{"id":5653,"date":"2024-11-20T20:11:19","date_gmt":"2024-11-20T19:11:19","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=5653"},"modified":"2024-11-20T20:40:02","modified_gmt":"2024-11-20T19:40:02","slug":"correspondance-litteraire-jean-pascal-dubost-lettre-a-katie-farris-pour-lui-dire-tout-le-bien-que-je-pense-de-son-livre-debout-dans-la-foret-du-vivant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2024\/11\/20\/correspondance-litteraire-jean-pascal-dubost-lettre-a-katie-farris-pour-lui-dire-tout-le-bien-que-je-pense-de-son-livre-debout-dans-la-foret-du-vivant\/","title":{"rendered":"[Correspondance litt\u00e9raire] Jean-Pascal Dubost, Lettre \u00e0 Katie Farris pour lui dire tout le bien  que je pense de son livre Debout dans la for\u00eat du vivant"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: right;\">Paimpont, le 6 novembre 2024<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ch\u00e8re Katie Farris,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a quelques mois, je ne vous connaissais pas, mais gr\u00e2ce \u00e0 votre traductrice Sabine Huynh, qui publia quelques-uns de vos po\u00e8mes sur la toile, lacune fut combl\u00e9e et je vous d\u00e9couvris\u00a0; puis l\u2019\u00e9diteur m\u2019envoya votre livre. Lequel, donc, \u00e9voque la p\u00e9riode douloureuse, physiquement comme moralement, d\u2019un cancer du sein diagnostiqu\u00e9 et \u00e0 combattre. Maladie dont vous appr\u00eetes la pr\u00e9sence dans votre corps\u00a0d\u2019une fa\u00e7on brutale, avec psychologie m\u00e9dicale niveau 0 :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Voici qu\u2019on m\u2019a tir\u00e9 une balle<br \/>\nentre les yeux\u00a0: six jours avant<br \/>\nmon trente-septi\u00e8me anniversaire,<br \/>\nun inconnu m\u2019a dit au t\u00e9l\u00e9phone:<br \/>\n<em>vous avez un cancer. Malheureusement.<br \/>\n<\/em>Avant de raccrocher.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La violence commen\u00e7ait l\u00e0. Il fallait la dig\u00e9rer d\u2019abord, l\u2019alt\u00e9rer ensuite, puis la convertir en amour et en douceur par \u00e9crit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais avant de poursuivre, commencer par quoi j\u2019aurais d\u00fb commencer et dire ceci\u00a0: qu\u2019apr\u00e8s avoir lu le premier po\u00e8me, intitul\u00e9 <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-5656\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/Farris_foret.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"330\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/Farris_foret.jpg 200w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/Farris_foret-100x150.jpg 100w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>\u00ab\u00a0Pourquoi \u00e9crire des po\u00e8mes d\u2019amour dans un monde en flammes\u00a0\u00bb, j\u2019ai referm\u00e9 le livre, j\u2019ai respir\u00e9, j\u2019ai lu quelques vifs sonnets de Laurent Fourcaut, regard\u00e9 dehors la chlorophylle dispara\u00eetre des arbres, j\u2019ai attendu un peu avant de le rouvrir, car ce po\u00e8me vous met KO en 30 secondes. Comment poursuivre apr\u00e8s un po\u00e8me d\u2019une aussi grande dimension\u00a0? Sa beaut\u00e9 percutante estomaque. Sa sinc\u00e9rit\u00e9 scie. Sa force d\u2019amour remue. Ce po\u00e8me presque mime le m\u00eame coup que vous avez re\u00e7u en apprenant votre maladie, frappe au-del\u00e0 en faisant \u00e9cho \u00e0 la fameuse question d\u2019H\u00f6lderlin, tant comment\u00e9e et \u00e0 l\u2019infini, \u00ab\u00a0\u2026<em>Wozu Dichter in d\u00fcrftiger Zeit <\/em>?