{"id":5719,"date":"2024-12-05T17:52:57","date_gmt":"2024-12-05T16:52:57","guid":{"rendered":"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=5719"},"modified":"2024-12-05T19:41:22","modified_gmt":"2024-12-05T18:41:22","slug":"chronique-hommage-a-jacques-roubaud-nous-les-moins-que-rien-fils-aines-de-personne-12-1-autobiographies-par-fabrice-thumerel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2024\/12\/05\/chronique-hommage-a-jacques-roubaud-nous-les-moins-que-rien-fils-aines-de-personne-12-1-autobiographies-par-fabrice-thumerel\/","title":{"rendered":"[Chronique] Hommage \u00e0 Jacques Roubaud (Nous, les moins-que-rien, fils a\u00een\u00e9s de personne. 12 (+1) autobiographies), par Fabrice Thumerel"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">En hommage \u00e0 Jacques Roubaud, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 le jour m\u00eame de son 92e anniversaire (5 d\u00e9cembre 1932 &#8211; 5 d\u00e9cembre 2024), nous republions la chronique mise en ligne il y a presque dix-huit ans sur le premier site LIBR-CRITIQUE, qui portait sur le sixi\u00e8me<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-5725\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Roubaud_GrandIncendie.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"328\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Roubaud_GrandIncendie.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Roubaud_GrandIncendie-201x300.jpg 201w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Roubaud_GrandIncendie-101x150.jpg 101w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/> volume de son cycle \u00ab\u00a0autobiographique\u00a0\u00bb inaugur\u00e9 par <em>Le Grand Incendie de Londres <\/em>(Seuil, 1989), et poursuivi aux m\u00eames \u00e9ditions du Seuil par <em>La Boucle <\/em>(1993), <em>Math\u00e9matique<\/em> (1997), <em>Po\u00e9sie<\/em> (2000) et <em>La Biblioth\u00e8que de Warburg<\/em> (2002).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est l\u2019occasion de r\u00e9examiner la position particuli\u00e8re qu\u2019occupe Jacques Roubaud au sein de l\u2019espace litt\u00e9raire : entr\u00e9 dans le champ \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9, \u00e0 l\u2019\u00e9cart des avant-gardes textualistes, l\u2019Oulipo de Queneau livrait sa version du s\u00e9culaire clivage po\u00e9tique entre inspiration et travail (contrainte oulipienne <em>versus<\/em> imagination surr\u00e9aliste), un peu en marge de ce groupe auquel il s\u2019est rattach\u00e9, et contre de nouvelles pratiques (\u00e9critures num\u00e9riques et multim\u00e9dia notamment) qui, selon lui, n\u2019ont pas conserv\u00e9 la m\u00e9moire de la po\u00e9sie, cet \u00e9crivain reconnu n\u2019a eu de cesse que de d\u00e9fendre, en vers ou en prose, une po\u00e9sie traditionnellement novatrice.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En janvier prochain, les \u00e9ditions Nous feront para\u00eetre, pr\u00e9fac\u00e9es par l\u2019un des meilleurs sp\u00e9cialistes de l\u2019\u0153uvre, St\u00e9phane Baquey, ses 32 textes th\u00e9oriques publi\u00e9s entre 1968 et 2015, en revues et dans divers collectifs, sous le titre <strong><em>Po\u00e9tique<\/em><\/strong>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jacques Roubaud, <em><strong>Nous, les moins-que-rien, fils a\u00een\u00e9s de personne<\/strong>. 12 (+1) autobiographies<\/em>, Fayard, 2006, 324 pages, 20 \u20ac, ISBN : 978-2-213-62613-8.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p align=\"center\"><span style=\"color: #ffffff;\"><strong><span style=\"background-color: #ff0000;\">12 singularit\u00e9s roubaldiennes<\/span> <\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">1. <em>La \u00ab\u00a0prose de m\u00e9moire\u00a0\u00bb est m\u00e9moire des autres proses du cycle<\/em>. Signe d\u2019appartenance de la sixi\u00e8me \u00ab\u00a0branche\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019ensemble, c\u2019est le m\u00eame mat\u00e9riau autobiographique qui est repris : images-souvenirs, \u00ab\u00a0passion des nombres\u00a0\u00bb, articulations po\u00e9sie\/math\u00e9matiques, go\u00fbt du sonnet, id\u00e9al po\u00e9tique du <em>trobar clus<\/em>\u2026 Mais le polygraphe explore d\u2019autres variations potentielles parmi d\u2019innombrables, et c\u2019est en raison de cette infinitude que l\u2019esth\u00e9tique de Roubaud est celle de l\u2019inach\u00e8vement et que \u00ab\u00a0toute<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-5726\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Montemont_RoubaudNombre.