{"id":5422,"date":"2024-09-11T20:51:47","date_gmt":"2024-09-11T18:51:47","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=5422"},"modified":"2024-09-11T20:52:43","modified_gmt":"2024-09-11T18:52:43","slug":"chronique-sebastien-ecorce-notes-sur-la-lecture-de-kierkegaard-dans-un-cadre-pluraliste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2024\/09\/11\/chronique-sebastien-ecorce-notes-sur-la-lecture-de-kierkegaard-dans-un-cadre-pluraliste\/","title":{"rendered":"[Chronique] S\u00e9bastien Ecorce, Notes sur la lecture de Kierkegaard dans un cadre pluraliste"},"content":{"rendered":"<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Dans la philosophie antique et m\u00e9di\u00e9vale, \u00ab\u00a0l&rsquo;\u00e9thique\u00a0\u00bb et la \u00ab\u00a0philosophie morale\u00a0\u00bb \u00e9taient, pour ainsi dire, d&rsquo;un seul tenant, un \u00ab\u00a0continuum\u00a0\u00bb. Cette approche unifi\u00e9e de la \u00ab\u00a0philosophie pratique\u00a0\u00bb incluait m\u00eame la \u00ab\u00a0th\u00e9orie politique\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0l&rsquo;anthropologie\u00a0\u00bb.\u00a0 Les \u00ab\u00a0mod\u00e8les\u00a0\u00bb de vie bonne et de soci\u00e9t\u00e9 juste semblaient correspondre \u00e0 la nature humaine et \u00e0 la composition de l&rsquo;univers, et les refl\u00e9ter.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00a0Un \u00ab\u00a0cadre cosmologique\u00a0\u00bb et la s\u00e9quence d\u2019\u00e9volution \u2013 \u00ab ordo rerum\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0saeculorum\u00a0\u00bb \u2013 prescrivaient aussi implicitement \u00ab\u00a0l&rsquo;orientation raisonnable\u00a0\u00bb de la vie personnelle de l&rsquo;individu et de la vie commune de la communaut\u00e9.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Tant qu&rsquo;une vision du monde m\u00e9taphysique ou religieuse proposait un tel cadre unificateur pour comprendre la vie individuelle et sociale ou politique, tant qu&rsquo;elle donnait une r\u00e9ponse unique et universellement contraignante \u00e0 ce qui est \u00ab\u00a0bon\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0juste\u00a0\u00bb, il n&rsquo;\u00e9tait pas n\u00e9cessaire de dissocier les questions de \u00ab\u00a0justice\u00a0\u00bb du bien-\u00eatre ou du salut personnel. Il n&rsquo;y avait pas non plus de raison de distinguer l&rsquo;\u00e9thique d&rsquo;une communaut\u00e9 particuli\u00e8re relevant de l&rsquo;ordre juste d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">La philosophie, d\u2019une certaine mani\u00e8re, a au moins os\u00e9 proposer de tels points de vue int\u00e9gratifs. Mais cela a chang\u00e9 avec ce que Rawls a appel\u00e9 le \u00ab\u00a0fait du pluralisme\u00a0\u00bb \u2013 la condition moderne de l&rsquo;existence de plusieurs de ces m\u00e9taphysiques et id\u00e9ologies religieuses, plus ou moins en concurrence pacifique les unes avec les autres. Elles ont appris \u00e0 vivre c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, du moins au sein des \u00c9tats constitutionnels, \u00e9tats de droit.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ce \u00ab\u00a0pluralisme\u00a0\u00bb a finalement \u00e9merg\u00e9 des guerres de religion et des luttes confessionnelles du d\u00e9but de l&rsquo;Europe moderne. La philosophie doit elle aussi r\u00e9pondre \u00e0 cet aspect de la condition moderne.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Comment concevoir une soci\u00e9t\u00e9 juste qui donne un droit \u00e9gal \u00e0 chaque communaut\u00e9 ou sous-culture et \u00e0 chaque individu de d\u00e9cider pour eux-m\u00eames de la mani\u00e8re, du mode, de l&rsquo;objectif ou de l&rsquo;objectif de la soci\u00e9t\u00e9, que cette conception d&rsquo;une vie bonne soit guid\u00e9e par des id\u00e9es religieuses ou la\u00efques, par des vues m\u00e9taphysiques ou pragmatiques, par des consid\u00e9rations rationnelles ou simplement par le besoin, le d\u00e9sir et la pr\u00e9f\u00e9rence.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">La \u00ab\u00a0th\u00e9orie morale\u00a0\u00bb au sens \u00ab\u00a0moderne\u00a0\u00bb du terme ne s&rsquo;int\u00e9resse qu&rsquo;aux questions de justice et se diff\u00e9rencie donc de l&rsquo;\u00e9thique, comprise comme la doctrine qui s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 la mani\u00e8re de mener sa propre vie (ou notre vie commune). En philosophie, \u00ab\u00a0le raisonnement normatif\u00a0\u00bb s&rsquo;est de plus en plus limit\u00e9 \u00e0 un nombre restreint de questions bien d\u00e9finies, d\u2019ordres pratiques \u2013 les pures questions de justice. Par \u00ab\u00a0pures\u00a0\u00bb, on entend ici essentiellement que les th\u00e9ories de la justice qui pr\u00e9valent n&rsquo;ont pas encore \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9es \u00e0 l&rsquo;ensemble de la soci\u00e9t\u00e9. \u00ab\u00a0Purifi\u00e9es\u00a0\u00bb des contextes \u00e9thiques substantiels de doctrines religieuses ou m\u00e9taphysiques particuli\u00e8res.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ceci est accompli en termes d&rsquo;un \u00ab\u00a0universalisme\u00a0\u00bb \u00e9galitaire qui inclut tout le monde de la m\u00eame mani\u00e8re, ind\u00e9pendamment de tout contexte qualifiant, au-del\u00e0 des caract\u00e9ristiques communes \u00e0 tous les \u00eatres humains : la parole, l&rsquo;action et la raison, ainsi que l&rsquo;attente d&rsquo;une responsabilit\u00e9 \u2013 c&rsquo;est-\u00e0-dire la capacit\u00e9 et la volont\u00e9 de r\u00e9pondre aux besoins de la soci\u00e9t\u00e9, d&rsquo;\u00eatre capable et d\u00e9sireux de r\u00e9pondre aux demandes de justification de son action ou de l\u00e9gitimation d&rsquo;un ordre politique \u00e9tabli. L&rsquo;\u00e9galit\u00e9 de tous dans l&rsquo;univers moral.