\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0\u2026pourquoi des po\u00e8tes en temps d\u2019indigence\u00a0?\u00a0\u00bb (ou de d\u00e9tresse, selon les traducteurs), in \u00ab\u00a0Pain et Vin\u00a0\u00bb, 1800)\u00a0; question \u00e0 laquelle vous apportez une nouvelle tentative de r\u00e9ponse\u00a0: \u00ab\u00a0Pour m\u2019entra\u00eener \u00e0 d\u00e9couvrir, en plein enfer,\/ce qui n\u2019est pas l\u2019enfer.\u00a0\u00bb Cette question philosophique, sinon existentielle, pendant la maladie, vous pr\u00e9occupe, ajoutant dans un autre po\u00e8me\u00a0: \u00ab\u00a0Pourquoi \u00e9crire des po\u00e8mes d\u2019amour\/\u00e0 une \u00e9poque de\/violence \u00e9tatique\u00a0?\u00a0\u00bb (allusion peut-\u00eatre, dans ce po\u00e8me mordant, \u00ab\u00a0Invention de l\u2019Am\u00e9rique\u00a0\u00bb, \u00e0 un certain ex-et-futur-pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis, ne manquant pas plusieurs fois d\u2019\u00e9tablir quelque parall\u00e8le entre le cancer pathologique et le cancer \u00e9tatique). Je crois que chaque po\u00e8te, du fin fond de son n\u00e9ant (assavoir\u00a0: de l\u2019indiff\u00e9rence que suscite magistralement et hypocritement la po\u00e9sie en ces jours d\u2019huy), que chaque po\u00e8te tente de r\u00e9pondre \u00e0 cette question du <em>wozu<\/em> h\u00f6lderlinien\u00a0; et je ne suis pas loin de penser que le grand \u00e9chec de la po\u00e9sie tiendrait \u00e0 cette r\u00e9ponse\u00a0pourtant \u00e9vidente\u00a0: pour n\u00e9ant (rien)\u00a0; m\u00eame si cette vanit\u00e9 que n\u2019ignorent pas les po\u00e8tes fait la beaut\u00e9 du geste. \u00c0 la violence, vous opposez l\u2019amour, et \u00e7a court tout le livre\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Pourquoi \u00e9crire des po\u00e8mes d\u2019amour dans un monde en flammes\u00a0?<br \/>\nPour m\u2019entra\u00eener, en plein milieu d\u2019un monde en flammes,<br \/>\n\u00e0 offrir des po\u00e8mes d\u2019amour \u00e0 un monde en flammes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">N\u2019h\u00e9sitant pas \u00e0 user des mots dont se d\u00e9tourne la tribu des po\u00e8tes imbus de v\u00e9rit\u00e9 sur les mots intrins\u00e8ques et impropres \u00e0 la po\u00e9sie (de quelque c\u00f4t\u00e9 de la pr\u00e9tendue v\u00e9rit\u00e9 on se place, aussi bien dans l\u2019IRM qu\u2019\u00e0 cheval sur l\u2019\u00e2me), n\u2019h\u00e9sitant pas \u00e0 utiliser les mots du cancer, m\u00e9dicaux (IRM, carcinome, globules, cath\u00e9ter sous-cutan\u00e9, chimio, mastectomie, oncologue, masses spicul\u00e9es, scintigraphie, Lupron, etc.) pour les int\u00e9grer dans la narration lyrique d\u2019une po\u00e8te subissant la crue r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un cancer mais refusant d\u2019\u00eatre six pieds sous ladite r\u00e9alit\u00e9 en la m\u00ealant \u00e0 sa fantaisie, vous opposez face \u00e0 l\u2019in\u00e9luctable la fragilit\u00e9 frontale, fra\u00eeche et friponne d\u2019une vivante, et allez jusqu\u2019\u00e0 malicieusement poser, tel un urinoir pos\u00e9 l\u00e0 au milieu d\u2019un champ po\u00e9tique, poser avec force humour des donn\u00e9es m\u00e9dicales dans le po\u00e8me\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0<em>La pi\u00e8ce B, parvenue fra\u00eeche puis plac\u00e9e dans du formol,<br \/>\n<\/em><em>consiste en une mastectomie simple orient\u00e9e de 392 g, 18 x 15,5 x 3 cm.