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"331\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Montemont_RoubaudNombre.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Montemont_RoubaudNombre-199x300.jpg 199w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Montemont_RoubaudNombre-100x150.jpg 100w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/> autobiographie, par d\u00e9finition, ne peut qu\u2019\u00eatre inachev\u00e9e\u00a0\u00bb (<em>Autobiographie, chapitre dix<\/em>, Gallimard, 1977, p.120). Aussi les principes de composition demeurent-ils identiques, mais appliqu\u00e9s \u00e0 des continuations : la r\u00e9p\u00e9tition\/variation, mais aussi, au plan microstructurel, le rapport entre sous-titres et premi\u00e8res phrases (cf. chap. V).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">2. <em>La \u00ab\u00a0prose de m\u00e9moire\u00a0\u00bb est m\u00e9moire du Projet po\u00e9tique<\/em>. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, ce cycle vise avant tout \u00e0 rendre compte d\u2019un Projet po\u00e9tique originel qui, compos\u00e9 de trois \u00ab\u00a0moments\u00a0\u00bb correspondant \u00e0 des \u00e9tapes cruciales dans l\u2019histoire des formes (la <em>canso<\/em> des troubadours, \u00e0 laquelle succ\u00e8de le sonnet, le <em>tanka<\/em> de la po\u00e9sie classique japonaise) et \u00e0 des mod\u00e8les pr\u00e9cis (po\u00e9sie courtoise, <em>Canzoniere<\/em> de P\u00e9trarque, anthologies japonaises\u2026), est all\u00e9 de totalisations en d\u00e9totalisations depuis la parution du <em>Signe d\u2019appartenance<\/em> (Gallimard, 1967) : gen\u00e8se, avatars, apories et architecture du Projet ; gen\u00e8se des vocations po\u00e9tique et math\u00e9matique; th\u00e9ories et pratiques po\u00e9tiques\u2026<em> <strong>Nous, les moins-que-rien\u2026<\/strong><\/em> se concentre sur ces deux derniers aspects dans un tout construit comme un hyperalexandrin. Si l\u2019on consid\u00e8re que nous avons affaire \u00e0 un trim\u00e8tre, les temps forts (<em>moments accentu\u00e9s<\/em>) sont, outre le chapitre XII o\u00f9 l\u2019auteur se met lui-m\u00eame en sc\u00e8ne pour un \u00ab\u00a0dernier POC\u00a0\u00bb, le quatri\u00e8me (\u00ab\u00a0Vida du troubadour Rubaut\u00a0\u00bb) et le huiti\u00e8me, o\u00f9 sont juxtapos\u00e9s parodie de l\u2019autobiographie traditionnelle, transcription en vers d\u2019un discours de Robert Hooke et m\u00e9ditations sur la m\u00e9moire ; et s\u2019il s\u2019agit d\u2019un t\u00e9tram\u00e8tre, les \u00ab\u00a0moments\u00a0\u00bb mis en valeur sont tout aussi essentiels : le troisi\u00e8me, consacr\u00e9 au sonnet, et le neuvi\u00e8me au tanka (po\u00e8me bref en cinq vers ob\u00e9issant en principe \u00e0 la distribution syllabique 5-7-5-7-7), tandis que le sixi\u00e8me est un lipogramme \u00e9tabli par un certain Roubaud, Bourguignon prisonnier \u00e0 l\u2019\u00e9poque de Jeanne d\u2019Arc, et restitu\u00e9 par l\u2019\u00e9diteur Octavius J. Cayley.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">3. Pour \u00eatre neutre, la prose qui met en m\u00e9moire la po\u00e9sie est n\u00e9anmoins elle-m\u00eame po\u00e9tique, dans la mesure o\u00f9 elle se r\u00e9v\u00e8le \u00e9nigmatique et labyrinthique. A commencer par le titre, envers microstructurel du sous-titre \u2013 12 (-1) syllabes \u2013, dont la premi\u00e8re partie peut se comprendre relativement au statut du sujet dans cette anti-autobiographie (cf. ci-dessous) et la seconde, entre<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-5727\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/JRNous.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"330\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/JRNous.