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">La philosophie moderne a d\u00e9velopp\u00e9 des th\u00e9ories morales et politiques plus ou moins convaincantes, telles que les approches \u00ab\u00a0contractualistes\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0d\u00e9ontologiques\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0utilitaristes\u00a0\u00bb. Ce n&rsquo;est pas mon propos ici. Je voudrais seulement souligner la \u00ab\u00a0retenue\u00a0\u00bb des \u00ab\u00a0th\u00e9ories\u00a0\u00bb de la justice.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Elles s&rsquo;abstiennent d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment de prendre position sur les conceptions de la vie bonne ou accomplie, ou non gaspill\u00e9e, de diff\u00e9rentes personnes ou groupes. Seule cette strat\u00e9gie d&rsquo;\u00e9vitement leur permet d&rsquo;apporter des r\u00e9ponses raisonnables \u00e0 la question de savoir comment aborder la justice, les \u00ab\u00a0conflits moraux\u00a0\u00bb. Les questions morales d\u00e9coulent de conflits interpersonnels qui n\u00e9cessitent des r\u00e9glementations ou des pratiques dans l&rsquo;int\u00e9r\u00eat \u00e9gal de toutes les personnes impliqu\u00e9es ou affect\u00e9es \u2013 tous ceux qui partagent une vie, de fa\u00e7on m\u00eame marginale, distante et \u00e9loign\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00a0D&rsquo;un point de vue moral, nous consid\u00e9rons les relations horizontales entre les personnes qui interagissent qui partagent une vie, m\u00eame de fa\u00e7on marginale. Les enfants qui meurent de faim chaque jour en Afrique sont nos \u00ab\u00a0consoci\u00e9s\u00a0\u00bb pour lesquels nous portons une certaine responsabilit\u00e9, ne serait-ce que dans un r\u00e9seau tr\u00e8s complexe de division morale du travail.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Il existe un \u00ab\u00a0lien social\u00a0\u00bb, aussi t\u00e9nu soit-il, qui unit chacun d&rsquo;entre nous, sujets \u00ab\u00a0parlants\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0agissants\u00a0\u00bb qui, une fois r\u00e9unis, ne se contenteraient pas de se regarder mais se rencontreraient en tant que premi\u00e8re et seconde personne dans une relation de communication dans laquelle nous \u00e9changeons mutuellement nos points de vue. La morale s&rsquo;applique aux relations au sein de l&rsquo;espace social inclusif de la communication possible, r\u00e9pondant \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une protection \u00e9gale des personnes vuln\u00e9rables, simplement parce qu&rsquo;elles sont expos\u00e9es et impliqu\u00e9es dans des relations avec d&rsquo;autres personnes de notre communaut\u00e9, compte tenu de besoins et de d\u00e9sirs donn\u00e9s, d&rsquo;aspirations raisonnables, d&rsquo;orientations de valeurs, etc.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Cette diff\u00e9rence de point de vue se traduit par des perspectives diff\u00e9rentes. Le point de vue moral \u00e0 partir duquel nous consid\u00e9rons ce qu&rsquo;il est bon ou juste de faire consiste en la perspective d&rsquo;une communaut\u00e9 inclusive, dont tous les membres sont des citoyens \u00e0 part enti\u00e8re, dont tous les membres peuvent s&rsquo;attendre \u00e0 \u00eatre solidaires et \u00e9gaux. Tous les membres de cette communaut\u00e9 peuvent s&rsquo;attendre \u00e0 \u00eatre solidaires les uns des autres et \u00e0 \u00eatre respect\u00e9s de la m\u00eame mani\u00e8re. Ce point de vue n&rsquo;\u00e9merge que de ce que nous devons d&rsquo;abord construire en adoptant mutuellement le point de vue de l&rsquo;autre en ayant r\u00e9ellement l&rsquo;intention d&rsquo;inclure tous les autres, de sorte que nous parvenions \u00e0 une compr\u00e9hension mutuelle, afin d&rsquo;arriver \u00e0 une perspective de plus en plus profond\u00e9ment d\u00e9centr\u00e9e que nous pouvons tous partager \u00e0 la fin. D&rsquo;autre part, une perspective \u00e0 la premi\u00e8re personne est int\u00e9gr\u00e9e dans la grammaire des questions \u00e9thiques, une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la premi\u00e8re personne soit au singulier, soit au masculin, soit au pluriel\u00a0: c&rsquo;est moi, un individu avec une \u00ab\u00a0biographie\u00a0\u00bb unique, ou nous, les membres d&rsquo;une communaut\u00e9 particuli\u00e8re, avec des traditions, des formes culturelles et une culture sp\u00e9cifique qui veulent des conseils sur la meilleure chose \u00e0 faire dans une situation donn\u00e9e, la meilleure chose \u00e0 faire \u00e0 long terme, en tenant compte de tous les \u00e9l\u00e9ments pertinents.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Il ne s&rsquo;agit bien s\u00fbr que du d\u00e9but ou de la premi\u00e8re \u00e9tape d&rsquo;un discours \u00e9thique, car il s&rsquo;av\u00e8re rapidement que la question de l&rsquo;\u00e9thique n&rsquo;est pas la m\u00eame, car il s&rsquo;av\u00e8re rapidement que le point de r\u00e9f\u00e9rence, le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb ou le \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0ma\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0notre\u00a0\u00bb situation, est le point de d\u00e9part de la r\u00e9flexion \u00e9thique\u00a0: \u00ab\u00a0ma\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0notre\u00a0\u00bb situation, \u00ab\u00a0mes\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0nos\u00a0\u00bb int\u00e9r\u00eats et valeurs, \u00ab\u00a0ma\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0notre\u00a0\u00bb conception du bien \u2013 est loin d&rsquo;\u00eatre le point de r\u00e9f\u00e9rence.