{"id":5899,"date":"2025-02-06T19:28:22","date_gmt":"2025-02-06T18:28:22","guid":{"rendered":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/?p=5899"},"modified":"2025-02-06T19:30:19","modified_gmt":"2025-02-06T18:30:19","slug":"chronique-jean-pascal-dubost-lettre-a-patrick-beurard-valdoye-a-propos-de-lamenta-des-murs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2025\/02\/06\/chronique-jean-pascal-dubost-lettre-a-patrick-beurard-valdoye-a-propos-de-lamenta-des-murs\/","title":{"rendered":"[Chronique] Jean-Pascal Dubost, Lettre \u00e0 Patrick Beurard-Valdoye \u00e0 propos de Lamenta des murs"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Cher Patrick,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi tu clos avec ce volumineux volume l\u2019\u0153uvre magistralement monstrueuse qu\u2019est ton <em>Cycle des exils,<\/em> chacun des livres le constituant \u00e9tant une mise en abyme vertigineuse de pans (sombres) de l\u2019Histoire de l\u2019Europe. Soit, si mes comptes sont bons, 8 volumes, 2 843 pages, 42 ans d\u2019\u00e9criture, c\u2019est dire le monument patient et perspicace que tu as construit, for\u00e7ant le (+ mon) respect.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis quatre d\u00e9cennies, donc, tu arpentes l\u2019Europe dans le dessein d\u2019\u00e9laborer la vaste geste des martyrs de son Histoire, suivant tant\u00f4t la trace de diff\u00e9rentes communaut\u00e9s exil\u00e9es butant contre des murs \u00e9rig\u00e9s en fronti\u00e8res (ces \u00ab\u00a0sans nom au bas silence\u00a0\u00bb, protestants, tziganes\u2026), tant\u00f4t la trace de diff\u00e9rents exodes dans une Europe dont tu as t\u00f4t per\u00e7u, quasi visionnairement, qu\u2019elle se teintait progressivement de sinistres couleurs, tant\u00f4t celle de morts en guerre ou de martyrs solitaires dans leur martyr, \u00e9prouvant dans une \u00e9motion tr\u00e8s contenue ce qu\u2019ont subi toutes ces victimes de l\u2019Histoire. Entreprise \u00e9pique que la tienne, de raconter le destin de ces enfants, femmes et hommes jet\u00e9s dans les <em>no man\u2019s land<\/em> de l\u2019Histoire, errant dans une non-Histoire\u00a0; entreprise g\u00e9n\u00e9reuse et follement empathique\u00a0cal\u00e9e dans un sens du devoir historique (et de m\u00e9moire).<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-5903\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/Beurard_CyclExils.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"664\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/Beurard_CyclExils.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/Beurard_CyclExils-244x300.jpg 244w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/Beurard_CyclExils-122x150.jpg 122w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/Beurard_CyclExils-366x450.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ton livre ressemble \u00e0 un immense champ de bataille o\u00f9 p\u00eale-m\u00eale gisent des faits de guerre (\u00e0 l\u2019image de la bataille de Dunkerque, l\u2019\u00ab\u00a0Op\u00e9ration Dynamo\u00a0\u00bb que tu \u00e9voques longuement) ou des faits divers honteusement historiques (les 796 enfants ou b\u00e9b\u00e9s enterr\u00e9s dans une fosse commune \u00e0 Tuam en Irlande parce que n\u00e9s de m\u00e8res c\u00e9libataires et exploit\u00e9es par l\u2019Eglise catholique). Mais tout ton livre est un vaste p\u00eale-m\u00eale\u00a0: de faits historiques, de faits litt\u00e9raires, de faits de langue, de faits de formes et, \u00e0 l\u2019image de ton <em>Cycle des Exils<\/em>, d\u2019une vaste \u00e9rudition qui nous conduit dans les arcanes de l\u2019Histoire des humains.