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ch\u00e8re Doctoresse \u2014 vous m\u2019avez m\u00e2ch\u00e9 le travail avec votre premier vers<br \/>\nses rimes obliques et ses allit\u00e9rations r\u00e9guli\u00e8res en P et en F.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-5655\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/Farris_cancer.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"540\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/Farris_cancer.jpg 500w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/Farris_cancer-300x300.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/Farris_cancer-150x150.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/Farris_cancer-144x144.jpg 144w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/Farris_cancer-366x366.jpg 366w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/Farris_cancer-75x75.jpg 75w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a dans ce livre le paradoxe d\u2019une \u00e9rotique du cancer, \u00ab\u00a0Toute chose est \u00e9rotique\u00a0\u00bb, lancez-vous dans un po\u00e8me. Ni col\u00e8re ou autre d\u00e9bordement d\u2019\u00e9motion lyrique ne sont vocalis\u00e9s, m\u00eame si affleure quelquefois quelque tristesse, en revanche, les mots tentent maintes fois d\u2019\u00e9rotiser un corps souffrant, s\u2019ab\u00eemant et subissant les assauts m\u00e9dicaux, de lui rendre son pouvoir s\u00e9ducteur et amoureux (\u00ab Ce qui n\u2019est pas l\u2019enfer c\u2019est chuchoter <em>J\u2019aime mon corps\/quand il est avec ton corps<\/em>). Souvent la m\u00e9taphore est \u00e9rotique, pose le voile laissant deviner le corps sensuel dans le texte. Votre corps s\u2019incarne dans votre langage pour lui redonner son identit\u00e9 sensuelle d\u2019avant la maladie. Vous d\u00e9bloquez le moi sexuel et attestez que le d\u00e9sir ne s\u2019\u00e9teint pas avec le cancer\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0J\u2019aimerais baiser s\u2019il te pla\u00eet.<br \/>\nJe ne suis pas tr\u00e8s difficile \u2014<br \/>\n(apr\u00e8s tout, tu m\u2019as vue ?<br \/>\nsi maigre que tu pourrais<br \/>\nte servir de moi pour te raser)<br \/>\nPhilosexuelle, douce et<br \/>\nTendre, une vraie<br \/>\nBaise, franche, rim\u00e9e<br \/>\nou m\u00e9trique \u2014 peu importe<br \/>\nJe prendrai ce que tu as.<br \/>\nTant que nous sommes nus.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce lisant, on remarque l\u2019intrication du langage et du corps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En fait, au c\u0153ur de la laideur du cancer et du jargon m\u00e9dical, du morbide, vous creusez dans votre corps pour y chercher la beaut\u00e9, la seule peut-\u00eatre capable de r\u00e9sister \u00e0 la maladie, et par-del\u00e0, \u00e0 l\u2019in\u00e9luctable\u00a0; et parce que peut-\u00eatre la lumi\u00e8re de vie est tout au fond du corps, vous pr\u00e9venez\u00a0les cellules canc\u00e9reuses\u00a0: \u00ab\u00a0cette malade du cancer a de l\u2019ambition\u00a0\u00bb (celle de sur-vivre). Vous descendez dans les