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Par cons\u00e9quent, les questions \u00e9thiques imm\u00e9diates ou de premier ordre d\u00e9pendent de questions d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur sur l\u2019identit\u00e9\u00a0; elles renvoient \u00e0 des questions plus profondes sur \u00ab\u00a0qui je suis\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0qui je veux \u00eatre\u00a0\u00bb. Quel type de personne aimerais-je \u00eatre, reconnu par les autres. Des questions correspondantes se posent \u00e0 un niveau \u00e9thico-politique \u2013 par exemple, les questions suivantes d&rsquo;une politique de la m\u00e9moire pour les citoyens d&rsquo;une communaut\u00e9 qui sont profond\u00e9ment troubl\u00e9s par les \u00ab\u00a0crimes contre l&rsquo;humanit\u00e9\u00a0\u00bb commis par leur propre gouvernement.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ce type d&rsquo;identit\u00e9 individuelle ou collective est plus ou moins articul\u00e9 dans des r\u00e9cits et des interpr\u00e9tations, dans des doctrines globales \u2013 pour le dire avec concision, et dans une compr\u00e9hension normative de soi-m\u00eame. Ind\u00e9pendamment du degr\u00e9 d&rsquo;articulation, une telle compr\u00e9hension de soi s&rsquo;inscrit dans une vision plus large de son pass\u00e9 et de son d\u00e9veloppement, de son origine et de sa \u00ab\u00a0biographie\u00a0\u00bb, de la tradition et de la culture dans le contexte duquel on s&rsquo;est socialis\u00e9, de son environnement social, des perspectives et des aspirations de sa vie future, de la fa\u00e7on dont les choses s&rsquo;articulent entre elles.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Toute compr\u00e9hension de soi est li\u00e9e \u00e0 une compr\u00e9hension du monde, du monde social et du monde objectif. Il n&rsquo;y a pas de compr\u00e9hension \u00e9thique claire de soi sans une certaine vision du monde dans son ensemble. Les visions du monde les plus \u00e9labor\u00e9es et les plus sophistiqu\u00e9es sont apparues avec les grandes religions. Le contexte id\u00e9ologique des consid\u00e9rations \u00e9thiques nous conduit finalement \u00e0 pr\u00e9senter cette diff\u00e9rence entre les questions morales et \u00e9thiques qui sont la plus importante pour la pr\u00e9sente discussion.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Nous arrivons au point de vue \u00ab\u00a0moral\u00a0\u00bb par une abstraction de la substance de toute vision du monde. Les questions morales sont ce que nous retenons apr\u00e8s avoir d\u00e9tach\u00e9 les questions pratiques du cadre \u00ab\u00a0holistique\u00a0\u00bb des visions du monde m\u00e9taphysiques et religieuses qui nous renseignent sur notre place dans la nature et dans l&rsquo;histoire. En revanche, les questions \u00e9thiques restent li\u00e9es \u00e0 la substance de ces visions, \u00e0 savoir les visions de la nature et de l&rsquo;histoire \u2013 la fa\u00e7on dont nous nous concevons par rapport \u00e0 la nature et \u00e0 l&rsquo;\u00e9volution de l&rsquo;humanit\u00e9, le sens de l&rsquo;histoire, la composition de l&rsquo;univers, etc. Non pas que toute compr\u00e9hension \u00e9thique de soi devienne impossible une fois que l&rsquo;on s&rsquo;oriente vers une vision la\u00efque et post-m\u00e9taphysique, ou totalement sceptique. Cependant, les questions d&rsquo;identit\u00e9 ne peuvent se poser que dans l&rsquo;horizon d&rsquo;une projection de l&rsquo;ensemble de l&rsquo;histoire de la vie et de son contexte ; il existe une relation grammaticale entre la compr\u00e9hension de soi et le monde tel qu&rsquo;il nous est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 par les traditions culturelles et telles que nous en sommes venus \u00e0 le voir dans son ensemble. Les questions \u00e9thiques sont d&rsquo;un type philosophique\u00a0\u00ab\u00a0implicite\u00a0\u00bb, et, de ce fait, elles ont donn\u00e9 naissance \u00e0 la philosophie. Avec Socrate, la philosophie a commenc\u00e9 par la recherche d&rsquo;une orientation dans la vie. Mais la philosophie moderne doit reconna\u00eetre le \u00ab\u00a0pluralisme\u00a0\u00bb. Elle n&rsquo;assume plus le r\u00f4le \u00ab\u00a0d&rsquo;arbitre impartial\u00a0\u00bb entre des conceptions concurrentes du \u00ab\u00a0bien\u00a0\u00bb, renonce \u00e0 la pr\u00e9tention de fournir des jugements valables sur la valeur ultime des diff\u00e9rents modes de vie, des diff\u00e9rentes formes de culture, des diff\u00e9rents mod\u00e8les pour atteindre une vie heureuse ou digne, ou dans le cas des visions religieuses du monde, une vie \u00e9ternelle.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Dans cette situation, la philosophie est confront\u00e9e \u00e0 l&rsquo;alternative suivante : soit elle se d\u00e9sint\u00e9resse de la question, \u00e0 s&rsquo;abstenir de toute th\u00e9orie \u00e9thique, soit elle s&rsquo;interroge sur la possibilit\u00e9 d&rsquo;une \u00e9thique au niveau \u00ab\u00a0m\u00e9ta\u00a0\u00bb o\u00f9 c&rsquo;est, l\u00e0, la \u00ab\u00a0forme du raisonnement\u00a0\u00bb \u00e9thique et non sa \u00ab\u00a0substance\u00a0\u00bb qui est en jeu.