{"id":556,"date":"2020-09-13T05:08:33","date_gmt":"2020-09-13T03:08:33","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=556"},"modified":"2021-05-07T05:09:25","modified_gmt":"2021-05-07T03:09:25","slug":"texte-jean-paul-gavard-perret-la-truite-et-le-mephisto-fait-delle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2020\/09\/13\/texte-jean-paul-gavard-perret-la-truite-et-le-mephisto-fait-delle\/","title":{"rendered":"[Texte] Jean-Paul Gavard-Perret, La truite et le m\u00e9phisto fait d\u2019elle"},"content":{"rendered":"<p>Fils \u2013 probable \u2013 de G\u00eane au Long et \u2013 plus s\u00fbrement \u2013 d\u2019Emma Parroud, dits Le Fou\u00e9 et la Fou\u00e8se des Maisons, je suis vieux frelon ou baudet de Vacheresse. N\u00e8gre blanc \u2013 du moins jaune p\u00e2le \u2013 configurant l\u2019impasse des gen\u00eats. Pour l\u2019heure je continuue de me faire vieux en terres savoyardes o\u00f9 les torrents rigolent et o\u00f9 mon corps cliqu\u00e8te. Dans le lit des premiers et pour la cuisse l\u00e9g\u00e8re des petites truites aux \u00e9cailles filantes je lance ma carcasse en assauts d\u2019accros baths. L\u2019 invente ce ph\u00e9nom\u00e8ne cosmique o\u00f9 se niche l\u2019\u00e9ther vague et o\u00f9 s\u00e9vit l\u2019exp\u00e9rience de la vie. Je m\u00eale ma ligne de vie au ventre doux des fuyardes histoire de me faire la main. Mais devenant truite la femme est tout sauf un pantin. Je ronronne en ses \u00e9cailles adorables. Elle se fait toute ou\u00efe au milieu des remugles imp\u00e9tueux des cascades et parfois jusque dans les marais du lac du Bourget. Je glisse encore je glisse ma main jusqu\u2019\u00e0 l\u2019euthanasie des vagues du plaisir. Et me voici le e muet de telle truite, le r\u00e9el en haillon, le Chamb\u00e9rien, Le clandestin, le quai des brunes ou argent\u00e9es auxquelles je fais danser un tango argent teint. Me voici grand-p\u00e8re OK et ce qu\u2019on a dit de moi ou ce que tout le monde pense. Sorti des restes de lugubres tourments de l\u2019enfance, je suis le d\u00e9 pass\u00e9, le Jean Gibet, le Jean Giboyeux, le sans voix parmi les voies sinon celui des rivi\u00e8res. Je suis l\u2019hallucin\u00e9, le cyclope, Le mille p\u00e2tes, le pont de la Balme et celui de l\u2019Ab\u00eeme, l\u2019absolument pas, le z\u00e9ro de conduite, le chauve \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la t\u00eate, le go \u00e9lan, le nyctalope, le fennec rieur. Celui que la m\u00e8re a tout fait pour ne pas l\u2019avoir \u2013 tout sauf le n\u00e9cessaire ? Je suis celui qui finit pas arriver avant les autres \u00e0 la gouille aux truites tant je prends de l\u2019avance pour les saisir \u00e0 leur sommeil. Bref je suis le rogaton mais qui ne se contente d\u2019un menu fretin en seuls destins d\u2019ablettes. Et sachez que ma truite je la bichonne. Pour cela il me faut la souquer (ferme), la drapuler, z\u00e9brer, composter, philtrer et filter, queurir, plantagener, saliver le point G, H, I, J jusqu\u2019\u00e0 X. Mais aussi la conjuguer (parfois au conditionnel, au subjectif mais aussi \u00e0 l\u2019indicatif). Au besoin je l\u2019enfarine, la boulange et l\u2019opercule quitte \u00e0 la grougir, l\u2019accroupir voire la citronner. Admirez, admirez, Princesse des ruisseaux et mordez encore ma fesse pour savoir si je r\u00eave. Qu\u2019est en effet notre corps si ce n\u2019est une immense r\u00e9serve aquatique ? On n\u2019est