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme \u00e0 l\u2019accoutum\u00e9e, tu associes des artistes \u00e0 ton arpentage, associant, pr\u00e9sentement, des briseurs de fronti\u00e8res linguistiques comme Joyce, Artaud ou Flann O\u2019Brien, et mim\u00e9tiquement, tu laisses abonder le flux et le flot verbal qui t\u2019habite, flux et flot <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-5030\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/Lamenta_Beurard.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"274\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/Lamenta_Beurard.jpg 166w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/Lamenta_Beurard-120x150.jpg 120w\" sizes=\"auto, (max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/>destin\u00e9s \u00e0 laisser libre cours \u00e0 la col\u00e8re et \u00e0 l\u2019indignation, au sarcasme critique, m\u00eamement. C\u2019est aussi une Europe des avant-gardes artistiques qui se dessine dans tes livres. Mais toutes ces pistes que tu ouvres, ces fils que tu tisses et tends dans ce d\u00e9dale labyrinthique (et ph\u00e9nom\u00e9nal) (et minutieux) (+ complexe) qu\u2019est ton <em>Cycle<\/em>, tout cela converge vers un but pr\u00e9cis je crois\u00a0: la prise de conscience \u00e0 quoi \u00e7a aboutit de nos jours\u00a0: des \u00ab\u00a0cartonvilles\u00a0\u00bb, des \u00ab\u00a0bouevilles\u00a0\u00bb, des bidonvilles de l\u2019oubli, des non-abris dans lesquels finissent les rejet\u00e9s d\u2019une Europe en capsaille chavirant et virant au brun<sup>1<\/sup>. Ton ouvrage porte bien son titre\u00a0: les lamentations (les <em>lamenta<\/em>) sont l\u2019expression d\u2019une souffrance, les lamentations sourdes des peuples en souffrance, s\u2019\u00e9crasant contre des murs \u00e9rig\u00e9s en fronti\u00e8res infranchissables, et au c\u0153ur de leurs lamentations, il y a ta d\u00e9ploration face \u00e0 la d\u00e9vastation de l\u2019Europe et les murs du cynisme. \u00ab\u00a0Il faut trouver les mots pour dire la fable vraie, traduire les actes en phrases\u00a0\u00bb, \u00e9cris-tu, et pour ce, c\u2019est en marchant au plus pr\u00e8s physiquement o\u00f9 a eu lieu l\u2019horreur, \u00e9galement en \u00e9coutant le t\u00e9moignage des anciens, en effectuant des recherches d\u2019archives sur place que tu peux entendre, percevoir, je ne sais comment d\u00e9signer \u00e7a, les plaintes des victimes et retranscrire en mots la douleur et le deuil rest\u00e9s dans le sol. Cette po\u00e9sie d\u2019enqu\u00eate qui est la tienne prend un \u00e9mouvant tour compassionnel, \u00ab\u00a0il s\u2019agit dans l\u2019\u00e9conomie du langage\/de saisir comment ce qui est si visible\/reste autant cach\u00e9\u00a0\u00bb \u00e9cris-tu dans la section \u00ab\u00a0Hom\u00e9lie du mur\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb. \u00c0 force, tu contiens des multitudes de voix. Je me suis demand\u00e9 si le motif r\u00e9current du beurre, dans la section \u00ab\u00a0Artaud Joyce Beuys Illich\/Dans le cerveau d\u2019une Europe beurr\u00e9e\u00a0\u00bb plus particuli\u00e8rement, r\u00e9current au point de contaminer ton patronyme dans le texte (Patrick de la Beurrerie, Patrick le Beurr\u00e9), si ce motif n\u2019avait pour tr\u00e8s-tr\u00e8s-subtil objectif d\u2019effectuer un parall\u00e8le (une m\u00e9taphore ?) entre les mottes de beurre mill\u00e9naires d\u00e9couvertes intactes dans les tourbi\u00e8res irlandaises et ton travail de