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Une telle th\u00e9orie formelle pourrait \u00e9ventuellement progresser en deux \u00e9tapes. Elle pourrait, dans un premier temps, d\u00e9crire les mod\u00e8les d&rsquo;interpr\u00e9tation et de discours qui sont caract\u00e9ristiques de toute r\u00e9flexion \u00e9thique s\u00e9rieuse, que ce soit dans le cadre de l&rsquo;histoire de sa propre vie ou dans le d\u00e9bat \u00e9thico-politique d&rsquo;une communaut\u00e9 englobante \u2013 une communaut\u00e9 telle qu&rsquo;une famille, un quartier ou une nation \u2013, elle d\u00e9crirait dans un premier temps les mod\u00e8les d&rsquo;interpr\u00e9tation et de discours qui sont caract\u00e9ristiques de toute r\u00e9flexion \u00e9thique s\u00e9rieuse.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Je pense que la \u00ab\u00a0philosophie herm\u00e9neutique\u00a0\u00bb et la \u00ab\u00a0th\u00e9orie psychanalytique\u00a0\u00bb ont le plus contribu\u00e9 \u00e0 clarifier le type \u00e9thique de l&rsquo;interpr\u00e9tation, du discours et du raisonnement. Comme le montre l&rsquo;exemple d&rsquo;un discours clinique entre l&rsquo;analyste et l\u2019analysant, mais une question reste cependant ouverte, celle de savoir comment \u00e9valuer le s\u00e9rieux, l&rsquo;ad\u00e9quation ou l&rsquo;authenticit\u00e9 d&rsquo;une telle communication \u00e9thique.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Nous ne pouvons pas partir d&rsquo;un \u00e9chantillon quelconque de discussions sur des questions pratiques recueillies accidentellement. La s\u00e9lection des donn\u00e9es pour une analyse de la proc\u00e9dure appropri\u00e9e ou prometteuse ou saine du discours \u00e9thique doit d&rsquo;abord ob\u00e9ir \u00e0 certains crit\u00e8res.\u00a0 Ces crit\u00e8res expliquent les intuitions cliniques sur la sant\u00e9 mentale, du moins sur les \u00e9checs des \u00ab\u00a0modes d&rsquo;existence\u00a0\u00bb perturb\u00e9s, ali\u00e9n\u00e9s, rat\u00e9s ou malheureux. Cet appel explicite ou implicite \u00e0 des normes cliniques n\u00e9cessite une seconde \u00e9tape, plus probl\u00e9matique.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">L&rsquo;une des voies que la th\u00e9orie \u00e9thique peut emprunter est d&rsquo;examiner ces traditions \u00e9paisses centr\u00e9es sur les id\u00e9es de bien-\u00eatre spirituel. Toutes les grandes religions du monde, toutes celles que Rawls a appel\u00e9es \u00ab\u00a0doctrines raisonnables et globales\u00a0\u00bb, distinguent un mode d&rsquo;existence id\u00e9al ou ad\u00e9quat \u2013 elles projettent des caract\u00e9ristiques exceptionnelles de la vie, par exemple, de Bouddha ou de J\u00e9sus-Christ dans le but de l&rsquo;imiter. \u00ab\u00a0L&rsquo;Imitatio Christi\u00a0\u00bb est le noyau \u00e9thique de la tradition chr\u00e9tienne. Cependant, la philosophie est li\u00e9e \u00e0 des \u00ab\u00a0g\u00e9n\u00e9ralisations comparatives\u00a0\u00bb. Elle ne peut qu&rsquo;esp\u00e9rer trouver des caract\u00e9ristiques existentielles d&rsquo;une nature plus formelle qui ne sont pas li\u00e9s \u00e0 des contenus sp\u00e9cifiques de l&rsquo;une ou l&rsquo;autre vision du monde. Kierkegaard est certainement loin des \u00e9tudes religieuses comparatives.\u00a0 Il pr\u00e9sente sa version \u00ab\u00a0luth\u00e9rienne\u00a0\u00bb du christianisme comme la seule vraie doctrine qui fournit le mod\u00e8le pour les autres religions \u2013 une vie favoris\u00e9e par la conscience de l&rsquo;existence de l&rsquo;homme, et la conscience du p\u00each\u00e9. Mais il d\u00e9veloppe ce \u00ab\u00a0mode d&rsquo;existence\u00a0\u00bb \u00e0 partir d&rsquo;une th\u00e9orie assez g\u00e9n\u00e9rale des \u00e9tapes du chemin de la vie ; et il proc\u00e8de d&rsquo;une mani\u00e8re \u00ab\u00a0n\u00e9gativiste\u00a0\u00bb int\u00e9ressante, de sorte que les r\u00e9sultats rel\u00e8vent d&rsquo;un champ d&rsquo;application plus large. Ce que Kierkegaard consid\u00e8re comme le \u00ab\u00a0mode d&rsquo;existence\u00a0\u00bb exemplaire et conscient de soi est d\u00e9couvert pas \u00e0 pas \u00e0 partir d&rsquo;une perspective \u00ab\u00a0clinique\u00a0\u00bb plut\u00f4t g\u00e9n\u00e9rale consistant \u00e0 surmonter des \u00e9tapes toujours nouvelles d&rsquo;un d\u00e9sespoir toujours plus profond \u2013 un d\u00e9sespoir qui est d\u00e9couvert, \u00e9clair\u00e9 dans le cadre d&rsquo;une approche clinique, par ses liens avec les conceptions cognitives et morales du\u00a0\u00ab\u00a0doute\u00a0\u00bb et de la \u00ab\u00a0culpabilit\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-5425\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Kierkegaard.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"220\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Kierkegaard.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Kierkegaard-150x150.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Kierkegaard-144x144.jpg 144w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/Kierkegaard-75x75.jpg 75w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>Cela sugg\u00e8re une tentative de lire Kierkegaard comme l&rsquo;un des premiers th\u00e9oriciens \u00e9thiques modernes qui analyse les caract\u00e9ristiques formelles d&rsquo;un \u00ab\u00a0mode d&rsquo;existence\u00a0\u00bb auto-conscient exemplaire, dont certaines pourraient s&rsquo;appliquer aux \u00eatres humains, ind\u00e9pendamment de la \u00ab\u00a0substance\u00a0\u00bb d&rsquo;une religion particuli\u00e8re. Cette analyse soul\u00e8ve pour nous aujourd&rsquo;hui la question suivante : malgr\u00e9 le \u00ab\u00a0pluralisme\u00a0\u00bb, la philosophie peut-elle encore donner des conseils pour une \u00ab\u00a0orientation\u00a0\u00bb \u00e9thique de sa propre vie ? Peut-il y avoir une r\u00e9ponse \u00ab\u00a0post-m\u00e9taphysique\u00a0\u00bb \u00e0 la qu\u00eate d&rsquo;une vie bonne ou non gaspill\u00e9e ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Tout d\u00e9pendra de la possibilit\u00e9 de sp\u00e9cifier un mode de vie contenu, mais non particulariste, que l&rsquo;on peut attendre de chacun, ind\u00e9pendamment de son origine sociale, ethnique, culturelle ou religieuse, et ind\u00e9pendamment de la substance de la vision du monde correspondante.