rien, \u00e0 personne, personne n\u2019est rien sinon \u00e0 la truite. C\u2019est d\u2019elle d\u2019o\u00f9 l\u2019on vient et vers laquelle on retourne au sein de nos galeries int\u00e9rieures. Les plis du coeur, les d\u00e9chirures de l\u2019\u00e2me, notre paquet de nerfs ne sont qu\u2019une rivi\u00e8re sauvage et sans retour o\u00f9 elle demeure tapie. Ses trajets font chemin en nous dans le jeu de nos miroirs. Pour nous en d\u00e9fendre nos avons invent\u00e9 le religieux. Il est devenu le sens de notre moindre. Mais en dieu l\u2019esprit est aussi aveugle que bestial \u2013 preuve qu\u2019il n\u2019est lui-m\u00eame qu\u2018invention pour cacher la truite qui nous guide sans faire le moindre bruit. L\u2019\u00e9criture se doit de l\u2019exposer. Nos visc\u00e8res sont autant de canyons qui offrent les fissures o\u00f9 elle se cache. Elle seule diff\u00e9rencie le travail du deuil de celui de la m\u00e9lancolie. Elle permet de reconna\u00eetre ce qui a \u00e9t\u00e9 perdu et l\u00e0 o\u00f9 le sujet se creuse. Elle doit op\u00e9rer la coagulation non de nos fantasmes mais de nos fant\u00f4mes. Bref, la truite nous affecte sous le mode de l\u2019incompr\u00e9hension sid\u00e9rante. Pr\u00e9f\u00e9rons sa rivi\u00e8re \u00e0 la caserne de notre pr\u00e9tendue puret\u00e9. Au besoin elle monte sur un pont suspendu au dessus de notre vide. Elle renvoie \u00e0 l\u2019affolement dont elle sort. Bref, tout \u00eatre humain ne peut compter que sur sa truite et son innommable. Il devient Pierrot d\u2019amour qui se couche dans les hautes herbes de la berge d\u2019un ruisseau pour la cueillir. Mais elle n\u2019a pas besoin de sa piti\u00e9, elle veut le manger cru. Car elle n\u2019esp\u00e8re rien des hommes. Elle renvoie \u00e0 une fronti\u00e8re entre deux chaos : celui des eaux, celui des vastes \u00e9tendues continentales. Mais gr\u00e2ce \u00e0 elle nous sommes en territoire \u2013 conquis (et non pas en territoire conquis). L\u2019\u00e9criture elle-m\u00eame devient truite. Dans sa mati\u00e8re argent\u00e9e tout est miroir. Et iI y a aussi tout ce qui ne se voit pas encore : ceci est notre corps dont la langue n\u2019est que le lapsus. Mais la truite en accouche la chim\u00e8re et montre les mensonges de ses brames amoureux. A l\u2019horizontalit\u00e9 de la terre r\u00e9pond l\u2019affolement dont nous sortons : \u00e0 savoir des r\u00e9gions aqueuses. Ce n\u2019est peut-\u00eatre pas beaucoup mais \u00e7a suffit largement. On se serait content\u00e9 de moins. P\u00eacheurs ou non, la truite nous rappelle que penser n\u2019apprend pas \u00e0 vivre et vivre n\u2019apprend pas \u00e0 penser. On reprochera un jour \u00e0 l\u2019homme d\u2019avoir sali sa rivi\u00e8re \u2013 sans demander \u00e0 ces derni\u00e8res o\u00f9 sa charit\u00e9 s\u2019arr\u00eata. Mais nos vraies pens\u00e9es sont donc poissinni\u00e8res. La truite parle \u00e0 travers elles. M\u00eame si, comme les indiens, elle se tient en r\u00e9serve. Et plus le temps passe moins on ne peut la cacher dans des rochers qu\u2019on voudrait translucides. Elle ne cesse de nous aiguillonner pour accentuer notre museau et nos griffes. Et son rat d\u2019eau elle le m\u00e9duse. Elle reste notre manteau de vision.