{"id":5317,"date":"2024-07-10T20:36:21","date_gmt":"2024-07-10T18:36:21","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=5317"},"modified":"2024-07-10T20:41:03","modified_gmt":"2024-07-10T18:41:03","slug":"chronique-gilles-jallet-miklos-bokor-dans-le-secret-de-la-rencontre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2024\/07\/10\/chronique-gilles-jallet-miklos-bokor-dans-le-secret-de-la-rencontre\/","title":{"rendered":"[Chronique] Gilles Jallet, Miklos Bokor,  \u00ab dans le secret de la rencontre \u00bb"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Nous remercions Gilles Jallet de nous avoir propos\u00e9 ce texte au moment m\u00eame de la parution aux \u00e9ditions La Rumeur libre du deuxi\u00e8me volume des <em><strong>Utopiques<\/strong><\/em>, <a href=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2024\/07\/08\/news-libr-vacance-4\/\"><em><strong>La Spirale de l&rsquo;histoire<\/strong><\/em><\/a>, recueil inspir\u00e9 par les fresques de Miklos Bokor (1927-2019) grav\u00e9es et peintes dans la chapelle de Maraden entre 1998 et 2002.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ma premi\u00e8re rencontre avec Miklos Bokor remonte au 6 ao\u00fbt 1986, dans sa maison de Floirac, dans le Lot. J\u2019avais d\u00e9couvert ses dessins au bistre et au brou de noix peu de temps auparavant, dans <em>Le D\u00e9lire de l\u2019homme <\/em>publi\u00e9 en 1985 par Pierre Manuel. Toutefois, je ne savais rien de sa vie, en dehors de quelques rep\u00e8res biographiques mentionn\u00e9s dans le livre, et encore moins de sa peinture de paysage. Ce qui m\u2019avait frapp\u00e9 d\u2019embl\u00e9e, c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9troite ressemblance entre les dessins, que je ne connaissais que par des reproductions, et les po\u00e9sies que je venais de publier dans <em>Contre la lumi\u00e8re<\/em>. C\u2019est alors qu\u2019Yves Bonnefoy, auquel j\u2019avais envoy\u00e9 mon livre, m\u2019apprit que Miklos Bokor habitait chaque \u00e9t\u00e9 une ancienne \u00e9cole de village pr\u00e8s de Roc-Amadour. Je lui adressai alors un exemplaire et re\u00e7us peu de temps apr\u00e8s une invitation \u00e0 venir le voir. \u00a0Nous avons pass\u00e9 la soir\u00e9e, avec sa femme Claude, sous le pr\u00e9au de l\u2019\u00e9cole qui s\u2019ouvrait vers un large jardin laiss\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tat sauvage. Nous \u00e9voqu\u00e2mes toutes sortes de sujets\u00a0: en particulier, les arbustes du Causse et les aub\u00e9pines rouges en automne, les falaises de Gluges, Foussac et Pinsac, et aussi la route entre Roc-Amadour et Cal\u00e8s, puis les \u00e9boulis de Mag\u00e8s et de Canteloube. J\u2019\u00e9tais \u00e9merveill\u00e9 de d\u00e9couvrir que le vieux pays n\u2019avait aucun secret pour lui, qu\u2019il en savait davantage que moi sur les chemins, les rochers, les lacs de Saint-Namphaise, et de nombreux autres lieux cach\u00e9s. Je racontai l\u2019histoire d\u2019une panth\u00e8re noire \u00e0 Terral qui parcourait des dizaines de kilom\u00e8tres durant la nuit, \u00e9gorgeant les moutons, et revenant au matin en fid\u00e8le chien de ma\u00eetre. Au total, je crois que nous avons assez peu parl\u00e9 de peinture et de po\u00e9sie. Je me rappelle tr\u00e8s bien le beau visage de Claude, rayonnant de simplicit\u00e9. Miklos quant \u00e0 lui plus angoiss\u00e9, grand et fin, paraissait inquiet, en attente de quelque chose\u00a0: \u00ab\u00a0Je vous reverrai\u00a0\u00bb m\u2019a-t-il dit, lorsque j\u2019ai pris cong\u00e9. Le lendemain soir, nous nous sommes retrouv\u00e9s sous la falaise de Gluges que Miklos tenait \u00e0 me faire voir \u00e0 la clart\u00e9 de la pleine lune. Les coulures d\u2019ocre jaune et gris bleu se fondaient dans un nuage de couleurs si \u00e9blouissant que seul l\u2019\u0153il du peintre parvenait \u00e0 les distinguer nettement. Nous nous sommes revus le 17 ao\u00fbt en fin d\u2019apr\u00e8s-midi, dans le jardin de mes parents \u00e0 L\u2019Hospitalet, d\u2019o\u00f9 nous part\u00eemes en voiture sur la route de Cal\u00e8s, en face de l\u2019\u00e9boulis de Mag\u00e8s. Nous assist\u00e2mes alors \u00e0 une \u00e9clipse de lune en plein jour et, un instant, le soleil descendant et la lune montante se retrouv\u00e8rent face \u00e0 face. Miklos m\u2019expliqua qu\u2019il peignait de pr\u00e9f\u00e9rence \u00e0 partir de la nuit tombante, jusqu\u2019au moment o\u00f9 il ne voyait presque plus rien. Mais ici, le presque rien est tout, le paysage est englob\u00e9 dans un seul coup d\u2019\u0153il, le dernier, au moment o\u00f9 l\u2019\u0153il se referme sur une infime tache claire. \u00ab\u00a0Plus l\u2019obscurit\u00e9 progresse, me dit-il encore, plus ma peinture devient claire.