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/JRNous-200x300.jpg 200w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/JRNous-100x150.jpg 100w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/> autres interpr\u00e9tations, comme une possible trace d\u2019un drame de l\u2019enfance d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent dans <em>Signe d\u2019appartenance<\/em>, la mort du fr\u00e8re cadet. Pass\u00e9 le seuil cryptique du livre, excroissance centrifuge d\u2019un <strong>Nous<\/strong>, nous sommes plong\u00e9s dans un inextricable d\u00e9dale de lieux, d\u2019\u00e9poques, de r\u00e9f\u00e9rences culturelles, d\u2019\u00e9critures diff\u00e9rentes, de jeux oulipiens\u2026 Un tel foisonnement h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne n\u2019est pas sans poser un probl\u00e8me de lisibilit\u00e9 qui rappelle l\u2019art herm\u00e9tique du troubadour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">4. La \u00ab\u00a0prose de m\u00e9moire\u00a0\u00bb se r\u00e9f\u00e9rant plus au Grand Livre qu\u2019\u00e0 la petite histoire intime, plut\u00f4t que d\u2019autobiographie il faut parler d\u2019<em>autobiobibliographie<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">5. La \u00ab\u00a0prose de m\u00e9moire\u00a0\u00bb est m\u00e9moire de <strong>rien<\/strong>. D\u2019o\u00f9 l\u2019excroissance de la structure alexandrine qui condense les douze fictions autobiographiques : parmi de petits riens, le chapitre XIII, \u00ab\u00a0Une vie de rien\u00a0\u00bb, rapporte un curieux cogito-Chat qui a guid\u00e9 le narrateur durant soixante-quinze ans (autre indice autobiographique), \u00ab\u00a0Je pense rien\u00a0\u00bb\u2026<em> donc j\u2019existe<\/em>. Aussi ne sommes-nous pas tant en pr\u00e9sence d\u2019un <em>larvatus prodeo<\/em> que d\u2019un <em>je vide<\/em>. Qui plus est, <em>Je<\/em> est tellement <em>Autre<\/em> qu\u2019il devient <em>Nous<\/em>. Et en fin de compte, si l\u2019on en croit la formule roubaldienne qui constitue un avatar de la mallarm\u00e9enne <em>disparition \u00e9locutoire<\/em>, le <em>jeu<\/em> a d\u00e9tr\u00f4n\u00e9 le <em>je<\/em> : \u00ab\u00a0toute contrainte implique une disparition\u00a0\u00bb (<em>L\u2019Arc<\/em>, n\u00b0 76, 1979). Car l\u2019origine de ce <em>Nous<\/em> triomphant est la contrainte qui, tir\u00e9e du <em>Jeu des perles de verre<\/em>, de Hermann Hesse, tr\u00f4ne au verso de la page de titre : un rite universitaire \u00e0 l\u2019usage des plus jeunes \u00e9tudiants, \u00ab\u00a0<em>un genre particulier de dissertation ou d\u2019exercice de style qu\u2019on appela curriculum vitae<\/em>\u00ab\u00a0, une sorte d\u2019\u00a0\u00bb<em>autobiographie fictive<\/em>\u00a0\u00bb qui permet de \u00ab\u00a0<em>consid\u00e9rer sa propre personne comme un travesti, comme l\u2019habit pr\u00e9caire d\u2019une ent\u00e9l\u00e9chie<\/em>\u00ab\u00a0.<\/p>\n<div id=\"attachment_5728\" style=\"width: 230px\" class=\"wp-caption alignright\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-5728\" class=\"wp-image-5728 size-full\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/RoubaudDouble.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"220\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/RoubaudDouble.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/RoubaudDouble-150x150.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/RoubaudDouble-144x144.jpg 144w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/RoubaudDouble-75x75.jpg 75w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/><p id=\"caption-attachment-5728\" class=\"wp-caption-text\">\u00a9 Philippe Matsas \/ Opale : photo de Jacques Roubaud et son masque<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">6. La \u00ab\u00a0prose de m\u00e9moire\u00a0\u00bb qualifi\u00e9e de <em>multiroman<\/em> se fonde sur l\u2019impossibilit\u00e9 m\u00eame de l\u2019autobiographie. D\u2019o\u00f9 la parodie du pacte autobiographique qu\u2019offre la page 235 : \u00ab\u00a0Personne ne conna\u00eet autant de choses sur ma vie que moi-m\u00eame, je veux la livrer \u00e0 la Post\u00e9rit\u00e9, \u00e9crite de mes propres mains. Je d\u00e9clare que tout y est dit franchement et impartialement, mon seul but \u00e9tant de pr\u00e9venir les falsifications et d\u00e9sabuser ceux qui les croient\u00a0\u00bb. Se trouve ramass\u00e9 ici tout ce qui fait probl\u00e8me : grandiloquence, pr\u00e9tention et na\u00efvet\u00e9, hypostase de la post\u00e9rit\u00e9\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">7. A la fiction, Jacques Roubaud pr\u00e9f\u00e8re toutefois l\u2019invention. D\u2019autant que \u00ab\u00a0le roman, \u00e0 la diff\u00e9rence des po\u00e8mes, (\u2026) est vou\u00e9 \u00e0 s\u2019effacer, parce qu\u2019il finit\u00a0\u00bb (<em>Po\u00e9sie<\/em>, p. 237). Car, m\u00e9moire de la langue et des formes po\u00e9tiques ant\u00e9rieures, la po\u00e9sie affecte la m\u00e9moire par ses qualit\u00e9s <em>m\u00e9trico-rythmiques<\/em>. A l\u2019instar du <em>Lancelot<\/em>, la \u00ab\u00a0prose de m\u00e9moire\u00a0\u00bb cr\u00e9e un syst\u00e8me d\u2019\u00e9chos et d\u2019<em>entrelacements<\/em> narratifs qui suppose une m\u00e9moire absolue.