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Selon nos intuitions \u00ab\u00a0occidentales\u00a0\u00bb, le meilleur candidat pour de telles sp\u00e9cifications plus ou moins formelles est la vie consciente, raisonnable et autod\u00e9termin\u00e9e d&rsquo;une personne responsable, sensible et autor\u00e9flexive. Bien s\u00fbr, si Kierkegaard a beaucoup \u00e0 dire sur les caract\u00e9ristiques les plus g\u00e9n\u00e9rales de la vie, il n&rsquo;en est pas de m\u00eame pour les autres, son \u0153uvre n&rsquo;est \u00e9videmment pas le lieu pour approfondir la question de savoir si et dans quelle mesure ces conceptions sont toujours d&rsquo;actualit\u00e9, et dans quelle mesure ces conceptions portent encore les \u00ab\u00a0taches aveugles\u00a0\u00bb ou les \u00ab\u00a0s\u00e9lectivit\u00e9s\u00a0\u00bb d&rsquo;un h\u00e9ritage sp\u00e9cifiquement occidental. Cette question d\u00e9passe le cadre de cette r\u00e9flexion.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Le premier probl\u00e8me r\u00e9sulte de l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une priorit\u00e9 du droit sur le bien.\u00a0 Cependant, cette d\u00e9marche ne soul\u00e8ve pas seulement la question de la possibilit\u00e9 d&rsquo;un droit de propri\u00e9t\u00e9 sur le bien, d&rsquo;une \u00e9thique \u00ab\u00a0post-m\u00e9taphysique\u00a0\u00bb ; elle a une influence sur la th\u00e9orie politique et la philosophie de la religion. Cette observation nous am\u00e8ne \u00e0 la deuxi\u00e8me question.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Pour Kierkegaard, le passage \u00e0 une philosophie moderne, marqu\u00e9e par Descartes et Kant, semble \u00e9galement in\u00e9vitable. Cependant, ce pas vers une philosophie \u00ab\u00a0post-m\u00e9taphysique\u00a0\u00bb n&rsquo;est pas pour lui un pas vers une position \u00ab\u00a0post-religieuse\u00a0\u00bb. Il est au contraire convaincu qu&rsquo;un \u00ab\u00a0mode d&rsquo;existence\u00a0\u00bb \u00e9thique purement s\u00e9culier s&rsquo;av\u00e8re instable : le but d&rsquo;une orientation \u00e9thique dans la vie, le bien-\u00eatre spirituel, ne peut \u00eatre atteint par un \u00ab\u00a0mode d&rsquo;existence\u00a0\u00bb purement s\u00e9culier,\u00a0 par\u00a0 un raisonnement immanent et purement philosophique, mais seulement par une conversion \u00e0 un autre type \u00ab\u00a0d&rsquo;autor\u00e9flexion existentielle\u00a0\u00bb, dont la dynamique fait passer le moi d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 du doute et de la conscience de culpabilit\u00e9 \u00e0 la conscience d&rsquo;\u00eatre coupable, c&rsquo;est-\u00e0-dire vers la conscience de sa d\u00e9pendance \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des autres, et donc, la prise de conscience de sa d\u00e9pendance \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la \u00ab\u00a0gr\u00e2ce\u00a0\u00bb de Dieu.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Ainsi, Kierkegaard plaide \u00e0 la fois pour la priorit\u00e9 du bien sur le juste et pour les racines religieuses du bien-\u00eatre spirituel. C&rsquo;est pourquoi Kierkegaard ne peut \u00e9chapper au vieux sujet de la relation entre connaissance et foi. Il affronte cette question sans d\u00e9tour, mais maintenant \u00e0 la lumi\u00e8re d&rsquo;une version existentialiste de la foi qui est cens\u00e9e limiter la philosophie. Dans ses <em>Fragments philosophiques<\/em>, Kierkegaard d\u00e9veloppe d&rsquo;abord une critique de la philosophie sp\u00e9culative de G. W. F. Hegel comme dernier exemple de la philosophie de la foi.\u00a0 Il d\u00e9veloppe ensuite l&rsquo;opposition entre la r\u00e9flexion philosophique socratique, consciente de la finitude de l&rsquo;esprit humain, et l&rsquo;existence d&rsquo;un vrai croyant. Le philosophe socratique inclut dans la dimension \u00e9thique autant d&rsquo;aper\u00e7us qu&rsquo;il est possible d\u2019atteindre dans les limites de la pens\u00e9e immanente ou la\u00efque\u00a0; mais Kierkegaard d\u00e9veloppe cette image sympathique de la meilleure version possible d&rsquo;une existence philosophiquement \u00e9clair\u00e9e, uniquement dans le but de faire contraster cette image avec la r\u00e9alit\u00e9, avec l&rsquo;image radicalement diff\u00e9rente de ce que signifie l&rsquo;existence d&rsquo;un vrai croyant chr\u00e9tien. Quelle est la pertinence philosophique de cette proposition de limiter la raison par la foi ? La fronti\u00e8re entre la philosophie et la religion comme le fait Kierkegaard ?<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Je repartirai de la th\u00e8se de la priorit\u00e9 du droit sur le bien. Cette id\u00e9e est \u00e9galement le point de d\u00e9part du lib\u00e9ralisme politique classique et post-classique (J. S. Mill et John Rawls). Compte tenu des confessions et des visions du monde religieuses concurrentes, l&rsquo;\u00c9tat, et donc aussi la l\u00e9gitimation de l&rsquo;autorit\u00e9 politique, doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un \u00e9l\u00e9ment essentiel de la d\u00e9mocratie. L&rsquo;\u00c9glise et la religion doivent \u00e9changer l&rsquo;autolimitation politique contre la protection de la libert\u00e9 de culte\u00a0: chacun n&rsquo;est autoris\u00e9 \u00e0 confesser, poursuivre et diffuser sa croyance religieuse que dans les limites constitutionnelles qui interdisent, par exemple, le recours \u00e0 la menace et \u00e0 la violence pour imposer sa propre croyance aux autres.