\u00a0\u00bb Miklos Bokor m\u2019expliqua aussi qu\u2019il \u00e9tait fascin\u00e9 depuis l\u2019enfance par la lumi\u00e8re de la lune. Lui parlait d\u2019un d\u00e9paysement, car \u00e0 la lumi\u00e8re lunaire, on ne reconna\u00eet plus les formes famili\u00e8res\u00a0: elles \u00ab\u00a0s\u2019\u00e9trangent\u00a0\u00bb. Un peu plus loin, toujours sur la route de Cal\u00e8s, il me montra un m\u00e9andre de rivi\u00e8re qui dessinait une forme singuli\u00e8re dans la vall\u00e9e de l\u2019Ouysse\u00a0: \u00ab\u00a0en tout cas, qui m\u2019int\u00e9resse moi\u00a0\u00bb, ajouta-t-il. Nous avons \u00e9voqu\u00e9 le gris lumineux des rochers, puis toujours \u00e0 propos de la lumi\u00e8re lunaire, il ajouta\u00a0: \u00ab\u00a0Au clair de lune, on y voit encore, mais il n\u2019y a plus du tout de couleurs.\u00a0\u00bb Au sujet du paysage que nous \u00e9tions en train de regarder dans la nuit \u00e9clair\u00e9e par la lune, il continua\u00a0: \u00ab\u00a0Cela se peint en fermant l\u2019\u0153il progressivement, dans un coup d\u2019\u0153il, en un \u00e9clair, comme l\u2019\u0153il d\u2019un enfant qui s\u2019ouvre et se referme subitement dans le noir.\u00a0\u00bb J\u2019entends encore la voix de Miklos Bokor me dire, alors qu\u2019il pliait ses affaires pour rentrer\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Quand le jour se ferme et qu\u2019on n\u2019y voit plus rien, c\u2019est alors que l\u2019\u0153il devient totalement ouvert, non pas l\u2019\u0153il du peintre, mais l\u2019\u0153il de la toile elle-m\u00eame qui brille alors de sa propre clart\u00e9, d\u2019une clart\u00e9 lunaire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-5320\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Bokor_portrait.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"200\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Bokor_portrait.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Bokor_portrait-300x111.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Bokor_portrait-150x56.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Bokor_portrait-366x136.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Dans la conversation, nous revenions souvent au <em>Livre de Job<\/em>\u00a0: lorsque Yahv\u00e9 s\u2019adresse \u00e0 Job et le questionne\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0O\u00f9 \u00e9tais-tu quand j\u2019ai fond\u00e9 la terre\u00a0?\u00a0\u00bb (Job 38-41), Job r\u00e9pond \u00e0 Yahv\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Je sais que tu peux tout\u00a0; rien n\u2019est impossible pour toi\u00a0\u00bb (Job 42). Tout le temps que Yahv\u00e9 interroge Job dans la temp\u00eate, la Gen\u00e8se d\u00e9file devant les yeux de celui-ci \u00e0 la vitesse d\u2019une temp\u00eate<\/p>\n<div id=\"attachment_5321\" style=\"width: 230px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-5321\" class=\"size-full wp-image-5321\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Job.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"170\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Job.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Job-150x116.jpg 150w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/><p id=\"caption-attachment-5321\" class=\"wp-caption-text\">Job, dessin sur papier, 1975 (photo de Gilles Jallet)<\/p><\/div>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">justement. Et Job d\u00e9couvre alors celle-ci avec le regard d\u2019un nouveau-n\u00e9. Telle serait la r\u00e9v\u00e9lation (ou la r\u00e9demption), une connaissance du monde avant les noms\u00a0; la connaissance par les noms appartient \u00e0 la chute de l\u2019homme dans le temps. Job regarde le monde et la cr\u00e9ation du monde avec un \u0153il neuf, c\u2019est du moins ce que Yahv\u00e9 enseigne \u00e0 Job en l\u2019interrogeant, mais n\u2019est-ce pas ainsi, sous l\u2019angle de la r\u00e9v\u00e9lation et de la r\u00e9demption, que Miklos Bokor peint ses paysages\u00a0? Avant de peindre des paysages (ceux du Lot, en particulier), Miklos Bokor a effectu\u00e9 pendant ses deux ann\u00e9es \u00e0 Berlin (1974-1975) une s\u00e9rie de trente et un dessins au bistre et au sable intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Job\u00a0\u00bb, qu\u2019il convient d\u2019ajouter aux s\u00e9ries de dessins au bistre du <em>D\u00e9lire de l\u2019homme<\/em>. Nous repr\u00eemes un peu plus tard notre conversation \u00e0 propos de Job et la peinture\u00a0: \u00ab\u00a0Vous comprenez, il faut laisser le myst\u00e8re, ne pas d\u00e9truire le myst\u00e8re qui est le sens de la r\u00e9v\u00e9lation. Tout ce qui d\u00e9voile ou explique (la connaissance par les noms) n\u2019est que la n\u00e9gation du myst\u00e8re et par cons\u00e9quent ne r\u00e9v\u00e8le rien.\u00a0\u00bb Le lendemain matin (18 ao\u00fbt), un violent orage de gr\u00eale \u00e9clata, d\u00e9chirant les feuillages, saccageant les branches des noyers tomb\u00e9es \u00e0 terre, les vignes abattues, les raisins arrach\u00e9s et perdus \u00e0 coup s\u00fbr. Il faut savoir que \u00ab\u00a0Bokor\u00a0\u00bb signifie arbuste en finno-ougrien (langue hongroise). L\u2019apr\u00e8s-midi je me rendis en voiture au gouffre de Cabouy, puis je continuai par un chemin de terre qui tourne au-dessus de la vall\u00e9e de l\u2019Ouysse pour rejoindre la route de Cal\u00e8s. \u00c0 cet endroit les parois rocheuses proviennent d\u2019anciennes couches de lave qui sont rest\u00e9es en suspension au-dessus de la vall\u00e9e. Entre les Causses comme des mamelons, les combes sont d\u00e9sertiques et arides, sauf lorsqu\u2019une source souterraine circule dans l\u2019une d\u2019elles. Subitement, elle se pare d\u2019une coul\u00e9e verte qui contraste avec la couleur grise de la pierre.