enfers du corps et y d\u00e9fiez la mort, et en revenez. Si la maladie est cette boue que vous charriez, vos po\u00e8mes, parfois myst\u00e9rieux, la transmuent en or\u00a0: \u00ab Mon cr\u00e2ne chauve\u00a0? Une haute coupole ensoleill\u00e9e\u00a0\u00bb. Vous aspirez la vie parce que vous regardez le soleil et la mort en face, \u00ab\u00a0j\u2019aurai besoin d\u2019une corde\/pour me descendre dans la terre\u00a0\u00bb (po\u00e8me \u00ab\u00a0Au cas o\u00f9 je mourrais\u00a0\u00bb). J\u2019irai jusqu\u2019\u00e0 dire que ces po\u00e8mes relatant votre combat contre la mort sont marqu\u00e9s par la joie. Ce qui est incroyable\u00a0; et beau. Si vos po\u00e8mes n\u2019en ont pas la forme et la bri\u00e8vet\u00e9 formelle, n\u00e9anmoins, ils ont la force percutante de ha\u00efkus qui seraient des concentr\u00e9s de m\u00e9taphores. Car vous usez de la m\u00e9taphore qui, non pas embellit la r\u00e9alit\u00e9, telle n\u2019est pas votre intention, mais fait pousser un lilas au milieu des cendres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Maintenant que votre livre est lu, ce n\u2019est pas la porte d\u2019un tombeau qu\u2019on a referm\u00e9e, pas un tombeau de l\u2019\u00e2me (c\u2019est un principe que vous refusez), \u00ab Une tombe est\/une porte\/nous l\u2019ouvrons\u00a0\u00bb, et m\u00eame si on met toute son \u00e2me dans un livre, on ne l\u2019y enferme pas pour autant, car les mots se glissent dans les yeux du lecteur, puis parviennent au cerveau, lequel va irriguer le corps qui se sentira irrigu\u00e9 de vie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Katie Farris, <strong><em>Debout dans la for\u00eat du vivant\/Standing in the Forest or Being Alive<\/em><\/strong>, bilingue, trad. Sabine Huyhn, \u00e9d. Black Herald Press, mai 2024, 94 pages, 14 \u20ac, ISBN : 978-2-919582-37-2.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Paimpont, le 6 novembre 2024 Ch\u00e8re Katie Farris, Il y a quelques mois, je ne vous connaissais pas, mais gr\u00e2ce \u00e0 votre traductrice Sabine Huynh, qui publia quelques-uns de vos po\u00e8mes sur la toile, lacune fut combl\u00e9e et je vous d\u00e9couvris\u00a0; puis l\u2019\u00e9diteur m\u2019envoya votre livre. Lequel, donc, \u00e9voque la p\u00e9riode douloureuse, physiquement comme moralement, d\u2019un cancer du sein diagnostiqu\u00e9 et \u00e0 combattre. Maladie dont vous appr\u00eetes la pr\u00e9sence dans votre corps\u00a0d\u2019une fa\u00e7on brutale, avec psychologie m\u00e9dicale niveau 0 : \u00ab\u00a0Voici qu\u2019on m\u2019a tir\u00e9 une balle entre les yeux\u00a0: six jours avant mon trente-septi\u00e8me anniversaire, un inconnu m\u2019a dit au t\u00e9l\u00e9phone: vous avez un cancer. Malheureusement. Avant de raccrocher.\u00a0\u00bb La violence commen\u00e7ait l\u00e0. Il fallait la dig\u00e9rer d\u2019abord, l\u2019alt\u00e9rer ensuite, puis la convertir en amour et en douceur par \u00e9crit. Mais avant de poursuivre, commencer par quoi j\u2019aurais d\u00fb commencer et dire ceci\u00a0: qu\u2019apr\u00e8s avoir lu le premier po\u00e8me, intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Pourquoi \u00e9crire des po\u00e8mes d\u2019amour dans un monde en flammes\u00a0\u00bb, j\u2019ai referm\u00e9 le livre, j\u2019ai respir\u00e9, j\u2019ai lu quelques vifs sonnets de Laurent Fourcaut, regard\u00e9 