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00a0L&rsquo;une des cons\u00e9quences de cette s\u00e9paration des pouvoirs s\u00e9culier et religieux est l&rsquo;incompatibilit\u00e9 du fondamentalisme avec les principes de l&rsquo;\u00c9tat de droit. L&rsquo;interpr\u00e9tation classique de la s\u00e9paration de l&rsquo;\u00c9tat et de l\u2019\u00e9glise rel\u00e8gue la religion \u00e0 la sph\u00e8re priv\u00e9e. Alors que le pluralisme dans lesdites soci\u00e9t\u00e9s \u00ab\u00a0multiculturelles\u00a0\u00bb est devenu une source croissante de tensions, l&rsquo;interpr\u00e9tation classique de l&rsquo;\u00c9tat neutre a entre-temps \u00e9t\u00e9 remise en question, par des attaques diverses. \u00c0 l&rsquo;heure actuelle, trois types de critiques sont principalement formul\u00e9s dans l&rsquo;opinion publique :<\/p>\n<ol style=\"text-align: justify;\">\n<li style=\"font-weight: 400;\">a) La privatisation des croyances religieuses constitue un cas de discrimination par rapport aux conceptions s\u00e9culi\u00e8res qui font d\u00e9j\u00e0 partie, et conformes \u00e0 l&rsquo;essentiel des connaissances publiquement reconnues ou acad\u00e9miquement autoris\u00e9es.<\/li>\n<li style=\"font-weight: 400;\">b) L&rsquo;exclusion de la religion de la sph\u00e8re publique porte pr\u00e9judice aux deux parties : tandis que les discussions politiques sont priv\u00e9es d&rsquo;importantes ressources morales, la vitalit\u00e9 des communaut\u00e9s religieuses est entrav\u00e9e par la perte de l&rsquo;importance publique.<\/li>\n<li style=\"font-weight: 400;\">c) On ne peut raisonnablement attendre des croyants qu&rsquo;ils aient l&rsquo;esprit divis\u00e9 \u2013 c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;ils divisent leur identit\u00e9 personnelle, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;ils divisent leur identit\u00e9 personnelle et leur conscience en une partie priv\u00e9e religieuse et une partie publique la\u00efque.<\/li>\n<\/ol>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Je ne vais pas entrer dans cette controverse, mais je voudrais seulement noter que le \u00ab\u00a0lib\u00e9ralisme n\u00e9oclassique\u00a0\u00bb de Rawls se veut aussi une forme de r\u00e9ponse \u00e0 ces plaintes. La conclusion la plus importante \u00e0 laquelle il parvient est sa conception d&rsquo;un \u00ab\u00a0consensus\u00a0\u00bb qui se chevauche et qui repose sur une d\u00e9limitation incertaine et malais\u00e9e entre la philosophie politique et les doctrines globales.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Selon Rawls, seules ces m\u00e9taphysiques religieuses sont cens\u00e9es d\u00e9cider de la v\u00e9racit\u00e9 ou de la v\u00e9rit\u00e9 ou la fausset\u00e9 de la<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-5426\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/rawls_theorie_justice.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"310\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/rawls_theorie_justice.jpg 200w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/rawls_theorie_justice-194x300.jpg 194w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/09\/rawls_theorie_justice-97x150.jpg 97w\" sizes=\"auto, (max-width: 200px) 100vw, 200px\" \/> conception politique de la justice qui sous-tend un r\u00e9gime constitutionnel, tandis que la philosophie politique est au-del\u00e0 de la question de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des chances, au-del\u00e0 de l\u2019\u00e9ventail des v\u00e9rit\u00e9s possibles.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">La philosophie a toujours pour t\u00e2che d&rsquo;offrir des raisons publiques pour la l\u00e9gitimation de base de l&rsquo;autorit\u00e9 politique, mais contrairement aux conceptions \u00e9paisses de la religion, elle n&rsquo;est capable que de d\u00e9velopper des id\u00e9es sur la justice et les droits de l&rsquo;homme, elle n&rsquo;est capable de d\u00e9velopper que des propositions qui peuvent au mieux \u00eatre qualifi\u00e9es de \u00ab\u00a0raisonnables\u00a0\u00bb, et non de \u00ab\u00a0vraies\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">\u00a0La th\u00e9orie de Rawls illustre l&rsquo;id\u00e9e selon laquelle la philosophie politique normative ne peut pas faire face au pluralisme sans clarifier davantage la fa\u00e7on dont la philosophie se rapporte aux doctrines globales qui sont model\u00e9es sur les doctrines religieuses. Rawls d\u00e9clare qu&rsquo;il s&rsquo;abstient de telles questions \u00e9pist\u00e9mologiques. Mais le fait m\u00eame qu&rsquo;il r\u00e9serve le pr\u00e9dicat de v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 la religion, tout en n&rsquo;accordant aux th\u00e9ories philosophiques de la justice que le pr\u00e9dicat plus faible de \u00ab\u00a0raisonnabilit\u00e9\u00a0\u00bb, prouve le contraire. La relation vague entre la v\u00e9rit\u00e9 et le caract\u00e8re \u00ab\u00a0raisonnable\u00a0\u00bb a d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment besoin d&rsquo;\u00eatre clarifi\u00e9e. Cependant, Rawls \u00e0 son tour n&rsquo;admet dans le \u00ab\u00a0consensus\u00a0\u00bb qui se recoupe que les doctrines qui remplissent les conditions de \u00ab\u00a0raisonnabilit\u00e9\u00a0\u00bb. Cette exigence r\u00e9v\u00e8le que la philosophie politique doit in\u00e9vitablement dire quelque chose sur la diff\u00e9rence, en termes de forme et de statut \u00e9pist\u00e9mique, entre les doctrines philosophiques et doctrinales.