<\/p>\n<div id=\"attachment_5322\" style=\"width: 550px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-5322\" class=\"size-full wp-image-5322\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Paysage_Lot.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"430\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Paysage_Lot.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Paysage_Lot-300x239.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Paysage_Lot-150x119.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Paysage_Lot-366x291.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><p id=\"caption-attachment-5322\" class=\"wp-caption-text\">Paysage du Lot \u00a9 Gilles Jallet<\/p><\/div>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Le 28 ao\u00fbt 1986 \u00e9tait la quatri\u00e8me fois que je revoyais Miklos Bokor en trois semaines, cette fois pour sillonner les paysages du Causse et reconna\u00eetre des lieux o\u00f9 il avait l\u2019habitude de peindre. Miklos poss\u00e9dait une vieille Citro\u00ebn Ami 6 des ann\u00e9es 60, tr\u00e8s pratique pour poser sur le hayon arri\u00e8re ses grands papiers comme sur un chevalet. Successivement nous suiv\u00eemes la route de Roc-Amadour jusqu\u2019\u00e0 Cal\u00e8s, ponctu\u00e9e de haltes\u00a0: l\u00e0, un piquet plant\u00e9 au bord d\u2019un chemin, ou bien des traits de couleur avec ses initiales sur une borne lui permettant de rep\u00e9rer instantan\u00e9ment un angle de vue ou un arbre dans le paysage qu\u2019il avait peint quelques jours auparavant. Car Miklos peignait plusieurs fois les m\u00eames lieux et y revenait sans cesse, jusqu\u2019\u00e0 \u00e9puisement. Ensuite, depuis Cal\u00e8s, nous pr\u00eemes la direction du Bastit, d\u2019o\u00f9 une route \u00e9troite rejoint la N 20, avec un point de vue imprenable,<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-5323\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/MaVallee.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"220\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/MaVallee.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/MaVallee-150x150.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/MaVallee-144x144.jpg 144w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/MaVallee-75x75.jpg 75w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/> mais aujourd\u2019hui d\u00e9vast\u00e9 par le passage d\u2019une autoroute, sur la vall\u00e9e de la Dordogne. Nous rev\u00eenmes par la route de Lacave qui bifurque juste avant vers Roc-Amadour, et arriv\u00e9s sur le plateau d\u00e9sertique de La Borie d\u2019Imbert, je l\u2019entra\u00eenai jusqu\u2019au petit lac de P\u00e9lissi\u00e9. \u00ab\u00a0Mais, c\u2019est ma vall\u00e9e\u00a0!\u00a0\u00bb s\u2019exclama-t-il, en reconnaissant la vall\u00e9e qui s\u2019\u00e9tend du moulin de Cougnaguet jusqu\u2019au hameau de Canteloube. Plusieurs aquarelles intitul\u00e9es \u00ab\u00a0Dans ma vall\u00e9e\u00a0\u00bb proviennent de cet endroit. \u00ab\u00a0Je l\u2019appelle la vall\u00e9e heureuse\u00a0\u00bb, me dit-il. De tous ces lieux, je suis revenu faire des photographies le lendemain, mais surtout j\u2019apprenais \u00e0 regarder, ou plut\u00f4t je d\u00e9couvrais la nature avec le regard d\u2019un enfant qui voit le monde pour la premi\u00e8re fois, intemporel. \u00ab\u00a0Intemporalit\u00e9\u00a0\u00bb \u00e9tait le mot employ\u00e9 par Miklos Bokor. Pour lui, je pense que la peinture se situait avant la naissance des mots ou des noms\u00a0; elle n\u2019\u00e9tait pas une connaissance, mais une r\u00e9v\u00e9lation et une r\u00e9demption au sens biblique du livre de Job.<em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Le 21 juillet 1987, dans sa maison de Floirac, Miklos Bokor me montra une collection impressionnante de c\u00e9ramiques du Quercy (de cruches \u00e0 huile, surtout), mais aussi, dans un style tr\u00e8s diff\u00e9rent, de poteries hongroises\u00a0: j\u2019ai le souvenir confus de plus de deux cents pi\u00e8ces entass\u00e9es un peu partout. La conversation variait sans arr\u00eat sur des lieux\u00a0: dolmens, puits, mares, calvaires, sur l\u2019architecture des murs et sur les chemins de p\u00e8lerins. Nous avons parl\u00e9 d\u2019Assise o\u00f9 j\u2019\u00e9tais all\u00e9 au printemps et des fresques de Giotto, mais surtout de la couleur\u00a0: \u00e0 la tomb\u00e9e de la nuit, au fond du jardin, face \u00e0 un tronc d\u2019arbre vert moussu qui tirait vers le violet, il me fit voir une rose d\u2019un rouge inestimable. Les mots qui revenaient entre nous le plus souvent\u00a0: \u00ab\u00a0Quelle beaut\u00e9\u00a0!\u00a0\u00bb ou encore \u00ab\u00a0Quelle splendeur\u00a0!