po\u00e8te-pal\u00e9ontologue fouillant dans les strates d\u2019une Histoire invisibilis\u00e9e. L\u2019Irlande est le point d\u2019ancrage de ce livre et de bouclage du <em>Cycle<\/em>, parce que c\u2019est dans ce pays, face aux murs de la paix que se r\u00e9v\u00e9la \u00e0 toi la vocation de po\u00e8te dans les ann\u00e9es 70, celle de faire tomber les murs physiques et les murs de la langue pour constituer une Europe valdoyenne, parce que c\u2019est en Irlande que tu suis tes inspirateurs Artaud, Joyce, O\u2019Brien, Illich, un peu comme si leurs voix, fix\u00e9es en toi, te guidaient. Et je n\u2019ai pu m\u2019emp\u00eacher de sourire en saisissant le lien entre Flann O\u2019Brien, auteur d\u2019un thriller v\u00e9locip\u00e9dique, toi, po\u00e8te circulant \u00e0 v\u00e9lo en Irlande\u2026 et la fin de ton <em>Cycle<\/em>, la roue tournant\u2026 (j\u2019ai l\u2019air de plaisanter, n\u00e9anmoins je consid\u00e8re qu\u2019il n\u2019y a pas de hasards). Ainsi faisant, tu boucles une grande boucle de plus de 40 ans (pardon, je continue de polissonner un peu), mais s\u00e9rieusement, c\u2019est impressionnant.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-5904\" src=\"http:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/pbv-aranmaisondartaud.jpg\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"480\" srcset=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/pbv-aranmaisondartaud.jpg 540w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/pbv-aranmaisondartaud-300x267.jpg 300w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/pbv-aranmaisondartaud-150x133.jpg 150w, https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-content\/uploads\/2025\/02\/pbv-aranmaisondartaud-366x325.jpg 366w\" sizes=\"auto, (max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui ne cesse de m\u2019\u00e9tonner dans ton \u00e9criture, et dans ce livre notamment, est cette voix qui est la tienne. Une voix qui semble emprunter au style documentaire (tu es po\u00e8te de l\u2019archive) mais qui n\u2019emploie pas la forme atone du documentaire\u00a0traditionnel (ni non plus celle de la po\u00e9sie documentaire) : la vari\u00e9t\u00e9 des formes auxquelles tu recours (jusqu\u2019\u00e0 la po\u00e9sie visuelle), relevant de la polyphonie formelle (chaque forme est con\u00e7ue en fonction des voix qu\u2019elle doit faire entendre), ainsi que les pastiches-hommages (de Joyce, d\u2019Artaud, de Pound et d\u2019autres) et l\u2019influence intellectuelle de Beuys (son \u00e9nergie \u00e0 lutter contre le capitalisme destructeur) font s\u2019allier dans un formidable oxymore le documentaire et le baroque\u00a0: le neutre du documentaire embarqu\u00e9 dans un flux de conscience fait d\u2019irr\u00e9gularit\u00e9s, d\u2019acc\u00e9l\u00e9rations, de d\u00e9viations et charriant moult inventions verbales, archa\u00efsmes, emprunts lexicaux \u00a0; \u00e9tonnant. Oui, \u00ab\u00a0Patrick Beurard-Valdoye\/vos arts po\u00e9tiques ont d\u2019\u00e9tranges recours\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les murs-fronti\u00e8res dont tu d\u00e9plores l\u2019\u00e9dification (et la multiplication) s\u00e9parent ou entravent la circulation des \u00eatres humains (et des animaux\u2026 je pense au mur \u00e9rig\u00e9 en for\u00eat de Bia\u0142owie\u017ca en Pologne, qui est aussi une catastrophe environnementale, contre lequel viennent mourir nombre d\u2019animaux<sup>2<\/sup>), ce sont les murs qu\u2019on laisse construire en nous, par volont\u00e9 crasse ou par n\u00e9gligence