<\/p>\n<p style=\"font-weight: 400; text-align: justify;\">Mais la philosophie ne pourra gu\u00e8re expliquer la relation \u00e9pist\u00e9mique entre la foi et la connaissance si elle ne poursuit pas cette analyse du point de vue de \u00ab\u00a0l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9\u00a0\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire de l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;une communaut\u00e9 de foi, de l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;une vision religieuse du monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">\u00a9 Arri\u00e8re-plan, \u0153uvre de E. Michel, 2024.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans la philosophie antique et m\u00e9di\u00e9vale, \u00ab\u00a0l&rsquo;\u00e9thique\u00a0\u00bb et la \u00ab\u00a0philosophie morale\u00a0\u00bb \u00e9taient, pour ainsi dire, d&rsquo;un seul tenant, un \u00ab\u00a0continuum\u00a0\u00bb. Cette approche unifi\u00e9e de la \u00ab\u00a0philosophie pratique\u00a0\u00bb incluait m\u00eame la \u00ab\u00a0th\u00e9orie politique\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0l&rsquo;anthropologie\u00a0\u00bb.\u00a0 Les \u00ab\u00a0mod\u00e8les\u00a0\u00bb de vie bonne et de soci\u00e9t\u00e9 juste semblaient correspondre \u00e0 la nature humaine et \u00e0 la composition de l&rsquo;univers, et les refl\u00e9ter. \u00a0Un \u00ab\u00a0cadre cosmologique\u00a0\u00bb et la s\u00e9quence d\u2019\u00e9volution \u2013 \u00ab ordo rerum\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0saeculorum\u00a0\u00bb \u2013 prescrivaient aussi implicitement \u00ab\u00a0l&rsquo;orientation raisonnable\u00a0\u00bb de la vie personnelle de l&rsquo;individu et de la vie commune de la communaut\u00e9. Tant qu&rsquo;une vision du monde m\u00e9taphysique ou religieuse proposait un tel cadre unificateur pour comprendre la vie individuelle et sociale ou politique, tant qu&rsquo;elle donnait une r\u00e9ponse unique et universellement contraignante \u00e0 ce qui est \u00ab\u00a0bon\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0juste\u00a0\u00bb, il n&rsquo;\u00e9tait pas n\u00e9cessaire de dissocier les questions de \u00ab\u00a0justice\u00a0\u00bb du bien-\u00eatre ou du salut personnel. Il n&rsquo;y avait pas non plus de raison de distinguer l&rsquo;\u00e9thique d&rsquo;une communaut\u00e9 particuli\u00e8re relevant de l&rsquo;ordre juste d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9. La philosophie, d\u2019une certaine mani\u00e8re, a au moins os\u00e9 proposer de tels points de vue int\u00e9gratifs. Mais cela a chang\u00e9 avec ce que Rawls a appel\u00e9 le \u00ab\u00a0fait du pluralisme\u00a0\u00bb \u2013 la condition moderne de l&rsquo;existence de plusieurs de ces m\u00e9taphysiques et id\u00e9ologies religieuses, plus ou moins en concurrence pacifique les unes avec les autres. Elles ont appris \u00e0 vivre c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, du moins au sein des \u00c9tats constitutionnels, \u00e9tats de droit. Ce \u00ab\u00a0pluralisme\u00a0\u00bb a finalement \u00e9merg\u00e9 des guerres de religion et des luttes confessionnelles du d\u00e9but de l&rsquo;Europe moderne. La philosophie doit elle aussi r\u00e9pondre \u00e0 cet aspect de la condition moderne. Comment concevoir une soci\u00e9t\u00e9 juste qui donne un droit \u00e9gal \u00e0 chaque communaut\u00e9 ou sous-culture et \u00e0 chaque individu de d\u00e9cider pour eux-m\u00eames de la mani\u00e8re, du mode, de l&rsquo;objectif ou de l&rsquo;objectif de la soci\u00e9t\u00e9, que cette conception d&rsquo;une vie bonne soit guid\u00e9e par des id\u00e9es religieuses ou la\u00efques, par des vues m\u00e9taphysiques ou pragmatiques, par des consid\u00e9rations rationnelles ou simplement par le besoin, le d\u00e9sir et la pr\u00e9f\u00e9rence. La \u00ab\u00a0th\u00e9orie morale\u00a0\u00bb au sens \u00ab\u00a0moderne\u00a0\u00bb du terme ne s&rsquo;int\u00e9resse qu&rsquo;aux questions de justice et se diff\u00e9rencie donc de l&rsquo;\u00e9thique, comprise comme la doctrine qui s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 la mani\u00e8re de mener sa propre vie (ou notre vie commune). En philosophie, \u00ab\u00a0le raisonnement normatif\u00a0\u00bb s&rsquo;est de plus en plus limit\u00e9 \u00e0 un nombre restreint de questions bien d\u00e9finies, d\u2019ordres pratiques \u2013 les pures questions de justice. Par \u00ab\u00a0pures\u00a0\u00bb, on entend ici essentiellement que les th\u00e9ories de la justice qui pr\u00e9valent n&rsquo;ont pas encore \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9es \u00e0 l&rsquo;ensemble de la soci\u00e9t\u00e9. \u00ab\u00a0Purifi\u00e9es\u00a0\u00bb des contextes \u00e9thiques substantiels de doctrines religieuses ou m\u00e9taphysiques particuli\u00e8res. Ceci est accompli en termes d&rsquo;un \u00ab\u00a0universalisme\u00a0\u00bb \u00e9galitaire qui inclut tout le monde de la m\u00eame mani\u00e8re, ind\u00e9pendamment de tout contexte qualifiant, au-del\u00e0 des caract\u00e9ristiques communes \u00e0 tous les \u00eatres humains : la parole, l&rsquo;action et la raison, ainsi que l&rsquo;attente d&rsquo;une responsabilit\u00e9 \u2013 c&rsquo;est-\u00e0-dire la capacit\u00e9 