dehors la chlorophylle dispara\u00eetre des arbres, j\u2019ai attendu un peu avant de le rouvrir, car ce po\u00e8me vous met KO en 30 secondes. Comment poursuivre apr\u00e8s un po\u00e8me d\u2019une aussi grande dimension\u00a0? Sa beaut\u00e9 percutante estomaque. Sa sinc\u00e9rit\u00e9 scie. Sa force d\u2019amour remue. Ce po\u00e8me presque mime le m\u00eame coup que vous avez re\u00e7u en apprenant votre maladie, frappe au-del\u00e0 en faisant \u00e9cho \u00e0 la fameuse question d\u2019H\u00f6lderlin, tant comment\u00e9e et \u00e0 l\u2019infini, \u00ab\u00a0\u2026Wozu Dichter in d\u00fcrftiger Zeit ?\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0\u2026pourquoi des po\u00e8tes en temps d\u2019indigence\u00a0?\u00a0\u00bb (ou de d\u00e9tresse, selon les traducteurs), in \u00ab\u00a0Pain et Vin\u00a0\u00bb, 1800)\u00a0; question \u00e0 laquelle vous apportez une nouvelle tentative de r\u00e9ponse\u00a0: \u00ab\u00a0Pour m\u2019entra\u00eener \u00e0 d\u00e9couvrir, en plein enfer,\/ce qui n\u2019est pas l\u2019enfer.\u00a0\u00bb Cette question philosophique, sinon existentielle, pendant la maladie, vous pr\u00e9occupe, ajoutant dans un autre po\u00e8me\u00a0: \u00ab\u00a0Pourquoi \u00e9crire des po\u00e8mes d\u2019amour\/\u00e0 une \u00e9poque de\/violence \u00e9tatique\u00a0?\u00a0\u00bb (allusion peut-\u00eatre, dans ce po\u00e8me mordant, \u00ab\u00a0Invention de l\u2019Am\u00e9rique\u00a0\u00bb, \u00e0 un certain ex-et-futur-pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis, ne manquant pas plusieurs fois d\u2019\u00e9tablir quelque parall\u00e8le entre le cancer pathologique et le cancer \u00e9tatique). Je crois que chaque po\u00e8te, du fin fond de son n\u00e9ant (assavoir\u00a0: de l\u2019indiff\u00e9rence que suscite magistralement et hypocritement la po\u00e9sie en ces jours d\u2019huy), que chaque po\u00e8te tente de r\u00e9pondre \u00e0 cette question du wozu h\u00f6lderlinien\u00a0; et je ne suis pas loin de penser que le grand \u00e9chec de la po\u00e9sie tiendrait \u00e0 cette r\u00e9ponse\u00a0pourtant \u00e9vidente\u00a0: pour n\u00e9ant (rien)\u00a0; m\u00eame si cette vanit\u00e9 que n\u2019ignorent pas les po\u00e8tes fait la beaut\u00e9 du geste. \u00c0 la violence, vous opposez l\u2019amour, et \u00e7a court tout le livre\u00a0: \u00ab\u00a0Pourquoi \u00e9crire des po\u00e8mes d\u2019amour dans un monde en flammes\u00a0? Pour m\u2019entra\u00eener, en plein milieu d\u2019un monde en flammes, \u00e0 offrir des po\u00e8mes d\u2019amour \u00e0 un monde en flammes.\u00a0\u00bb N\u2019h\u00e9sitant pas \u00e0 user des mots dont se d\u00e9tourne la tribu des po\u00e8tes imbus de v\u00e9rit\u00e9 sur les mots intrins\u00e8ques et impropres \u00e0 la po\u00e9sie (de quelque c\u00f4t\u00e9 de la pr\u00e9tendue v\u00e9rit\u00e9 on se place, aussi bien dans l\u2019IRM qu\u2019\u00e0 cheval sur l\u2019\u00e2me), n\u2019h\u00e9sitant pas \u00e0 utiliser les mots du cancer, m\u00e9dicaux (IRM, carcinome, globules, cath\u00e9ter sous-cutan\u00e9, chimio, mastectomie, oncologue, masses spicul\u00e9es, scintigraphie, Lupron, etc.) pour les int\u00e9grer dans la narration lyrique d\u2019une po\u00e8te subissant la crue r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un cancer mais refusant d\u2019\u00eatre six pieds sous ladite r\u00e9alit\u00e9 en la m\u00ealant \u00e0 sa fantaisie, vous opposez face \u00e0 l\u2019in\u00e9luctable la fragilit\u00e9 frontale, fra\u00eeche et friponne d\u2019une vivante, et allez jusqu\u2019\u00e0 malicieusement poser, tel un urinoir pos\u00e9 l\u00e0 au milieu d\u2019un champ po\u00e9tique, poser avec force humour des donn\u00e9es m\u00e9dicales dans le po\u00e8me\u00a0: \u00ab\u00a0La pi\u00e8ce B, parvenue fra\u00eeche puis plac\u00e9e dans du formol, consiste en une mastectomie simple orient\u00e9e de 392 g, 18 x 15,5 x 3 cm. Ch\u00e8re Doctoresse \u2014 vous m\u2019avez m\u00e2ch\u00e9 le travail avec votre premier vers ses rimes obliques et ses allit\u00e9rations r\u00e9guli\u00e8res en P et en F.\u00a0\u00bb Il y a dans ce livre le paradoxe d\u2019une \u00e9rotique du cancer, \u00ab\u00a0Toute chose est \u00e9rotique\u00a0\u00bb, lancez-vous dans un po\u00e8me. Ni col\u00e8re ou autre d\u00e9bordement d\u2019\u00e9motion lyrique ne sont vocalis\u00e9s, m\u00eame si affleure quelquefois quelque tristesse, en revanche, les mots tentent maintes fois d\u2019\u00e9rotiser un corps souffrant, s\u2019ab\u00eemant et subissant les assauts m\u00e9dicaux, de lui rendre son pouvoir s\u00e9ducteur et amoureux (\u00ab Ce qui n\u2019est pas l\u2019enfer c\u2019est chuchoter J\u2019aime mon corps\/quand il est avec ton corps). Souvent la m\u00e9taphore est \u00e9rotique, pose le voile laissant deviner le corps sensuel dans le texte. Votre corps s\u2019incarne dans votre langage pour lui redonner son identit\u00e9 sensuelle d\u2019avant la maladie. Vous d\u00e9bloquez le moi sexuel et attestez que le d\u00e9sir ne s\u2019\u00e9teint pas avec le cancer\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019aimerais baiser s\u2019il te pla\u00eet. Je ne suis pas tr\u00e8s difficile \u2014 (apr\u00e8s tout, tu m\u2019as vue ? si maigre que tu pourrais te servir de moi pour te raser) Philosexuelle, douce et Tendre, une vraie Baise, franche, rim\u00e9e ou m\u00e9trique \u2014 peu importe Je prendrai ce que tu as. Tant que nous sommes nus.\u00a0\u00bb Ce lisant, on remarque l\u2019intrication du langage et du corps. En fait, au c\u0153ur de la laideur du cancer et du jargon m\u00e9dical, du morbide, vous creusez dans votre corps pour y chercher la beaut\u00e9, la seule peut-\u00eatre capable de r\u00e9sister \u00e0 la maladie, et par-del\u00e0, \u00e0 l\u2019in\u00e9luctable\u00a0; et parce que peut-\u00eatre la lumi\u00e8re de vie est tout au fond du corps, vous pr\u00e9venez\u00a0les cellules canc\u00e9reuses\u00a0: \u00ab\u00a0cette malade du cancer a de l\u2019ambition\u00a0\u00bb (celle de sur-vivre). Vous descendez dans les enfers du corps et y d\u00e9fiez la mort, et en revenez. Si la maladie est cette boue que vous charriez, vos po\u00e8mes, parfois myst\u00e9rieux, la transmuent en or\u00a0: \u00ab Mon cr\u00e2ne chauve\u00a0? Une haute coupole ensoleill\u00e9e\u00a0\u00bb. Vous aspirez la vie parce que vous regardez le soleil et la mort en face, \u00ab\u00a0j\u2019aurai besoin d\u2019une corde\/pour me descendre dans la terre\u00a0\u00bb (po\u00e8me \u00ab\u00a0Au cas o\u00f9 je mourrais\u00a0\u00bb). J\u2019irai jusqu\u2019\u00e0 dire que ces po\u00e8mes relatant votre combat contre la mort sont marqu\u00e9s par la joie. Ce qui est incroyable\u00a0; et beau. 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