\u00a0\u00bb Nous nous rev\u00eemes peu de jours apr\u00e8s, le 5 ao\u00fbt 1987, mais cette fois-ci totalement par hasard, alors que Miklos s\u2019\u00e9tait install\u00e9 pour peindre (il devait \u00eatre plus de vingt heures) sur un promontoire en face de Canteloube. A cet endroit, la vall\u00e9e forme une combe avec une forme \u00e9trange qui devient bleue au soleil couchant. Nos ombres se refl\u00e9taient dans la lumi\u00e8re sp\u00e9culaire d\u2019un buisson, tout en disparaissant\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est vraiment tr\u00e8s \u00e9trange\u00a0\u00bb, me dit-il, ajoutant\u00a0: \u00ab\u00a0Vous connaissez les peintures de Michel Haas\u00a0?\u00a0\u00a0C\u2019est exactement \u00e7a\u00a0!\u00a0\u00bb Ce soir-l\u00e0, le ciel \u00e9tait tr\u00e8s bleu \u2013 \u00ab\u00a0trop bleu\u00a0\u00bb (simple notation dans mon carnet) \u2013 le vent d\u2019autan soufflait et il faisait plut\u00f4t froid pour la saison. Des milliers de sauterelles mortes \u00e9taient accroch\u00e9es aux herbes comme crucifi\u00e9es sur place, d\u2019une couleur rose livide transparente. Miklos me confia alors qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s tourment\u00e9 par une carte postale que je lui avais adress\u00e9e depuis G\u00e9rone, en Espagne, o\u00f9 j\u2019avais pass\u00e9 une dizaine de jours \u00e0 la fin du mois de juillet. Je ne me souvenais plus de ce que j\u2019avais \u00e9crit exactement, si ce n\u2019est qu\u2019il repr\u00e9sentait pour moi \u00ab\u00a0un homme de parfaite bont\u00e9 et de justice\u00a0\u00bb. \u2014 \u00ab\u00a0Tourment\u00e9\u00a0?\u00a0\u00bb Je lui r\u00e9pondis que je ne comprenais pas, mais je me suis souvenu de sa r\u00e9ponse \u00e0 ce moment-l\u00e0\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne le m\u00e9rite pas.\u00a0\u00bb Il exprimait une tristesse profonde qui, je m\u2019en suis rendu compte plus tard, n\u2019\u00e9tait pas seulement de l\u2019humilit\u00e9, mais r\u00e9v\u00e9lait sa honte de l\u2019homme, voire quelque chose de pire que la honte\u00a0: la culpabilit\u00e9. Et comme je restais muet, il me dit\u00a0: \u00ab\u00a0Vous \u00eates de la race de Ca\u00efn.\u00a0\u00bb Il devait \u00eatre plus de vingt-deux heures quand nous nous sommes quitt\u00e9s, et j\u2019\u00e9tais transi. La lune voletait, tandis qu\u2019une grande masse d\u2019ombre tombait dans toute la vall\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-5324\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Paroi_diurne.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"430\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Paroi_diurne.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Paroi_diurne-300x239.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Paroi_diurne-150x119.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Paroi_diurne-366x291.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Le lendemain, vers dix-huit heures, j\u2019\u00e9tais descendu \u00e0 pied, en face de la falaise de Pinsac, sur la plage de galets de Meyraguet, o\u00f9 depuis l\u2019enfance j\u2019ai l\u2019habitude de me baigner en \u00e9t\u00e9 dans le courant de la Dordogne. Parcourue par une grande faille couverte de fourr\u00e9s vert sombre, on discerne des emp\u00e2tements blancs travers\u00e9s par des coulures de gris, d\u2019ocre jaune et de bleu, elles-m\u00eames parfil\u00e9es de minuscules failles, trac\u00e9es \u00e0 l\u2019encre noire par une main tremblante, comme une \u00e9criture au-dessus d\u2019une porte, \u00e0 l\u2019entr\u00e9e d\u2019une grotte marine o\u00f9 l\u2019eau verte se glisse par en dessous. Le surlendemain, le 7 ao\u00fbt 1987, nouvelle rencontre impromptue avec Miklos Bokor. Je le retrouvai juste en face de l\u2019\u00e9boulis de Mag\u00e8s, sur une colline du Causse, assis \u00e0 une petite table dans la br\u00e8che d\u2019un muret, en train de peindre sur un papier de soie presque translucide, non pas la forme, mais les lignes de l\u2019\u00e9boulis, avec la lune pleine juste au-dessus. L\u2019\u00e9boulis s\u2019ach\u00e8ve en falaise, abruptement, sur la vall\u00e9e de l\u2019Alzou. Abandonnant Miklos Bokor \u00e0 sa concentration (en une soir\u00e9e, il pouvait peindre plusieurs aquarelles sur le m\u00eame motif), je m\u2019\u00e9loignai durant plus de trois heures jusqu\u2019\u00e0 vingt-deux heures, le temps de parcourir la boucle des trois gouffres\u00a0: Cabouy, Saint-Sauveur et Poumayssen. De retour, alors que le soleil s\u2019\u00e9tait d\u00e9finitivement retir\u00e9 et qu\u2019il ne restait plus que la lumi\u00e8re spectrale de la pleine lune, l\u2019\u00e9boulis resplendissait au contraire avec une transparence \u00e9clatante o\u00f9 se m\u00e9langeaient les couleurs du d\u00e9sert. L\u2019air se fon\u00e7ait devenant bleu de cendre, tandis que sous la lune de plus en plus orang\u00e9e, le paysage s\u2019\u00e9claircissait\u00a0: il me sembla que Miklos attendait uniquement ce moment, dans l\u2019\u00e9coute pure, o\u00f9 il n\u2019y a plus de peinture. Tr\u00e8s tard, il devait \u00eatre presque minuit, nous sommes rentr\u00e9s pour souper \u00e0 L\u2019Hospitalet, o\u00f9 ma m\u00e8re avait veill\u00e9 pour nous attendre. De nouveau, il voulut me faire voir la falaise