et la volont\u00e9 de r\u00e9pondre aux besoins de la soci\u00e9t\u00e9, d&rsquo;\u00eatre capable et d\u00e9sireux de r\u00e9pondre aux demandes de justification de son action ou de l\u00e9gitimation d&rsquo;un ordre politique \u00e9tabli. L&rsquo;\u00e9galit\u00e9 de tous dans l&rsquo;univers moral. La philosophie moderne a d\u00e9velopp\u00e9 des th\u00e9ories morales et politiques plus ou moins convaincantes, telles que les approches \u00ab\u00a0contractualistes\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0d\u00e9ontologiques\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0utilitaristes\u00a0\u00bb. Ce n&rsquo;est pas mon propos ici. Je voudrais seulement souligner la \u00ab\u00a0retenue\u00a0\u00bb des \u00ab\u00a0th\u00e9ories\u00a0\u00bb de la justice. Elles s&rsquo;abstiennent d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment de prendre position sur les conceptions de la vie bonne ou accomplie, ou non gaspill\u00e9e, de diff\u00e9rentes personnes ou groupes. Seule cette strat\u00e9gie d&rsquo;\u00e9vitement leur permet d&rsquo;apporter des r\u00e9ponses raisonnables \u00e0 la question de savoir comment aborder la justice, les \u00ab\u00a0conflits moraux\u00a0\u00bb. Les questions morales d\u00e9coulent de conflits interpersonnels qui n\u00e9cessitent des r\u00e9glementations ou des pratiques dans l&rsquo;int\u00e9r\u00eat \u00e9gal de toutes les personnes impliqu\u00e9es ou affect\u00e9es \u2013 tous ceux qui partagent une vie, de fa\u00e7on m\u00eame marginale, distante et \u00e9loign\u00e9e. \u00a0D&rsquo;un point de vue moral, nous consid\u00e9rons les relations horizontales entre les personnes qui interagissent qui partagent une vie, m\u00eame de fa\u00e7on marginale. Les enfants qui meurent de faim chaque jour en Afrique sont nos \u00ab\u00a0consoci\u00e9s\u00a0\u00bb pour lesquels nous portons une certaine responsabilit\u00e9, ne serait-ce que dans un r\u00e9seau tr\u00e8s complexe de division morale du travail. Il existe un \u00ab\u00a0lien social\u00a0\u00bb, aussi t\u00e9nu soit-il, qui unit chacun d&rsquo;entre nous, sujets \u00ab\u00a0parlants\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0agissants\u00a0\u00bb qui, une fois r\u00e9unis, ne se contenteraient pas de se regarder mais se rencontreraient en tant que premi\u00e8re et seconde personne dans une relation de communication dans laquelle nous \u00e9changeons mutuellement nos points de vue. La morale s&rsquo;applique aux relations au sein de l&rsquo;espace social inclusif de la communication possible, r\u00e9pondant \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une protection \u00e9gale des personnes vuln\u00e9rables, simplement parce qu&rsquo;elles sont expos\u00e9es et impliqu\u00e9es dans des relations avec d&rsquo;autres personnes de notre communaut\u00e9, compte tenu de besoins et de d\u00e9sirs donn\u00e9s, d&rsquo;aspirations raisonnables, d&rsquo;orientations de valeurs, etc. Cette diff\u00e9rence de point de vue se traduit par des perspectives diff\u00e9rentes. Le point de vue moral \u00e0 partir duquel nous consid\u00e9rons ce qu&rsquo;il est bon ou juste de faire consiste en la perspective d&rsquo;une communaut\u00e9 inclusive, dont tous les membres sont des citoyens \u00e0 part enti\u00e8re, dont tous les membres peuvent s&rsquo;attendre \u00e0 \u00eatre solidaires et \u00e9gaux. Tous les membres de cette communaut\u00e9 peuvent s&rsquo;attendre \u00e0 \u00eatre solidaires les uns des autres et \u00e0 \u00eatre respect\u00e9s de la m\u00eame mani\u00e8re. Ce point de vue n&rsquo;\u00e9merge que de ce que nous devons d&rsquo;abord construire en adoptant mutuellement le point de vue de l&rsquo;autre en ayant r\u00e9ellement l&rsquo;intention d&rsquo;inclure tous les autres, de sorte que nous parvenions \u00e0 une compr\u00e9hension mutuelle, afin d&rsquo;arriver \u00e0 une perspective de plus en plus profond\u00e9ment d\u00e9centr\u00e9e que nous pouvons tous partager \u00e0 la fin. D&rsquo;autre part, une perspective \u00e0 la premi\u00e8re personne est int\u00e9gr\u00e9e dans la grammaire des questions \u00e9thiques, une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la premi\u00e8re personne soit au singulier, soit au masculin, soit au pluriel\u00a0: c&rsquo;est moi, un individu avec une \u00ab\u00a0biographie\u00a0\u00bb unique, ou nous, les membres d&rsquo;une communaut\u00e9 particuli\u00e8re, avec des traditions, des formes culturelles et&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":5423,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,2],"tags":[31,2486,2487,1175,2482,2485,2481,2480,2484,412,2483],"class_list":["post-5422","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-une","tag-ecorce-sebastien","tag-emmanuel-kant","tag-ethique-post-metaphysique","tag-hegel","tag-john-rawls","tag-liberalisme-neoclassique","tag-philosophie-du-droit","tag-philosophie-morale","tag-psychanalyse","tag-rene-descartes","tag-soren-kierkegaard"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5422","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5422"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5422\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5427,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5422\/revisions\/5427"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5423"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5422"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5422"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5422"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}