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">8. <em>Mise en nombre d\u2019une existence<\/em> (cf. p. 182), la \u00ab\u00a0prose de m\u00e9moire\u00a0\u00bb est \u00e9minemment oulipienne : outre les divers syst\u00e8mes num\u00e9riques qui r\u00e9gissent la mati\u00e8re narrative, dont l\u2019un se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 l\u2019informatique (au macintosh d\u2019un Roubaud qui \u00ab\u00a0s\u2019interrompt \u00e0 la date du 13 mars 2006\u00a0\u00bb ?) \u2013 @1\u2026@2\u2026 \u2013, on n\u2019oubliera \u00e9videmment pas, comme \u00e9l\u00e9ment structurant, le nombre <strong>douze<\/strong>, rep\u00e9rable dans la construction d\u2019ensemble, les num\u00e9ros de section ou de rubrique, l\u2019alexandrin, la somme des chiffres constituant la date 1605 ou l\u2019immatriculation 318, et pr\u00e9sent dans le texte en tant que <em>nombre abondant<\/em> (qui compte beaucoup de diviseurs) ou simplement tel quel au fil des pages (115, 160, 242\u2026). La transposition des math\u00e9matiques modernes dans l\u2019univers litt\u00e9raire et le ludisme corr\u00e9latif rattachent ainsi Jacques Roubaud \u00e0 l\u2019Oulipo, auquel il fait allusion \u00e0 deux reprises (pp. 230 et 232) : \u00ab\u00a0La m\u00e9thode axiomatique transpos\u00e9e, le pseudo-bourbakisme appliqu\u00e9 \u00e0 un objet aussi \u00e9loign\u00e9 des math\u00e9matiques que le sonnet ont un caract\u00e8re ludique \u00e9vident\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0Description du projet\u00a0\u00bb, <em>Mezura<\/em>, n\u00b0 9, 1979, p. 9). Cela dit, l\u2019enjou\u00e9 \u00e9crivain fait pr\u00e9valoir les contraintes po\u00e9tiques sur les contraintes arbitraires tous azimuts pour la seule raison qu\u2019elles sont motiv\u00e9es en tant qu\u2019<em>actualisation du rythme<\/em>. (Ce n\u2019est donc pas un hasard s\u2019il s\u2019est choisi un nombre qui n\u2019\u00a0\u00bbappartient\u00a0\u00bb pas \u00e0 Queneau). A cette motivation esth\u00e9tique peut s\u2019en ajouter une autre : par exemple, Corneille est le seul de son temps \u00e0 ins\u00e9rer des acrostiches dans ses vers \u00e0 des fins autobiographiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">9. Cet exemple nous met sur la voie d\u2019une autre diff\u00e9renciation par rapport \u00e0 l\u2019Oulipo : l\u2019exp\u00e9rimentation formelle ne doit pas s\u2019effectuer au d\u00e9triment de la r\u00e9flexion sur l\u2019exp\u00e9rience humaine \u2013 cette exp\u00e9rience f\u00fbt-elle scientifique ou litt\u00e9raire, voire plus ou moins<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.t-pas-net.com\/libr-critique\/wp-content\/uploads\/image\/Noulipo.gif\" alt=\"\" width=\"280\" height=\"180\" align=\"right\" \/> ind\u00e9pendante de l\u2019innovation formelle. Ainsi, les chapitres huit, neuf et onze, parall\u00e8lement \u00e0 des explorations formelles (transcription en vers du discours de R. Hooke ; \u00ab\u00a0octonions\u00a0\u00bb du duo Sir James Roubaud \/ Cayley, inspir\u00e9s des \u00ab\u00a0quaternions\u00a0\u00bb du math\u00e9maticien William Rowan Hamilton) ou l\u2019exploration du <em>tanka<\/em>, offre de passionnants d\u00e9veloppements sur la m\u00e9moire, la vocation po\u00e9tique, le temps\u2026 Arr\u00eatons-nous enfin sur l\u2019un des chapitres les plus longs, le cinqui\u00e8me, qui doit son nom au dernier vers du sonnet final (\u00ab\u00a0Cherche ce qui se doit\u00a0\u00bb), sonnet dont on apprend le code num\u00e9rique dans l\u2019\u00a0\u00bbApendice I\u00a0\u00bb (p. 316) : l\u2019aphorisme et la trilogie \u00e9thique (\u00ab\u00a0FLAMME \/ LOI \/ ARDU\u00a0\u00bb) que d\u00e9voilent les acrostiches cach\u00e9s dans le po\u00e8me condensant la doctrine d\u2019une secte, la <strong>Famille d\u2019amour<\/strong>, viennent \u00e9clairer, en cette \u00e9poque trouble des guerres de religion, l\u2019\u00e9tonnante trajectoire d\u2019un esprit tol\u00e9rant, Jacobus Robaldus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">10. Si, contrairement \u00e0 certains