coupable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce livre, ton <em>Cycle<\/em>, c\u2019est un peu comme le tombeau du soldat inconnu, comm\u00e9morant l\u2019ensemble des exil\u00e9s de l\u2019Histoire de l\u2019Europe (exil\u00e9s dans l\u2019oubli), \u00e9levant les arts po\u00e9tiques, pour reprendre cette expression qui t\u2019est ch\u00e8re, \u00e0 hauteur de l\u2019\u00e9thique po\u00e9tique\u00a0: \u00ab\u00a0les po\u00e8tes devraient fonder un conservatoire des noms disparus\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Jean-Pascal Dubost<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><sup>1<\/sup> <em>L\u2019Europe en capsaille<\/em> (Al Dante, 2006) fait partie de ces livres p\u00e9riph\u00e9riques au <em>Cycle des exils,<\/em> auxquels ils sont reli\u00e9s (comme <em>Le Purgatoire irland\u00e9 d\u2019Artaud<\/em> par exemple, publi\u00e9 en 2020 aux \u00e9ditions Au coin de la rue de l\u2019enfer).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><sup>2<\/sup> Un mur anti-migrants de 186 kilom\u00e8tres de long, 5,5 m de haut, surmont\u00e9 de barbel\u00e9s et de capteurs de mouvements, assis sur une fondation en b\u00e9ton \u00e0 la fronti\u00e8re bi\u00e9lorusse, \u00e9rig\u00e9 au c\u0153ur de la for\u00eat primaire de Bia\u0142owie\u017ca par le gouvernement polonais pour emp\u00eacher les flux migratoires, emp\u00eachant la migration de milliers d\u2019animaux.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Patrick Beurard-Valdoye, <em>Lamenta des murs<\/em>, Flammarion, avril 2024, 358 pages, 24 \u20ac. [<a href=\"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/2024\/05\/05\/news-news-du-dimanche-85\/\"><strong>Lire aussi sur le site<\/strong><\/a>]<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cher Patrick, Ainsi tu clos avec ce volumineux volume l\u2019\u0153uvre magistralement monstrueuse qu\u2019est ton Cycle des exils, chacun des livres le constituant \u00e9tant une mise en abyme vertigineuse de pans (sombres) de l\u2019Histoire de l\u2019Europe. Soit, si mes comptes sont bons, 8 volumes, 2 843 pages, 42 ans d\u2019\u00e9criture, c\u2019est dire le monument patient et perspicace que tu as construit, for\u00e7ant le (+ mon) respect. Depuis quatre d\u00e9cennies, donc, tu arpentes l\u2019Europe dans le dessein d\u2019\u00e9laborer la vaste geste des martyrs de son Histoire, suivant tant\u00f4t la trace de diff\u00e9rentes communaut\u00e9s exil\u00e9es butant contre des murs \u00e9rig\u00e9s en fronti\u00e8res (ces \u00ab\u00a0sans nom au bas silence\u00a0\u00bb, protestants, tziganes\u2026), tant\u00f4t la trace de diff\u00e9rents exodes dans une Europe dont tu as t\u00f4t per\u00e7u, quasi visionnairement, qu\u2019elle se teintait progressivement de sinistres couleurs, tant\u00f4t celle de morts en guerre ou de martyrs solitaires dans leur martyr, \u00e9prouvant dans une \u00e9motion tr\u00e8s contenue ce qu\u2019ont subi toutes ces victimes de l\u2019Histoire. Entreprise \u00e9pique que la tienne, de raconter le destin de ces enfants, femmes et hommes jet\u00e9s dans les no man\u2019s land de l\u2019Histoire, errant dans une non-Histoire\u00a0; entreprise g\u00e9n\u00e9reuse et follement empathique\u00a0cal\u00e9e dans un sens du devoir historique (et de m\u00e9moire). Ton livre ressemble \u00e0 un immense champ de bataille o\u00f9 p\u00eale-m\u00eale gisent des faits de guerre (\u00e0 l\u2019image de la bataille de Dunkerque, l\u2019\u00ab\u00a0Op\u00e9ration Dynamo\u00a0\u00bb que tu \u00e9voques longuement) ou des faits divers honteusement historiques (les 