de Gluges sous la pleine lune. Et nous voil\u00e0 repartis en voiture, j\u2019avais du mal \u00e0 le suivre tellement Miklos conduisait vite. Il y avait un arbre au bas de la falaise qui se refl\u00e9tait dans l\u2019eau\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019arbre me regarde\u00a0\u00bb, dit-il. La route en contrebas se refl\u00e9tait dans l\u2019eau luisante et noire formant une excavation blanche, o\u00f9 des buissons s\u2019ouvraient et se refermaient lentement comme un pliage \u00e0 l\u2019encre de Chine. \u00c0 la clart\u00e9 lunaire, la falaise blanche et ses coulures noires se refl\u00e9taient dans l\u2019eau en s\u2019inversant, la falaise devenant noire et les coulures blanches. La falaise montait de la profondeur comme les branches d\u2019un chandelier \u00e9teint dans la nuit. Sur notre gauche, je percevais une faille immense entre les deux parties de la falaise, une ligne fuyante et bris\u00e9e, au-dessus de laquelle la roche ne semblait tenir que par miracle, suspendue dans le vide. Alors Miklos me parla aussi de la Fontaine Saint-Georges, une r\u00e9surgence du gouffre de Padirac qui passe \u00e0 proximit\u00e9 de Gluges et que je ne connaissais pas, mais dont il avait fait des aquarelles. La lune se trouvait maintenant en face de la falaise et \u00e9clairait le tableau\u00a0; le contraste entre la falaise noire et les coulures blanches dans l\u2019eau \u00e9tait saisissant, comme si le reflet devenait plus r\u00e9el que la falaise elle-m\u00eame. Miklos une fois parti, je restai seul, et je repensais longuement au <em>D\u00e9luge<\/em> de Poussin. Devant mes yeux, une branche de pin en arc-de-cercle s\u2019agitait dans l\u2019air, n\u2019ai-je rien oubli\u00e9\u00a0? Le temps a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre\u00a0et la lumi\u00e8re du soleil elle-m\u00eame a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre, remplac\u00e9e par la clart\u00e9 lunaire, une transparence secr\u00e8te o\u00f9 l\u2019inconnu arrive jusqu\u2019ici, dans un face \u00e0 face o\u00f9 il n\u2019y a plus rien entre l\u2019inconnu et nous.<\/p>\n<div id=\"attachment_5325\" style=\"width: 550px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-5325\" class=\"size-full wp-image-5325\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Bokor_GrandeParoi.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"460\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Bokor_GrandeParoi.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Bokor_GrandeParoi-300x256.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Bokor_GrandeParoi-150x128.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Bokor_GrandeParoi-366x312.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><p id=\"caption-attachment-5325\" class=\"wp-caption-text\">Bokor, Grande paroi diurne, 1989 (photo de Gilles Jallet)<\/p><\/div>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Par la suite, il y eut bien d\u2019autres rencontres, notamment \u00e0 Paris, dans l\u2019atelier que Miklos Bokor occupait \u00e0 La Ruche. Je regrette de n\u2019en avoir pas retenu le d\u00e9compte, et surtout le d\u00e9tail de nos conversations, comme je le faisais lorsque nous \u00e9tions dans le Causse. L\u2019hospitalit\u00e9 de Miklos se limitait souvent \u00e0 une galette de pain azyme et un verre d\u2019eau, que j\u2019acceptais volontiers, car j\u2019y voyais soudain le visage de la privation. Nous parlions beaucoup de l\u2019histoire, du nazisme et du stalinisme, mais aussi de la \u00ab\u00a0Solution finale\u00a0\u00bb. Dans nos conversations, il y avait surtout de longs silences que ni l\u2019un ni l\u2019autre ne cherchaient \u00e0 remplir. Le silence allait de soi, il \u00e9tait m\u00eame le principal contenu de notre dialogue, surtout quand il me montrait ses derniers tableaux. D\u2019ailleurs il restait silencieux tout ce temps. Quand l\u2019un de nous deux prenait la parole, celle-ci coupait au vif le silence. Nous \u00e9prouvions une fascination commune pour la peinture d\u2019El Greco, fascination tr\u00e8s visible et reconnaissable dans la peinture de Miklos. Au printemps 1987, je passai deux semaines \u00e0 Tol\u00e8de, au cours desquelles je lisais les \u0153uvres de Novalis, en vue d\u2019\u00e9crire un essai. Mais surtout, je consacrais mes apr\u00e8s-midis \u00e0 rechercher et \u00e0 voir les tableaux d\u2019El Greco qui sont dispers\u00e9s dans les recoins de la ville. L\u2019impression de terreur ou d\u2019effroi, les ciels d\u00e9chir\u00e9s par les \u00e9clairs au milieu de nuages sombres, la lutte entre la lumi\u00e8re et l\u2019ombre, \u00e9taient bien ceux que je retrouvais dans les derniers tableaux de Miklos Bokor, qui n\u2019avaient plus rien de ressemblant avec les tableaux de paysages du Lot que j\u2019avais connus en premier. Pour Miklos Bokor, El Greco \u00e9tait le peintre supr\u00eame, m\u00eame s\u2019il n\u2019allait pas jusqu\u2019\u00e0 le placer au-dessus de Rembrandt, mais quelle que soit son admiration pour la plupart des grands peintres, je sentais bien que El Greco \u00e9tait son pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, et je crois que cela se ressent encore davantage dans ses tout derniers tableaux et les fresques sur les murs de Maraden. La peinture de Miklos Bokor s\u2019est retourn\u00e9e progressivement \u00e0 partir de l\u2019ann\u00e9e 1988, et sans doute \u00e0 partir de cette p\u00e9riode o\u00f9 nous nous nous sommes rencontr\u00e9s. De la peinture claire (<em>pintura chiara<\/em>) des paysages du Lot, dans lesquelles aucune figure humaine n\u2019apparaissait, Miklos Bokor \u00e9tait pass\u00e9 \u00e0 la peinture obscure (<em>pintura obscura<\/em>), lorsque \u00ab\u00a0l\u2019homme est revenu dans sa peinture\u00a0\u00bb, comme il me l\u2019annon\u00e7a d\u2019une voix presque tonitruante dans son atelier de La Ruche. J\u2019aimerais faire revivre une exp\u00e9rience assez \u00e9tonnante, lorsque je rendis visite \u00e0 Miklos Bokor dans son atelier \u00e0 la Ruche, au premier \u00e9tage, auquel on acc\u00e9dait par un escalier sous une charpente en bois, c\u2019\u00e9tait au d\u00e9but de l\u2019automne 1988, le 23 septembre. Miklos avait laiss\u00e9 sa porte ouverte\u00a0: dans l\u2019entr\u00e9e, il y avait un grand tableau peint sur toile auquel il finissait de travailler, et qui n\u2019\u00e9tait autre que <em>Les Diablerets<\/em>, dont il avait commenc\u00e9 \u00e0 peindre en Suisse plusieurs esquisses. Nous avions \u00e9chang\u00e9 d\u2019assez br\u00e8ves effusions en mani\u00e8re de salutation, lorsque tout de suite il pronon\u00e7a cette phrase, que je trouvais annonciatrice de salut\u00a0: \u00ab\u00a0\u2014 Gilles, l\u2019homme est revenu dans ma peinture\u00a0!\u00a0\u00bb Revenu au sens de r\u00e9apparu, homme au sens de figure humaine, portrait&#8230; Or, en regardant <em>Les Diablerets<\/em>, je ne trouvais aucune trace de pr\u00e9sence humaine, bien au contraire j\u2019y voyais un paysage alpestre, quasi g\u00e9om\u00e9trique avec un immense triangle isoc\u00e8le invers\u00e9, dont la pointe \u00e9tait tourn\u00e9e vers en bas, au sens litt\u00e9ral du mot \u00ab\u00a0catastrophe\u00a0\u00bb, et qui me faisait penser plut\u00f4t \u00e0 l\u2019<em>Enfer<\/em> de Dante, mais un enfer sans aucune pr\u00e9sence humaine. Au fond de moi, je ne doutais pas que Miklos Bokor avait eu le sentiment de retrouver l\u2019homme en peignant ce tableau sans la figure de l\u2019homme, mais dans le sens o\u00f9 celle-ci \u00e9tait encore cach\u00e9e par l\u2019intention. L\u2019homme allait r\u00e9appara\u00eetre. Et il \u00e9tait r\u00e9apparu, en effet. Car quelque temps apr\u00e8s, j\u2019ai d\u00e9couvert que Miklos avait peint un tableau similaire, en 1987, c\u2019est-\u00e0-dire un an avant <em>Les Diablerets<\/em>, intitul\u00e9 <em>Le Dernier Jugement<\/em>, lequel reproduisait au d\u00e9tail pr\u00e8s la forme g\u00e9om\u00e9trique des <em>Diablerets<\/em>, un triangle isoc\u00e8le invers\u00e9 dont la pointe est tourn\u00e9e vers en bas, mais cette fois avec des figures anthropo\u00efdes, des formes blanches suspendues dans le paysage. Si le tableau ne s\u2019\u00e9tait intitul\u00e9 <em>Le Dernier Jugement<\/em>, on aurait pu y deviner en effet les figures de damn\u00e9s descendant vers l\u2019Enfer. Hormis qu\u2019il ne s\u2019agissait plus de damn\u00e9s, mais de d\u00e9port\u00e9s, et que l\u2019enfer n\u2019y \u00e9tait pas celui de Dante, mais l\u2019enfer des camps d\u2019extermination. <em>Le Dernier Jugement<\/em> n\u2019\u00e9tait pas \u00ab\u00a0le jugement dernier\u00a0\u00bb, puisqu\u2019il retrouvait l\u2019humanit\u00e9, et pas seulement le peuple juif, prise dans l\u2019horreur et l\u2019atrocit\u00e9 des camps d\u2019extermination. Or, ce jour-l\u00e0, le seul tableau qu\u2019il me montra \u00e9tait celui des <em>Diablerets<\/em>, au demeurant d\u2019une beaut\u00e9 inoubliable, et au fond duquel je recherchais en vain la figure de l\u2019homme dans le paysage. Il ne fallait pas seulement avoir des yeux, mais il fallait avoir l\u2019intelligence du peintre pour comprendre que l\u2019homme \u00e9tait r\u00e9apparu dans ce tableau. L\u2019homme, en effet, n\u2019avait plus qu\u2019\u00e0 r\u00e9appara\u00eetre. Je retrouvais Miklos Bokor, que je n\u2019avais pas revu depuis quatre ans, au cours de l\u2019\u00e9t\u00e9 2002, le 20 juillet, devant l\u2019\u00e9glise d\u00e9saffect\u00e9e de Maraden o\u00f9 il m\u2019attendait, \u00e0 dix heures du matin, sur le parvis de la porte : c\u2019est alors que je d\u00e9couvris, pour la premi\u00e8re fois, \u00ab\u00a0La spirale de l\u2019histoire\u00a0\u00bb, une fresque incommensurable qui recouvrait tous les murs de l\u2019\u00e9glise jusqu\u2019\u00e0 une hauteur consid\u00e9rable. Dire ce que j\u2019ai retenu de cette premi\u00e8re visite aurait peu d\u2019int\u00e9r\u00eat. L\u2019injonction \u00e9tait br\u00e8ve\u00a0: ne dire que ce que je voyais, mais surtout ne rien interpr\u00e9ter. Nous sommes rest\u00e9s six heures \u00e0 d\u00e9crypter les figures une par une. Enfin je d\u00e9cryptais, et lui ajoutait un mot ou une phrase, au passage. Dans le d\u00e9sastre de l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9, tel