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Fils \u2013 probable \u2013 de G\u00eane au Long et \u2013 plus s\u00fbrement \u2013 d\u2019Emma Parroud, dits Le Fou\u00e9 et la Fou\u00e8se des Maisons, je suis vieux frelon ou baudet de Vacheresse. N\u00e8gre blanc \u2013 du moins jaune p\u00e2le \u2013 configurant l\u2019impasse des gen\u00eats. Pour l\u2019heure je continuue de me faire vieux en terres savoyardes o\u00f9 les torrents rigolent et o\u00f9 mon corps cliqu\u00e8te. Dans le lit des premiers et pour la cuisse l\u00e9g\u00e8re des petites truites aux \u00e9cailles filantes je lance ma carcasse en assauts d\u2019accros baths. L\u2019 invente ce ph\u00e9nom\u00e8ne cosmique o\u00f9 se niche l\u2019\u00e9ther vague et o\u00f9 s\u00e9vit l\u2019exp\u00e9rience de la vie. Je m\u00eale ma ligne de vie au ventre doux des fuyardes histoire de me faire la main. Mais devenant truite la femme est tout sauf un pantin. Je ronronne en ses \u00e9cailles adorables. Elle se fait toute ou\u00efe au milieu des remugles imp\u00e9tueux des cascades et parfois jusque dans les marais du lac du Bourget. Je glisse encore je glisse ma main jusqu\u2019\u00e0 l\u2019euthanasie des vagues du plaisir. Et me voici le e muet de telle truite, le r\u00e9el en haillon, le Chamb\u00e9rien, Le clandestin, le quai des brunes ou argent\u00e9es auxquelles je fais danser un tango argent teint. Me voici grand-p\u00e8re OK et ce qu\u2019on a dit de moi ou ce que tout le monde pense. Sorti des restes de lugubres tourments de l\u2019enfance, je suis le d\u00e9 pass\u00e9, le Jean Gibet, le Jean Giboyeux, le sans voix parmi les voies sinon celui des rivi\u00e8res. Je suis l\u2019hallucin\u00e9, le cyclope, Le mille p\u00e2tes, le pont de la Balme et celui de l\u2019Ab\u00eeme, l\u2019absolument pas, le z\u00e9ro de conduite, le chauve \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la t\u00eate, le go \u00e9lan, le nyctalope, le fennec rieur. Celui que la m\u00e8re a tout fait pour ne pas l\u2019avoir \u2013 tout sauf le n\u00e9cessaire ? Je suis celui qui finit pas arriver avant les autres \u00e0 la gouille aux truites tant je prends de l\u2019avance pour les saisir \u00e0 leur sommeil. Bref je suis le rogaton mais qui ne se contente d\u2019un menu fretin en seuls destins d\u2019ablettes. Et sachez que ma truite je la bichonne. Pour cela il me faut la souquer (ferme), la drapuler, z\u00e9brer, composter, philtrer et filter, queurir, plantagener, saliver le point G, H, I, J jusqu\u2019\u00e0 X. Mais aussi la conjuguer (parfois au conditionnel, au subjectif mais aussi \u00e0 l\u2019indicatif). Au besoin je l\u2019enfarine, la boulange et l\u2019opercule quitte \u00e0 la grougir, l\u2019accroupir voire la citronner. Admirez, admirez, Princesse des ruisseaux et mordez encore ma fesse pour savoir si je r\u00eave. Qu\u2019est en effet notre corps si ce n\u2019est une immense r\u00e9serve aquatique ? On n\u2019est rien, \u00e0 personne, personne n\u2019est rien sinon \u00e0 la truite. C\u2019est d\u2019elle d\u2019o\u00f9 l\u2019on vient et vers laquelle on retourne au sein de nos galeries int\u00e9rieures. Les plis du coeur, les d\u00e9chirures de l\u2019\u00e2me, notre paquet de nerfs ne sont qu\u2019une rivi\u00e8re sauvage et sans retour o\u00f9 elle demeure tapie. Ses trajets font chemin en nous dans le jeu de nos miroirs. Pour nous en d\u00e9fendre nos avons invent\u00e9 le religieux. Il est devenu le sens de notre moindre. Mais en dieu l\u2019esprit est aussi aveugle que bestial \u2013 preuve qu\u2019il n\u2019est lui-m\u00eame qu\u2018invention pour cacher la truite qui nous guide sans