796 enfants ou b\u00e9b\u00e9s enterr\u00e9s dans une fosse commune \u00e0 Tuam en Irlande parce que n\u00e9s de m\u00e8res c\u00e9libataires et exploit\u00e9es par l\u2019Eglise catholique). Mais tout ton livre est un vaste p\u00eale-m\u00eale\u00a0: de faits historiques, de faits litt\u00e9raires, de faits de langue, de faits de formes et, \u00e0 l\u2019image de ton Cycle des Exils, d\u2019une vaste \u00e9rudition qui nous conduit dans les arcanes de l\u2019Histoire des humains. Comme \u00e0 l\u2019accoutum\u00e9e, tu associes des artistes \u00e0 ton arpentage, associant, pr\u00e9sentement, des briseurs de fronti\u00e8res linguistiques comme Joyce, Artaud ou Flann O\u2019Brien, et mim\u00e9tiquement, tu laisses abonder le flux et le flot verbal qui t\u2019habite, flux et flot destin\u00e9s \u00e0 laisser libre cours \u00e0 la col\u00e8re et \u00e0 l\u2019indignation, au sarcasme critique, m\u00eamement. C\u2019est aussi une Europe des avant-gardes artistiques qui se dessine dans tes livres. Mais toutes ces pistes que tu ouvres, ces fils que tu tisses et tends dans ce d\u00e9dale labyrinthique (et ph\u00e9nom\u00e9nal) (et minutieux) (+ complexe) qu\u2019est ton Cycle, tout cela converge vers un but pr\u00e9cis je crois\u00a0: la prise de conscience \u00e0 quoi \u00e7a aboutit de nos jours\u00a0: des \u00ab\u00a0cartonvilles\u00a0\u00bb, des \u00ab\u00a0bouevilles\u00a0\u00bb, des bidonvilles de l\u2019oubli, des non-abris dans lesquels finissent les rejet\u00e9s d\u2019une Europe en capsaille chavirant et virant au brun1. Ton ouvrage porte bien son titre\u00a0: les lamentations (les lamenta) sont l\u2019expression d\u2019une souffrance, les lamentations sourdes des peuples en souffrance, s\u2019\u00e9crasant contre des murs \u00e9rig\u00e9s en fronti\u00e8res infranchissables, et au c\u0153ur de leurs lamentations, il y a ta d\u00e9ploration face \u00e0 la d\u00e9vastation de l\u2019Europe et les murs du cynisme. \u00ab\u00a0Il faut trouver les mots pour dire la fable vraie, traduire les actes en phrases\u00a0\u00bb, \u00e9cris-tu, et pour ce, c\u2019est en marchant au plus pr\u00e8s physiquement o\u00f9 a eu lieu l\u2019horreur, \u00e9galement en \u00e9coutant le t\u00e9moignage des anciens, en effectuant des recherches d\u2019archives sur place que tu peux entendre, percevoir, je ne sais comment d\u00e9signer \u00e7a, les plaintes des victimes et retranscrire en mots la douleur et le deuil rest\u00e9s dans le sol. Cette po\u00e9sie d\u2019enqu\u00eate qui est la tienne prend un \u00e9mouvant tour compassionnel, \u00ab\u00a0il s\u2019agit dans l\u2019\u00e9conomie du langage\/de saisir comment ce qui est si visible\/reste autant cach\u00e9\u00a0\u00bb \u00e9cris-tu dans la section \u00ab\u00a0Hom\u00e9lie du mur\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb. \u00c0 force, tu contiens des multitudes de voix. Je me suis demand\u00e9 si le motif r\u00e9current du beurre, dans la section \u00ab\u00a0Artaud Joyce Beuys Illich\/Dans le cerveau d\u2019une Europe beurr\u00e9e\u00a0\u00bb plus particuli\u00e8rement, r\u00e9current au point de contaminer ton patronyme dans le texte (Patrick de la Beurrerie, Patrick le Beurr\u00e9), si ce motif n\u2019avait pour tr\u00e8s-tr\u00e8s-subtil objectif d\u2019effectuer un parall\u00e8le (une m\u00e9taphore ?) entre les mottes de beurre mill\u00e9naires d\u00e9couvertes intactes dans les tourbi\u00e8res irlandaises et ton travail de po\u00e8te-pal\u00e9ontologue fouillant dans les strates d\u2019une Histoire invisibilis\u00e9e. L\u2019Irlande est le