oulipiens, Jacques Roubaud r\u00e9ussit \u00e0 \u00e9viter le pi\u00e8ge du formalisme, c\u2019est qu\u2019il ne craint pas d\u2019associer innovation formelle et tradition. En cela il rejoint certes l\u2019Oulipo, qui, d\u00e8s sa cr\u00e9ation, s\u2019est oppos\u00e9 \u00e0 l\u2019esth\u00e9tique de la <em>tabula rasa<\/em> que revendiquaient la plupart des avant-gardes contemporaines : \u00ab\u00a0Je ne suis pas du tout partisan de la th\u00e9orie avant-gardiste de la table rase\u00a0\u00bb, tonne le Roubaud mis en sc\u00e8ne dans \u00ab\u00a0Le Dernier POC\u00a0\u00bb apr\u00e8s s\u2019\u00eatre r\u00e9clam\u00e9 d\u2019une tradition qu\u2019il \u00e9tudie et dont il s\u2019inspire. Seulement, plus encore que les praticiens de l\u2019<em>anoulipisme<\/em> (examen des contraintes invent\u00e9es au fil des si\u00e8cles), il s\u2019attache \u00e0 renouveler des formes anciennes dont il croit \u00e0 la productivit\u00e9 (sextine, tanka, sonnet).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">11. D\u2019o\u00f9 sa volont\u00e9 d\u2019\u00e9riger en art le travail formel et r\u00e9flexif qui a pour mat\u00e9riau le patrimoine litt\u00e9raire mondial : le geste de l\u2019anthologiste fac\u00e9tieux qui consiste \u00e0 donner en acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 une trag\u00e9die de Le Royer de Prade (1666) et \u00e0 \u00ab\u00a0cod\u00e9cimer\u00a0\u00bb <em>Ph\u00e8dre<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 ne laisser \u00ab\u00a0<em>subsister que les vers ou d\u00e9buts de vers dont la charge \u00e9motive est forte<\/em>\u00a0\u00bb ; la cr\u00e9ation d\u2019un sonnet \u00e0 partir de <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-5730\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Roubaud_Autobiographie10.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"323\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Roubaud_Autobiographie10.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Roubaud_Autobiographie10-204x300.jpg 204w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Roubaud_Autobiographie10-102x150.jpg 102w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/> quatorze vers des <em>Fleurs du mal<\/em> (pp. 120-121)\u2026 A ce propos, on se souvient que <em>Autobiographie, chapitre dix<\/em> (Gallimard, 1977) \u00e9tait un gigantesque centon : l\u2019assemblage de fragments de po\u00e8mes en vers libres publi\u00e9s dans les dix-huit ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dant sa naissance (1914-1932) \u00e9tait pour l\u2019\u00e9crivain un moyen d\u2019\u00e9crire une autobiographie oblique, c\u2019est-\u00e0-dire de porter un regard sur sa propre vie \u00e0 travers le prisme de son h\u00e9ritage po\u00e9tique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">12. Dans l\u2019univers roubaldien, le s\u00e9rieux encyclop\u00e9dique et philosophique se combine logiquement avec l\u2019humour, l\u2019ironie et la fantaisie bouffonne. C\u2019est ainsi que Pierre Corneille Roubaud se fait d\u00e9chiffreur d\u2019\u00e9nigmes pour traquer les grotesques inter-dits des acrostiches corn\u00e9liens : par exemple, les vers 444-450 d\u2019<em>Horace<\/em> rec\u00e8lent une insulte sans doute destin\u00e9e \u00e0 un rival amoureux (\u00ab\u00a0SALE CUL\u00a0\u00bb). Un peu plus loin, le narrateur s\u2019amuse \u00e0 d\u00e9busquer des po\u00e8tes lanternistes aux noms \u00e9loquents : Joseph P\u00e9tasse, D\u00e9sir\u00e9 Tricot, Alexandre Cosnard, Michel Poulailler \u2013 auteur d\u2019\u00a0\u00bbUn chant d\u2019oiseau\u00a0\u00bb \u2013, Henri Pass\u00e9rieu, Alfred Migrenne\u2026 La parodie, quant \u00e0 elle, touche aussi bien l\u2019\u00e9criture dramatique (au travers des didascalies : cf. chap. XII) que le cin\u00e9ma d\u2019avant-garde, dont cette annonce se veut embl\u00e9matique : \u00ab\u00a0Ceci est la premi\u00e8re composition cin\u00e9matographique d\u2019une minute d\u2019Orson Roubaud. Elle dure une minute\u00a0\u00bb (p. 232). Et quand s\u2019engage un d\u00e9bat sur la crise du th\u00e9\u00e2tre, les cibles privil\u00e9gi\u00e9es font partie de la triade Auteur-Metteur en sc\u00e8ne-critique : entre autres propositions saugrenues, retenons que, par souhait de simplification, le sch\u00e9ma d\u2019une pi\u00e8ce pourrait se r\u00e9duire \u00e0 celui-ci : \u00ab\u00a0Lever de rideau \/ Le rideau se l\u00e8ve \/ FIN\u00a0\u00bb (p. 87); que, pour \u00ab\u00a0\u00eatre r\u00e9solument moderne\u00a0\u00bb, il faut all\u00e9ger les pi\u00e8ces du r\u00e9pertoire en supprimant les rimes ou en synth\u00e9tisant l\u2019intrigue \u00e0 l\u2019extr\u00eame ; qu\u2019afin de faciliter \u00ab\u00a0l\u2019int\u00e9gration th\u00e9\u00e2trale europ\u00e9enne\u00a0\u00bb, il importe de faire jouer chaque pi\u00e8ce simultan\u00e9ment en quatre langues\u2026<\/p>\n<p align=\"justify\">\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"justify\"><span style=\"background-color: #ff0000; color: #ffffff;\"><strong>Relativisation des variations roubaldiennes<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\">Avec ce <em>multiroman<\/em>, Jacques Roubaud s\u2019inscrit en droite ligne d\u2019une modernit\u00e9 qui a d\u00e9construit le mod\u00e8le autobiographique <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-5733\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/roubaud_ladissolution_face_b.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"290\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/roubaud_ladissolution_face_b.jpg 220w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/roubaud_ladissolution_face_b-114x150.jpg 114w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>formalis\u00e9 <em>a posteriori<\/em> par Philippe Lejeune pour mettre en place de nouvelles formes : \u00ab\u00a0autobiogre\u00a0\u00bb (Lucot), \u00ab\u00a0autofiction\u00a0\u00bb (Doubrovsky), \u00ab\u00a0automythobiographie\u00a0\u00bb (Combet), \u00ab\u00a0autosociobiographie\u00a0\u00bb (Ernaux), \u00ab\u00a0circonfession\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0otobiographie\u00a0\u00bb (Derrida), \u00ab\u00a0curriculum vitae\u00a0\u00bb (Butor), \u00ab\u00a0Nouvelle Autobiographie\u00a0\u00bb (Robbe-Grillet)\u2026 Reste que ces variations multiromanesques ne font rien d\u2019autre qu\u2019exposer dans un seul livre qui affiche son artefactualit\u00e9 les potentialit\u00e9s autobiographiques qu&rsquo;explore tout v\u00e9ritable romancier dans une \u0153uvre enti\u00e8re. Autre probl\u00e8me : pourquoi reprendre le proc\u00e9d\u00e9 ironique de la mise en sc\u00e8ne \u00e9ditoriale, qui, d\u2019ailleurs, pour dater du XVIIIe si\u00e8cle, n\u2019en est pas moins repris aujourd\u2019hui par des romanciers comme Chevillard ou Jourde ? C\u2019est de l\u2019ironie au second degr\u00e9, dira-t-on. Certes\u2026 En derni\u00e8re analyse, si \u00ab\u00a0l\u2019auteur oulipien est un rat qui construit lui-m\u00eame le labyrinthe dont il se propose de sortir\u00a0\u00bb (<em>Po\u00e9sie, etcetera : m\u00e9nage<\/em>, Stock, 1995, p. 209), qu\u2019en est-il du lecteur ? S\u2019il y a suffisamment de jeu pour qu\u2019il puisse jouer \u00e9galement, tout d\u00e9pend en fait de quel lecteur il s\u2019agit : ne tarderont pas \u00e0 s\u2019\u00e9garer et \u00e0 \u00eatre pris au pi\u00e8ge tous ceux qui ne placent pas par-dessus tout le \u00ab\u00a0plaisir de m\u00e9moire\u00a0\u00bb, le plaisir de l\u2019intellect et des formes.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En hommage \u00e0 Jacques Roubaud, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 le jour m\u00eame de son 92e anniversaire (5 d\u00e9cembre 1932 &#8211; 5 d\u00e9cembre 2024), nous republions la chronique mise en ligne il y a presque dix-huit ans sur le premier site LIBR-CRITIQUE, qui portait sur le sixi\u00e8me volume de son cycle \u00ab\u00a0autobiographique\u00a0\u00bb inaugur\u00e9 par Le Grand Incendie de Londres (Seuil, 1989), et poursuivi aux m\u00eames \u00e9ditions du Seuil par La Boucle (1993), Math\u00e9matique (1997), Po\u00e9sie (2000) et La Biblioth\u00e8que de Warburg (2002). C\u2019est l\u2019occasion de r\u00e9examiner la position particuli\u00e8re qu\u2019occupe Jacques Roubaud au sein de l\u2019espace litt\u00e9raire : entr\u00e9 dans le champ \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9, \u00e0 l\u2019\u00e9cart des avant-gardes textualistes, l\u2019Oulipo de Queneau livrait sa version du s\u00e9culaire clivage po\u00e9tique entre inspiration et travail (contrainte oulipienne versus imagination surr\u00e9aliste), un peu en marge de ce groupe auquel il s\u2019est rattach\u00e9, et contre de nouvelles pratiques (\u00e9critures num\u00e9riques et multim\u00e9dia notamment) qui, selon lui, n\u2019ont pas conserv\u00e9 la m\u00e9moire de la po\u00e9sie, cet \u00e9crivain reconnu n\u2019a eu de cesse que de d\u00e9fendre, en vers ou en prose, une po\u00e9sie traditionnellement novatrice. En janvier prochain, les \u00e9ditions Nous feront para\u00eetre, pr\u00e9fac\u00e9es par l\u2019un des meilleurs sp\u00e9cialistes de l\u2019\u0153uvre, St\u00e9phane Baquey, ses 32 textes th\u00e9oriques publi\u00e9s entre 1968 et 2015, en revues et dans divers collectifs, sous le titre Po\u00e9tique. &nbsp; Jacques Roubaud, Nous, les moins-que-rien, fils a\u00een\u00e9s de personne. 