que l\u2019a peint Miklos Bokor \u00e0 Maraden, mais aussi dans ses derniers tableaux, il existe un message d\u2019amour intemporel, celui de l\u2019\u00c9den entre Adam et Eve. La derni\u00e8re image de la fresque de Maraden que j\u2019emportais ce jour-l\u00e0, parmi tant d\u2019autres, se trouve \u00e0 droite de la porte d\u2019entr\u00e9e, o\u00f9 l\u2019on voit marcher un couple de dos comme s\u2019il s\u2019en allait, et une autre image similaire, dont j\u2019ai cru longtemps \u00eatre le seul d\u00e9positaire, repose sous le sol de l\u2019\u00e9glise, dans une minuscule crypte qui devait \u00eatre une tombe, o\u00f9 Miklos a peint un homme et une femme l\u2019un contre l\u2019autre, le couple encore. Et je me rappellerai toujours la voix de Miklos Bokor, me disant\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai enfin donn\u00e9 une tombe \u00e0 mes parents.\u00a0\u00bb<\/p>\n<div id=\"attachment_5326\" style=\"width: 552px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-5326\" class=\" wp-image-5326\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Fresque_Bokor.jpg\" alt=\"\" width=\"542\" height=\"276\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Fresque_Bokor.jpg 550w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Fresque_Bokor-300x153.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Fresque_Bokor-150x76.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/Fresque_Bokor-366x186.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 542px) 100vw, 542px\" \/><p id=\"caption-attachment-5326\" class=\"wp-caption-text\">Fresque de Maraden (\u00a9 photo de J. &#8211; F. Peir\u00e9)<\/p><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous remercions Gilles Jallet de nous avoir propos\u00e9 ce texte au moment m\u00eame de la parution aux \u00e9ditions La Rumeur libre du deuxi\u00e8me volume des Utopiques, La Spirale de l&rsquo;histoire, recueil inspir\u00e9 par les fresques de Miklos Bokor (1927-2019) grav\u00e9es et peintes dans la chapelle de Maraden entre 1998 et 2002. &nbsp; Ma premi\u00e8re rencontre avec Miklos Bokor remonte au 6 ao\u00fbt 1986, dans sa maison de Floirac, dans le Lot. J\u2019avais d\u00e9couvert ses dessins au bistre et au brou de noix peu de temps auparavant, dans Le D\u00e9lire de l\u2019homme publi\u00e9 en 1985 par Pierre Manuel. Toutefois, je ne savais rien de sa vie, en dehors de quelques rep\u00e8res biographiques mentionn\u00e9s dans le livre, et encore moins de sa peinture de paysage. Ce qui m\u2019avait frapp\u00e9 d\u2019embl\u00e9e, c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9troite ressemblance entre les dessins, que je ne connaissais que par des reproductions, et les po\u00e9sies que je venais de publier dans Contre la lumi\u00e8re. C\u2019est alors qu\u2019Yves Bonnefoy, auquel j\u2019avais envoy\u00e9 mon livre, m\u2019apprit que Miklos Bokor habitait chaque \u00e9t\u00e9 une ancienne \u00e9cole de village pr\u00e8s de Roc-Amadour. Je lui adressai alors un exemplaire et re\u00e7us peu de temps apr\u00e8s une invitation \u00e0 venir le voir. \u00a0Nous avons pass\u00e9 la soir\u00e9e, avec sa femme Claude, sous le pr\u00e9au de l\u2019\u00e9cole qui s\u2019ouvrait vers un large jardin laiss\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tat sauvage. Nous \u00e9voqu\u00e2mes toutes sortes de sujets\u00a0: en particulier, les arbustes du Causse et les aub\u00e9pines rouges en automne, les falaises de Gluges, Foussac et Pinsac, et aussi la route entre Roc-Amadour et Cal\u00e8s, puis les \u00e9boulis de Mag\u00e8s et de Canteloube. J\u2019\u00e9tais \u00e9merveill\u00e9 de d\u00e9couvrir que le vieux pays n\u2019avait aucun secret pour lui, qu\u2019il en savait davantage que moi sur les chemins, les rochers, les lacs de Saint-Namphaise, et de nombreux autres lieux cach\u00e9s. Je racontai l\u2019histoire d\u2019une panth\u00e8re noire \u00e0 Terral qui parcourait des dizaines de kilom\u00e8tres durant la nuit, \u00e9gorgeant les moutons, et revenant au matin en fid\u00e8le chien de ma\u00eetre. Au total, je crois que nous avons assez peu parl\u00e9 de peinture et de po\u00e9sie. Je me rappelle tr\u00e8s bien le beau visage de Claude, rayonnant de simplicit\u00e9. Miklos quant \u00e0 lui plus angoiss\u00e9, grand et fin, paraissait inquiet, en attente de quelque chose\u00a0: \u00ab\u00a0Je vous reverrai\u00a0\u00bb m\u2019a-t-il dit, lorsque j\u2019ai pris cong\u00e9. Le lendemain soir, nous nous sommes retrouv\u00e9s sous la falaise de Gluges que Miklos tenait \u00e0 me faire voir \u00e0 la clart\u00e9 de la pleine lune. Les coulures d\u2019ocre jaune et gris bleu se fondaient dans un nuage de couleurs si \u00e9blouissant que seul l\u2019\u0153il du peintre parvenait \u00e0 les distinguer nettement. Nous nous sommes revus le 17 ao\u00fbt en fin d\u2019apr\u00e8s-midi, dans le jardin de mes parents \u00e0 L\u2019Hospitalet, d\u2019o\u00f9 nous part\u00eemes en voiture sur la route de Cal\u00e8s, en face de l\u2019\u00e9boulis de Mag\u00e8s. Nous assist\u00e2mes alors \u00e0 une \u00e9clipse de lune en plein jour et, un instant, le soleil descendant et la lune montante se retrouv\u00e8rent face \u00e0 face. Miklos m\u2019expliqua qu\u2019il peignait de pr\u00e9f\u00e9rence \u00e0 partir de la nuit tombante, jusqu\u2019au moment o\u00f9 il ne voyait presque plus rien. Mais ici, le presque rien est tout, le paysage est englob\u00e9 dans un seul coup d\u2019\u0153il, le dernier, au moment o\u00f9 l\u2019\u0153il se referme sur une infime tache claire. \u00ab\u00a0Plus l\u2019obscurit\u00e9 progresse, me dit-il encore, plus ma peinture devient claire.