point d\u2019ancrage de ce livre et de bouclage du Cycle, parce que c\u2019est dans ce pays, face aux murs de la paix que se r\u00e9v\u00e9la \u00e0 toi la vocation de po\u00e8te dans les ann\u00e9es 70, celle de faire tomber les murs physiques et les murs de la langue pour constituer une Europe valdoyenne, parce que c\u2019est en Irlande que tu suis tes inspirateurs Artaud, Joyce, O\u2019Brien, Illich, un peu comme si leurs voix, fix\u00e9es en toi, te guidaient. Et je n\u2019ai pu m\u2019emp\u00eacher de sourire en saisissant le lien entre Flann O\u2019Brien, auteur d\u2019un thriller v\u00e9locip\u00e9dique, toi, po\u00e8te circulant \u00e0 v\u00e9lo en Irlande\u2026 et la fin de ton Cycle, la roue tournant\u2026 (j\u2019ai l\u2019air de plaisanter, n\u00e9anmoins je consid\u00e8re qu\u2019il n\u2019y a pas de hasards). Ainsi faisant, tu boucles une grande boucle de plus de 40 ans (pardon, je continue de polissonner un peu), mais s\u00e9rieusement, c\u2019est impressionnant. Ce qui ne cesse de m\u2019\u00e9tonner dans ton \u00e9criture, et dans ce livre notamment, est cette voix qui est la tienne. Une voix qui semble emprunter au style documentaire (tu es po\u00e8te de l\u2019archive) mais qui n\u2019emploie pas la forme atone du documentaire\u00a0traditionnel (ni non plus celle de la po\u00e9sie documentaire) : la vari\u00e9t\u00e9 des formes auxquelles tu recours (jusqu\u2019\u00e0 la po\u00e9sie visuelle), relevant de la polyphonie formelle (chaque forme est con\u00e7ue en fonction des voix qu\u2019elle doit faire entendre), ainsi que les pastiches-hommages (de Joyce, d\u2019Artaud, de Pound et d\u2019autres) et l\u2019influence intellectuelle de Beuys (son \u00e9nergie \u00e0 lutter contre le capitalisme destructeur) font s\u2019allier dans un formidable oxymore le documentaire et le baroque\u00a0: le neutre du documentaire embarqu\u00e9 dans un flux de conscience fait d\u2019irr\u00e9gularit\u00e9s, d\u2019acc\u00e9l\u00e9rations, de d\u00e9viations et charriant moult inventions verbales, archa\u00efsmes, emprunts lexicaux \u00a0; \u00e9tonnant. Oui, \u00ab\u00a0Patrick Beurard-Valdoye\/vos arts po\u00e9tiques ont d\u2019\u00e9tranges recours\u00a0\u00bb. Les murs-fronti\u00e8res dont tu d\u00e9plores l\u2019\u00e9dification (et la multiplication) s\u00e9parent ou entravent la circulation des \u00eatres humains&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":5902,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,7,2],"tags":[292,293,2662,1509,1931,2661,985,15,14,212],"class_list":["post-5899","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chronique","category-livres-recus","category-une","tag-antonin-artaud","tag-beurard-cycle-des-exils","tag-beurard-migrants","tag-editions-al-dante","tag-ezra-pound","tag-james-joyce","tag-jean-pascal-dubost","tag-joseph-beuys","tag-patrick-beurard-valdoye","tag-poesie-flammarion"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5899","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5899"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5899\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5906,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5899\/revisions\/5906"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5902"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5899"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5899"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/t-pas-net.com\/librCritN\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5899"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}