12 (+1) autobiographies, Fayard, 2006, 324 pages, 20 \u20ac, ISBN : 978-2-213-62613-8. &nbsp; 12 singularit\u00e9s roubaldiennes 1. La \u00ab\u00a0prose de m\u00e9moire\u00a0\u00bb est m\u00e9moire des autres proses du cycle. Signe d\u2019appartenance de la sixi\u00e8me \u00ab\u00a0branche\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019ensemble, c\u2019est le m\u00eame mat\u00e9riau autobiographique qui est repris : images-souvenirs, \u00ab\u00a0passion des nombres\u00a0\u00bb, articulations po\u00e9sie\/math\u00e9matiques, go\u00fbt du sonnet, id\u00e9al po\u00e9tique du trobar clus\u2026 Mais le polygraphe explore d\u2019autres variations potentielles parmi d\u2019innombrables, et c\u2019est en raison de cette infinitude que l\u2019esth\u00e9tique de Roubaud est celle de l\u2019inach\u00e8vement et que \u00ab\u00a0toute autobiographie, par d\u00e9finition, ne peut qu\u2019\u00eatre inachev\u00e9e\u00a0\u00bb (Autobiographie, chapitre dix, Gallimard, 1977, p.120). Aussi les principes de composition demeurent-ils identiques, mais appliqu\u00e9s \u00e0 des continuations : la r\u00e9p\u00e9tition\/variation, mais aussi, au plan microstructurel, le rapport entre sous-titres et premi\u00e8res phrases (cf. chap. V). 2. La \u00ab\u00a0prose de m\u00e9moire\u00a0\u00bb est m\u00e9moire du Projet po\u00e9tique. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, ce cycle vise avant tout \u00e0 rendre compte d\u2019un Projet po\u00e9tique originel qui, compos\u00e9 de trois \u00ab\u00a0moments\u00a0\u00bb correspondant \u00e0 des \u00e9tapes cruciales dans l\u2019histoire des formes (la canso des troubadours, \u00e0 laquelle succ\u00e8de le sonnet, le tanka de la po\u00e9sie classique japonaise) et \u00e0 des mod\u00e8les pr\u00e9cis (po\u00e9sie courtoise, Canzoniere de P\u00e9trarque, anthologies japonaises\u2026), est all\u00e9 de totalisations en d\u00e9totalisations depuis la parution du Signe d\u2019appartenance (Gallimard, 1967) : gen\u00e8se, avatars, apories et architecture du Projet ; gen\u00e8se des vocations po\u00e9tique et math\u00e9matique; th\u00e9ories et pratiques po\u00e9tiques\u2026 Nous, les moins-que-rien\u2026 se concentre sur ces deux derniers aspects dans un tout construit comme un hyperalexandrin. Si l\u2019on consid\u00e8re que nous avons affaire \u00e0 un trim\u00e8tre, les temps forts (moments accentu\u00e9s) sont, outre le chapitre XII o\u00f9 l\u2019auteur se met lui-m\u00eame en sc\u00e8ne pour un \u00ab\u00a0dernier POC\u00a0\u00bb, le quatri\u00e8me (\u00ab\u00a0Vida du troubadour Rubaut\u00a0\u00bb) et le huiti\u00e8me, o\u00f9 sont juxtapos\u00e9s parodie de l\u2019autobiographie traditionnelle, transcription en vers d\u2019un discours de Robert Hooke et m\u00e9ditations sur la m\u00e9moire ; et s\u2019il s\u2019agit d\u2019un t\u00e9tram\u00e8tre, les \u00ab\u00a0moments\u00a0\u00bb mis en valeur sont tout aussi essentiels : le troisi\u00e8me, consacr\u00e9 au sonnet, et le neuvi\u00e8me au tanka (po\u00e8me bref en cinq vers ob\u00e9issant en principe \u00e0 la distribution syllabique 5-7-5-7-7), tandis que le sixi\u00e8me est un lipogramme \u00e9tabli par un certain Roubaud, Bourguignon prisonnier \u00e0 l\u2019\u00e9poque de Jeanne d\u2019Arc, et restitu\u00e9 par l\u2019\u00e9diteur Octavius J. Cayley. 