faire le moindre bruit. L\u2019\u00e9criture se doit de l\u2019exposer. Nos visc\u00e8res sont autant de canyons qui offrent les fissures o\u00f9 elle se cache. Elle seule diff\u00e9rencie le travail du deuil de celui de la m\u00e9lancolie. Elle permet de reconna\u00eetre ce qui a \u00e9t\u00e9 perdu et l\u00e0 o\u00f9 le sujet se creuse. Elle doit op\u00e9rer la coagulation non de nos fantasmes mais de nos fant\u00f4mes. Bref, la truite nous affecte sous le mode de l\u2019incompr\u00e9hension sid\u00e9rante. Pr\u00e9f\u00e9rons sa rivi\u00e8re \u00e0 la caserne de notre pr\u00e9tendue puret\u00e9. Au besoin elle monte sur un pont suspendu au dessus de notre vide. Elle renvoie \u00e0 l\u2019affolement dont elle sort. Bref, tout \u00eatre humain ne peut compter que sur sa truite et son innommable. Il devient Pierrot d\u2019amour qui se couche dans les hautes herbes de la berge d\u2019un ruisseau pour la cueillir. Mais elle n\u2019a pas besoin de sa piti\u00e9, elle veut le manger cru. Car elle n\u2019esp\u00e8re rien des hommes. Elle renvoie \u00e0 une fronti\u00e8re entre deux chaos : celui des eaux, celui des vastes \u00e9tendues continentales. Mais gr\u00e2ce \u00e0 elle nous sommes en territoire \u2013 conquis (et non pas en territoire conquis). L\u2019\u00e9criture elle-m\u00eame devient truite. Dans sa mati\u00e8re argent\u00e9e tout est miroir. Et iI y a aussi tout ce qui ne se voit pas encore : ceci est notre corps dont la langue n\u2019est que le lapsus. Mais la truite en accouche la chim\u00e8re et montre les mensonges de ses brames amoureux. A l\u2019horizontalit\u00e9 de la terre r\u00e9pond l\u2019affolement dont nous sortons : \u00e0 savoir des r\u00e9gions aqueuses. Ce n\u2019est peut-\u00eatre pas beaucoup mais \u00e7a suffit largement. On se serait content\u00e9 de moins. P\u00eacheurs ou non, la truite nous rappelle que penser n\u2019apprend pas \u00e0 vivre et vivre n\u2019apprend pas \u00e0 penser. On reprochera un jour \u00e0 l\u2019homme d\u2019avoir sali sa rivi\u00e8re \u2013 sans demander \u00e0 ces derni\u00e8res o\u00f9 sa charit\u00e9 s\u2019arr\u00eata. Mais nos vraies pens\u00e9es sont donc poissinni\u00e8res. La truite parle \u00e0 travers elles. M\u00eame si, comme les indiens, elle se tient en r\u00e9serve. Et plus le temps passe moins on ne peut la cacher dans des rochers qu\u2019on voudrait translucides. Elle ne cesse de nous aiguillonner pour accentuer notre museau et nos griffes. Et son rat d\u2019eau elle le m\u00e9duse. Elle reste notre manteau de vision.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":557,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[9,2],"tags":[628,64],"class_list":["post-556","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-creation","category-une","tag-apologue-et-legendes","tag-jean-paul-gavard-perret"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/556","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=556"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/556\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":558,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/556\/revisions\/558"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/557"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=556"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=556"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=556"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}