik a retenu Montaigne\u00a0: <em>\u00ab\u00a0La mort, dit-on, nous acquitte de toutes nos obligations.\u00a0\u00bb\u00a0 <\/em>Nadir encore\u00a0: <em>\u00ab\u00a0C\u2019est moi qui ai \u00e9crit \u00e7a\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Sans dissimuler les aspects \u00ab\u00a0insupportables, usants, tyranniques\u00a0\u00bb des \u00e9l\u00e8ves, leur machisme, leur violence, le livre met l\u2019accent sur la \u00ab\u00a0voix int\u00e9rieure\u00a0\u00bb \u00e0 laquelle ils acc\u00e8dent parfois\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Aujourd\u2019hui j\u2019\u00e9vade<br \/>\n<\/em><em>Je me sens monotone<br \/>\n<\/em><em>Mauvais moi mauvais geste<br \/>\n<\/em><em>J\u2019esquive tout<br \/>\n<\/em><em>J\u2019esp\u00e8re que mes erreurs seront effac\u00e9es<br \/>\n<\/em><em>Comme sur une ardoise \u00e0 craie<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Je prends tout<br \/>\n<\/em><em>Je laisse pas de miettes<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">En regard de ce texte de <em>Nadir M., CAP ma\u00e7onnerie 2017<\/em>, qui pourrait \u00eatre \u00e9crit par l\u2019un des po\u00e8tes \u00ab\u00a0reconnus\u00a0\u00bb chroniqu\u00e9s sur un site comme celui-ci, l\u2019auteure, dans l\u2019une des parties les plus fortes de son livre, cite un \u00ab\u00a0manuel scolaire de fran\u00e7ais pour le nouveau programme de CAP 2019\u00a0\u00bb qui s\u2019ouvre sur un \u00ab\u00a0po\u00e8me\u00a0\u00bb dont l\u2019ex\u00e9g\u00e8se est propos\u00e9e aux candidats \u00e0 cet examen. \u00c9crit par \u00ab\u00a0un po\u00e8te et \u00e9crivain fran\u00e7ais que ses \u00e9tudes d\u2019ing\u00e9nieur ne d\u00e9tournent pas de son amour des arts\u00a0\u00bb, le voici, dans le corps typographique qu\u2019il m\u00e9rite\u00a0:<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><em>Elle a des yeux oc\u00e9ans [sic]<br \/>\n<\/em><em>O\u00f9 l\u2019on plonge dedans<br \/>\n<\/em><em>Et des cheveux soyeux<br \/>\n<\/em><em>Couleur soleil radieux<br \/>\n<\/em><em>Un teint \u00e9voquant<br \/>\n<\/em><em>De doux nuages blancs<br \/>\n<\/em><em>Et tel un don des cieux<br \/>\n<\/em><em>Un corps merveilleux.<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Judith Wiart, dans les derni\u00e8res pages de son livre, affirme d\u2019une mani\u00e8re absolue son rejet de toute forme d\u2019indignation surjou\u00e9e (\u00ab\u00a0la chose la plus ais\u00e9e et la plus r\u00e9pandue au monde. Beaucoup de bruit suivi souvent de beaucoup de rien\u00a0\u00bb). A contrario, la simple juxtaposition d\u2019une telle mirlitonnade, pr\u00e9sent\u00e9e par des auteurs de manuels comme de la po\u00e9sie, et des textes \u00e0 haute intensit\u00e9 po\u00e9tique produits par ses \u00e9l\u00e8ves migrants appara\u00eet en soi comme un acte de protestation d\u2019une redoutable efficacit\u00e9 contre le g\u00e2chis que constitue la n\u00e9gation de l\u2019intelligence de toute une classe, sociale et d\u2019\u00e2ge. La po\u00e9sie est fondamentalement rupture avec le fran\u00e7ais dit \u00ab\u00a0fonctionnel\u00a0\u00bb assign\u00e9 aux repr\u00e9sentants de cette classe et ce livre puissant est, \u00e0 sa mani\u00e8re, un appel <em>po\u00e9tique <\/em>\u00ab\u00a0aux armes etc.\u00a0\u00bb pour \u00e9viter la \u00ab\u00a0grande catastrophe \/ Du trop tard<em>\u00a0<\/em>\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Le finale, avec l\u2019\u00e9vocation de la sonate en la majeur de Schubert, donne la mesure de l\u2019\u00e9quivalent musical de ces voix que nous avons entendues.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Judith Wiart, Pas d\u2019\u00e9querre, \u00c9ditions Louise Bottu, automne 2023, 135 pages, 14 \u20ac, ISBN\u00a0: 979-10-92723-64-9. &nbsp; La question que pose d\u2019embl\u00e9e le tr\u00e8s beau livre de Judith Wiart, d\u00e9di\u00e9 Aux \u00e9l\u00e8ves du lyc\u00e9e professionnel, est celle de son statut. D\u00e9coup\u00e9 selon une temporalit\u00e9 scolaire (Premier trimestre, Deuxi\u00e8me trimestre, Troisi\u00e8me trimestre), il pourrait s\u2019agir d\u2019une chronique de la vie d\u2019un lyc\u00e9e des m\u00e9tiers du b\u00e2timent et des travaux publics de la banlieue