\u00a0\u00bb Miklos Bokor m\u2019expliqua aussi qu\u2019il \u00e9tait fascin\u00e9 depuis l\u2019enfance par la lumi\u00e8re de la lune. Lui parlait d\u2019un d\u00e9paysement, car \u00e0 la lumi\u00e8re lunaire, on ne reconna\u00eet plus les formes famili\u00e8res\u00a0: elles \u00ab\u00a0s\u2019\u00e9trangent\u00a0\u00bb. Un peu plus loin, toujours sur la route de Cal\u00e8s, il me montra un m\u00e9andre de rivi\u00e8re qui dessinait une forme singuli\u00e8re dans la vall\u00e9e de l\u2019Ouysse\u00a0: \u00ab\u00a0en tout cas, qui m\u2019int\u00e9resse moi\u00a0\u00bb, ajouta-t-il. Nous avons \u00e9voqu\u00e9 le gris lumineux des rochers, puis toujours \u00e0 propos de la lumi\u00e8re lunaire, il ajouta\u00a0: \u00ab\u00a0Au clair de lune, on y voit encore, mais il n\u2019y a plus du tout de couleurs.\u00a0\u00bb Au sujet du paysage que nous \u00e9tions en train de regarder dans la nuit \u00e9clair\u00e9e par la lune, il continua\u00a0: \u00ab\u00a0Cela se peint en fermant l\u2019\u0153il progressivement, dans un coup d\u2019\u0153il, en un \u00e9clair, comme l\u2019\u0153il d\u2019un enfant qui s\u2019ouvre et se referme subitement dans le noir.\u00a0\u00bb J\u2019entends encore la voix de Miklos Bokor me dire, alors qu\u2019il pliait ses affaires pour rentrer\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Quand le jour se ferme et qu\u2019on n\u2019y voit plus rien, c\u2019est alors que l\u2019\u0153il devient totalement ouvert, non pas l\u2019\u0153il du peintre, mais l\u2019\u0153il de la toile elle-m\u00eame qui brille alors de sa propre clart\u00e9, d\u2019une clart\u00e9 lunaire.\u00a0\u00bb Dans la conversation, nous revenions souvent au Livre de Job\u00a0: lorsque Yahv\u00e9 s\u2019adresse \u00e0 Job et le questionne\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0O\u00f9 \u00e9tais-tu quand j\u2019ai fond\u00e9 la terre\u00a0?\u00a0\u00bb (Job 38-41), Job r\u00e9pond \u00e0 Yahv\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Je sais que tu peux tout\u00a0; rien n\u2019est impossible pour toi\u00a0\u00bb (Job 42). Tout le temps que Yahv\u00e9 interroge Job dans la temp\u00eate, la Gen\u00e8se d\u00e9file devant les yeux de celui-ci \u00e0 la vitesse d\u2019une temp\u00eate justement. Et Job d\u00e9couvre alors celle-ci avec le regard d\u2019un nouveau-n\u00e9. Telle serait la r\u00e9v\u00e9lation (ou la r\u00e9demption), une connaissance du monde avant les noms\u00a0; la connaissance par les noms appartient \u00e0 la chute de l\u2019homme dans le temps. Job regarde le monde et la cr\u00e9ation du monde avec un \u0153il neuf, c\u2019est du moins ce que Yahv\u00e9 enseigne \u00e0 Job en l\u2019interrogeant, mais n\u2019est-ce pas ainsi, sous l\u2019angle de la r\u00e9v\u00e9lation et de la r\u00e9demption, que Miklos Bokor peint ses paysages\u00a0? Avant de peindre des paysages (ceux du Lot, en particulier), Miklos Bokor a effectu\u00e9 pendant ses deux ann\u00e9es \u00e0 Berlin (1974-1975) une s\u00e9rie de trente et un dessins au bistre et au sable intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Job\u00a0\u00bb, qu\u2019il convient d\u2019ajouter aux s\u00e9ries de dessins au bistre du D\u00e9lire de l\u2019homme. Nous repr\u00eemes un peu plus tard notre conversation \u00e0 propos de Job et la peinture\u00a0: \u00ab\u00a0Vous comprenez, il faut laisser le myst\u00e8re, ne pas d\u00e9truire le myst\u00e8re qui est le sens de la r\u00e9v\u00e9lation. Tout ce qui d\u00e9voile ou explique (la connaissance par les noms) n\u2019est que la n\u00e9gation du&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":5318,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,9,2],"tags":[1441,2455,2450,1284,2451,2449,2453,2454,2452],"class_list":["post-5317","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-creation","category-une","tag-gilles-jallet","tag-giotto","tag-job","tag-le-greco","tag-maraden","tag-miklos-bokor","tag-peinture-et-poesie","tag-pierre-manuel","tag-rembrandt"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5317","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5317"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5317\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5329,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5317\/revisions\/5329"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5318"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5317"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5317"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5317"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}