3. Pour \u00eatre neutre, la prose qui met en m\u00e9moire la po\u00e9sie est n\u00e9anmoins elle-m\u00eame po\u00e9tique, dans la mesure o\u00f9 elle se r\u00e9v\u00e8le \u00e9nigmatique et labyrinthique. A commencer par le titre, envers microstructurel du sous-titre \u2013 12 (-1) syllabes \u2013, dont la premi\u00e8re partie peut se comprendre relativement au statut du sujet dans cette anti-autobiographie (cf. ci-dessous) et la seconde, entre autres interpr\u00e9tations, comme une possible trace d\u2019un drame de l\u2019enfance d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent dans Signe d\u2019appartenance, la mort du fr\u00e8re cadet. Pass\u00e9 le seuil cryptique du livre, excroissance centrifuge d\u2019un Nous, nous sommes plong\u00e9s dans un inextricable d\u00e9dale de lieux, d\u2019\u00e9poques, de r\u00e9f\u00e9rences culturelles, d\u2019\u00e9critures diff\u00e9rentes, de jeux oulipiens\u2026 Un tel foisonnement h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne n\u2019est pas sans poser un probl\u00e8me de lisibilit\u00e9 qui rappelle l\u2019art herm\u00e9tique du troubadour. 4. La \u00ab\u00a0prose de m\u00e9moire\u00a0\u00bb se r\u00e9f\u00e9rant plus au Grand Livre qu\u2019\u00e0 la petite histoire intime, plut\u00f4t que d\u2019autobiographie il faut parler d\u2019autobiobibliographie. 5. La \u00ab\u00a0prose de m\u00e9moire\u00a0\u00bb est m\u00e9moire de rien. D\u2019o\u00f9 l\u2019excroissance de la structure alexandrine qui condense les douze fictions autobiographiques : parmi de petits riens, le chapitre XIII, \u00ab\u00a0Une vie de rien\u00a0\u00bb, rapporte un curieux cogito-Chat qui a guid\u00e9 le narrateur durant soixante-quinze ans (autre indice autobiographique), \u00ab\u00a0Je pense rien\u00a0\u00bb\u2026 donc j\u2019existe. Aussi ne sommes-nous pas tant en pr\u00e9sence d\u2019un larvatus prodeo que d\u2019un je vide. Qui plus est, Je est tellement Autre qu\u2019il devient Nous. Et en fin de compte, si l\u2019on en croit la formule roubaldienne qui constitue un avatar de la mallarm\u00e9enne disparition \u00e9locutoire, le jeu a d\u00e9tr\u00f4n\u00e9 le je : \u00ab\u00a0toute contrainte implique une disparition\u00a0\u00bb (L\u2019Arc, n\u00b0 76, 1979). Car l\u2019origine de ce Nous triomphant est la contrainte qui, tir\u00e9e du Jeu des perles de verre, de Hermann Hesse, tr\u00f4ne au verso de la page de titre : un rite universitaire \u00e0 l\u2019usage des plus jeunes \u00e9tudiants, \u00ab\u00a0un genre particulier de dissertation ou d\u2019exercice de style qu\u2019on appela curriculum vitae\u00ab\u00a0, une sorte d\u2019\u00a0\u00bbautobiographie fictive\u00a0\u00bb qui permet de \u00ab\u00a0consid\u00e9rer sa propre personne comme un travesti, comme l\u2019habit pr\u00e9caire d\u2019une ent\u00e9l\u00e9chie\u00ab\u00a0. 6. La \u00ab\u00a0prose de m\u00e9moire\u00a0\u00bb qualifi\u00e9e de multiroman se fonde sur l\u2019impossibilit\u00e9 m\u00eame de l\u2019autobiographie. D\u2019o\u00f9 la parodie du pacte autobiographique qu\u2019offre la page 235 : \u00ab\u00a0Personne ne conna\u00eet autant de choses sur ma vie que moi-m\u00eame, je veux la livrer \u00e0 la Post\u00e9rit\u00e9, \u00e9crite de mes propres mains. Je d\u00e9clare que tout y est dit franchement et impartialement, mon seul but \u00e9tant de pr\u00e9venir les falsifications et d\u00e9sabuser ceux qui les&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":5722,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,7,2],"tags":[426,671,2545,2597,2596,2607,2608,2609,2590,2594,2600,2598,2602,2604,2605,2603,2592,2591,2606,2593,2601,2599,2595],"class_list":["post-5719","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-livres-recus","category-une","tag-editions-nous","tag-editions-fayard","tag-jacques-roubaud","tag-poesie-et-mathematiques","tag-presses-septentrion","tag-raymond-queneau","tag-roubaud-et-avant-gardes","tag-roubaud-et-modernite","tag-roubaud-autobiobibliographie","tag-roubaud-autobiographie","tag-roubaud-canso-des-troubadours","tag-roubaud-hyperalexandrin","tag-roubaud-lipogramme","tag-roubaud-mallarme","tag-roubaud-multiroman","tag-roubaud-oulipo","tag-roubaud-projet-poetique","tag-roubaud-prose-de-memoire","tag-roubaud-sonnet","tag-roubaud-trobar-clus","tag-stephane-baquey","tag-tanka","tag-veronique-montemont"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5719","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5719"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5719\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5734,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5719\/revisions\/5734"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5722"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5719"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5719"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5719"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}