lyonnaise, l\u2019un de ces \u00e9tablissements qui scolarisent \u00ab\u00a0un tiers de notre jeunesse\u00a0\u00bb, chronique r\u00e9dig\u00e9e par une enseignante de lettres\/histoire dont les \u00e9l\u00e8ves sont, nolens volens, \u00ab\u00a0en\u00a0\u00bb CAP ma\u00e7onnerie ou menuiserie et qui les observe au quotidien, cite leurs paroles, rapporte les dialogues auxquels la situation d\u2019enseignement donne lieu. Il pourrait s\u2019agir aussi d\u2019un livre de combat, engag\u00e9 \u00ab\u00a0textes \u00e0 l\u2019appui\u00a0\u00bb contre la r\u00e9forme du lyc\u00e9e professionnel qui change la finalit\u00e9 de l\u2019\u00e9cole en r\u00e9duisant drastiquement la place de la culture g\u00e9n\u00e9rale et en transformant l\u2019\u00e9l\u00e8ve en apprenti. Or, si l\u2019on ne peut nier cette dimension, elle n\u2019appara\u00eet pas, lecture achev\u00e9e, au c\u0153ur du projet. Chacun des genres \u00e9voqu\u00e9s, chronique ou pamphlet, a sa l\u00e9gitimit\u00e9, dispose d\u2019un corpus d\u00e9j\u00e0 copieux constitu\u00e9, en gros, depuis les ann\u00e9es 80, et m\u00eame de ses lettres de noblesse, mais le lecteur prend tr\u00e8s vite conscience que, plut\u00f4t qu\u2019un n-i\u00e8me livre sur les carences de l\u2019institution et l\u2019\u00e9vocation des sc\u00e8nes pittoresques, dr\u00f4les ou affligeantes dont cette derni\u00e8re est par nature le th\u00e9\u00e2tre, il a entre les mains un texte d\u2019une toute autre force et qui m\u2019a souvent fait penser, dans un contexte diff\u00e9rent, \u00e0 L\u2019\u00c9tabli de Robert Linhart. Cette force est li\u00e9e au montage de textes issus de champs diff\u00e9rents et dont la mise en relation produit un effet de non-orthogonalit\u00e9 (\u00ab\u00a0pas d\u2019\u00e9querre\u00a0\u00bb) proprement po\u00e9tique. Le champ du t\u00e9moignage, d\u2019abord, celui d\u2019une professeure qui assiste \u00e0 la mise en sc\u00e8ne de corps adolescents dans les lieux de la contrainte scolaire : Dans la cour, dans les couloirs, les gar\u00e7ons se donnent des coups de poing, s\u2019\u00e9tranglent, se battent et, s\u2019ils finissent par s\u2019enlacer, c\u2019est \u00e0 l\u2019image de ces boxeurs qui reprennent leur souffle avant le retour au combat. (\u2026) Comment Bryan tient-il sur une chaise\u00a0? Son avachissement est une curiosit\u00e9 sans cesse renouvel\u00e9e, son corps \u00e9lastique un myst\u00e8re formidable. Le buste n\u2019est pas seulement rel\u00e2ch\u00e9, il coule litt\u00e9ralement sous la table, s\u2019\u00e9tale, se r\u00e9pand, s\u2019allonge, comme d\u00e9soss\u00e9. Chat sans vert\u00e8bre. Celui de la \u00ab\u00a0mati\u00e8re administrative\u00a0\u00bb, ensuite. Des extraits du texte de loi de 2019, du projet de r\u00e9forme de 2023, sont introduits comme des \u00e9l\u00e9ments constitutifs de la narration, \u00e0 m\u00eame hauteur que les autres, sans privil\u00e8ge ni m\u00e9pris. Cette \u00ab\u00a0litt\u00e9rature grise\u00a0\u00bb est parfois cit\u00e9e sous la forme m\u00e9diatis\u00e9e du commentaire qui en est fait par le site Le caf\u00e9 p\u00e9dagogique. On peut le regretter, car ce choix produit involontairement un jugement de valeur qui aurait gagn\u00e9 \u00e0 \u00eatre laiss\u00e9 au lecteur, et une forme d\u2019\u00ab\u00a0indignation\u00a0\u00bb, qui n\u2019est pas, on le verra, contrairement aux apparences, le mode principal sur lequel le livre est construit. En effet, l\u2019essentiel r\u00e9side ici dans l\u2019\u00e9coute de la parole des \u00e9l\u00e8ves et dans la transcription de leur production \u00e9crite, \u00e9labor\u00e9e en classe ou \u00e0 l\u2019occasion \u00ab\u00a0d\u2019ateliers d\u2019\u00e9criture avec le po\u00e8te Patrick Laupin entre 2011 et 2019\u00a0\u00bb. \u2666\u2666\u2666\u2666\u2666 Les paroles rapport\u00e9es sont celles d\u2019adolescents qui ont parfois v\u00e9cu des situations terrifiantes et connaissent une vie difficile, marqu\u00e9e par la fatigue. Cela les rapproche des ouvriers de Robert Linhart. Comme ces derniers, ils sont capables de fulgurances verbales\u00a0: L\u2019\u00e9l\u00e8ve afghan dit\u00a0: \u00ab\u00a0Chez nous, tout le monde \u00e9crit de la po\u00e9sie. Les riches et les pauvres. Chez nous, on est tous po\u00e8tes.\u00a0\u00bb Vous pouvez repasser, s\u2019il vous plait\u00a0? On est en train d\u2019\u00e9crire. Les productions \u00e9crites sont au centre du livre et Judith Wiart ne cache pas son \u00e9motion devant certaines d\u2019entre elles\u00a0: Elle a 16 ans, vient du Soudan, vit en France depuis deux ans. Sa ma\u00eetrise du fran\u00e7ais est encore approximative et pourtant, je d\u00e9couvre un texte comme je n\u2019en ai pas lu depuis longtemps. Je ne parle pas de textes d\u00e9couverts en classe, \u00e9crits par d\u2019autres \u00e9l\u00e8ves, non, je parle de litt\u00e9rature en g\u00e9n\u00e9ral. Elle utilise des mots simples, ceux qu\u2019elle conna\u00eet en fran\u00e7ais, des tournures syntaxiques bancales, peu de ponctuation, mais son regard est celui d\u2019une auteure, d\u2019une po\u00e8te, je le sais d\u00e8s la deuxi\u00e8me ligne. Nadir \u00ab\u00a0a le sens des mots\u00a0\u00bb, Fa\u00efssoil \u00e9crit un roman, Mohamed r\u00e9cite des ann\u00e9es apr\u00e8s des vers de Mahmoud Darwich appris \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une sortie au Th\u00e9\u00e2tre de la Croix-Rousse des ann\u00e9es auparavant, Damien et Habil citent La Fontaine, Malik a retenu Montaigne\u00a0: \u00ab\u00a0La mort, dit-on, nous acquitte de toutes nos obligations.\u00a0\u00bb\u00a0 Nadir encore\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est moi qui ai \u00e9crit \u00e7a\u00a0?\u00a0\u00bb Sans dissimuler les aspects \u00ab\u00a0insupportables, usants, tyranniques\u00a0\u00bb des \u00e9l\u00e8ves, leur machisme, leur violence, le livre met l\u2019accent sur la \u00ab\u00a0voix int\u00e9rieure\u00a0\u00bb \u00e0 laquelle ils acc\u00e8dent parfois\u00a0: Aujourd\u2019hui j\u2019\u00e9vade Je me sens monotone Mauvais moi mauvais geste J\u2019esquive tout J\u2019esp\u00e8re que mes erreurs seront effac\u00e9es Comme sur une ardoise \u00e0 craie Je prends tout Je laisse pas de miettes En regard de ce texte de Nadir M., CAP ma\u00e7onnerie 2017, qui pourrait \u00eatre \u00e9crit par l\u2019un des po\u00e8tes \u00ab\u00a0reconnus\u00a0\u00bb chroniqu\u00e9s sur un site comme celui-ci, l\u2019auteure, dans l\u2019une des parties les plus fortes de son livre, cite un \u00ab\u00a0manuel scolaire de fran\u00e7ais pour le nouveau programme de CAP 2019\u00a0\u00bb qui s\u2019ouvre sur un \u00ab\u00a0po\u00e8me\u00a0\u00bb dont l\u2019ex\u00e9g\u00e8se est propos\u00e9e aux candidats \u00e0 cet examen. \u00c9crit par \u00ab\u00a0un po\u00e8te et \u00e9crivain fran\u00e7ais que ses \u00e9tudes d\u2019ing\u00e9nieur ne d\u00e9tournent pas de son amour des arts\u00a0\u00bb, le voici, dans le corps typographique qu\u2019il m\u00e9rite\u00a0: Elle a des yeux oc\u00e9ans [sic] O\u00f9 l\u2019on plonge dedans Et des cheveux soyeux Couleur soleil radieux Un teint \u00e9voquant De doux nuages blancs Et tel un don des cieux Un corps merveilleux. Judith Wiart, dans les derni\u00e8res pages de son livre, affirme d\u2019une mani\u00e8re absolue son rejet de toute forme d\u2019indignation surjou\u00e9e (\u00ab\u00a0la chose la plus ais\u00e9e et la plus r\u00e9pandue au monde. Beaucoup de bruit suivi souvent de beaucoup de rien\u00a0\u00bb)&#8230;.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":5256,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,7,2],"tags":[334,229,152,2281,592],"class_list":["post-5254","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-livres-recus","category-une","tag-chronique-poesie","tag-editions-louise-bottu","tag-francois-crosnier","tag-judith-wiart","tag-robert-linhart"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5254","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5254"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5254\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5260,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5254\/revisions\/5260"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5256"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5254"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5254"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5254"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}